LAW PRÉCURSEUR DE PANAMA
Au numéro 10 de la rue de Valois, derrière le Palais-Royal, une grille de fer, quelques marches à monter et une façade grecque à colonnes imposantes — au rez-de-chaussée ; de l'autre côté, au numéro 19 de la rue des Bons-Enfants, la même façade donnant sur une cour intérieure d'un joli effet, quoique relativement petite, tel se présente encore à nos yeux aujourd'hui le vieil hôtel historique du duc d'Orléans.
C'est bien un des titres historiques les plus purs du premier arrondissement, non pas certes à cause des défunts habitants qui ne valaient pas cher, mais bien à cause des fresques remarquables que renferment encore — intactes et glorieuses — les grandes salles du rez-de-chaussée.
Procédons avec ordre, nous voilà de plain pied, après avoir franchi les quelques degrés qui donnent rue de Valois, dans le grand salon d'honneur qui occupe le centre de l'hôtel, la grande fresque du plafond-plafonnant est de Coypel, comme toutes
celles de l'hôtel d'ailleurs, mais duquel, du grand, du père Noël ou de ses fils Antoine ou Noël Nicolas ? c'est ce que mon enquête sommaire ne m'a point révélé, cependant, à voir l'éclat incomparable des couleurs, à peine patinées par le temps et la grâce des amours de ces fermes et ravissantes compositions, on doit se trouver en face de grandes pages du père, le célèbre et l'incomparable coloriste.
Donc la fresque du grand salon représente l'Olympe, avec tous ses dieux et déesses, Jupiter Irône au centre, Mars, Vulcain, Vénus, Pallas sont là chacun à leur place, avec les attributs allégoriques et les petits amours qui se trouvent nichés un peu partout, jusque dans le bas de la frise, sont adorables de grâce, de santé et de modelé.
Les boiseries de l'ensemble de la pièce sont rechampies sur les arêtes et les chanfreins or mat ou brillant, selon les besoins de la tonalité générale.
Les trumeaux, au-dessus des portes, en cuivre repoussé et découpé, sont du temps et représentent également des scènes mythologiques, ils sont vraiment tous curieux à étudier, d'autant plus curieux qu'ils représentent un spécimen d'un art peu commun à cette époque. Le salon renferme
32 l'hôtel du duc d'orléans
trois glaces, une au fond, en face la grand'porte et une de chaque côté; le long de ces dernières, en bas , régnent des balustres de cuivre d'un excellent effet, à droite se trouve la chambre à coucher, au plafond plat et non plus plafonnant, une fresque de Coypel, au fond en face la fenêtre, l'alcôve en forme d'ovoïde engagé et coupé, comme on avait accoutumé de le faire dans tous les palais du moyen-âge et de la Renaissance; les boiseries décorées par les mêmes procédés que dans le grand salon, laissent retomber sur les panneaux des guirlandes de fruits sculptés en reliefs puissants et rechampis également en or, du plus séduisant et je dirai du plus artistique effet.
Sur les deux côtés deux petites niches de statues — absentes — toutes étroites, d'un cachet très personnel, soit quatre niches en tout.
En face des deux portes du grand salon se trouvent deux fausses portes, à l'opposite, audessus de ces quatre portes, vraies ou fausses, chaque trumeau est occupé par deux amours entrelacés, en plâtre et sortant de la muraille en relief puissant, presque nature.
Sur la cheminée, une glace, en face, donnant sur le grand salon, une glace dépolie; la cheminée en marbre blanc est correcte, mais sans caractère et pendant que j'y pense j'en dirai autant de tous les parquets qui sont en simples points de
MON BEHCEAU 33
Hongrie et ne doivent même pas être du temps.
Traversons le salon de nouveau, nous sommes à gauche, dans la salle à manger, ce n'est ni la plus grande, ni la plus imposante des salles, mais c'est certainement la plus coquette, la plus séduisante et celle qui vous aide le plus facilement à évoquer ce passé de débauches, de crimes et de folles orgies, alors qu'une noblesse infâme et qu'un clergé dépravé étaient les maîtres cyniques de la France.
Ces temps-là ne sont plus heureusement. Je continue :
Au centre du plafond, une fresque ovale, plus petite que dans la chambre à coucher, également de Coypel qui avait été l'unique décorateur de l'hôtel et tout autour, épousant exactement toutes les courbes harmonieuses du plafond-plafonnant, des caissons stuc et or qui sont des merveilles de goût.
