‹ Mon carnet de chasseChapitre 41 sur 63 · ATG-T LT NT PIE · texte numérisé non relu

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dit pas toujours la vérité, mais il croit la dire. Son mensonge à lui, ce n'est pas du mensonge, c'est une espèce de mirage. Oui de mirage... Et pour bien me comprendre, allez-vous en dans le Midi, et vous verrez! Vous verrez ce diable de pays où le soleil transfigure tout et fait tout plus grand que nature... »

Oui, le soleil! Et je le connais ce soleil de là-bas, éclatant, éblouissant, qui frappe de son infatigable lumière et les routes poudrées d’albâtre, et les calcaires incandescents des collines, et les murs blancs des mas, et qui paraît même blanchir le vert pâle des olivettes et des garrigues, et qui incendie les briques rouges des toits et qui fait flamboyer dans la plaine l'or clair des champs d'avoine.

Je le connais ce soleil du Midi qui fut la cause de bien des mirages. Mais ses rayons, disons-le bien vite,

s’en vont par delà le Languedoc et la Provence. Ils s’en

vont à travers même les brumes du Nord, pénétrer le

cœur de certains hommes. — Quels hommes? Les chasseurs, parbleu! — Presque tout chasseur subit un peu le lointain rayonnement du soleil tarasconnais. Et si l’un d'eux, moins favorisé par la naissance, n'a pas à toute heure, sous la profusion de cette lumière, la joie bénie de l'illusion, la griserie charmante du mirage, il la connait du moins, il l'a éprouvée çà et la, il la comprend et

l'excuse chez les autres. — Et c’est tant mieux pour lui!

Car Je le répète, cette faculté d'illusion devient une vraie joie de vivre. Plus on est du Midi, plus on la ressent et plus on la manifeste. Cette exagération, dans les paroles, dans les gestes, dans les faits eux-mêmes ne provient pas du désir de tromper l'auditeur, mais

; de lui faire connaître si possible toute l'intensité des

sensations ù CG He" pee VS * : reçues.

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RME vu qu'il exagè- LA re. Mais cl | le faut!

Ainsi je demandais un jour à un ami, grand chasseur d’étourneaux et qui pratique ce sport en grand, avec des filets, des appelants, tout un outillage, je lui demandais :

— Eh bien? Et ces étourneaux.

Avez-vous réussi un peu? YŸ en a-t-il cette année?

— S'il y en a? Il en a des...

des.

Il cherchait un mot, un chiffre.

Et il finit par s’écrier avec rage, ; en faisant grincer toutes les R du mot :

— Il y en a des trilliards!

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Que pensez-vous de ce chiffre? Ce chiffre que l’on n’emploierait que pour les grains de sable de la mer ou les évaluations kilométriques des distances célestes ! — Des triliards! — Il est superbe, ce mot. Il me communique le frisson du chasseur d’étourneaux, il me figure, mieux que nul récit, l’'immensité des vols noirs tourbillonnant dans le ciel comme de grands nuages, et s’abattant sur la plaine qu'ils couvrent au loin de leur tumulte ailé et qu'ils ravagent comme un ouragan.

Est-ce une exagération? Qu'importe si elle seule pouvait donner la sensation de la réalité?... Celui qui parle ne croit pas exagérer, puisque pour exprimer ce qu'il a éprouvé, les termes lui font défaut. Qui sait même si des « trilliards » ne lui semblaient pas un nombre médiocre, à mon chasseur d’étourneaux !

Cette exagération même s’exalte, se calme, se modifie, change d’allures et de direction, suivant les circonstances ambiantes, suivant l'attitude et les répliques des interlocuteurs.

Ainsi vous vous rappelez les dernières lignes de Port Tarascon... où l’auteur dit que les Tarasconnais veulent paraître « très rassis, très maîtres d'eux-mêmes, corrigés pour toujours.

« La vérité, conclut-il, c’est que nous ne sommes pas corrigés le moins du monde; seulement au lieu de mentir

au delà, nous mentons en decà!

« Nous ne disons plus : « Hier, aux arènes, on était plus de cinquante mille au moins », mais : « Aux arènes, hier, si l’on était une demi-douzaine, c'était tout le bout du monde! »

De l’exagération tout de même. Et cela est fréquent ce tête-à-queue de l’exagération. Je me souviens d’un repas de chasse où l’on parlait d'Un Tel qui était un fameux tireur. R

— Pardi, tu te rappelles bien. Il faut le voir à la battue. Jamais il ne manque un perdreau !

Ce fut un panégyrique extraordi-

naire. Un Tel était le meilleur tireur, le premier chasseur du pays. Cependant quelqu'un objecta :

—— Oui, mais il n'est pas très chasseur. C'est plutôt un tireur. C’est seu-

lement un tireur.

