‹ Mon brigadier TriboulèreChapitre 1 sur 1 · I9IS · texte numérisé non relu

I9IS

// a été tiré

du premier mille de cet ouvrage

cinquante exemplaires sur vélin

des papeteries d'Arc] les

marqués de i à 5o.

Chacun de ces exemplaires

comprend une suite des

dessins de Marque t.

EXEMPLAIRE MMÉRO :

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Tous droits réservés.

de France, 1918.

A MES CAMARADES DE 1916, LES TRn'GLOTS DE BLAXCMESML

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Je ne sais pas si mon arme est très noble, mais je suis bien aise qu'on y nomme brigadier un simple caporal. Un caporal qu'on appelle brigadier n'est plus un caporal. 11 porte une culotte de cheval, quelquefois même des éperons. Et je me rappelle toujours ce mot dun sous-ofïicier, alors que je faisais

MON BRIGAT3IER TRIBOULERE

mes vingt-huit jours, à un jeune brigadier : « Vous vous laissez appeler caporal, brigadier!... On vous détériore, hrigSidier ! »

Mon brigadier, celui d'aujourd'hui, est un ancien, un vieux de la vieille : quarante-sept ans. Et lui non plus n'est pas sans noblesse, il donnerait du prestige à son grade, si son grade n'en avait déjà. Il porte une belle barbe poivre et sel et fait penser à Henri IV. Il est bavard, il est pompeux. Et avec son nez busqué, ses veux malins, sa cravache et, sur la poitrine, sa petite décoration de la Mutualité,

il est célèbre dans tout le camp.

On le blague volontiers, on l'appelle colonel, et quand, représentatif, mais assez rigoleur, il arrive à cheval, l'homme de garde, pour rire, lui présente les armes.

Mon brigadier n'est pas un bleu.

Il a roulé sa bosse, il a fait tous les métiers : Marchand de volailles — « Vous pouvez encore voir la maison de mes parents, rue Rojale, elle existe toujours » ; — boucher, — (( J'étais chef étalier, monsieur, ([uand je suis parti au service militaire, et je faisais mes douze francs ])ar jour » ; — marchand de vins en

MQX BRIGADIER TRIBOULERE

gros, à Rambouillet, — « Avec une automobile à ce moment-là, ah !

tout ce qu'il y a de bien ! d — hôtelier^ agent électoral, patron de bal et directeur de cinéma. Triboulère, né à Paris, étalDli maintenant dans l'Est, a tout Tesprit, toute la verve du Parigot, avec la mémoire, les ficelles et le boniment d'un placier.

C'est un sac inépuisable d'histoires, d'anecdotes, de souvenirs et de blagues, qu'il raconte avec une telle vie et un sens si naturel du trait, qu'on l'écouterait sans fatigue toute la journée. Il ne se répète guère, il a toujours quelque chose de nou-

mo:n brigadier triboulere

veau à vous sortir, quelque chose qu'il n'avait encore jamais dit, et chaque jour c'est pour moi une surprise de voir que son sac, que j'avais cru vide, ne l'est pas encore, qu'au contraire il est aussi plein qu'il ait jamais été, et que tout ce qui en a déjà été tiré ne l'a pas allégé davantage que quelques, milliers de gouttes d'eau sorties de la mer ne diminuent celle-ci.

Triboulere a bon cœur, aussi aime-t-il bien sa mère. Quand je dis samère,je veux dire toute sa famille, car sa brave femme de mère est défunte depuis déjà longtemps.

Mais il en parle encore quelquefois, comme il parle de son père, et de sa femme, et de ses trois enfants.

Car il a beau professer qu'à cent cinquante mètres de chez lui il redévient garçon, c'est certainement le plus tendre des maris et des pères. Toute la famille de Triboulère, nous la connaissons, nous la connaissons comme si nous l'avions vue en chair et en os. Le Popo, qui est le dernier né, et Henriette, qui est maintenant une grande fille, et Robert, l'aîné, qui a vingt ans, et qui ne ressemble pas à son père, qui est un « intellectuel », un vrai phar-

MOX BRIGADIER TRIBOULERE ^

macien,et W Triboulère, ont paru et passé si souvent à travers ses récits, et il nous a si souvent lu de leurs lettres qu'ils font partie maintenant de notre société. Nous connaissons leurs caractères et leurs manières d'être. La famille de Triboulère, par la force de sa parole communicative, est devenue notre famille ou Tamie de notre famille, et nous nous intéressons à elle comme à notre vieux brigadier lui-même. Nous aimons le petit Popo qui est enfant de chœur, quand son père est du Bloc, comme il le déclare volontiers : «Moi, monsieur, — if) —

je suis du Bloc..., mais le petit est enfant de chœur. Il faut respecter toutes les croyances, n'est-ce pas...

quand on a été dans le commerce ?... »

Et nous aimons bien M"" Triboulère, qui dit à ses enfants : « Xe faites pas attention, allez ; votre père est comme ça... mais il n'est pas méchant ! »

Triboulère a de l'imagination. Il voit haut et grand. Il possède l'admirable faculté de transformer les faits, les choses et les gens, et de les embellir et de les ennoblir. Aussi, tout d'abord, le prendrait-on pres- — iG —

MOX BRIGADIER TRIBOULERE

que pour un Gascon. Le voilà parti.

II fait feu des quatre pieds. II claironne, il plastronne. Il parle de ses amis politiques, de ses relations, et dépeint de quelle façon, là-bas, le préfet lui parle. Alors sa poitrine se gonfle de fierté, il se redresse, met le poing sur sa hanche, bombe le torse et frise sa moustache d'un air de défi.

Or, ce qu il a d'original, et qui fait que je l'estime et que je Taime, c'est que, l'instant d'après, le voilà tout dégonflé, pour un petit mot, pour un rien. Soudain, il a eu conscience de son humilité, il s'est rap- — i8 —

MOX BRIGADIER TRIBOULERE

pelé qu'il était sorti de peu, et qu'en somme il n'était pas grancrchose et surtout, surtout ! qu'il n'avait pas d'instruction, et qu'il^ n'avait pas d'argent. Et mon pauvre Triboulère, à présent, voûte son dos, se courbe, montre un sourire contraint et presque de la timidité... Et l'on a envie de le consoler... Seulement, heureusement, cela ne dure pas. Et il retrouve tout de suite ses étriers.

Ses étriers ! Mon brave brigadier !

Ah ! quand il a fallu qu'il remonte à cheval !... 11 aurait bien voulu crâner, ma foi, nuiis le cheval, tout

de même, lui faisait un peu peur.

