RUE VOLTAIRE
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Une histoire générale des Mollusques vivants et fossiles, comprenant dans chaque genre la- description de toutes les espèces de Coquilles placées suivant leur distribution géologique , au sein des couches terrestres , et leur distribution géographique dans les mers actuelles, est, sans contredit, pour le moment, l'ouvrage le plus nécessaire et le plus impérieusement réclamé par les besoins de la science.
Nous n'avons, en effet, pour le démontrer, qu’à jeter un coup d'œil rapide sur les ressources offertes aux zoologistes, aux conchyliologistes ou aux paléontologistes qui, dans l’état actuel des choses, veulent se livrer à ce genre d'étude.
Qu'un zoologiste, par exemple, désire connaître la série des animaux mollusques décrits, où la trouvera-t-il réunie? Nulle part, puisque aucun ouvrage général n’a encore paru sur ce sujet, et que les traités de Conchyliologie français et anglais ne représentent autre chose que des Coquilles. Pour se rendre compte des données de la science à cet égard , il faudra qu'il en cherche les figures éparses dans les grands voyages scientifiques, dans les traités d'anatomie ou dans beaucoup d’ou=
vrages qui n'existent que dans les capitales, Il en résulte que, sans un travail long et opiniätre, possible seulement à Paris , à Berlin ou à Londres, il ne pourra compléter ses études, quelle que soit sa persévérance.
Que, par amour pour la science ou comme délassement, un conchyliologiste veuille étudier l’ensemble des Coquilles, il trouvera d'innombrables difficultés, soit qu'il se borne aux espèces des mers actuelles, soit qu'il embrasse la généralité des Coquilles vivantes et fossiles. Dans le premier cas, il cherchera vainement les éléments de cette étude dans les ouvrages que leur prix rend accessibles à toutes les fortunes. La première édition des Animaux invertébrés de Lamarck n’est plus depuis longtemps au courant de la science, tandis que la dernière, non encore terminée, est à proportion, vu la marche rapide des découvertes, beaucoup moins complète que ne l'était la première lors de son apparition en 1818. Le conchyliologiste aura donc à dépenser des sommes énormes pour se procurer le commencement de ces grands et beaux ouvrages à planches publiés à Paris et à Londres, sans rencontrer, dans ce qui a déjà paru, rien de complet, et surtout rien de relatif aux animaux.
Dans le second cas, le conchyliologiste qui veut acquérir à la fois des notions complètes sur les Coquilles vivantes et sur les Coquilles fossiles, sera plus mécontent encore; car il s’apercevra tout de suite qu'on a fait des unes et des autres deux sciences distinctes, restées pour ainsi dire isolées. De nombreux auteurs, en effet, se sont livrés, sur les genres et sur les espèces des mers actuelles, à des travaux très-multipliés, sans s’inquiéter des descriptions simultanées des géologues ou des paléontologistes, relativement aux espèces fossiles ; tandis que, de leur côté , les paléontologistes décrivaient , le plus souvent, des genres ou des espèces de Coquilles fossiles, en restant étrangers aux travaux des conchyliologistes ; ainsi chacun a, de son côté, formé des genres ou nommé des espèces, sans être préalablement au courant de ce qui existait. Il en est résulté que souvent la même forme zoologique de genre ou d'espèce a reçu
plusieurs noms distincts, ou que la même dénomination spécifique a été appliquée à plusieurs êtres bien différents les uns des autres. On conçoit facilement qu'ayant à lutter contre ces difficultés, personne ne puisse connaître parfaitement l’état de la science, à moins d’un travail immense de comparaison et de discussion.
