‹ Mon berceauChapitre 5 sur 43 · LA PLAGE VENDÔME · texte numérisé non relu

LA PLAGE VENDÔME

profit et si la roche larpéienne ne serait pas bientôt au bout du Capitole.

Plus tard nous allâmes habiter sur le boulevard Montparnasse, a deux pas, auprès de Sainte- Beuve , et les gens de lettres de l'époque se souviennent de la modeste, mais cordiale hospitalité, de Théodore Vibert, de celui que bientôt on allait appeler ïauteiu^ des Girondins.

On connaissait les idées avancées de mon père, son horreur des conquêtes brutales, et c'est dans ce milieu vibrant et littéraire que devaient se passer mes premières années.

Tous les ans, au premier janvier, de bon matin, ma mère et ma jeune sœur, une bambine marchant à peine, prenaient l'omnibus pour aller à la gare Saint-Lazare et, de là à Saint-Germain, pour réciter les beaux compliments au grandpère maternel et mon père et moi nous allions les . retrouver pédest rement à la gare Saint-Lazare, vieille et famihale, disparue depuis peu, elle.

Ce n'est pas sans émotion que je transcris ces souvenirs déjà lointains de ma prime jeunesse ; le grand-père est mort, mon père est parti voilà huit ans, emporté subitement par l'excès du travail, au moment où il achevait son troisième volume de l'Histoire de l'Antiquité. Partout la trouée

s'élargit et ce n'est plas... qu'au cimetière qu'on retrouve les siens...

Nous allions donc pédestrement gagner le pont de la Concorde et là, toujours à la même heure, chaque année, la foule, compacte, serrée, haletante , emportée par les roulements virils des tambours, nous barrait la route : les débris de la grande armée passaient !...

Les débris de la grande armée passaient. Les grenadiers de la garde, les voltigeurs, ceux qui avaient passé la Bérésina et ceux qui avaient vu Waterloo, droits, raides, maigres, blanchis, ratatinés, desséchés, mais marquant le pas dans leurs costumes légendaires, trop larges, avec une fière allure, passaient tambours battants, musique en tète, comme la Vision surhumaine d'une époque disparue... et la troupe macabre et l'armée fantôme traversait la place de la Concorde et se rendait à la place Vendôme.

Là, massés autour de la colonne, les vieux débris du carré de Waterloo formaient le carré du souvenir autour du fût de bronze poignardant le ciel et, plus d'un cherchant l'image d'une bataille à laquelle il assistait, autrefois, dans cette longue théorie de gloires et de carnages enroulée autour de la colonne géante, essuyait furtivement une larme.

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