Alors, il a choisi dans l'écurie l'animal le plus paisible, celui qui ressemblait le plus à un âne. Et il est parti'au pas, une petite badine à la main, tout le corps secoué à chaque mouvement de sa monture. On eût dit quelque comptable grisonnant qui s'affre une partie de cheval à Robinson, et il faisait plutôt penser à Sancho qu'au Chevalier de la Manche.

Mais maintenant, il s'est habitué, il s'est rendu campte que sa bête ne lui voulait pas de mal, cju'elle avait une excellente nature, et qu'elle ne

demandait qu'à vivre en bonne intelligence avec lui. Il a pris confiance.

Il trotte quelquefois. Il a demandé à notre bourrelier de lui faire une vraie cravache, et quand il descend de cheval, il frise sa moustache d'un air cavalier, et répète volontiers, avec quelque fierté dans l'œil :

— Ah ! ah !,.. aujourd'hui, je leur ai fait voir... que j'ai servi dans les cuirassiers !...

LE PERE DE TRIBOULÈRE

vC;i

La verve de Triboiilère, son besoin de raconter beaucoup, ce n'est pas la faconde du bavard qui parle au lieu d'agir ; au contraire, c'est l'expression d\in caractère très vivant et d'une activité inlassable.

Mon brigadier n'est pas de ces gens qui ne mettent point la main à la pâte et se contentent d'encourager les autres avec éloquence. Jamais il

LE PERE DE TRIBOULERE

ne se tait, mais jamais il ne se repose. On le voit passer, allant ici et là, toujours affairé, agité, s' occupant de son service, mais s' occupant aussi de ses affaires, toujours achetant, toujours vendant et toujours bricolant, infatigable, et, avec ses quRranie-sept piges, comme on dit, aussi jeune qu'un bleu.

Il fait d'ailleurs de toutes petites affaires. C'est un gagne-petit que Triboulère. Ici, du moins. Car, à l'entendre, il a dans le cours de son existence remué d'énormes sommes. Ici, quand il gagne cent sous, il triomphe. Son seul but, du reste, — 2O —

LE PERE DE TRIBOULERE

est d'avoir de quoi boire du vin blanc à sa soif. Car le vin blanc, c'est son péché. Mon brigadier aime le vin blanc, et il n'en fait mystère à personne. Pour boire tout le vin blanc dont il a envie, Triboulère n'hésite pas à faire tous les métiers et il ne ménage pas sa peine. On ne sait quand il dort. Il est toujours levé le premier et le dernier couché.

Il commence sa journée, comme il a été boucher, en coupant les pièces de viande que nous touchons de l'Intendance. D'une adresse parfaite, on voit bien qu'il ne ment |)as (juand il nous dit (ju'il a été

LE PERE DE TRIBOULERE

jadis chef étalier. Du moins, c'est ainsi qu'il commençait sa journée cet hiver. Avec les jours plus longs, il la commence plus durement : il va travailler chez un maréchal, à la forge, et il façonne des fers à cheval. Il s y met à 3 heures du matin.

Quand nous nous levons, il a déjà gagné ses quarante sous : quatre chopines...

Mais il trouve que ce n'est pas assez, et, comme il n'est de service qu'une s,emaine sur deux, il va boulonner maintenant dans une usine, qui n'est pas loin de notre village et dont-il a vu le patron hier.

LE PERE DE TRIBOULÈRE

— Il m'a demandé si je savais limer... Il ne s'attendait pas à ce .que je lui dise non, hein ?. . . Il m'aurait demandé n'importe quoi : j'aurais toujours dit oui. C'est en forgeant qu'on devient forgeron. Ce quejene sais pas faire, j'apprendrai à le faire en le faisant... Tenez :

quand, tout jeune, j'étais chez mon patron, aux abattoirs, il me demanda si je savais fendre les veaux. Je dis qu'oui. Je pensais : « Si je fends mal, il me met à la porte, mais si je dis non, il me met à la porte kifkif ; je vais fendre. » Et j\u bien fendu. Il m'a félicité : (( On voit — 3o —

LE PÈRE DE TRIBOULÈRË

bien que ce n'est pas la première fois... » Ah! j'étais heureux clans cette maison-là. Tenez, j'ai même dû épouser la fille...

Et voilà le loquace Triboulère qui commence à me parler de sa jeunesse, à me raconter ses histoires personnelles, lesquelles sont toujours de jolies histoires et ne m'ennuient jamais.

— Le jour de mon tirage au sort, le père me dit : « Tu connais ta mère : elle te demandera sans doute aujoiird'hui si tu as fait des économies ». Je réponds : (( Alors, donnemoi quelque chose que je puisse — 3i —

LE PERE DE TRIBOULERE

lui montrer... » Le père — jamais personne n'a eu un père meilleur que celui-là — le père me donne 2 00 francs. A table, en effet, la mère, avec son accent alsacien — vous "savez : elle parlait français quand elle pouvait — la mère me dit: « Du as sans doute vait quelques égonomies ? » Je sors un billet de cent francs. Elle dit: « C'est bas beaugoup. » Je ne bronche pas, et le père ne dit rien. Mais, après déjeuner, il m'interroge : « Eh bien ! je t'avais ; donné 200 francs ?» — Moi : « Ecoute, papa, je n'aurai pas trop de cent francs ce soir. » Alors le père :

LE PERE DE TRIBOULERE

(( C'est bien, amuse-toi. On ne tire pas au sort tous les jours... ))

Mon brigadier s'arrête un instant.

Il songe. Puis il dit, entre haut et bas, et comme à soi-même :

« Ah ! c'était un vrai ïriboulère, le père !...))

Et le voilà qui repart, tout doucement :

— On allait de temps en temps h.

la pêche, ensemble. Du côté de Charenton. On emportait des cannes, des lignes. Mais on ne péchait pas.

C'était histoire de manger une friture dans une guinguette et de prendre un peu de bon temps...

LE PERE DE TKIBOULERE

11 n'avait que dix-huit ans de plus que moi, mon père... On achetait du poisson et on le rapportait.

Mais, à la lin, la mère a vu le coup. On rapportait toujours le même poids de poisson, ça lui a paru drôle... Un jour, nous avions invité le père Bidon, un voisin, à venir avec nous. Le tort que nous avions eu. Il nous a vendus. On rentre. Et la mère dit au père Bidon : (( Le poisson n'a pas dû coûter cher aujourd'hui ?» — « Douze sous la livre, madame Triboulère », répond le père Bidon comme un ballot.

Mais j'étais là et j'avais entendu. Je - 3/i -

LE PERE DE TRIBOULERE

cours prévenir le père. Et quand il arrive et que maman lui dit, d'un air goguenard : « Baba, tu as bayé compien ton boisson ? » Il répond d'une voix innocente : « Douze sous la livre. Oui, je n'ai pas voulu revenir bredouille et j'ai acheté un peu de poisson. Ça ne mordait pas aujourd'hui. »

Ah ! brave Triboulère et braves parents de Triboulère !

