‹ Mon encrier (volume 2)Chapitre 6 sur 10 · TOUS · texte numérisé non relu

TOUS

Nous bavons !

UN CRAPAUD, passant tendrement son bras autour du cou d'un retardataire.

Viens baver !

LE GROS CRAPAUD, caressant la tête d'un petit.

Bave !

Et, là-dessus, l'on nous sert une villanelle où reviennent six fois de suite, en refrain, les'deux vers suivants :

C'est nous qui sommes les Crapauds !

Nous crevons dans nos vieilles peaux ! (sic)

Je ne sais pas exactement quel effet ces vers font à la lecture. Au théâtre, cela donne tout simplement l'impression d'une immense bouffonnerie.

CHANTECLER A LA SCÈNE 115

*** Je voudrais pouvoir ajouter, après cela, que Chantecler n'en contient pas moins beaucoup de beaux vers. Franchement, cela me serait agréable... Eh bien non ! je ne le dirai pas. Ce ne serait pas vrai.

Chantecler ne contient qu'un très petit nombre de beaux vers. Il y en a beaucoup d'autres, dans cette pièce, auxquels on voudrait pouvoir appliquer la même épithète. On le pourrait peut-être. Mais ce ne serait qu'à la condition d'effacer d'abord l'œuvre antérieur de M. Rostand. Pour quiconque a lu Cyrano, les meilleurs passages de Chantecler ne seront jamais que des rabâchages pénibles et sentant l'huile.

On en peut dire autant du caractère même de Chantecler, comme de l'ensemble de l'œuvre. C'est une mauvaise parodie de Cyrano.

*** D'où vient donc que Chantecler, déjà tiré à cinquante mille exemplaires en librairie, continue de faire salle comble, tous les jours, à la Porte-Saint-Martin ? D'où vient que la critique, en général, n'a voulu que condamner à demi cette œuvre-là, tout en couvrant l'auteur d'éloges ? D'où vient enfin que le public, pour protester contre un tel spectacle, s'est contenté jusqu'ici de ne pas applaudir, et de siffler, à quelques reprises, le fameux chœur des Crapauds, quand tout autre écrivain, avec une pièce pareille, se fût attiré pour le moins des pommes cui-

tes De quel privilège étrange jouit donc

M. Rostand, et si, avec Chantecler, il obtient encore un succès relatif, comment expliquer cela ?

Lui-même va se charger de nous le faire entendre :

.. .C'est que dans l'air Il avait dû rester de ma chanson d'hier !

( Chantecler, acte IV, scène 6. )

Tout le secret est là. Cyrano et, dans une moindre mesure, Y Aiglon, ont laissé dans toutes les mémoires une si forte trace, qu'à l'auteur de ces deux œuvres on est prêt à tout pardonner. " C'est un de ces hommes — disait un jour de M. Rostand l'un de ses compatriotes — qui font qu'en chemin de fer ou en paquebot, à l'étranger, on ne se sent pas humilié à côté d'un Anglais ." Aux yeux d'un grand nombre, ici, l'auteur de Cyrano est avant tout une gloire française, il fait pour ainsi dire partie de l'avoir national, et il ne peut diminuer sans que chaque Français ne se sente, en quelque sorte, un peu amoindri lui-même...

On passe donc Chantecler à M. Rostand en faveur de Cyrano. Combien de personnes, dont il reste cependant l'idole, ne reviennent-elles pas de Chantecler la tête basse, souffrant de cet échec comme d'une infortune personnelle, osant à peine s'avouer à elles-mêmes leur désillusion !

CHANTECLER A LA SCÈNE 117

*** Mais il ne faudrait pas supposer que, si Chantecler a désappointé le public, M. Rostand de son côté soit fort content de cette œuvre. Jamais un artiste n'a plus douté de son génie, jamais aucun n'a eu plus que lui l'effroi du lendemain et le vertige devant son œuvre... N'estce pas lui-même, Edmond Rostand, qui s'écrie par l'organe de Chantecler (et c'est justement l'une de ses meilleures inspirations) :

Comprends-tu maintenant l'angoisse qui me ronge ? Ah ! le cygne est certain, lorsque son cou s'allonge, De trouver, sous les eaux, des herbes ; l'aigle est sûr De tomber sur sa proie en tombant de l'azur ; Toi, de trouver des nids de fourmis dans la terre ; Mais moi, dont le métier me demeure un mystère, Et qui du lendemain connais toujours la peur, Suis-je sûr de trouver ma chanson dans mon cœur ?

