JE RÊVE
« Je rêve que je suis le bon Dieu; je trône là-haut dans le ciel, et autour de moi sont assis des anges qui chantent mes vers.
« Je mange des gâteaux et des sucreries pour plus d'un florin, je bois du malaga et je n'ai pas de dettes.
a — Toi, Gabriel, ange aux longues jambes, va, mets-toi en route, va me chercher mon digne ami.
« Ne le cherche pas aux cours de TUniversité, cherche-le dans une taverne de buveurs; ne le cherche pas à Téglise Sainte-Edwige, cherche-le chez M"' Meyer.
« L'ange ouvre ses deux ailes et s'envole; il le prend et l'amène, mon digne ami, mon cher Bengel!
« — Oui, jeune homme, je suis le bon Dieu et je
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gouverne la terre; je te Tavais bien dit que je saurais faire mon chemin! »
Ainsi parle Henri Heine dans un de ses petits poèmes qui se ressentent si peu de l'Allemagne, leur berceau.
Et il continue ainsi, le fou charmant, en suivant son rêve ;
a Chaque jour, je fais des miracles dont tu vas être ravi. Pour te divertir, aujourd'hui, je m'occuperai du bonheur de la ville de Berlin.
« Je veux que les pavés de la rue s'entr'ouvrent, et que chaque pierre contienne une huître claire et fraîche.
« Je veux qu'il pleuve une rosée de jus de citron, et que le meilleur vin du Rhin coule des fontaines de la ville.
« Comme les Berlinois vont se réjouir! Les voilà déjà qui sortent pour se régaler ; ces messieurs du tribunal aulique vont avaler tous les ruisseaux! »
Et moi aussi, modeste, très modeste écrivain français, je rêve parfois que je suis le bon Dieu comme Henri Heine.
Je rêve que je suis le bon Dieu, et je m'applique à faire, le bonheur de la ville de Paris. Je paye du Champagne à tout le monde.
Tous les ouvriers ont du travail, môme ceux qui
n'en veulent pas. On arrête les gens sur la voie publique pour leur offrir des emplois avantageux et des sinécures largement rétribuées.
J'entr'ouvre le plafond de la Bourse, et sur tous ceux qui s'agitent autour delà corbeille, je fais pleuvoir des actions et des obligations destinées à les enrichir sans ruiner quiconque.
M. de Rothschild, mon collègue en bienfaisance, est invité par moi à constituer une pension à chacun des membres de la Société des gens de lettres, et particulièrement aux dames qui cultivent l'apologue.
A son de trompe, je fais annoncer par les boulevards que l'éditeur Lemerre payera désormais aux poètes dix onces d'or par strophe.
Il y a des buffets en permanence à chaque carrefour. Charles Quentin, directeur de l'Assistance publique, a ordre de faire distribuer chaque matin des bisques d'écrevisses aux pauvres de tous les arrondissements.
Pendant ce temps-là, le soleil ne cesse pas de briller et les fleurs d'emb.aumer, car j'ai rendu à Paris son printemps, son été et son automne, dont il était privé depuis si longtemps.
Que le rôle de bon Dieu est donc agréable à exercer ! J'ai les mains pleines de bienfaits et de progrès, et je les ouvre toutes grandes.
Je supprime la peine de mort,. cela va sans dire; je rends même leurs têtes aux suppliciés d^autrefois, qui s'en vont faire à TÉlysée leurs visites de remerciements.
Un d'eux pousse ]e sentiment de la reconnaissance et de la délicatesse jusqu'à apporter au Président de la République un panier de gibier. Il est reçu par le général Pittié, qui le remercie dans un sonnet frappé au bon coin.
Ma mansuétude ne s'arrête pas là; j'ouvre les prisons, que je transforme en établissements de bains (à cause des cellules) et en brasseries.
Je pardonne aux pauvres jeunes filles coupables de « faire le trottoir », et j'arrange Tordre des événements de manière que la plupart d'entre elles tombent entre les bras de princes étrangers qui les épousent et les emmènent dans leurs châteaux crénelés.
Je délivre des brevets de duchesse aux jolies gardeuses d'oies et des diplômes de marquise aux accortes servantes d'auberge.
Les alphonses, rendus soudainement à l'amour éthéré, apportent régulièrement leur paye de chaque semaine à leurs fidèles amantes.
Ne me demandez pas si le salaire des femmes est
augmenté ; la moindre broderie est payé sur le pied de mille louis le point.
Dieu (c'est-à-dire moi) me garde d'oublier les artistes en général et les comédiens en particulier !
Je les décore tous, quels qu'ils soient. Je fais de Coquelin un grand-croix et de Christian un grand cordon.
Je colle une plaque à Daubray, en Texemptant de l'obligation de composer des valses comme Frédéric Febvre. J'adjure M"* Lavigne, du Palais-Royal, d'accepter les palmes de l'Université.
Je fonde des Opéras populaires comme s'il en pleuvait, où tous les prix de Rome sans exception, sur la seule présentation de leur carte, sont joués immédiatement par des ténors ayant retrouvé leur voix et par des cantatrices exclusivement nourries de rossignols.
Nouvel Haussmann, bien plus féerique qve l'ancien, je fais construire pour les peintres — si mal partagés daiis notre civilisation, — des palais auprès desquels les hôtels de l'avenue de Villiers et de la rue d'Offémont ne sont que d'affreuses bicoques.
Là, les maîtres de l'art contemporain s'occupent, quand cela leur plaît, à retracer des sujets héroïques,
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gracieux ou joyeux, — avec défense formelle d'entreprendre des portraits de bourgeois.
Et je continue mon rêve, dans ma belle robe céleste qui me fait ressembler au bon Dieu de la mosaïque qu'on voit dans la cour d'entrée du palais des Beaux- Arts, sur le mur à gauche.
Je rêve que je suis l'inventeur d'une politique qui ne ressemble à aucune politique connue, et à l'aide de laquelle j'arrive aisément à la fusion des partis.
Je fais s'embrasser la Droite et la Gauche, les Centres, les groupes, tout le tremblement.
Tous mes hommes d'État sont jolis, jolis. Sur la tête remarquablement chauve des sénateurs, je fais repousser des chevelures olympiennes ou de friponnes boucles soyeuses.
Mes députés ont hérité de la politesse légendaire de M. de Coislin; M. Langlois cesse de gesticuler; on interrompt à peine. Un avenir de prospérités et de libertés apparaît à mes yeux divins.
Comme pour railler un passé abhorré, je fais jeter par les rues des bombes d'une dynamite particulière qui, en éclatant, répandent des parfums d'ylang !
Oh! que je suis content d'être le bon Dieu! Comme toutes ces réconciliations et toutes ces embrassades ont réchauffé mon vieux cœur de Père Éternel !
Que je suis heureux d'assister à cette universelle apothéose du bien, du juste et du beau !
Pourvu cependant qu'on n'aille pas s'aviser
de tirer sur moi, dans ma stalle du paradis I