LE VIN BLANC

Je l'ai dit : Triboiilère a un faible pour le vin blanc. Le vin blanc c'est son péché. Et comme il ne fait rien à demi, et comme, surtout, il ne parle pas à demi, quand il parle du A^n blanc et de son amour du vin blanc, on est tout à coup transporté dans un monde où les verres deviennent comme des seaux, les bouteilles

LE YIX BLANC

comme des bonbonnes, et tous les tonneaux comme des muids. On se déc^ouvre entouré de vin blanc, au milieu d'un océan, et Tribpulère, sans fatigue et fort naturellement, boit, boit sans cesse, avale cet océan , et le vide et le met à sec. Triboulère, pour le liquide, est un vrai Gargantua. Il parle volontiers de ses prouesses et raconte d'extraordinaires histoires de défi, de pari, où son adversaire est toujours resté sur le carreau, tandis que lui, Triboulère, continuait, étonné d'avoir déjà gagné, calme, sans le plus léger mal de tête et tout prêt à ào —

LE YIX BLA>X

recommencer avec n'importe qui :

« Moi, jamais une mouche ne se cassera les pattes dans mon verre — dit Triboulère — elle peut s'y noyer, elle ne s'y cassera pas les pattes, sûrement. »

Sur le vin blanc, il est inépuisable. D'abord il dit que c'est sa santé. Le vin blanc le soutient. Il y a longtemps qu'il serait tombé, s'il ne buvait pas tant de vin blanc. C'est grâce au vin blanc qu'il peut supporter toutes les fatigues qu'il supporte, qu'il peut travailler comme il travaille, et qu'il est toujours jeune. Aussi le vin blanc est-il — /il —

LE YIN BLANC

devenu pour lui une sorte de divinité protectrice, qu'il invoque à tous propos, etdans laquelle il témoigne la confiance la plus absolue. (( Moi, jamais d'alcool, toujours du vin blanc... » déclare -t- il d'un ton sérieux, comme l'affirmation d'un des principes de sa vie. Un jour qu'il' avait pris une « muffée » pas ordinaire : « Qu'est-ce que vous voulez, m'expliqua-t-il, j'avais lâché mon vin blanc. D'abord Bout-dedrap m'avait fait boire pas mal de rhum. Et puis j'avais soif ces tempsci, je prenais des amers... Eh bien, j'avais pris trois, quatre amers...

LE VIN BLAXC

Monsieur, il est un fait certain : ça ne vaut pas mon vin blanc. Mon vin blanc, je pourrais m'en enfoncer un tonneau, ça ne me fait jamais rien ...» Quand Triboulère n'a pas bu depuis déjà un moment, il dit :

(( Eh ! les gars, on va faire un zanzi ?. . . » Alors, on descend jusque chez Marie ou bien aux Cochons. Ce sont les deux bistros du village.

Celui qu'on nomme « les Cochons »

se trouve à côté d'une étableà porcs.

Ce n'est pas luxueux et ce n'est pas propre. Mais il y a du vin blanc.

Mon brigadier s'y plaît... Les cabarets, pendant quelque temps, nous

LE YIN BLANC

étaient consignés. C'est lui qui les gardait. Il faisait alors son service admirablement.

Triboulère estime peu les gens qui ne boivent pas. Il en parle avec un mépris discret, mais qu'on sent profond : « C'est un homme qui ne boit pas, » dit-il, et c'est tout. Mais on devine que cet homme-là est jugé. Le seul qui échappe à cette condamnation, à cette exécution sans phrases, c'est son lîlsaîné, qui a vingt ans, Robert, V intellectuel, le pharmacien. J'ai cherché à savoir quel était son sentiment devant ce phénomène : (( Vous savez, Robert

— Mx —

LE VIX BLAXC

*f ne boit ^pas. Je vais avec lui au café, il ne

touche pas à son 1 bock. » Je tremblais pour Robert. Triboulère. qui voit dans son fils toutes les supériorités, lui avait-il découvert là une infériorité?... Mais non, et je le distinguai Ijientôt nettement, Triboulère ne mesurait pas son lîls à l'aune

LE VL\ BLANC

commune, il ne le jugeait pas. Son fils appartenait à un autre monde que lui-même : il était cFune autre essence/ Ses mœurs et ses usages étaient les siens propres. Robert ne buvait pas, et Triboulère pardonnait à Robert de ne pas boire !

Pourtant je n'oublierai jamais son visage rayonnant le jour où il s'avança vers moi, une lettre de M"' Triboulère à la main : (( C'est la mère, m'annonça-t-il, c'est la mère qui m'écrit que Robert commence à se mettre un peu au vin blanc... »

Tritoulère, qui est le meilleur des hommes, se rappelle tous les gens — /i6 —

LE VIX BLANC

qui ont travaillé avec lui, et il en parle avec plaisir. Comme il a fait plusieurs métiers, c'est amusant.

Quand il tenait un café en province, il avait un bon pompier. Le pompier, c'est celui qui remplit les verres de bière au robinet. (( Un bon pompier, dit mon brigadier, gagne de l'argent k son patron.

Robinet, toc, le couteau, un faux col haut comme ça, et pas une goutte perdue. Mon pompier, c'était un ancien répétiteur de lycée, instruit, monsieur, jusqu'au bout des ongles.

Oui, il avait eu des malheurs... Eh bien ! il ne comprenait pas quon

LE VIN BLANC

boive de la bière. Mais le vin, dame, il aimait bien ça. C'était son défaut.

Il allait un peu trop au picolo.

Quand la patronne le voyait comme ça, elle me disait : (( Regarde, Ferdinand... » Je répondais : (c Laisse donc, laisse donc, dans cinq minutes ce sera passé... On voit bien quand un homme a bu, mais on ne voit pas quand il a soif... »

Ainsi Triboulère parle de son pompier, mais il parle aussi de son tonnelier.

Quand il était marchand de vins en gros, il avait un excellent tonnelier. Malheureusement, un ivrogne

LE YIX BLA>X

fini. Triboiilère n'y voyait pas de mal, mais cela faisait du tort au travail. Il lui dit: «Ecoute, Alphonse, nous allons nous arranger tous les deux. Tu te saouleras le dimanche, le lundi et le samedi, mais les autres jours tu bosseras... y> Alphonse répondit : « Ça va. Monsieur Triboulère. » La première semaine, en effet, Alphonse est saoul le dimanche, le lundi et le samedi, et travaille les quatre autres jours, puis la deuxième semaine, il se saoule encore le dimanche, le lundi et le samedi et travaille le reste du temps.