Qu'un paléontologiste, désirant servir la Géologie, veuille étudier l’ensemble des corps organisés fossiles, où trouvera-t-il les éléments de son travail? Ici son embarras sera plus grand encore. Non-seulement il ne rencontrera aucune publication qui lui présente la série des êtres fossiles dans l’ordre z0ologique ou géologique, mais de plus il reconnaîtra facilement, en comparant cette multitude de renseignements disséminés dans un nombre considérable d'ouvrages, de mémoires et de notices , écrits dans toutes les langues, qu'ils ont été faits sans unité de plan ni de principes; qu'ils renferment beaucoup d’erreurs de déterminations zoologiques, et que la partie la plus importante, l'application ou l’âge géologique, y est, le plus souvent, si vague, si imparfaitement déterminée, qu'elle pré-
4 Je citerai, pour le prouver, l’exemple suivant : En 1822, M. Torton créa, sous le nom de Lyonsia, un genre nouveau pour le Wya norwegica de Gmelin; ce qui n’empêcha pas M. Brown de le former aussi, en 1827, sous celui de Magdala. M. Deshayes, n'ayant pas sans doute connaissance de ces deux coupes génériques, crut aussi, lui, la créer en 4830, et la - nomma Osteodesma. Voyons maintenant ce que les paléontologistes en ont fait. M. Agassiz, en 1842, dans ses études critiques, fit, pour cette forme zoologique à l’état fossile, deux genres nouveaux, les Gresslya et les Ceromya. Cest peut-être aussi le Cardiomorpha de M. de Coninck. Voilà donc un genre qui a successivement reçu trois noms génériques des conchyliologistes, et trois noms des paléontologistes. Voyez Paléontologie française, Terrains crétacés, t. III, p. 383.
Je citerai encore l’exemple de l'Ammonites Jason , décrite successivement sous quatorze noms différents. (Jason, Castor, Hylas, ornatus, Guillelmi, lautus, Rowlslonensis, bifurcatus, Duncani, gemmatus, Arçgonis, Elisabethæ, Stulchburii et Sedwickii.) Voyez Paléontologie frangaise, Terrains jurassiques. Voyez aussi mes Mollusques jurassiques de Russie, ouvrage de MM. Murchison, de Verneuil et de Keyserling, p. 24.
sente autant de chances à la méprise qu'à l'acception véritable. Les erreurs de déterminations géologiques, en effet, devenaient d'autant plus faciles à commettre, que la Paléontologie et même la Géologie, sont des sciences nouvelles sur lesquelles existent encore beaucoup de dissidences. Elles étaient même d’autant plus communes, que les espèces fossiles sont, le plus ordinairement, décrites par des zoologistes peu au courant de la Géologie. D'un autre côté, les erreurs de déterminations z00logiques compliquaient d'autant plus la question, que les espèces présentent des caractères difficiles à saisir, et que leur création provenait d'ailleurs souvent d’un géologue qui n'avait pas fait de la Zoologie l'objet dé ses études spéciales. De ce chaos inextricable , il résulte que non-seulement le géologue et le paléontologiste ne peuvent rencontrer un ouvrage général qui leur donne une idée juste de l’admirable distribution des êtres suivant les époques géologiques, mais encore qu'il reste dans leur esprit des doutes résultant de l’état peu satisfaisant de la science,
Si l’on n’a rien trouvé lorsqu'il s’agissait de chaque branche séparée de l'étude des Mollusques, à plus forte raison n’existet-1l pas d'ouvrages qui les réunissent toutes trois dans un seul cadre. Elles sont pourtant des dépendances indispensables les unes des autres, et chacune en particulier n’est rien sans le secours des autres. En effet, l'anatomie et la zoologie spéciale des Mollusques donnent les rapports qui unissent ces êtres entre eux, les différences qui les séparent et fixent définitivement leur place dans les méthodes. La Conchyliologie, se bornant à l'étude de la partie testacée ou mieux du squelette des Mollusques, n’en est, comme on voit, qu'une petite fraction qui ne peut avoir de bases positives et solides que celles qu'elle emprunte à la Zoologie. D'un autre côté, destinée à révéler l’histoire chronologique des faunes et de l’animalisation successive qui a peuplé notre planète à toutes les époques géologiques , la paléontologie des Mollusques n'est encore qu’une dépendance de l'étude des animaux; car elle
emprunte à l'Anatomie comparée et à la Zoologie les caractères internes ou externes destinés à faire retrouver, par analogie, sur les parties testacées fossiles , les dernières traces d’une organisation éteinte, en procédant ainsi logiquement du connu à l'inconnu.
