Mon art du chant
Analyser de façon simple, compréhensible, pratique, les sensations vocales désignées par les termes: chanter ouvert, chanter couvert, chanter clair, sombre, nasal, en tête ou dans la nuque, en avant ou en arrière, — et mes propres sensations foncièrement précisées.
Les termes ci-dessus correspondent bien à nos sensations vocales, mais demeurent des non-valeurs tant que leurs raisons d'être sont inconnues et que chacun s'en fait une idée différente. Plus d'un chanteur en a toute sa vie cherché la valeur exacte, sans résultat.
Le malheur est que la science tienne trop peu compte du chant, et le chanteur trop peu de la science. Je déplore que du phénomène si compliqué du chant on ne fournisse point d'explications physiologiques à la portée du chanteur, lequel est obligé de s'en tenir par dessus tout aux sensations vocales.
Les savants ne sont pas d'accord sur l'exact fonctionnement des différents organes; rares sont les chanteurs qui en ont quelque notion.
Tous les vrais artistes doivent loyalement s'efforcer d'aider les autres à atteindre le but, — le but de tous leurs efforts: chanter en toute perfection.
Le véritable art du chant a toujours existé et toujours existera chez des individus complètement doués par la nature, c'est à dire jouissant d'organes sains non faussés par de mauvaises habitudes de prononciation, ayant l'oreille sûre, le sens du chant, l'intelligence, l'assiduité et l'énergie.
On consacrait jadis huit années à l'étude du chant, par exemple au Conservatoire de Prague. Les défauts et les erreurs de l'élève pouvaient ainsi pour la plupart, avant toute question d'engagement, être mis en lumière et corrigés par le professeur, en attendant que l'élève fût amené à devenir son propre juge.
Mais l'art se mène à présent comme tout le reste, à la vapeur. Les artistes se forment dans des usines portant le nom de conservatoires, ou chez des maîtres distribuant dix ou douze heures de leçons par jour. En deux ans ils obtiennent le prix d'excellence ou au moins le diplôme d'enseignement de la fabrique d'où ils sortent. Délivrer un tel diplôme est, selon moi, un crime que l'Etat devrait réprimer.
Toute inaptitude ou inexpérience, erreur ou insuffisance, qui eût apparu au cours d'études prolongées, ne se révèle aujourd'hui, avec cette fabrication à la grosse, que dans la pratique ultérieure. Alors impossible d'y remédier, faute de temps, de professeur, de critique, — et le sujet n'ayant rien, absolument rien appris qui lui permette de se contrôler ou se corriger.
Ma conscience artistique me le commande: tout ce que j'ai appris, tout ce qui s'est éclaira pour moi au cours de ma carrière, je le révélerai dans l'intérêt de l'art; je révélerai mes «secrets», qui ne semblent des secrets que parce qu'il est fort rare d'avoir suivi jusqu'au bout le droit chemin de la bonne école.
Si les artistes ou prétendus tels viennent à s'apercevoir de leurs imperfections, le plus souvent ils n'ont point le courage d'en faire l'aveu. Ce n'est qu'une fois dégagés de toute susceptibilité au point de discuter entre artistes de nos fautes et de nos défauts, que nous nous débarrassons des mauvaises façons de chanter et des efforts nuisibles à l'art; alors seulement notre grand art du chant rentre dans tous ses droits.