Toutes les parois de la salle sont revêtues de marbres clairs et gais, comme de l'albâtre, légèrement teinté de rose et de jaune, à l'opposé de la fenêtre et du fond, deux glaces se reflètent mutuellement l'ensemble de la pièce et au-dessus de chacune d'elles se trouve un grand médaillon en onyx, entouré et soutenu tout à la fois par deux
34 l'hôtel du duc d'orléans
chimères accroupies, en marbre blanc; au-dessous, là même où cessent les caissons du plafond court tout autour de la salle, une énorme corniche à plusieurs étages superposés de feuillages, de volutes, de grecques, de festons et de feuilles d'achante entrelacées.
C'est d'un effet merveilleux, et cette salle à manger est simplement un bijou de grâce et de raffinement élégant du grand siècle.
Derrière, sur la cour intérieure, donne le grand vestibule, la fresque du plafond est malheureusemeni très détériorée, je n'en parle que pour mémoire; sur les six trumeaux en camaïeu bistre, d'ailleurs d'un intérêt moindre, il en manque un et deux grands vases peints sur la muraille, sont modernes et sans valeur; quatre colonnes d'ordre grec, avec astragale de chaque côté, soit huit en tout, semblent soutenir le plafond et sont à demi engagées elles-mêmes dans la muraille.
A gauche du grand vestibule s'en trouve un plus petit et, à droite, trois petites pièces dont on ne peut plus guère préciser le primitif usage, à l'heure présente.
Mais, chose singulière, autant le rez-de-chaussée est véritablement beau avec les peintures de Coypel, autant la cour intérieure de la rue des Bons-Enlants n'est entourée que de minces bâti-
ments sans profondeur, sans terrain, autant les étages mêmes de l'hôtel, qui s'en vont en terrasses dégradantes jusqu'au quatrième, sont composées de petites pièces bizarres, coupées de travers et peu confortables, c'était, paraît-il, les chambres d'amis et celles destinées à la domesticité du prince, tout était donc sacrifié au luxe et au confortable du prince d'Orléans, dans le rez-dechaussée.
C'est dans le grand salon qu'a été signée la trop fameuse constitution de Law, instituant sa banque; on sait que plus tard, lorsqu'il eut ruiné tant de gens en France, une grave émeute eut précisément lieu à deux pas de là, en plein Palais-Royal, et que sa banque fut enfin abofie en mai 1720, après avoir accumulé bien des ruines dans le pays.
Aujourd'hui cette demeure historique qui rappelle tant de souvenirs douloureux, mais qui garde une grande correction artistique, grâce à la magique maîtrise de Coypel, appartient à M""* la baronne Thénard, bru du célèbre chimiste et à laquelle je suis précisément redevable d'une partie de ces renseignements, si dignes d'intérêt pour l'histoire du premier arrondissement.
On se souvient que pendant longues années — mettons 40 ou 50 ans — le Constitutionnel demeura dans ce vieux vestige des fastes d'anlan.
36 l'hôtel du duc d'orléans
Un dernier mot : il parait qu'avec beaucoup de soins et pas mal de risques, hélas, on peut arriver à rentoiler des fresques et que l'Etat, d'accord avec ^1""° Thénard, ne désespère pas de pouvoir transporter un jour, sans trop de mal, au musée du Louvre, ces œuvres si délicates et si réellement artistiques du grand peintre.
LA SCIENCE MODERNE — SES JOLIES PRETRESSES — PARCIMONIE DU CONSEIL, MUNICIPAL — CURIEUX RAPPROCHEMENT. y ^> - ,,.^^,
En face l'Hôtel des postes, dans ce petit bout de rue Gutenberg qui n'a que 87 mètres de longueur, entre les rues J.-J. -Rousseau et du Louvre, vient de s'élever rapidement le Palais central des téléphones ; plus modeste que celui des postes, il en est le pendant, l'annexe, le complément indispensable. Malheureusement, ce palais construit avec des détails exquis qui rappellent, dans les escaliers de la cour intérieure, Ninive et Babylone, malgré le grand talent de l'architecte, n'est qu'un placage ridicule comme la rue des Nations, tout en façade, à l'exposition de 1878, parce que le Conseil municipal a commis la faute irréparable de vendre les terrains de la rue du Louvre, au moment de l'expropriation. C'est insensé et c'est navrant, car il faudra doubler ce monument exigu avant dix ans. Une salle à chaque étage et c'est tout ou presque tout.
