SCÈNE PREMIÈRE
JULIE, seule, parlant à la cantonade et tenant encore la porte du fond
entr’ouvorto.
Oui, ma chère tante, je vous le promets, j’aurai désormais pour les bals une horreur..", invraisemblable! Je fuirai le luxe comme une œuvre infernale de monsieur Satan, et j’adopterai pour patronne vénérée, sainte Mousseline ! Soyez tranquille et bonne promenade. (Elle laisse la porte un peu entr’ouverte et s’avance.) Bonne chère tante! que de promesses je lui fais!... Elle n’est pourtant pas électeur... et, je ne suis pas candidate. Mais comment les tenir?... Après une année de mariage forcé qui ressemble tant par la tristesse à mon année de veuvage, je crois être un peu dans mon droit. ( Elle se regarde dans la glace et approche le ruban de ses cheveux.) Décidément cette couleur m’ira bien... Elle est un peu vieille fille, ma tante, à trente-six ans, elle s’obstine déjà à ne plus voir l’amour qu’à travers ses précoces lunettes. (Elle montre les lunettes d’or qui sont sur la table.) Non, elle ne veut pas comprendre que les yeux ont été donnés à la femme un peu pour voir et beaucoup pour être vus!... Mais voici cinç heures. C’est l’heure précise où passe mon abonné!... Si ma
tante m’entendait... que dirait-elle encore?... Elle ouvrirait l’écluse de la morale et j’en aurais pour une grande heure à voir couler l’eau... Pourtant, qu’est-ceque mon abonné? Et pourquoi l’appeler ainsi? Rien de plus inoffensif, d’ailleurs ! c’est un jeune homme qui chaque jour, régulièrement, à la même heure, passe devant l’hôtel et lève, de ce côté, de grands yeux bleus dans lesquels je lis beaucoup de choses!... En lit-il autant dans les miens? qui sait? La rue est large, les rideaux sont épais et son journal pourrait bien-être illisible ! Ce serait dommage. Que dis-je?... (souriant.) Pour ma part, ne puisje me permettre cette innocente lecture, puisqu’un seul regard jeté par la fenêtre acquitte l’abonnement ! un seul regard, je me trompe, deux regards... par jour... l’un à l’heure du dejeûner, l’autre à celle du dîner, mais, en somme, cela ne peut guère troubler ni la conscience ni... la digestion. Et, puis à moins d’être frappé de cécité, est-il possible de ne pas voir les gens qui se promènent? Est-ce ma faute, si, au milieu d’eux, il se trouve un joli garçon? Regarder celui-là ou un autre, mon Dieu ! n’est-ce pas la même chose? Voilà pourquoi je regarde celui-là. (Elle regarde la pendule.) Cinq heures vont sonner, soyons curieuse! (Elle va soulever le rideau.) Personne... (La peoduie sonne.) Un... deux... trois... quatre... cinq, il doit passer en ce moment. (Elle retourne à la fenêtre.) Personne encore, ni à droite ni à gauche. Ah ! c’est mal ! . .. allons ! folle que je suis ! le retard d’un inconnu, d’un indifférent peut-être me rend tout émue, qu’est-ce que cela signifie? Il est sans doute passé pendant que je ne regardais pas... Oh! il faut que jefm’assure. (Elle ouvre la fenêtre toute grande et se retire vivement.) Mon
Dieu! c’est lui! Il était planté là, devant l’hôtel, tandis que je le cherchais d’autres côtés! quel contretemps! Que va-t-il penser?... ouvrir la fenêtre au moment où il regarde par ici!... La fâcheuse coïncidence!... Oh ! il aura poursuivi son chemin... il est trop comme il faut pour... Je voudrais pourtant bien voir s’il est encore là !... (Avec beaucoup de précaution visible et se cachant derrière le rideau qu’elle eutr'ouvre. Elle se retire.) Que
vois-je ! Il traverse la rue... par exemple!... oserait-il?... non ! c’est impossible ! ah ! mon Dieu. ( Elle sonne. ) Quelle imprudence. (Elle resonne à un autre cordon.) Il m’était impossible de SUpr poser. (Elle sonne à un troisième cotdon.) Mais tOUS les gens SOnt donc sortis? Je suis bien gardée, ma foi. (On entend du bruit au fond.) Grand Dieu ! on marche dans l’antichambre ! (Elle va regarder par l’interstice de la porte.) C’est jlui!... Je suisseule... que faire?... Que faire?,., impossible de fuir; il est là... Ne pouvoir fermer cette porte! Ah! oui, c’est cela! je n’ai que ce moyen... prenons l’air respectable de ma tante. . . Peut-être que sous