( Acte II, scène 3. )

Je n'ai pas besoin de dire jusqu'à quel point cela est touchant et pathétique... Remercions le Ciel, mes amis, qui veut bien nous épargner, à nous, ces angoisses, et, quant à M. Rostand, il peut se consoler. D'autres avant lui — et de plus grands encore — eurent de ces accidents. Entre deux chefs-d'œuvre, ils écrivaient des .. Chantecler. Corneille lui-même, le vieux Corneille, n'avait-il pas — après le Cid, je pense — publié et fait jouer Suréna, roi des Parthes ? Cela ne l'a pas empêché de nous donner, par la suite, de nouveaux chefs-d'œuvre. Qui songe aujourd'hui, devant le bronze pensif de Cor-

neille, à Suréna, roi des Parthes ? C'est à peine s'il en reste, au fond de quelque bibliothèque, un exemplaire oublié. Un seul homme, depuis un siècle, a prétendu l'avoir lu. C'est Brunetière. Et encore, l'avait-il lu jusqu'au bout

Il en sera de même, espérons-le, de Chantecler. Quelqu'un de ces jours, M. Rostand nous arrivera avec un nouveau drame héroïque qui effacera jusqu'au souvenir.de ce cauchemar.

Croyons-le fermement. C'est M. Rostand qui nous le prêchait dès la Princesse lointaine : En croyant à des fleurs souvent on les fait naître.

Et puis, nous y aurons double mérite : C'est la nuit qu'il est beau de croire à la lumièrel

C'est Chantecler qui le dit (acte II), et, pour une fois, il n'est que juste de l'applaudir.

LE PAON D'ÉMAIL ( 1

Un grand poète nous serait-il né ?

Il vient de paraître à Paris, chez Lemerre, un livre dont la critique des grands journaux — le Figaro, le Gaulois, le Temps — s'accorde à reconnaître qu'il ne s'est rien vu de plus remarquable, en France, depuis nombre d'années.

C'est un recueil de vers : Le Paon d'Email. Auteur : M. Paul Morin, un Canadien-Français.

M. Paul Morin est un tout jeune homme ; il a vingt-trois ans à peine. Jusqu'à cet ouvrage il n'avait encore rien publié, si ce n'est cinq ou six pièces dans l'ancien Nationaliste. Il est complètement inconnu chez nous.

Les premiers exemplaires de son livre, paru voilà deux semaines, viennent tout juste d'arriver à Montréal, et c'est à peine si nous avons eu le temps de le parcourir, à la toute dernière heure. C'est dire que nous serions bien embarrassé d'en faire aujourd'hui une critique étendue. Tout au plus, pour satisfaire la louable curiosité de nos lecteurs, pouvons-nous essayer d'en donner une faible idée par des citations.

(I) Action, 30 décembre 1911.

*** Le Paon d'Émail comprend une centaine de pièces, presque toutes de courte haleine.

Quelques-unes de ces pièces datent de quelque temps déjà ; il y en a qui furent composées au collège, entre deux cours de rhétorique ou de philosohie. Au lieu de piocher consciencieusement son thème grec, ou de s'enfoncer comme un bon élève dans la passionnante étude des Universaux, M. Paul Morin, dès cette époque, voyageait par l'imagination dans ces pays merveilleux qu'il ne connaissait encore que par les livres: la France, l'Italie, l'Espagne, la Hollande. Il visitait au hasard Carcassonne, Venise, Paris, Grenade, Haarlem. . .et il les décrivait.

Il devait les voir réellement quelques années plus tard. Aussitôt finies ses études de droit, voilà deux ans, il s'embarquait pour l'Europe de ses rêves. Tour à tour il parcourut l'Espagne, l'Italie, la Grèce, la France tout entière, s'arrêtant longuement à tous les endroits consacrés par l'art et par le souvenir des vieux âges. Ce fut pour lui une promenade enchantée. Il en rapporta les impressions les plus riches et les plus vibrantes qu'une nature d'artiste et de poète puisse ressentir ; et ce sont ces impressions — ces impression de voyagé — qu'il a essayé de traduire dans son livre.

Autant que l'a permis un art adolescent,

Mes vers, je vous ai faits sincères et sonores ;

LE PAON D'ÉMAIL

J'ai dit les jardins bleus sous le rose croissant, Les dieux antiques, les centaures,

La douceur de l'Hellade et le bel Orient ;

Et vous avez loué, dans mon coeur qui s'éveille,

La nature où, païen, bondissant, souriant,

Je cours de merveille en merveille.