Où mettera-t-on la direction, les archives, le personnel qui devra y habiter, etc. ? Mystère !
Le Palais de la Poste transporte la pensée
écrite, celui-ci la pensée parlée. Verba volant^ scrijDta maneat, dit le vieil adage latin, et bientôt, grâce à la toile d'araignée immense et sans fin dont la science est en train de couvrir le monde, grâce aux fils qui courent le long des chemins de fer, fuyant devant les yeux avec la décevante rapidité des horizons mouvants, ou plongent au fond des mers, la pensée parlée, avant courrière de la pensée écrite, circulera à travers les continents et, d'un bond, franchira les océans.
Pour moi, je ne sais rien de plus suggestif, de plus empoignant que cet Hôtel central des téléphones qui est depuis peu de temps l'une des merveilles du premier arrondissement, pour ne pas dire du monde entier.
Je vois déjà cette étonnante machine fonctionnant avec le fouilUs inextricable des fils, avec les grands disques de cuivre, rappelant la pierre du soleil des Incas, avec les boutons d'appel, les sonneries impératives et multiples, avec sa population jeune, vivante et active d'employées laborieuses et attentives.
— Allô, allô! et tandis que le banquier donne ses ordres, que le ministre parle à un préfet ou que le commerçant traite une affaire importante, la petite main impatiente coupe la communication ; — allô, allô, mademoiselle !
Et des bouffées de rires frais et perlés, nous
arriveront du grand hall sur le fil mystérieux, désarmant ainsi la colère des plus moroses.
Cette science moderne, ainsi modernisée ellemême par la femme, me semble le plus touchant des spectacles et c'est peut-être bien pour cela que le Parisien aime un peu plus le téléphone que la poste.
Mais sait-on à combien de communications ce grand établissement pourra servir par jour, saiton bien ce qu'il pourra transmettre de passion, de haine, d'ordres, d'affaires ou de millions dans une journée sur l'aile invisible de la parole, de la pensée tangible et parlée ?
Là, il n'y aura plus à redouter les explosions subites du gaz , les ruptures foudroyantes de conduites, mais il me semble voir un jour de grande panique à la Bourse ou de grandes agitations électorales, le palais surchargé, surmené, surchauffé sous l'accumulation de millions de pensées, éclatant tout à coup et l'électricité — ce fluide — jetant une gerbe de pensées, de paroles, de passions aux quatre vents du ciel.
La raison s'arrête, hésite et titube en voulant supputer ce que cette étonnante officine de la parole pourra entasser et transmettre de pensées en une seule journée à travers la France, que dis-je, à travers l'Europe.
O science, voilà bien de tes coups, et je te salue chapeau bas, car l'hôtel des téléphones de la rue Gutenberg, tout en étant ta dernière, est peutêtre ta plus étonnante création.
Pendant la captivité en Egypte, les Hébreux inventèrent l'alphabet phonétique; trois mille ans plus tard , Gutenberg inventait Timprimerie ; aujourd'hui l'électricité transporte la pensée et la parole à travers le monde : admirable trilogie qui renferme et condense les trois grandes étapes de la pensée humaine et qui est à elle seule comme la colossale et sublime épopée de l'humanité toute entière !
— AUo, allô! mademoiselle...
INTERVIEW AVEC M, L ARCHITECTE — SOURCES HISTORIQUES — LA PEUR DES MICROBES REMONTE AUX ROMAINS — LES AMAZONES — CAVE HISTORIQUE.
Deux personnages : l'aimable architecte du Palais-Royal et votre serviteur.
— Je viens, Monsieur, vous demander la permission de visiter les immenses souterrains qui s'étendent sous tout le Palais-Royal ?
— Mais oui, les souterrains qui s'étendent sous le Palais-Royal, la galerie d'Orléans, le bassin, les jardins.
— Voyons, Monsieur l'Architecte, vous savez bien qu'au 1" mai, craignant un mouvement, Constans y a enfermé 15.000 hommes de troupe.
Du coup le malheureux architecte partit d'un tel éclat de rire que je redoutai un instant pour lui une attaque d'apoplexie ; enfin remis :
— Elle est bien bonne, mais il n'y a pas l'ombre de souterrain dans le Palais-Royal; il y a seulement quelques vulgaires égouts pour les
eaux, l'un va au bassin, il est vrai, mais on ne peut même pas s'y tenir debout, d'ailleurs, tenez voici les plans, voyez et jugez par vous-même.