Mais la troisième semaine il ne boit

LE YIN BLA>'C

pas ! La quatrième, il ne boit pas !... Déjà on criait au miracle, on s'extasiait, on triomphait... Seulement, la cinquième semaine, pas d Alphonse, Alphonse disparaît, Alphonse ne vient pas travailler.

Triboulère, un jour, le rencontre enfin. Il ne pouvait plus marcher, il n'était pas gris, il était noir.

(( Eh bien ! dit Triboulère, d'un ton sévère, eh bien ! Alphonse? »

— (( Qu'est-ce c[ue vous voulez, Monsieur Triboulère, répond le pochard avec béatitude, la troisième semaine je ne me suis pas saoulé, la quatrième semaine je ne me suis

LE VIN BLANC

pas saoulé. Comptons : Ça me fait six jours de retard. Alors, ce coupci je peux prendre une vraie cuite :

je ne désaoulerai pas pendant neuf jours. »

PROPOS DE TABLE

— Et maberloque, brigadier, estce que vous y avez pensé ? demande le père Dâle en traversant la salle à manger des (( chefs ».

Les chefs : le sous-ofï' et ses trois brigadiers, mangent comme tout le monde la soupe et le bœuf quotidiens, et boivent, comme tout le monde, dans Icnirs quarts de fer, le pinard de rordinairc\

PROPOS DE TABLE

Aucun sjbaritisme dans ce cantonnement...

Le père Dâle n'est pas tout jeune :

il aura la cinquantaine dans deux ans, et il y paraît bien. C'est un homme de la terre tout chenu, tout courbé, qui traîne les pieds d'un air las.

— Votre berloque, père Dâle ?...

dit Triboulère. Je vous promets d'y voir encore cet après-midi... Toujours une chopine à la clef, hein ?

La berloque du père Dâle, c'est

sa montre, qu'il a donnée à réparer

à un horloger du village à côté.

Triboulère est déjà allé la chercher,

PROPOS DE TABLE

mais c'est la femme de l'horloger qu'il a vue. Elle lui a dit :

— Choisissez.

— Il y avait là une trentaine de toquantes en zinc qui valaient bien cent sous en tout, raconte Triboulère. Mais celle du père Dâle, je ne la connais pas particulièrement.

« Choisissez », ça me rappelle l'histoire de Fin de Siècle.

— Voyons l'histoire de Fin de Siècle... réclamons-nous aussitôt.

— Eh bien ! reprend Triboulère, qui ne se fait jamais prier, voilà :

Quand j'étais bistro. Fin de Siècle était gniaf. Il réparait les savates.

PROPOS DE TABLE

Quand il avait fait une réparation de quinze sous, il venait tout de suite la boire chez moi avec son ouvrier. Un jour qu'ils étaient tous les deux comme cela devant un litre, v'ià qu'il entre un chien. Et Fin de Siècle qui, ce jour-là sans doute, était mal luné, lui allonge un grand coup de pied dans le derrière. Alors son ouvrier devient tout blanc et dit : « C'est dégoûtant de maltraiter les animaux. Quelqu'un qui est capable de faire du mal à une bête est capable d'en faire à un homme.

Maintenant, vous me puez au blair, jamais je ne travaillerai plus pour

PROPOS DE TABLE

VOUS. C'est fini. Et d'abord, réglezmoi ce que vous me devez, espèce de brute ! »

« Alors le savetier règle son ouvrier — il lui devait peut-être la somme de 20 ou 3o sous. Et l'autre

PROPOS DE TABLE

s'en va, en continuant toujours à ramener sa cerise... Mais le vilain cabot reparaît, et, cette fois, il mord mon Fin de Siècle. Alors Fin de Siècle prend son tranchet et il lui coupe la tête. Il met la tête dans une boîte et le voilà parti à l'Institut Pasteur pour y montrer sa morsure avec la gueule du chien qui l'avait faite.

(( Son échoppe était donc fermée, et tous ceux qui avaient donné leurs savates à réparer rappliquaient pour les rechercher. C'était le père Vallée, qui avait la clef. On allait appeler le père Vallée, qui ouvrait — Go —

PROPOS DE TABLE

la porte et disait : « Choisissez. »

Alors on choisissait une bonne paire de pompes, grolles ou croquenots, ce qui fait que pendant trois jours, sur la route, on ne voyait que cela, des gens quipassaient, des godasses à la main... »

Cependant, l'histoire de Triboulère nous a fait avaler sans y penser notre bidoche et nos patates. Et voici paraître le cuisinier qui nous apporte le jus. Le cuistot est du Midi : il a l'esprit critique, il se moque quelquefois du Ijrigadier.

Quand celui-ci va à la chasse — ce pays est pourri de gibier — Ti'i- — 6r —

PROPOS DE TABLE

boulère part mystérieusement à travers champs, son fusil démonté fourré dans un vieux sac à avoine, en compagnie d'un homme qui lui sert de rabatteur... et il revient régulièrement bredouille. Il est tout crotté, mais les lièvres lui ont passé devant le nez : il les a ratés ou il ne les a pas tirés. Cependant, il ne se démonte pas : « C'est cette sacrée poudre qui ne vaut rien ! » déclaret-il en haussant les épaules. Ou bien : « Il n'y a rien du tout dans ce$ sales cartouches... » Le cuistot le regarde d'un air narquois :

(( Coquin de sort! dit-il, vous les

PROPOS DE TABLE

faites trop courir les lièvres, brigadier. Faudra les faire ferrer... »

Après déjeuner, nous avons Thabitude d'aller dans le jardin visiter nos élèves : des lapins, une chèvre, un mouton, un cochon, ^'otre cochon, naturellement, s'appelle Guillaume. Il est familier, il est joueur et tellement intelligent que nous en voudrions faire un animal savant. Et nous formons — il faut bien bavarder — des projets. Nous monterons une baraque, on ira de ville en ville. Triboulère lancera le boniment... Il adore les fêtes, d'ailleurs,- Triboulère. Et il parle tou- ■— 63 —

PROPOS DE TABLE

jours avec enthousiasme de celle de Saint-Cloud où il a vu une fois quelque chose de p/iéno.

— Figurez-vous, il y avait une femme allongée, toute raide, la tête posée sur un escabeau et les talons sur un autre. Elle fermait les yeux.

Un homme habillé en lutteur lui met une enclume sur le ventre. On fait circuler une barre de fer dans Tassistance. Puis l'homme place la barre sur l'enclume et, avec un marteau devant, il frappe jusqu'à tordre la barre : (( Vous allez voir ce qu'une femme peut supporter », disait l'homme.

