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ET SAINT-GILLES

UNE SAINTE DESSÉCHÉE — LE TABLEAU DU SOLDAT MARTYR — DISPARITION DU DIT TABLEAU — ET LE CONCORDAT, M. LE CURÉ?

J'ai promis dans un précédent chapitre, à propos de ses tours avec clocliers, de revenir sur l'église Saint-Leu ou plutôt Saint-Loup, en mémoire de l'archevêque patriote de Sens, j'y reviens. Je ne veux pas faire ici un historique que tout le monde peut retrouver dans les ouvrages ad hoc, mais raconter simplement les particularités curieuses qui méritent de retenir les Parisiens, amoureux du passé.

Saint-Loup est mort en 623 et l'église a été construite en 1235 sur la rue Saint-Denis ; en voilà assez pour l'édification de mes lecteurs.

On retrouve encore des œuvres d'art ou des souvenirs bien intéressants dans cette vieille église, entre autres dans le bas côté de droite, presqu'à la hauteur du maître-autel, trois petits panneaux en- stuc, imitant le vieux marbre blanc, recouverts d'un grillage protecteur et en parfait état de conservation, sauf la partie supérieure de l'un d'eux.

Ils datent du xiv* siècle, ont naturellement la

naïveté de cette époque, sans manquer de modelé cependaut, et représentent le baiser de Judas, la cène et la flagellation.

Toujours du même côté, mais dans une petite chapelle en entrant, après le baptistère, on remarque sur un socle, une très vieille statue en marbre blanc, devenue tout à la fois rouge, foncée et sombre sous les baisers du temps ; elle peut mesurer de 1 m. 10 à 1 m. 20 centimètres de hauteur ; elle a été retrouvée il n'y a pas très longtemps dans les caves de l'église et elle est intacte, sauf un pauvre pied de plâtre qu'on lui a remis tant bien que mal ; j'oubliais de dire qu'elle représente Sainte-Anne et la Vierge enfant, et que c'est en somme d'un travail bien curieux pour le temps.

Assez haut accroché dans le chœur, un tableau de Philippe de Champaigne, dont la fabrique a refusé 50.000 francs, d'une bonne facture, mais sans plus ; il représente saint François de Sales sur son lit de mort.

Plus haut encore, au-dessus du maître-autel, dans un vieux reliquaire, se trouve le tronc tout entier de sainte Hélène, renfermé dans sa robe de soie. Ce pauvre tronc, si j'en crois le sacristain, ne possède plus, depuis longtemps, d'appas enchanteurs, ce que j'imagine sans peine ; quelle drôle d'idée de carabin de l'exhiber là, plutôt que

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de l'avoir laissé dormir tranquillement dans son tombeau. Mais voilà, le commerce des reliques rapporte toujours des gros sous et il faut que la maison, pour être bien achalandée, renferme plus de vieilles carcasses de saints et saintes que l'église du coin du quai !

Je ne sais pourquoi beaucoup d'historiographes ont substitué le nom de sainte Geneviève à celui de la mère du grand Constantin.

Mais tout cela n'est rien à côté du fameux tableau de la Vierge que l'on y voyait encore il y a quelque temps, affirment les vieux du quartier, et que... l'on n'y voit plus.

A ce propos, Larousse, dans son édition de 1873, dit formellement :

« On y voit encore, dans la première chapelle méridionale, un tableau daté de 1772, représentant le crime, la condamnation et le supplice d'un soldat, qui fut brûlé en 1415, pour avoir frappé de son couteau une image de la Vierge placée au coin de la rue aux Ours, près de l'église Saint- Leu. L'image aurait, suivant la tradition, versé du sang en abondance. Pour conserver la mémoire de ce prétendu miracle, on célébrait encore une fête annuelle dans les derniers temps qui ont précédé la Révolution ».

Naturellement, cela servait de prétexte aux scènes scandaleuses et aux plus ignobles saturnales, toujours au nom de notre très sainte mère l'église, mise en coupe réglée par une bande de polissons malins et peu scrupuleux.