Et dire que c'est ainsi que s'établissent les légendes ; donc il n'y a point de catacombes sous le Palais-Royal et je suis bien obligé de détruire la légende.
— Vous avez des travaux très curieux au bout du jardin, à la place où l'ancien café de la rotonde plantait sa tente en été ?
— En effet, à deux mètres sous le sol, nous ayons retrouvé le fameux réservoir romain , l'épaisseur totale de la construction, composée d'une couche de béton reposant sur un massif de moellons, est de 1 m. 50 à 2 mètres environ, ce sont les restes de la villa romaine qui occupait l'emplacement actuel du Palais-Royal et dont les jardins allaient jusqu'à la Seine.
Ce réservoir qui occupait très exactement tout le fond actuel du jardin, avait 100 mètres de longueur sur 50 mètres de largeur et naturellement une partie des 50 mètres va sous la pelouse.
Puis, s'interrompant brusquement :
— Mais au fait, Monsieur, avez- vous lu le remarquable travail que M. Edouard Fournier a publié de 1875 à 1882 dans Paris à travers les âges ?
— Non.
— Avez-voiis lu le curieux mémoire que Jollois a publié en 1843 sur Les Antiquités Romaines et Gallo-Romaines de Paris ?
— Non.
— Avez-vous lu Bonamy, l'historiographe de Paris au xviii^ siècle ?
— Non.
— Enfin, avez-vous consulté Sainte-Foix ?
— Non.
J étais confus, je pris congé de l'architecte du Palais-Royal et je passai fiévreusement sept jours pleins et onze nuits à m'assimiler les dits auteurs.
Procédons par ordre : Edouard Fournier parlant de la grande Villa Romaine qui occupait l'emplacement primitif du Palais-Royal, s'exprime en ces termes : « Elle se trouvait comme dans un endroit prédestiné sur l'emplacement que le Palais-Royal et son jardin occupent à présent. Des fouilles faites en novembre 1781, pour la plantation de nouveaux arbres , en révélèrent l'existence par la découverte de deux bassins ou réservoirs : l'un d'une longueur de 20 pieds sur une largeur pareille , dans la partie la plus méridionale du jardin; l'autre, beaucoup plus vaste, dont la longueur était la largeur même du jardin actuel, car il allait du café de Foy jusqu'au passage de la rue des Bons-Enfants, qui devint
ensuite jusqu'à sa disparition , il y quelques années, le passage du Lycée.
Des conduits souterrains de fortes dimensions, faits en poteries enveloppées de béton et dont, à plusieurs reprises, en 1734 d'abord, puis en 1766 et en 1836, on retrouva des restes qui permirent de les suivre à travers le jardin des Tuileries, la place de la Concorde, les Champs-Elysées et la rue Saint-Pierre, amenaient des hauteurs boisées de Chaillot l'eau qui alimentait ces bassins. »
Ceci prouve que les Romains n'élaient pas si bêtes que nous et que déjà ils ne voulaient pas boire d'eau de Seine.
En 1781 on a trouvé daas les fouilles pratiquées sur l'emplacement de la Villa Romaine du Palais- Royal des monnaies de Posthume, ce qui est naturel , puisque ce premier des empereurs gaulois agrandit considérablement les faubourgs de Lutèce, surtout vers le Nord, puis on trouva également des monnaies d'Aurélien, de Dioclétien, de Crispe, fils de Constantin, de Magnence et de Valentinien P^
Maintenant je passe au savant travail de Jollois; d'après lui, la Villa Romaine aurait été détruite lors de l'invasion des Allemands, en 365, par les Parisiens eux-mêmes ou plutôt les Lutéciens, pris d'une jolie panique.
Bonamy est d'un autre avis et croit savoir
qu'elle n'a été détruite que lors de l'invasion des Normands qui ont passé plusieurs mois sous les murs de la ville et ont tout anéanti sur leur passage.
Mais voilà que Sainte-Foix arrive avec une trouvaille bien curieuse à l'endroit du passage du Perron, celle de neuf cuirasses pour femmes, car il n'y a pas à dire, mon bon amy, les deux excavations mignonnes pour placer les seins de ces dames ne laissent aucun doute à cet égard.