PROPOS DE TABLE

(( Ce jour-là, j'ai vu ce qu'une femme pouvait supporter. Je m'en suis souvenu après, quand je me suis marié.-.. », ajoute Triboulère avec férocité, Triboulère, le bon Triboulère qui ne ferait pas de mal à une mouche et qui préférerait, j'en suis sûr, se faire hacher en morceaux plutôt que de causer la moindre peine à M""" Triboulère.

L'ÉLÉGANCE DE TRIBOULÈRE

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J'étais dans la chambre de ïriboulère. Xous occupons Tancienne école du village : les hommes couchent en bas, et, au premier étage, se trouvent la chambre du sousoffîcier et la chambre du brigadier.

Celle du sous-officier est assez grande, elle contient un grand lit et donne sur la route et sur la campagne. Celle du brigadier est petite ;

- Oy -

L ELEGA^XE DE TRIBOULERE

elle est garnie d'une paillasse et ouvre sur le jardin.

Mais Triboulère l'a arrangée à son goût. Il a piqué sur le mur des images et des cartes postales-, et il appelle cela son (( petit musée » . On y voit une photographie de la Fête des Fleurs, qui doit dater des premiers temps de Tautomobile ; le devant de la voiture figure un grand cygne en fleurs naturelles, et, sur les coussins, auréolée par son ombrelle blanche, une beauté du temps, en toilette démodée, sourit. A côté, un chromo, qui représente une jolie blonde et une brune — 70 ^

l'éléga>xe de triboulère

passionnée, vêtue, de voiles transparents, et regardant toutes les deux mon brigadier... Puis des images en couleur du Petit Journal illustré, et des cartes de la guerre publiées par les quotidiens. Enfin les portraits de toute sa famille, de W Triboulère et des trois enfants . . .

Sur le mur, il v a encore un mors et une cravache, et un calo pendu à un clou. Dans un coin de la chambre, sur une vieille caisse couverte d'un journal, une petite cuvette en ferblanc, un morceau de savon, une brosse à chaussures et une brosse à cheveux...

L ELEGANCE DE TRIBOULERE

Cependant Triboulère, qui est allongé sur sa paillasse, sursaute tout à coup. Il s'est aperçu , qu'il avait près de lui un portrait en couleurs, peu flatté d'ailleurs, du kaiser. Une inadvertance de sa part, quand il a constitué son petit musée... Il dépique les punaises, enlève le portrait, et va le placer sur la porte, laquelle forme dans la chambre le point le plus éloigné de sa paillasse :

— (( Ah non ! Ah non ! ronchonnet-il dans sa barbe... Ah non! je ne veux pas qu'il soit près de moi ce fumier-là !... »

L ELEGANCE DE TRIBOULERE

Là-dessus, mon brigadier se met à contempler ses botter, sur une planche précisément près de la porte,des vieilles bottes lacées montant jusqu'aux genoux, très élégantes autrefois, à présent avachies, éculées, et qu'il a achetées d'occasion à un aviateur, pour les revendre. Seulement il n'a pas trouvé d'acheteur, alors il les a gardées ; elles ne sont pas tout à fait à son pied, elles le gênent un peu, mais il les met tout de même, quand il s'habille. Car Triboulère a pris le goût de la toilette depuis c[uelque temps.

Aurait-il fait une connaissance?...

L ÉLEGA>'CE DE TRIBOULERE

Auparavant, il y a des mois, quand je suis arrivé à ce cantonnement, j'ai rencontré un Triboulère c[ui s'en fichait complètement, il portait habituellement un vieux veston de civil d'une couleur indécise, sur lequel il avait simplement fixé avec deux épingles ses galons rouges de brigadier, et il ne le quittait jamais. Depuis, ses préoccupations «. vestimentaires », comme s exprime M. Paul Bourget, se sont beaucoup développées. 11 possède maintenant tant de souliers, de bottes, de guêtres et de houzeaux, que sa chambre empeste

L ELEGANCE DE TRIBOULERE

le cuir, et lorsqu'on en, franchit le seuil inconsidérément, une terrible odeur fade vous écœure. Il a trois ou quatre tenues, dont l'une entièrement en cuir — encore le cuir - — costume de mécano qu'il a réussi à toucher au camp, et dont il n'est pas médiocrement lier.

Il faut le voir à cheval, tout revêtu de cuir noir, et les jambes prises dans ses vieilles bottes lacées.

Jamais un ancien cavalier, un cavalier de la paix, n'eût pu dans ses rêves les plus hardis concevoir un pareil uniforme, et ce n'est pas un petit spectacle que d'apercevoir

L ELEGAXCE DE TRIBOULERE

notre Triboulère, fonçant sur vous de loin — bien doucement hein ! — sur son cheval apprivoisé, et se rappelant en soi-même le temps qu'il était cuirassier. Mais je trouve qu'il ressemble plutôt à un scaphandrier, et je suis toujours étqnné.

A propos de ce temps béni — rheureux temps de la jeunesse — et à propos de vêtements, d'uniformes et de tenues, mon brigadier m'a bien souvent raconté l'histoire de son ancien capitaine.

Ce capitaine — (C'était un ancien brigadier d'ordinaire, explique avec quelque mépris Triboulère) — ce

L ELEGANCE DE TRIBOULERE

capitaine était extrêmement avare de l'habillement de ses hommes.

Ceci est d'une bonne administration. De temps en temps, le samedi, jour de revues, il passait dans la chambre une revue d'habillement.

Chacun disposait sur son lit ses effets, au pied du lit ses bottes.

Le capitaine, qui s'exprimait en soldat, avait pour habitude de dire à tout propos et hors de propos :

«F... ! Tonnerre de D... ! »

Il arrivait devant un homme, dont les bottes étaient usées. Alors il lui disait :

— Oui! Oui! je vois! F... Ton-

L ELEGANCE DE TRIBOULERE

nerre de D... ! Oui, vous sortez le soir!... Inscrivez, fourrier, inscrivez-le pour un ressemelage avec quatre jours de salle de police :

a usé prématurément une paire de hottes.

Puis, s'adressant avec colère au malheureux cuirassier qu'il avait déjà si sévèrement puni, il ajoutait :

(( F... tonnerre de D... ! Faites-moi un à-droite et disparaissez ! »

— Il n'était pas très aimé dans le régiment, termine Triboulère, qui décidément ne lui a pas pardonné.

Vous savez : il avait une femme qui s'appelait Catherine. Eh bien,

L ELEGA^'CE DE TKIBOULERE

au pansage, vous n'auriez pas entendu un homme du 17' Cuirassiers qui ne dît, en donnant un coup de bouchon sur la fesse de sa jument : « Allez ! tourne ton c... Catherine !»