(Page 118.)

*** Tour à tour il nous conduit à Vérone, à Bruges, à Venise, à Quimper, à Stamboul. Mais c'est la France surtout qui le charme ; et chaque fois qu'il parle d'elle, c'est avec un véritable accent d'amour, — frémissant.

O cher pays que j'aime autant que mon pays, Je vous aimerais trop, je ne vous verrai plus, Mais je ceux dire à tous que mon âme est française, Combien je vous goûtai, combien vous m'avez plu, Que cotre air est doux comme un cisage qu'on baise.

Adieu. J'emporte en moi votre nom adoré Et tout ce qu'il contient d'amour et d'espérance. Tu es toute en mon cœur. Bientôt je reverrai Ma terre maternelle et noble . . . Adieu, MA France !

(C'est nous qui soulignons.)

Il écrit à un ami du Canada (page I 53) :

— Ah ! combien je vous ai regretté ce matin, Quand, à l'aube mouvante et verte de ma vigne, Je mourais de l'ardeur du tendre ciel latin ;

Et plein du souvenir de notre adolescence, Des mille jours divins où nous mêlions nos voix Pour louer la lointaine et forte et douce France, J'ai cru, pour un instant, vous avoir près de moi.

De la France, il aime tout : le paysage, l'atmosphère, les " Marbres " et les " Feuillages l'abrupte côte bretonne et le contour pur des coteaux enguirlandés de vignes. . . Il aime la France dans son présent et il l'aime dans son

passé. Il l'aime surtout dans son passé. Voyez avec quelle émotion il évoque, au petit Trianon, les figures évanouies de la royauté à son déclin :

Mon cœur français et moi nous vîmes ce matin Le paisaible hameau parfumé de fougère Où Marie-Antoinette en paniers de satin Rêva d'être bergère ;

Et j'ai dit à mon cœur ; " Le matin est si beau, Si clair, si bleu ! pourquoi faut-il que tu tressailes Ainsi que tu le fais devant un cher tombeau, En revoyant Versailles ? "

Mais j'ai bientôt compris en regardant le lac, La barque et son anneau rongé de mousse brune Qu'on détachait, lorsque la tendre Polignac Ramait au clair de lune ;

Les pelouses, l'étang doré, les noirs taillis ; Le parc mélancolique où, jouant à la balle, Le dauphin poursuivait dans les sentiers fleuris Madame de Lamballe ;

Les ronds-points de Le Nôtre et les ifs de Watteau Où se perdait la reine, amusée et frivole, Sans voir son front lauré par un mouvant flambeau D'une rouge auréole. . .

O cruelle douceur du petit Trianon !

Royaume désolé, candide bergerie, Avec quelle douceur redit-elle ton nom, Blonde folle meurtrie,

Quand il fallut quitter pour la dernière fois Tes chaumières de laque et tes marronniers roses, Et le temple où l'Amour cachait dans son carquois Des flèches sous des roses !

{Pages 104 et 105.)

Nous ne voudrions pas exagérer, mais cette mélancolie devant les vieux souvenirs, ce sentiment du passé, à la fois si profond et si dé-

LE PAON D'ÉMAIL

licat, d'autres poètes peut-être les ont eus au même degré : nous ne croyons franchement pas qu'il s'en soit trouvé un seul, nous disons parmi les plus grands d'aujourd'hui, pour l'exprimer aussi bien. On dira si l'on veut que nous abusons des grands mots : pour nous cette petite pièce est un chef-d'œuvre.

Celle-ci sur Carcassonne, sans atteindre à la même profondeur d'impression, n'en est pas moins intéressante. Elle donnera, quoi qu'il en soit, quelque idée de la virtuosité de l'auteur :

Le soleil tombe, un clocher sonne, Dans le brouillard gris et moiré Qui monte d'un champ labouré :

C'est Carcassonne !

Son pont-levis qui s'écussonne Chancelle sur ses ais caducs.

Où sont les barons et les ducs De Carcassonne ?

Et sur ce pavé qui résonne Sous les sabots d'ânes ruraux, Où sont tes alezans ducaux, O Carcassonne ?

Et la cloche qui carillonne Les victoires et les tournois ?

Qu'elle chantait bien, autrefois . . .

A Carcassonne !

Mais maintenant il n'est personne Aux ogives des clochetons, Et ternis sont les hoquetons Dans Carcassonne . . .