Les uns ont vu là des cuirasses pour les amazones de la Croix, partant en 1147 en Palestine, les autres y ont vu des armures pour les compagnes de Victorina, la mère des camps, qui régna sur les Gaules pour le compte de son fils Victorin , qui avait lui-même succédé à Posthume.
Si l'on pense que l'on avait d'abord trouvé des monnaies à l'effigie de ce dernier à l'emplacement de la Villa Romaine du Palais-Royal, pour moi c'est à cette dernière hypothèse que l'on doit s'arrêter.
A partir de la villa jusqu'à Chaillot, le long de la conduite d'eau qui suivait la chaussée, au milieu des marais, s'élevaient de misérables masures (masurœ), tandis qu'un autre chemin conduisait à Clichy.
Ça ne fait rien, je n'inscris pas ici sans une profonde éniolion le nom de cette bonne impi^ratrice Victorina qui, en donnant des amazones aux seins rebondis à Lutèce, nous a évité la cruelle humiliation d'être devancés par le Dahomey !
Il y a huit ans, en remaniant les jardins, l'architecte avait constaté de nouveau l'existence du grand réservoir découvert en 1781 . Aujourd'hui la nature du ciment qui renferme des débris de tuileaux, ce qui lui donne une teinte rosée absolument romaine, ne laisse aucun doute sur la présence des bases mêmes du réservoir romain mis à nu par les fouilles du café de la Rotonde. Du reste ce fond est si sohde que la pioche même s'y émousse et que le café a résolu de le conserver tout uniment pour élever dessus ses caves et ses constructions : ça lui fera un plancher de cave inusable et... historique.
Ainsi chaque jour nous révèle la haute antiquité et la grande importance de Paris, dès les temps les plus reculés et cette grande villa romaine , avec ses réservoirs , allant chercher l'eau à Chaillot par de grands travaux d'art, nous montre que le premier arrondissement n'a rien à envier au quartier qui possède les Thermes de l'autre côté de la Seine.
La maison de la RUE RADZIWILL
LA PLUS HAUTE MAISON DE PARIS — UNE FAMILLE DE POLONAIS ILLUSTRES — ESCALIER A DOUBLE VIS — FEMMES A VICES RAFINÉS — DERNIERS VESTIGES.
Etre le premier arrondissement de la première ville du monde, voilà de quoi faire battre d'orgueil le cœur de Paris qui renferme aussi le ventre, si j'en crois Zola et, certes, suivant la volonté et le désir de mes chers concitoyens et concitoyennes, c'est avec joie que je serai le chroniqueur du premier de la Une, suivant l'inspiration du moment ou les besoins de l'actualité.
Ceci dit , parlons un peu de la plus haute maison de Paris qui va bientôt disparaître sous la pioche des démolisseurs; eh oui, la plus haute avec ses neuf étages, de hauteurs diverses et bizarres, ce qui pouvait justifier le mot de l'aimable personne qui disait : — Oh, ma chère. J'habite un charmant petit entre-sol... au dessus du quatrième !
La maison en question donne d'un côté sur la rue de Valois, où elle porte le n° 48 et de l'autre côté sur la rue de Radziwill, où elle a deux entrées portant les numéros 33 et 35.
Elle fût bâtie vers la fin du siècle dernier par Charles Radziwill, palatin de Vilna, qui, exilé par Stanislas Poniatowski, le protégé de l'impératrice Catherine, dut venir se réfugier à Paris en 1767, après avoir vu confisquer ses biens qui montaient à plus de 5 millions, johe somme, pour le temps surtout. La maison en question a donc plus de 100 ans, puisque ledit Charles mourut en 1790, à l'âge de 64 ans ; à cette époque le Palais-Royal était le centre le plus vivant de Paris et la maison du Palatin était une telle merveille, que ce fût par un sentiment de juste reconnaissance que Ton donna son nom à la rue qui était derrière sa haute construction. Et d'ailleurs ces RadziAvill n'étaient pas les premiers venus; l'un d'eux, l'Hei^cule Lithuanien, tint tète longtemps aux Moscovites et fut bien le rempart de la Pologne dans plus de trente combats épiques et la belle Barbe Radziwill, qui devint reine de Pologne et mourut empoisonnée tragiquement, fut bien une des plus curieuses figures de ce pays pour lequel la France en général et Paris en particulier, se sont toujours senti un faible, puisque l'on disait encore il y a quelque dix ans qu'il suffisait d'être Polonais pour devenir conseiller municipal !