En résumé, non-seulement il n'existe point d'ouvrage général qui présente l’ensemble des connaissances relatives aux Mollusques vivants et fossiles ; mais encore on ne connaît rien de complet sur l'étude particulière des animaux mollusques, des Coquilles vivantes et des Coquilles fossiles.
Je fus surtout frappé de cette vérité, lorsqu’après vingt années d'observations sur la zoologie de toutes les régions, je voulus, pour mes divers travaux, scruter tour à tour la science relativement aux animaux mollusques, aux Coquilles vivantes et aux Coquilles fossiles. En rencontrant une foule d'erreurs dans les ouvrages les plus accrédités, je sentis bientôt que je ne pourrais moi-même rien faire de certain sans avoir préalablement acquis une connaissance détaillée de tout ce qui existait. Je ne m'effrayai point de l'immensité des recherches à faire; je me mis à l’œuvre avec courage. Je réunis successivement tous les matériaux épars relatifs aux animaux , afin de compléter et de rectifier ma classification ; je rassemblai toutes les données de la Conchyliologie vivante, depuis l'établissement des genres et des espèces par Adanson, Gualtieri et Linné jusqu'à l'époque actuelle; je tirai des ouvrages de Géologie et de Paléontologie les nombreuses espèces publiées dans toutes les parties du monde. Après un travail de dix années, j'avais réussi à rassembler plus de soixante-dix mille documents épars dans tous les travaux de Zoologie, de Conchyliologie et de Paléontologie , et je n’avais plus, pour être au courant, qu à suivre les publications journalières. Tous ces documents, classés suivant une méthode particulière, ne me donnaient pas seulement l’état actuel de la science des Mollusques, des Coquilles vivantes et fossiles dans leur ensemble; mais Je pouvais encore, avec certitude , en m'appuyant sur des
dates positives, rectifier, pour chaque genre, pour chaque espèce, toutes les erreurs qui s'étaient glissées dans les différents ouvrages; en un mot, je possédais la clef de tous les travaux zoologiques et paléontologiques relatifs aux Mollusques et aux Coquilles.
J'aurais pu conserver pour moi seul des moyens de vérification aussi complets, des bases aussi solidement établies sur l’histoire des Mollusques et des Coquilles vivantes et fossiles. I] m était, en effet, toujours facile de vérifier et de relever à l’instant même les erreurs de nomenclature que devaient nécessairement commettre, sans s’en douter, toutes les personnes qui, n'ayant pas fait ce travail préalable, voulaient écrire sur cette branche si utile des connaissances humaines; mais je n'ai jamais eu pour but, dans mes travaux, que l'avancement de la science à laquelle j'ai consacré mon existence. En réfléchissant à l'immense travail que m'avait coûté cet ensemble de faits, je n'ai songé qu'à faire jouir tout le monde des avantages que j'avais si péniblement conquis aux dépens de mes veilles, en mettant chacun à portée, l’état actuel de la science lui étant connu, de la faire rapidement avancer. J'ai pensé alors à publier, sur les Mollusques vivants et fossiles, un ouvrage général qui comprendrait, dans chaque genre, la description de toutes les espèces de Coquilles connues, placées suivant leur répartition géologique au sein des couches terrestres, et leur distribution géographique dans les mers actuelles, afin d’avoir, sous un point de vue vraiment philosophique, toutes les données de la science relatives à la succession et à la perfection de l’animalisation aux diverses périodes de l’histoire de notre planète. J'arriverai ainsi, en scrutant l’état actuel, à connaître les lois positives qui président encore à la distribution géographique des êtres vivants, afin de juger, par des comparaisons, quelles ont été les conditions d'existence propres aux êtres de toutes les époques géologiques.