D'autres chroniqueurs donnent la date de 1418 au lieu de 1415 et ces deux dates se trouvaient démenties elles-mêmes par l'inscription que l'on voyait au-dessous du tableau et qui était ainsi libellée :

« Cette image a été faite en 1772, en l'honneur du signalé miracle arrivé à Paris, rue aux Ours, paroisse Saint-Leu-Saint-Gilles, le 3 juillet 1428, en mémoire de quoi les bourgeois de ladite rue, tous les ans, à pareil jour, brûlent l'effigie du malfaiteur qui, malheureusement, frappa l'image de la sainte Vierge, de laquelle sortit du sang, et fut puni par arrêt de la Cour du parlement, comme il est représenté ci-dessus. »

Ce fameux tableau représentait une vierge encadrée de cinq médaillons. Chacun des cinq médaillons rappelait une des scènes de cette histoire de la rue aux Ours et on pouvait voir comment un soldat ivre, après avoir perdu au jeu, avait, dans un mouvement de colère, frappé de son épée une image ou une statue de la Vierge — la tradition n'est point fixée à cet égard — et comment le sang en sortit.

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Lorsqu'on interroge le personnel de l'église sur la singulière disparition de ce tableau, qui était là comme un témoin et un remords éternel de l'assassinat d'un pauvre diable, accompli grâce à la connivence d'un parlement fanatique et idiot, on vous répond d'un air fort embarrassé qui donne à penser que ces gens en savent plus long qu'ils ne veulent en dire,

La leçon est faite d'avance :

— Vous cherchez le tableau de la Vierge miraculeuse, monsieur ?

— Parfaitement.

— Ah, voilà, tout le fond de l'éghse et la chapelle de la Vierge ont été démolies vers 1860, lors de la percée du boulevard de Sébastopol, l'église a donc été raccourcie de beaucoup ; on a rebâti la chapelle de la Vierge, le presbytère et des dépendances sur le côté droit, entre l'éghse et la rue de la Grande-Truanderie ; or, il est probable que le tableau était à cette époque dans la chapelle de la Vierge ; il aura été transporté dans un musée de l'Etat.

D'ailleurs, il est impossible de vous donner d'autres renseignements, tous les prêtres de ce temps-là sont morts aujourd'hui.

Eh bien, celte belle tirade est absolument controuvée : 1» Parce que le célèbre tableau n'était

pas dans la chapelle de la Vierge, qui était derrière le chœur, au fond de l'église, mais bien dans la première chapelle méridionale, en entrant.

2° Parce que beaucoup de témoins se souviennent de l'avoir encore vu longtemps après 1860 et qu'enfin Larousse affirme qu'il s'y trouvait encore en 1873.

Si le conseil de fabrique a fait disparaître le tableau qui rappelait un acte de fanatisme lâche et odieux et un assassinat juridique, par un dernier reste de pudeur, c'est fort bien, mais nous avons le droit de savoir où est le tableau ; il s'agit là d'une œuvre historique. En vertu du concordat, on n'a pas le droit d'enlever ainsi des éghses des œuvres qui sont des propriétés nationales ; nous voulons donc savoir, et tout le monde veut savoir dans le quartier, ce qu'est devenu le fameux tableau relatant l'histoire de la rue aux Ours.

Qu'on nous le dise ou qu'on nous rende le tableau à sa place accoutumée. C'est une satisfaction à laquelle nous avons droit.

Lorsqu'il y a quelques années on a fait des fouilles, pour établir un calorifère dans les soussol de l'éghse, on a mis à nu des tombereaux

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d'ossements — il y avait même un squelette intact — que l'on a portés aux catacombes ; du reste, tout le cœur de Paris, à commencer par le Charnier des Innocents et par les couvents qui couvraient alors cette partie de la capitale, n'était pour ainsi dire qu'un vaste cimetière.

C'est dans l'église Saint-Leu, d'ailleurs, que Marie Deslandes, la femme du président Chrétien Lamoignon, fut enterrée en secret par les pauvres de la paroisse, qui ne voulaient pas que le corps de celle qu'ils appelaient leur bienfaitrice, fût inhumé dans l'église des Récollets.

Un bas-relief du tombeau de la bonne dame représente cet étrange enlèvement.

Drôle d'époque, tout de même, où le clergé, la magistrature et toutes les classes dirigeantes étaient parvenus, suivant leur désir, à abrutir complètement le pauvre peuple et à lui faire accomplir chaque jour des crimes horribles : telle la morl de ce pauvre soldat de la rue aux Ours, brûlé vif, à la grande joie d'une populace, ivre de fanatisme, d'ignorance, de superstition et de misère. C'était le moyen justement de leur faire oublier leur misère, à tous ces manants, que ces spectacles de haut goût, renouvelés des époques les plus sanguinaires de l'Empire romain...