Enfin le dernier des Radziwill, Dominique, s'est battu vaillamment dans la grande armée.
MON BERCKAU ' 49
SOUS les trois couleurs, il était à Moscou et périt en 1813, mortellement blessé à la bâtâiFIô de Hanau; Napoléon, qui se l'était attaché, l'aimait beaucoup.
Voilà bien des titres capables, certes, de nous faire regarder ces braves gens comme étant des nôtres : être Polonais et être mort au service de la France, que demander de plus ?
Mais je reviens à mes moutons, c'est-à-dire à Charles et à sa maison, elle a deux entrées sur chaque rue et un étage de plus du côté de la rue de Valois, car du côté de la rue Radziwill elle est en contre-haut pour racheter la différence de niveau qui sépare le Palais-Royal de la Banque de France.
Au milieu, rond, circulaire, immense, lumineux avec sa coupole de verre , affaissé par un long siècle d'usage, mais grandiose encore, se trouve l'escalier légendaire qui, d'un jet, s'élève au neuvième étage, par une double évolution qui permet à deux personnes de monter jusqu'en haut sans se rencontrer, c'est Chambord en petit, mais non sans élégance, c'est un télescope gigantesque braqué sur le ciel, ou si vous voulez, un puits, avec, au fond, une vieille portière au lieu de la vérité.
C'est au bas que se trouve le passage qui mène entre les rues de Valois et Radziwill, au premier du côté de la première, il est de plein pied du côté de la seconde, et ces doubles entrées de chaque côté, et ces escaliers du rez-de-chaussée sont pleins de mouvement, de vie, de passants et de boutiques; la concierge a l'air suspendue au-dessus des dernières marches, et les marchands de vins, les fruitiers et un imprimeur vivaient encore dernièrement en bonne intelligence dans ce petit coin historique de la ville de Paris.
Aujourd'hui , la Banque de France possède l'immeuble, elle a prié poliment les locataires de déguerpir au 15 avril de l'année dernière ; elle va démolir cette respectable maison et construire à la place des bureaux annexes pour son personnel.
C'est ainsi que va disparaître une des deux plus hautes maisons de Paris, l'autre se trouve, comme l'on sait, rue Chabanais, dans le deuxième arrondissement, à côté de chez nous.
Encore un mot — bien délicat — sur ce coin si curieux du Paris qui s'en va; du côté de la rue de Valois, à un étage bas, l'entresol au-dessus du premier, chose unique et vraie pourtant, dans cette maison toute pleine de l'incessante activité des petites industries parisiennes , on pouvait
remarquer des rideaux très blancs, trop blancs, relevés d'une façon provocante ou provocatrice, comme il vous plaira, par des rubans ponceau ou bleu de ciel.
C'est là qu'allaient se reposer un instant les respectables vieillards qui avaient fait les cent pas dans la galerie d'Orléans, en quête d'un minois de bonne composition.
De jeunes nymphes en chemises de soie rose leur rappelaient, par une conversation animée ou par une chanson de gestes, les souvenirs lointains des galeries de bois, disparues depuis longtemps , et lorsque la dernière locataire en était partie, elle était venue se réfugier là, emportant avec elle sa clientèle favorite et voilà comme cette maison de commerce, aussi tolérante que tolérée, s'était transmise de mains en mains jusqu'à nos jours et comment les derniers vestiges des galeries de bois vont enfin disparaître du Palais-Royal.
Comme on sait que la vertu fait de grands progrès en ce moment, personne ne s'en plaindra.
Avec ses doubles escaliers, ses portes basses et dissimulées à mi-flanc des étages, cette diable de maison était parfois cruelle aux octogénaires , coureurs d'aventure, ils se trompaient d'escalier et les appels désespérés se faisaient entendre de l'autre côté de la rampe circulaire, mais il fallait redescendre, puis remonter, quel supplice pour
ces derniers représenlants d'une époque disparue. Tout passe, tout lasse, tout casse, ainsi les vieux souvenirs, l'amour à l'heuie ou à la course, les traces de plusieurs générations de travailleurs , tout va disparaître sous les coups redoublés des maçons et la Banque de France remplacera par son travail méthodique et régulier de grande administration moderne tout ce fouillis de vices et de vertus, d'orgies et de labeurs ignorés que j'ai voulu fixer, ici, en cette courte notice nécrologique, pendant qu'il en est temps encore.