— (Ça, c’est vrai,

il n’est pas

chasseur, approuva l'assemblée, heureuse d'amoindrir un peu cette réputation qu'elle venait de consacrer.

Puis, de nouveau, quelqu'un reprit, d’un air de doute :

— Et encore, tireur, tireur? Est-ce bien un tireur? Je

l’ai vu manquer des perdreaux qu’on ne doit pas manquer.

Aussitôt, les autres d’empaumer la voie.

— Certes, Un Tel manquait souvent, ça n’était pas un tireur. |

Et à la fin, conclusion proclamée à l'unanimité :

— Alors je vous le demande un peu! Un homme qui n’est ni tireur, ni chasseur, qu'est-ce que c’est? c’est rien du tout! e

Et voilà tout ce qui restait au dessert du panégyrique fait au rôti... Sic transit gloria…

Mais au moins croyaient-ils à leurs paroles? Étaientils sincères, tout le temps? Certes oui! Je vous le répète. On finit par croire ce que l’on dit.

Les chasseurs sont tous un peu de Tarascon. C’est à croire que même un rayon du pâle soleil septentrional peut produire un éblouissement lorsqu'il est reflété par le bronze poli d’un fusil de chasse. | |

Vous rappelez-vous l’histoire de l’outarde? Elle nous vient du Nord, celle-là. |

Un chasseur et son garde, sortent un matin d’arrièreautomne et aperçoivent au loin une grande silhouette d'oiseau, immobile au milieu d’un champ.

— Qu'est-ce que c’est que ça?

— On dirait une ole.

— Plutôt une outarde.

— Oui, en effet, plutôt une outarde.

— Pas d'erreur, c'en est une.

On rampe, on se coule, on fait mille ruses d'approche, on arrive presque à portée... O déception! Ce nest pas

un oiseau. C'est un pieu, un morceau de bois RSR es

quelconque.

Les deux chas- }/ *

seurs ont plus d’une |...

fois depuis reparlé es Te

de l'aventure. Et ils Nr Re

| Ms,

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en arrivent à dire tout doucement :

— Vous savez, le jour où nous avons vu cette outarde...….

Peu à peu, après des mois, des

années, on disait : « Le jour où nous à ns de

avons tiré cette outarde » — puis 5 « le jour où nous avons blessé cette outarde ». — Enfin,

le garde s’est risqué à dire : — « Le jour où Monsieur RS.

a tué cette oùtarde! » Et Monsieur n’a pas protesté!.… Faut-1l s’indigner? Qui sait? J'ai eu aussi mon histoire a: de l’outarde et je finirai peut-être par... Enfin jugez-en! | Nous faisions une battue de perdreaux. Une petite compagnie de cinq ou six oiseaux vient droit sur moi, volant à ras terre; de ces perdreaux si faciles qu'on leur adresse

mentalement, à l'exemple de mon ami Albert G... ce

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conseil bien platonique : « Toi, mon garçon, si tu savais ce qui t'attend, tu mettrais tout de suite tes biens en viager! » Mais passons. Je tire, et le hasard fait que j'en tue deux d’un seul coup. Étonné de ce raccroc, j'oublie de doubler.

Un an s'écoule. Nous refaisons une battue au même endroit. En passant près « du poste aux deux perdreaux », un de mes camarades me dit :

— N'est-ce pas là, que l’an dernier, vous tuâtes trois

perdreaux de vos deux coups de fusil ? |

— Non pas! Je n'ai même pas tiré mon second coup.

— Ah! Il me semblait pourtant !.…

Une autre année se passe. Même battue. Même jeu de scène, seulement mon ami, décidément soucieux de ma réputation, aussitôt arrivé au « fameux poste », groupe autour de lui les tireurs et commence :

— C’est là que Monsieur fit un coup superbe : deux perdreaux de son premier coup, et un de son second.

— Mais, mon cher, je proteste, vous vous trompez.

— Du tout, du tout! Je vous vois encore!

Et il reprend l’histoire avec force détails.

Et, chaque année, l’histoire est de nouveau racontée devant moi, et, comme le monsieur à l’outarde, je ne proteste plus.

Même cet automne, je me suis surpris à m’arrêter moi-

même à ce poste et à dire à mes compagnons :

— Tenez, c’est là qu'un jour j'ai tué deux... deux per-

dreaux… 7 \ Je me suis

retenu jus- te à temps!

J'allais dire trois. Soyez sûr que l'an prochain, je le : dirai.

Plus fort que çà, comme disait l’autre : J'ai tué un ours à 60 kilomètres de Paris. Tué, c’est-à-dire. blessé, tiré... Enfin, vous allez voir.