L'AMI JEAN

Comme Triboulère va tous les jours au camp à cheval, j y vais à bicyclette. Quelque temps qu^il

L AMI JEAN

fasse, hiver comme été, par soleil ou glace, par grand vent ou pluie, j'y descends matin et soir. Aussi pas une pierre, un trou, une touffe d'herbe du chemin que je ne connaisse intimement. En cette saison, les champs sont gais, remplis d'alouettes et de moineaux, c'est une promenade, c'est charmant; mais l'hiver, c'est un dur voyage.

Depuis notre cantonnement jusqu'à la route qui mène au camp, il faut suivre un chemin pavé, aux gros pavés défoncés, qui, à chaque coup de pédale, vous font sursauter le cœur, et qui glissent à tel point,

L AMI JEAX

sur lesquels on dérape si fréquemment, que je m'étonne, roulant làdessus depuis longtemps, d'avoir encore mes quatre membres. Quand il pleut, ce chemin est un marécage. Et avec cela, le vent ne cesse de souffler par ici.

Peinant, soufflant, je compte les poteaux télégraphiques que je dépasse. Je sais qu'il y en a vingt jusqu'à la route. Je pousse : allons, tant bien que mal, ça avance... Je sais qu'à main gauche, au tiers du chemin peut-être, il y a un tas de fumier : le voilà... Un peu plus h)in, seul au ])on\ du cliemin, un graïul

L AMI JEAN

arbre : bon, je le tiens... Et quand nous aurons attrapé la route, pour nous remettre un peu, nous boirons un coup chez « N'a-qu'un-Bras», où Triboulère nous attend peut-être.

Au commencement, je croyais qu'il avait été estropié à la guerre, N'aqu"un-bras. Mais non, il y a des années quil a ça... Et il y est tellement habitué quil n'y pense plus :

il verse à boire, il va, il vient, il débouche même ses bouteilles. 11 possède une carriole et un petit cheval; il l'attelle lui-même, et le voilà parti au marché, tout seul, comme un homme. Son débit est -^ ^6 —

L AMI JEAN

bien propre, avec des glaces où la lumière se reflète, et comme le camp d'aviation se trouve là, devant, de l'autre côté de la route, il a posé sur sa boutique une

L AMI JEAN

enseigne encourageante : On vole moins ici qu'en face...

(( Allons, remettez-nous ça, patron, vivement, dit Triboulère, nous sommes pressés... 11 n'est pas mauvais, votre vin blanc... »

Puis mon brigadier remonte sur son grand cheval, moi sur ma bicyclette, et nous filons sur la route.

Quand il fait très chaud, on s'arrête à la Ruche, tenue par une bonne femme et ses quatre filles, bâties toutes sur le même modèle : courtes et larges. Une marchande de frites a installé là son commerce en plein vent ; elle vous en met pour deux

L AMI JEAX

SOUS sur une assiette de la débitante, laquelle vous sert une chopine et du pain. Le dimanche, il y a foule.

Cependant, notre Quartier Général, c'est chez Jean, notre ami Jean. Commode, parce que c'est à côté de l'entrée du camp. La salle est malpropre, basse et sombre.

Mais nous nous y plaisons. Le patron, notre ami Jean, est un vrai mastroquet, toujours entre deux vins, généralement mal embouché, tutoyant ses clients, et f[uand il est d'humeur fâcheuse, les mettant h hi porte en leur défendant d'entrer :

L AMI JEAN

« Qu'est-ce que tu viens fiche ici, toi ?... Veux-tu me f. .. la paix ! »

Ce sont les jours où il aime mieux boire tout seul. Jean n'est pas à prendre avec des pincettes, il est insupportable; il a une voix terrible qui vous déchire le tympan, qui vous arrache les oreilles, — mais nous nous plaisons chez lui... On l'entend gueuler du fond de sa cave, quand il est descendu chercher une bouteille de Bordeaux rouge ou un litre d'amer.

Jean et sa femme, une grosse commère qui fait très bien la cuisine, une cuisine mijotée et sé-

L AMI JEA>'

rieuse, se disputent comme chien et chat. Ils se mettent en colère en même temps, et alors c'est à celui qui criera le plus fort :

— (( C'est-il pas malheureux ! un homme comme ça I un homme comme ça I... » hurle la brave femme.

— (( Tais-toi ! fainéante ! tais-toi, vieille pie, vieille gouine, vieille araignée!... » gronde Jean, épouvantable.

Et ils continuent, du débit à la cuisine, s'excitant, cherchant chacun des injures sanglantes, Jean tapant sur son zinc et faisant trem- — ()i —

L AMI JEAN

bler les bouteilles et les verres.

Cependant les clients restent impassibles. 'Ils sont habitués. Les plus grands tumultes, les orages les plus effrayants les laissent indifférents. Ils continuent à trinquer tranquillement.

Des territoriaux entrent, a o n t , viennent dans la boutique, comme si de rien n'était. ïriboulère, ac-

L AMI JEAX

coudé au comptoir, se caressant doucement la barbe ou frisant sa moustache, raconte ses histoires.

Il en a vu bien d'autres. Jean crie beaucoup comme ça, mais au fond il n'est pas méchant.

Et s'il arrive que le bistro, mal luné, crie à Triboulère qui, toujours souriant, entre dans sa boutique.

— « Qu'est-ce que tu viens fiche ?

Veux-tu me foutre la paix!... »

Mon brigadier, sans se troubler, répond :

— (( Quoi donc, Jean, tu ne vas pas me refuser un verre ! Tu me

L AMI JEAN

ferais penser À celui-là qui était tombé d'un cinquième, et, pour le remettre, on lui avait donné de l'eau sucrée... «Nom de d 'là! fit-il, « mais alors, de quel étage faud race t-il que je tombe pour avoir un « verre de vin blanc ! »

LA SECONDE FAMILLE DE ÏRIBOULÈRE

rS^Mjrri-'.

f\iVnt"

Mon brigadier, je Tai dit plus d'une fois, a l'esprit de famille. Bon cœur : Il lui faut quelqu'un à aimer, à soigner, — et il faut un but hors de soi-même, un ])ut non égoïste à son

LA SECONDE FAMILLE DE TRIBOULERE

activité jamais lassée... Or, comme il est en guerre depuis tantôt quatre ans, loin de M"'" ïriboulère, et de Robert, et de la grande fille, et du petit Popo, comme, d'autre part, depuis douze mois bientôt, il est cantonné au même eiidroit, il a bien fallu qu'il s'y crée une seconde famille. Il avait besoin d'un fover, d'une compagne. Triboulère ne peut pas vivre si longtemps en sauvage et en solitaire... Mon vieux brigadier, qui ressemble à Henri IV, et qui plastronne toujours, bien qu il ne soit plus très loin de la cinquantaine, a fait une connaissance.