En attendant, M. le curé de l'église Saint-Leu (ou Saint-Loup) et Saint-Gilles, rendez-nous le

tableau de la vierge, soi-disant miraculeuse, relatant l'histoire du soldat martyr.

Nous y tenons absolument, et il faut nous répondre.

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LORATOIRE DU LOUVRE

LES ORATORIENS — UN REGNE NEFASTE — LA FRANCE VENDUE A l'aNGLETERRE — LES SCANDALES DE l'eNTOURAGE DE LOUIS-PHI- LIPPE SCHIAPPINI.

C'est au numéro 157 de la rue Saint-Honoré, au coin de la rue de l'Oratoire, que l'on trouve le temple calviniste qui porte actuellement ce nom.

Il le doit à une ancienne église, bâtie par le cardinal de Bérulle, pour la congrégation des Oratoriens.

On avait vu sur le même emplacement l'hôlel du Bouchage , tour à tour à la duchesse de Montpensier et à la belle Gabrielle d'Estrées.

L'église actuelle, commencée le 22 septembre 1621, fut terminée en 1630; toutefois la façade de la rue Saint-Honoré ne fut achevée qu'en 1645, pour être reconstruite en 1774.

Les architectes — ils s'étaient mis trois pour faire ce monument beau, mais triste — étaient Metezeau, Lemercicr et Caquier.

Il n'a guère changé depuis et malgré l'admiration de commande pour le plan parfaitement elhplique de son chevet et pour la pureté des lignes de son ordre corinthien; je le trouve parfaitement triste, surtout depuis que Ton a eu la pensée

sauvage, sous Louis-Philippe, de mnrei' une partie des tribunes, assez élégantes, qui régnaient tout autour, à la hauteur du premier, au-dessus des colonnades.

Du temps de ses premiers locataires, les Oratoriens, cette église était célèbre, ces braves pères n'étaient pas toujours très évangéliques, ils étaient frondeurs en diable, mais enfin il y avait parmi eux des hommes de valeur, tels que Mascaron, Massillon, Malebranche, Thomassin, qui avaient du moins le mérite d'être les ennemis acharnés des Jésuites.

Disparu à la Révolution en 1792, l'ordre fut reconstitué en 1852, on ne sait trop pourquoi, par une poignée de religieux fantaisistes.

On se souvient encore du bruit que l'un d'eux, mort en 1872, membre de l'Académie française, le père Gratry, fit vers la fin de l'Empire, en tapant avec entrain, fougue et bonne humeur, sur l'infaillibilité du Pape qu'une réunion de vieux bonzes discutaient à Rome, sans rigoler. J'ajouterai que les Oratoriens — seconde manière — ont transporté leurs pénates à Montmartre.

Cette église avait été cédée à titre provisoire, sous Napoléon P^-, au culte protestant, en 181! , et

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ce n'est qu'en 1844, sous Louis-Philippe — naturellement — qu'elle a été cédée à titre définitif.

Aujourd'hui, le culte calviniste y est établi solidement; en face, rue de l'Oratoire, il possède un consistoire fort luxueux, où réside le grand prêtre ou président du temple. L'église est toujours la même, sauf le fond, où l'on a supprimé l'autel et où l'on a fait, en élevant un mur, une fort jolie sacristie avec, au milieu, une grande table recouverte d'un tapis vert pour les mariages huppés de la colonie anglaise de Paris.

Aussi bien, puisque j'arrive au règne de Louis- Philippe, il faut que j'en dise un mot, puisque c'est surtout sous ce règne que l'oratoire du Louvre a brillé de tout son éclat.

On peut trouver dans la longue période de l'histoire de France des règnes plus mouvementés, plus dramatiques, on ne saurait en recontrer un seul aussi canaille, hypocrite et plat que celui de Louis-Philippe , ce lourdaud qui n'était qu'un vulgaire Schiappini, fils d'un geôlier italien; rien n'est extraordinaire comme de voir la France — ce grand pays — gouvernée pendant 18 ans, de 1830 à 1848, par un vulgaire aventurier étranger.