J'étais allé chasser chez mon ami Paul G... un « fusil » bien connu dans tous les tirs aux pigeons d'Europe. Il habite dans l'Oise, un joli pays de plaine et côteaux, champs et bouquets de bois. Le perdreau y pullule, le lièvre s’y convient à merveille. Dans le pare même — un

petit Fontainebleau — très accidenté, avec des rochers,

avec des pentes couvertes de fougères, de la haute futaie et de jolis taillis, le lapin fait en toute saison, la joie des invités-chasseurs. Enfin, onest proche de la forêt de Villers-Cotterets. Les sangliers ne sont pas rares dans la contrée, et Paul G... y a fait plus d’une fois son coup double.

Or donc, un jour

de décembre, nous

déjeûnions avec les gracieuses châtelaines, après une matinée de chasse.

Nous avions battu

le parc, Paul G...

et moi et en avions rapporté un assez beau lot de lapins et un fort appétit... J’allais donc faire honneur au succulent déjeuner que m'annonçait le menu placé près de moi... J'avais déjà dit un mot aux hors-d'œuvre, déjà vidé et rempli mon verre, quand un incident imprévu vint Jeter

le désarroi dans mes intentions gastronomiques.

En effet, le garde que nous croyions attablé comme nous devant un repas bien mérité, venait de paraître sur la terrasse, causant avec un jardinier. Il semblait très animé, gesticulait, jetant vers nous à travers la porte vitrée des regards presque impérieux.….

— Que veut-il donc? dit Paul G... Que voulez-vous, Gille ? Entrez.

Paul G... se leva et ouvrit la porte.

Le garde s’approcha, se mit à la position du soldat sans armes, et dit :

— Monsieur, il y a un ours dans le bois de la Tuilière. |

— Un ours?

— Oui, Monsieur. C’est le garde de M. de P... qui vient de m'avertir. Il a tiré l'animal ce matin au crépuscule, dans le bois des Bouleaux. Un coup à balle, un coup à chevrotines. L'animal est blessé. Il fait du sang. Il s’est rembüûüché dans le bois de la Tuilière. Là, ces messieurs ont perdu la voie. Et puis, ils devaient aller à Paris. Ils font prévenir pour que monsieur y aille.

Ah! notre déjeuner! Ah! les radis roses! et les crevettes, et l’omelette au lard, et le châteaubriand et la mayonnaise de volaille! Adieu! Je t'ai vu! Si vous croyez que Paul G... se rassied à table quand on lui parle d'ours, lui, le chasseur forcené, qui a tué de tout, partout, du

bison, de la girafe, du renne, de l’élan, du crocodile... Un

ours! songez donc? un ours dans le bois de la Tuihière! Et comme, timidement, j'objectais l’invraisemblance du fait, en jetant à M°° G.., la mère de mon ami, et à M"° Paul, un

coup d’œil d’ahurissement et de doute. JS JE %

— Ah! cà, s’écria-t-il, vous

n’avez donc pas lu le Petit Journal d'hier? Mais c’est la vérité même. Deux ours se sont échappés avant-hier d’une ménagerie, à la

fête de Vincennes. Çà fait beaucoup

de chemin, les ours!... C’est un des deux animaux! Pas d’erreur!.….

Allons, Gille, va vite chercher quelques gars du village, tous ceux que tu trouveras, pour venir

faire une battue. Et nous, aux fusils! Voulez-vous une « express », une winchester, un fusil double. J'ai de tout ça. Toi, — s'adressant à sa femme — tu prendras ta petite carabine à deux coups. Il te faut venir aussi!

Pas moyen de résister. La foi est communicative. Aussi, dix minutes après, nous partions, raccolant dans le village tous les traqueurs de bonne volonté, et devisant à phrases entrecoupées, pendant notre marche rapide, sur les émotions qui nous attendaient. Oui, ra-

pide la marche! Paul G... avait fini par nous distancer.

Il allait, courant presque et discutant avec le garde.

Enfin, nous arrivâmes à la Tuilière et là, prudemment , nous fimes notre enceinte. Paul G... — un vrai batteur d’estrade, qui a été chef d'équipage et qui sait faire le bois comme un vieux piqueur, — Paul G... suivait la lisière du taillis, donnant çà et là au garde et aux deux autres hommes qui le suivaient des explications sur l'aspect qu'offre une trace d'ours.

Déjà il avait relevé à deux reprises, dans le terrain boueux et couvert de feuilles mortes, une trace d’animal assez gros, mais trop peu distincte pour qu'on en püût rien conclure.

Tout à coup, à un tournant du bois nous aperçümes un

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