Terni tout cet or qui blasonne De soleil les caparaçons, Ternis les clairs estramaçons De Carcassonne.

Le vent qui dans les tours frissonne N'agite plus les étendards Sur les créneaux et les remparts De Carcassonne ;

La pastorale et la chaconne, Les ménestrels, les tambourins, N'enjoyeusent plus les chemins De Carcassonne ;

Tes murailles qu'on étançonne, Par Louis et Charles Martel Et par Raymond de Trincavel, — Las ! Carcassonne !

Comme celles de Maguelonne Furent détruites, mais l'éclat De tes exploits est toujours là, Dans Carcassonne . . .

Et pendant que la cloche sonne Dans le brouillard gris du passé Je vois le ciel fleurdelisé Sur Carcassonne !

(Pages 93,94 et 95.)

**# Nous voudrions pouvoir citer encore, dans une note pareille : La Malmaison, Avignon, Adieux à Venise... Mais il faut se borner.

Après s'être à loisir arrêté devant les ruines, devant l'histoire, devant les paysages, le poète a fait un retour sur lui-même ; il a voulu écouter ses " voix intérieures ". Elles ne l'ont pas moins heureusement inspiré que ses voyages à travers le monde. On en jugera par deux ou trois citations :

Vous vouliez que je reste en mon pays, pourtant ! Je pense à vous, à ma fenêtre, en écoutant Le souffle sourd et lourd de la ville endormie . . . Comme vous êt*s loin, ce soir, petite amie !

LE PAON D'ÉMAIL

Je pense à vous, à ma fenêtre, en écoutant Votre lointaine voix qui chante dans mon âme, Et la voix, tour à tour, me caresse et me blâme. Pourquoi suis- je parti, moi qui vous aimais tant ?

Le souffle sourd et lourd de la ville endormie, Passant par le jardin, monte vers moi, plus doux. Serai-je indifférent, serez-vous ennemie ? Vous êtes si frivole et je suis si jaloux !

Comme vous êtes loin, ce soir, petite amie . . . Hélas ! pourquoi toujours mon cœur trop inconstant, Dédaignant cette main que le bonheur lui tend, Préfère-t-il l'angoisse à la bonne accalmie ?

Vous vouliez que je reste en mon pays, pourtant !

(Page 138.)

Ailleurs ;

Je reverrai souvent ton jeune et cher visage,

Petite fille que j'aimai.

Ton regard confiant, ta voix si fraîche et sage,

Sont mon désir jamais calmé.

Souviens-toi. Je ne veux pas que tu te dérobes

A des regrets inapaisés, Quand, moi, je sais encor la couleur de tes robes

Et le nombre de tes baisers.

(Page 133.)

Enfin, ce Conseil, cligne en tous points de Sully-Prudhomme, avec quelque chose, en plus, sur la fin, d'infiniment plus pessimiste encore et plus poignant :

N'analyse jamais ce cœur triste et subtil

Qui t'angoisse et te lie, Tu n'y rencontreras, si généreux soit-il,

Que la mélancolie.

Dissèque froidement cette sincérité

Où ton âme se livre . . .

Le plus fol amoureux a toujours imité

Les mots de quelque livre.

Chasse le souvenir des candides serments

De celle que tu aimes, Ton esprit n'y verra que sujets de romans

Et matière à poèmes.

N'évoque pas non plus les beaux jours consacrés

A l'ardente nature, Ta mémoire, depuis, les a dénaturés

Par la littérature.

Le rapide présent ou le bel avenir

Ne charme ni ne touche, Tel baiser donnera le cruel souvenir

D'une plus chère bouche.

Il te faut ignorer tout sentiment nouveau,

Toute tendresse douce, Involontairement, le livresque cerveau

Les chasse et les repousse . . .

Mais du laurier, surtout, fuis les amers rameaux.

— Tour d'ivoire et d'argile, — Il n'est de calme vrai que parmi les tombeaux,

Farouche et sûr asile !

(Pages 126 et 127.)

Nous n'avons pas besoin d'insister sur l'intérêt que présentent de telles pièces, où se trahit, pour ainsi dire à chaque vers, l'un des plus riches tempéraments de poète et d'artiste qui se soient révélés depuis longtemps.

*** Il y a encore dans ce livre sur le monde divin de " l'Hellade ", sur l'antiquité romaine, sur le Moyen-Age, de nombreux sonnets à la manière de Jose-Maria de Heredia, des Épigrammes d'un relief et d'une plastique presque incomparables. . .

j Citerons-nous encore?