On sait que les rois et les empereurs ont toujours de grandes pensées : les deux grandes pensées du règne de Philippe Schiappini furent d'abord VEmbastillement de Paris, c'est-à-dire la

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construction de fortifications inutiles et ruineuses, de manière à pouvoir faire à volonté les petits complots, les émeutes, les bombes, etc., de manière à mitrailler le peuple sans merci; au fond, Louis-Philippe, avec tous ses faux complots, fut bien véritablement le père et le professeur de tous les anarchistes à venir.

La seconde grande pensée du règne fut Ventente cordiale avec l'Angleterre. « Sous le règne de Louis-Philippe, disent les historiens du temps, l'oratoire du Louvre vit la foule du beau monde envahir ses portes pour assister à la célébration du culte et entendre les ministres qui y faisaient leurs prédications; c'est qu'alors ce temple avait un haut et puissant patronage qui s'appelait M"** la duchesse d'Orléans , dont la présence amenait chaque dimanche la fine fleur de l'aristocratie protestante au temple de la rue Saint- Honoré. »

Cette duchesse d'Orléans était une princesse Hélène de Mecklembourg, et par conséquent une protestante allemande, toute dévouée à l'Allemagne et à l'Angleterre... il est vrai qu'aujourd'hui une de ses brus, la comtesse de Paris, est une fanatique catholique et l'un ne vaut pas mieux que l'autre.

Toujours est-il que c'est sous son couvert, à l'Oratoire, entre deux oremus, que la duchesse

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d'Orléans poussait la France dans la voie de toutes les infamies et de toutes les trahisons qui devaient la ruiner et la déshonorer, en la livrant, pieds et poings liés à l'Angleterre ; les larmes aux yeux, en invoquant la divine Providence, elle travaillait pour V entente cordiale et son beau-père, le bon roi Philippe Schiappini I", abandonnait les îles Marquises, les îles de la Société et presque tout notre domaine océanien à l'Angleterre; on couvrait d'or Pritchard, on admettait le droit de visite à propos de la répression de la traite que seule l'Angleterre continuait à faire avec cynisme; puis les affaires de Syrie et des chrétiens du Mont-Liban meltaienl le comble à la honte de la France; Louis-Philippe s'en moquait; il vendait tout le chasselas des parcs de Fonlainebleau et de Versailles à la reine d'Angleterre et il trouvait excellent le métier de jardinier.

Mais, l'avarice reprenant le dessus, après avoir livré nos possessions et humilié la France, il envoya promener l'Angleterre d'un cœur léger, lors des mariages espagnols.

Les scandales épouvantables de Teste, de Cuhière, de Choiseul-Praslin, de Palaprat, du prince de Polignac, etc., etc., brochant sur le tout, les patriotes attérés pleuraient sur les trois glorieuses, à l'ombre des cachots, car l'homme de 1830 s'était jeté à corps perdu dans la réaction, n'appelant

autour de lui que des carlistes, comme l'on disait alors.

Hélas! ce n'est là qu'une partie du bilan navrant de cette époque de deuil et de désespoir national : mais il était bon de rappeler que sous le couvert de M™* la duchesse d'Orléans, entre deux hoquets cagots, l'oratoire du Louvre fut tous les dimanches, pendant ce règne trop long, l'officine où se tramèrent tous les complots, toutes les trahisons, toutes les ventes interlopes, tous les marchés honteux, tous les trafics inavouables qui livrèrent la patrie impuissante et meurtrie aux griffes des

léopards.

Aujourd'hui, derrière les arcades de la rue de Rivoli, au chevet du temple, un marbre blanc : dans un superbe mouvement d'abnégation, de patriotisme et de vertu, le grand amiral Gaspard de Coligny se dresse comme la vivante image de la patrie, protestant contre tous les fanatismes.

Deux belles figures de femmes sont à ses pieds ; ce monument est simple, il est grand, il arrête le passant émn et troublé.

Que tous les fanatiques de toute confession le contemplent avec respect et qu'ils n'oublient pas que, si le grand amiral revenait sur la terre, il jetterait l'anathème à ce règne néfaste de Louis-

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Philippe, à tous ceux qui commettent le crime monstrueux de ne pas voir au dessus de leurs passions religieuses, de leur fanatisme, une figure plus grande, plus haute, plus douce, plus sacrée : la PATRIE !

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