La seconde famille de triboulerè

Il y a de cela sept ou huit mois ; c'était à Tépoque où Ton arrachait les pommes de terre. Triboulère avait trouvé une petite affaire. Il s'était chargé d'un champ de quelques hectares, et il embauchait des arracheuses. Il devint alors assez mystérieux, et je remarquai qu'il s'était mis à soigner sa personne. Il frisait sa moustache et me regardait d'un air malin. Et bientôt je devins son confident. Triboulère avait fait une conquête.

« C'était, me dit-il, une personne tout ce qu'il y a de bien. . , d'une très bonne famille. »

LA SECONDE FAMILLE DE TRIBOL'LEKK

Elle avait même, ce qui ne gâte rien, quelque bien au soleil : un jour, il me montrerait la villa qu'elle possédait dans le village voisin. Ce n'était pas une enfant : elle se trouvait dans la force de l'âge, mais elle était encore fort bien. Et je vis, quelque temps après, la dame des pensées de Triboulère.

En effet, ce n'était point une enfant : C'était une forte personne qui devait avoir à peu près l'âge de mon brigadier. Certainement elle était d'une bonne famille. Mais, pour l'instant, elle s'occupait à arracher les pommes de terre dans — loo —

Aiî'-, ■ .

LA SECONDE FAMILLE DE TRIBOULERE

le champ dont Triboulère avait la charge.

Un jour, j'accompagnai celui-ci jusqu'à la villa du village voisin.

Ma foi, ce n'-était pas précisément ce que nous appelons généralement une villa. Dans un petit enclos, on voyait une sorte de cabane pareille aux réduits dans lesquels on enferme habituellement des outils de jardinage. C'était la villa. Triboulère l'avait vue avec ses yeux de poète. Cependant lorsqu il me Teut montrée, soudain Tidée lui vint que ce n'était pas une villa, et il me regarda vivement pour voir ce que

LA SECONDE FAMILLE DE TRIBOULERE

je pensais. Je m'en serais bien voulu de le contrister, et je déclarai aussitôt, et sans ironie, que la maison était très bien, et que le jardin serait charmant cet été. Mon brigadier fut rassuré et il sourit.

Et c'est vrai que, depuis ce printemps, le jardin est devenu charmant. Il est plein de fleurs. Il y a des fraises, des framboises, des groseilles et de la salade. Et, dans la cahute de sa Dulcinée, Triboulère est heureux comme un propriétaire.

Il ne cache pas son bonheur. Un jour que notre sousToffîcier, à table, déclarait cavalièrement :

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LA SECONDE FAMILLE DE TRIBOULERE

— « Ce qu'il nous faut, à nous, c'eèt une femme dans les trente à quarante ans... »

Triboulère, paisiblement, avec assurance, mais discrètement tout de même, corrigea :

— Quarante-cinq...

Dit-il.

Et ce (( quarante-cinq » c'était un hommage extrêmement touchant à ses amours, c'était fort galant.

, Il l'appelle la mémère, et comme elle a un gros chien blanc, très extraordinaire et d'une race absolument indéfinissable, qu'elle nomme

— loA —

LA SECONDE FAMILLE DE TRIBOULERE

le Tantan, c'est « la mémère au Tantaii ».

« C'est une si bonne femme... »

dit Triboulère.

Oui, c'est une bonne femme. Dans les vieilles culottes de mon brigadier, la mémère au Tantan taille des petites culottes pour le dernier-né de son ami, pour le petit Popo, et quand Triboulère retourne chez lui, en permission de six jours, il les porte à Popo.

Triboulère, le travail fini, va dans

son jardin, va voir sa maison ; il est

là comme chez soi. Il possède un

vieil oncle d"Am(''ri(|ue qui habite à

— loT) —

LA SECONDE FAMILLE DE TRIBOULERE

présent la région. A vrai dire, c'est un oncle d'Amérique qui n'est pas riche. Il avait bien fait fortune en Amérique, mais il atout reperdu, et il est revenu en France (( sans un », sans blé. Triboulère, naturellement, aime son oncle de tout son cœur.

Lui aussi, son oncle, c'est un vrai Triboulère... L'oncle a donc fait la connaissance de la mémère au Tantan. Comme ça. la famille s'est complétée.

Et, quand il se repose dians sa cabane, avec son oncle et la mémère, Triboulère a l'illusion d'être au sein de sa vraie famille. Cela — io6 —

LA SECONDE FAMILT.E DE TRIBOULERE

Taide à attendre, cela le fait patienter. Il n'oublie personne de chez lui. Il songe toujours à M™' Triboulère. et sa pensée ne s'éloigne pas de Robert, de la grande fille et du petit Popo. LamémèreauTantanqui, décidément, est, comme il le dit, une bonne femme, parle souvent d'eux avec lui.

Et l'autre jour, comme c'était Tanniversaire de Toncle — il attrapait ce jour-là ses soixante-cinq ans — le bon Triboulère, pour célébrer cette date familiale, a tordu le cou à un lapin. La mémère en a fait un excellent civet, et, avec

LA SECONDE FAMILLE DE TRIBOULERE

Toncle et le neveu, on a vidé quelques bouteilles de vin blanc, trinquant, levant les verres à toute la famille, et unissant dans une même pensée de reconnaissance et d'affection, M"' Triboulère, celle qui est là-bas — M™' Triboulère numéro i — et W Triboulère qui est ici, remplaçant la première pendant la guerre. M""" Triboulère numéro 2, la brave Mémère au Tantan.

SEPARATION

x''"*^ Je suis en per-

^^^ mission. Tribou-

lère est venu me voir. Il était tout vêtu de cuir, jusqu'à son képi lui aussi recouvert de cuir. Il s'avançait avec décision, cin- . — glant ses guêtres

// I de sa cravache. Ma

[ \ 1 concierge en a été

l^f'^V.^^ un peu efï'arée.

Cependant il est entré chez moi et m'a tendu la main d'un grand geste, avec un bon soii-

LA -SEPARATIOX

rire au milieu de sa belle barbe.

— Eh bien, mon vieux Triboulère, il n'y a rien de nouveau là-bas ? -

— Du nouveau, me crie-t-il avec chaleur. Ah si ! Ah ! ce coup-ci par exemple, il y a du nouveau!...

Oui, on peut dire qu il y a du nouveau.

— Quoi donc, mon Dieu ?

— Oh ! rien ! des ordures, des calomnies... On déblatère... Je repousse tout ça du pied... Ça me dégoûte... Vous savez, je vais partir, je vais quitter le cantonnement.. .