Ces premières indications sur le travail que j'entreprends peuvent déjà faire entrevoir que les nombreux matériaux épars
sur les Mollusques vivants et fossiles sont des éléments de vérification, et non pas l'ouvrage lui-même. En effet, je devrai d'abord discuter l’un après l’autre ces documents, les réduisant, par une critique sévère, à leur véritable valeur; puis il me faudra les comparer minutieusement aux objets euxmêmes, pour les discuter de nouveau et les placer ensuite en synonymie. Je terminerai enfin chaque recherche partielle par une description faite, autant que possible, sur les échantillons en nature, afin de ramener la science aux faits bien positifs, séparant avec soin tous ceux qui laisseraient des doutes.
Un ouvrage de cette importance aurait pu nr'effrayer, si je n'avais eu à ma disposition tout ce qui a été écrit sur les Mollusques et sur leurs Coquilles, et si je ne m'y étais depuis longtemps préparé par mes recherches sous toutes les latitudes et par mes nombreuses publications partielles. En effet, en intercalant dans cet ouvrage les espèces de Coquilles vivantes déjà décrites par moi dans les faunes spéciales de l'Amérique méridionale’, des Antilles? et des Canaries*, en y réunissant les faunes des terrains crétacés et jurassiques de ma Paléontologie française", les séries diverses publiées dans mes travaux sur les Coquilles fossiles de l'Amérique méridionale, de la Colombief, de la Russie septentrionale”, de la Russie méridionale et des Antilles°, une portion considérable de ce travail se trouvera déjà prête et n'aura plus besoin que d’une révision nouvelle. Je possède, en outre, de nombreuses Coquilles vivantes classées géographiquement, et des collections bien plus complètes encore des Coquilles fossiles
Voyage dans l'Amérique méridionale, Mollusques.
Histoire de l'ile de Cuba (de M. la Sagra), partie des Mollusques Histoire des Canaries, de MM. Webb et Berthelot.
Paléontologie française, Terrains crétacés et Terrains jurassiques Voyage dans l'Amérique méridionale.
Coquilles fossiles de Colombie.
Voyage géologique de MM. Murchison, de Vernueil et de Keyserling; Voyage de M. Hommaire de Hell.
Histoire de l’ile de Cuba, Paléontologie.
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qui à toutes les époques géologiques ont peuplé les anciennes mers. D'ailleurs, ayant été à portée d'apprécier le zèle avec lequel les savants ont bien voulu mettre à ma disposition toutes leurs collections, lorsqu'il s'est agi de ma Paléontologie française , ] espère trouver en eux la même complaisance pour cet ouvrage, aussi nécessaire que le premier, puisqu'il est destiné à devenir le résumé de tous les travaux publiés, et la clé de tous les travaux à faire sur la zoologie, la conchyliologie et la paléontologie des Mollusques.
J'ai déjà la certitude d'obtenir communication de toutes les collections nationales relatives aux corps organisés fossiles; je puis compter encore sur un très-grand nombre de belles collections de Coquilles vivantes et fossiles tant de la capitale que des provinces, et j’accepterai avec le plus vif empressement la colläboration active des personnes qui se seront occupées de monographies partielles de familles et de genres ou de faunes locales vivantes et fossiles. Je citerai toujours avec le plus grand soin les personnes auxquelles je devrai les moindres communications, afin de faire connaître leur part de collaboration. Enfin, je ne négligerai aucune occasion de compléter l'ouvrage ; mais sa vaste étendue, les nombreuses difficultés qu'il présente, me font plus que jamais réclamer l'indulgence de tous les amis de la science, pour les erreurs qui se glissent toujours, malgré l’auteur, dans un sujet aussi compliqué par ses détails qu'il est considérable dans son ensemble.