DUFRÊNE, CORNÉLIE
dufrêne, entrant par la gauche, une lettre à la main. Allons donc, Cornélie, tu finiras ta toilette plus tard... je t'attends depuis une heure...
cornélie, oui vient d'entrer aussi. Si j'ai dormi un peu trop, mon papa, c'est qu'il était près de minuit quand nous sommes arrivés hier de la campagne. .. Vous le savez bien... tout le monde était couché... jusqu'à la portière...
dufrêne. Oui... nous aurions dû revenir plus tôt... du moins nous aurions été ici pour recevoir quelqu'un...
cornélie. Qui donc, mon papa?
dcfrêne. Tu ne devines pas?..
cornélie. Mon petit cousin Ovide?
dufrêne. Justement... Ecoute la lettre qu'il a laissée pour moi Lier au soir.
cornélie. Tiens, il vous écrit... pourquoi donc?
dufrêne. (/////.) «A monsieur Dufrêne, » avocat consultant, et homme d'affaires, » rue Saintonge, au Marais , n° 17. Mon » cher monsieur, la présente n'est à autre » fin que de vous faire savoir mon arrivée » en votre ville. En réponse à votre hono- » rée du 28 de l'écoulé, je vous avais » marqué que je me présenterais chez » vous du 15 au 20 courant... mais ayant » placé à Rouen plus facilement que je » ne pensais mes.. . mes oignons...»
cornélie. Comment, il vend des oignons?..
dufrêne. Attends donc!.. (Il continue.) » Mes oignons de tulipe... (S' interrompant avec poids.) Branche fort intéressante du
commerce des Pays-Bas... ça rapporte beaucoup... et ce qui rapporte est toujours très-avantageux... c'est clair comme deux et deux font quatre. . .
cornélie. Continuez, mon papa...
dufrêne. « Je descends chez vous trois >» jours plus tôt que je ne l'espérais... ce » qui me procure le désavantage de ne pas » vous rencontrer... et celui non moins » grave de me priver d'un excellent sou- » per... En conséquence, et vu la fatigue » du voyage, je vais me coucher, dans l'at- » tente de pouvoir demain matin vous » saluer et présenter mes hommages à » mon admirable cousine, avec laquelle » j'ai l'honneur, ou du moins avec la- » quelle j'aurai bientôt l'honneur d'être » votre dévoué serviteur et gendre futur, » Ovide Lagrange , associé de la maison » Van - Poussiff et Ce, de Rotterdam. » Qu'en dis-tu, ma fille ?
cornélie. Dam, mon papa... ce pauvre cousin... s'il était fatigué... il a bien fait d'aller se reposer... Vous savez qu'il n'a jamais été d'une santé bien robuste...
dcfrêne. Et voilà pourquoi je suis contrarié que tu aies conservé pour lui un sentiment aussi positif... J'étais très-lie avec mon cousin-germain, Anthelme Lagrange , ancien notaire... et j'ai toujours eu le projet de resserrer nos liens par un mariage... nous en avions souvent parlé ensemble... c'est pour cela que je t'ai proposé d'épouser son fils, Ovide Lagrange, ou l'oncle de ce dernier, jeune frère de ce bon Anthelme...
cornélie. Un oncle!., comment pouviez-vous me proposer un pareil ma-
riage?.. J'aurais donc été la tante de mon petit cousin?..
dufkene. Qu'est-ce que ça fait, puisque l'oncle est plus jeune que le neveu ?. .
coknùlie. Plus jeune!..
dufkêne. Sans doute; ça se voit quelquefois.
cornélie. Mais je ne connais pas cet oncle, moi, je ne l'ai jamais vu...
dufrêne. Ma foi... je ne t'en ferai pas le portrait... Frédéric n'est pas venu chez moi depuis plusieurs années... et quand il me rendait visite tu étais en pension... Mais, d'après ce que j'en ai entendu dire, c'est un joli garçon... plein d'esprit, fort aimable, et qui n'a que vingt-deux ans...
cornélie. Ovide en a vingt-trois... c'est presque la même chose... et puis, vous m'avez assuré vous-même que c'était un bon parti . . .
dufrêne. Sous le rapport de la fortune, sans doute... Depuis huit ans qu'il est établi à Rotterdam... il m'a écrit qu'il faisait d'excellentes affaires...
cornélie. Ce cher petit cousin , quel plaisir je vais éprouver à le revoir !.. Vous rappelez- vous , mon papa... quand nous étions à la campagne ensemble... à Lonjumeau... comme il était gentil !.. comme il était leste en courant avec moi !..
dufrêne. Oui... c'était un amour... un véritable sylphe!..
cornélie. Et frais... frais comme une rose ! . .
Air : Un matelot, etc.
Je crois encor voir son œil doux et tendre , Son gai sourire et ses beaux cheveux blonds, Dans la prairie il me semble l'entendre, Quand nous courions après les papillons; Ces souvenirs ont gardé leur puissance, Fous nous aimions étant adolescens...
Et lorsque ensemble on passa son enfance, Deux jeunes amis sont deux amans.
dufrêne. Moi, j'aurais préféré un gros garçon bien solide... ça venait mieux à l'appui de mon système... mais il est juste de te marier à ton goût plutôt qu'au mien. .. N'en parlons plus... tu épouseras Ovide.
cornélie. O mon papa... il me semble que j'entends marcher... c'est peutêtre lui... le cœur me bat!..
dufrêne. Non... c'est Mlle Olympe, notre romantique propriétaire ! . . elle va encore nous parler de ses romans fantastiques.