LA SEPARATION

J'écarquille les yeux, je n'en reviens pas.

— Xous quitter, Triboulère, nous quitter ?

— Eh bien oui, voilà ce qui est arrivé. Figurez-vous : La me mère au Tantan... Dans son patelin, on était jaloux de moi, on m'en voulait... Des gens avec qui elle était mal... Vous savez bien, dans les patelins... Alors, ils se sont mis à quatre ou cinq pour faire un rapport contre moi. Oui, soi-disant que je volais l'armée, vous comprenez, je prenais soi-disant à l'ordinaire pour la nourrir. C'est vrai, de temps en

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LA SEPARATION

temps, j'apportais un os auTantan.

Et puis du bois... Ils m'avaient vu venir, dans une voiture, lui livrer du bois... Des infamies, quoi!

— Alors ?

— Alors, l'ordre est venu du camp au sous-officier de m'envoyer tout de suite au Commandant. L'autre, toujours froussard, toujours idiot, me voyait déjà passer au Conseil de Guerre. Je lui ai dit : « Et puis?.,. Je ne serais pas condamné... » Me v'ià donc devant le Commandant, qui prend un air terrible. Il avait fermé la porte de son bureau. Nous étions tous les deux.

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LA SEPARATION

Je ne fais ni une, ni deux, je jette mon képi sur la table, comme ça, et je m'asseois en face de lui, sans lui demander la permission. Il me regardait, il en était épaté, le vieux. Et puis, je lui dis : « Mon com'mandant — que jdui dis — mon Commandant, il faut que nous parlions d'homme à homme. Ce n'est pas au Commandant que j parle, c'est à l'homme, mon Commandant, tout ça, c'est des- infamies — Voilà le rapport. Lisez-le, dit le Commandant, sévère. — J'en parcours quelques lignes, et puis je le rejette sur la table, loin de moi, comme, tcMiez.

LA SEPARATION

comme ça. Ça !.. . Je ne veux pas lire ça, mon Commandant, ça me salit.

Je ne peux pas. C'est des ragots.

C'est dégoûtant... — C'est bien ce que nous pensions, dit le Commandant. (Il s'était radouci.) Mais le bois?... — Le bois, je l'ai acheté, je l'ai payé. Voilà la facture — Bon, bon, dit le Commandant... Et puis, qu'i dit : Mais alors, cette dame-là, elle était bien votre amie ? — Non, mon Commandant. — Comment ?

Non ? — Non, mon Commandant. Et quand elle l'aurait été, je ne vous le dirais pas, mon Commandant. — Ah oui ! bon, bon, bien, fait leCom- — ii(3 —

LA SEPARATION

mandant... Voilà. Le tribunal était fixé. Là-dessus, il m'a serré la main... C'est un bon vieux.

— Mais alors, vous ne partez pas, Triboulère. Vous restez avec nous. . .

— Non, non, je pars.

— Comment cela ?

— J'ai demandé à partir. J'en avais assez. Je m'assomme au camp :

On n'agit pas. Je partirai en convoi.

Cette histoire-là m'a décidé. C'est ma vie, ça : à cheval sur la route.

Au camp, on ne bouge pas, qu'estce qu'on fait ?

— Eh bien, et nous? Vous allez nous quitter comme cela ?

LA SEPARATION

— J'aurai de la peine. Je suis copain. Copain, copain. Mais ça vaut mieux. Ces gens-là seront furieux qu'il ne me soit rien arrivé.

Ils recommenceront. Comme j'ai dit au Commandant : je n'en aurai que des embêtements, et vous aussi. Il vaut mieux que je m'en aille... Le Commandant a répondu : Comme vous voudrez. Mais ici on vous regrettera : nous avons interrogé tous vos hommes. Eh bien, vous pouvez dire que vous^tes aimé de vos hommes... Le cuistot lui avait dit, à ce cju'il parait : « Qu'est-ce que vous voulez qu'il prenne, puis- — ii8 —

LA SEPARATION

que j'ai la clef. C'est moi qu'ai dans ma poche la clef des provisions... ))

Xous sommes sortis. Et tout le monde, dans la rue, regardait Triboulère. Tout le monde admirait sa belle veste de cuir, son képi de cuir, et la façon dont il cinglait sa guêtre avec sa cravache.

Je devais aller à la campagne.

— Venez avec moi, mon vieux ïriboulère. \ous déjeunerons devant hi gare. Et puis je vous f(uitterai pour prendre le ti'ain d'une heurc^ vingt-ciii([.

— - Ça va, ca colle, dil Triboulère.

LÀ SEPARATION

Justement ce restaurant-là, il y venait, il y a quelque chose comme trente ans, avec sa femme, quand ils étaient fiancés...

— Eh ben, voyez, ça me fait plaisir d'y être revenu. Je suis content.

11 se frise la moustache et, un instant, regarde dans le vague.

Mais nous sommes pressés, il n'a pas le loisir de s'attendrir. Il commande des tripes : c'est sa passion, et il surveille pour moi l'horloge.

Nous mangeons vite, il sait faire remuer les garçons, ïriboulère, ça le connaît, c'est son affaire : « Vous

LA SEPARATION

entendez, Gaston, au trot : C'est pressé... » Il le nomme Gaston, parce que, sans doute, il a eu luimême plusieurs garçons qui s'appelaient Gaston. Bien qu'il adore les tripes, il n'est pas long à les avaler ; et à peine prend-il le temps de boire une ou deux bouteilles de vin blanc. Comme je suis allé me laver les mains, il vient me chercher :

(( Allez ! il est Theure ! » On dirait qu'il me commande pour une corvée. Puisque je lui ai dit que je devais prendre le train d\ine heure vingt-cinq, il s'est mis dans la tète de m'empêcher de le manquer. Il ne

LA SEPARATIOX

veut pas que je lui garde rancune, après.

Nous voilà donc à la gare :

— ce Mais, mon vieux Triboulère, j'ai encore dix minutes, on va prendre un café. »

— Alors, un café sur le pouce !

Au buffet :

«Allez! Gaston, allez, grouilletoi ! »

Le garçon s'empresse, avec une cafetière de chaud et une carafe de froid, et il dose. Ainsi, on peut boire tout de suite et sans se brûler.

Et voilà le dernier verre que j'ai pris avec Triboulère !... \ous nous

LA SEPARATION

sommes serrés les mains très fort en nous disant: « Au revoir, vieux, au revoir. »

Et j'ai sauté dans mon train...

Quand, à la fin de ma permission, je suis revenu au camp, il n'y était plus, il était parti.

Et je n'ai plus jamais revu mon brigadier.

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