Que ce fût le glaive ou la crosse abbatiale, La licorne, la fleur, les monstres ou les dieux,

LE PAON D'ÉMAIL

Avec quelle maîtrise et quel amour pieux Ta main historait la lettre initiale !

O Maître enlumineur, la sainte liliale Et la tarasque ailée ont ébloui mes yeux, Mais j'aime plus encor l'oiseau mystérieux Dont tu fis rutiler la traîne impériale ;

Et de ma plume où tremble une goutte d'émail, Comme en ce manuscrit clos d'un riche fermai i Où ton pinceau mêla la chimère à la guivre,

A la gloire du Paon, sphinx orgueilleux et pur, Je veux entrelacer, aux pages de mon livre, A la cursive d'or l'onciale d'azur.

(Pages 3 et 4.)

Ne dirait-on pas un sonnet des Trophées ? Il y en a comme cela à perte de vue, tous ou presque tous aussi bien frappés, tous ou presque tous de première qualité.

Puisque tout naturellement le nom de Heredia est venu sous notre plume en transcrivant ce sonnet, ce serait ici peut-être le moment de se demander si l'influence des maîtres contemporains ne se fait pas sentir avec quelque excès dans ce recueil. C'est une question à laquelle il ne serait pas difficile de répondre. M. Paul Morin a évidemment beaucoup lu — pour ne citer que ceux-là — d'abord Heredia, puis Verlaine, Albert Samain, Arthur Rimbaud, M.

Fernand Gregh, Madame de Noailles de laquelle il tient, pour le dire en passant, son admiration pour " l'oiseau divin ", le Paon (d'où le titre de son livre), M. Edmond Rostand, M. de Montesquiou-Fezensac, M. Henri de Régnier,

pour ne rien dire de Théophile Gautier, de Banville,de Sully-Prudhomme,de vingt autres encore. Il nous serait facile, si nous en avions le temps, de montrer la part de chacun de ces poètes dans la formation de notre auteur, et les traces qu'on retrouve d'eux tous dans son œuvre.

Hâtons-nous de l'ajouter, s'il n'a pu (ce que l'on pourrait difficilement d'ailleurs attendre d'un jeune poète) se dégager encore, dans cette première œuvre, de l'empreinte de ses lectures, du moins nous épargne-t-il, lors même qu'il s'inspire le plus étroitement d'un modèle, ces pastiches plats et déshonorants qui remplissent quatre-vingt-dix-neuf sur cent des recueils de vers publiés aujourd'hui, même en France. La plupart du temps, c'est l'influence mêlée de plusieurs poètes qui déteint sur ses vers, sans qu'on puisse exactement discerner lequel a laissé sur lui l'impression la plus marquée. Quelquefois, assez souvent même, à vrai dire, il lui arrive, dans des manières d'études, de se livrer à l'imitation voulue de tel ou tel maître; alors — et c'est ce qui le distingue, — loin de pasticher maladroitement son modèle, et d'en donner une copie inférieure, il l'imite, si nous osons dire, — et hormis que le modèle soit un Théophile Gautier ou un Jose-Maria de Heredia, — il l'imite non-seulement en l'égalant, mais en le surpassant ; il l'imite, si nous osons dire. en mieux. C'est ainsi, pour ne citer que ces

LE PAON D'ÉMAIL

deux exemples, qu'il fait couramment, et comme en se jouant, du Verhaeren mieux que Verhaeren lui-même, et du Fernand Gregh supérieur au vrai Fernand Gregh.

Après cela, qu'il ait, dans son inspiration même la plus personnelle, une originalité très nettement dégagée, c'est ce qu'il serait exagéré de dire, comme il serait, d'ailleurs, excessif de l'attendre d'un jeune homme de vingt-trois ans. Ce qui par contre à nos yeux n'est pas douteux, si extraordinaire que puisse paraître de prime abord cette opinion, c'est qu'il n'existe pas à l'heure qu'il est , — même en France, — même parmi les Fernand Gregh, les Henri de Régnier, les Edmond Rostand, — un poète qui possède mieux son métier, qui sache mieux faire le vers, et qui, avec un sentiment très vif, encore peut-être qu'un peu livresque, des choses de la nature et de l'art, ait plus d'habileté technique, de ressources et de sûreté de main, que ce jeune Canadien-Français de vingt-trois ans.

*** " Ce jêune Canadien-Français ", avonsnous dit... A vrai dire, il n'est rien — absolument rien — qui ne trahisse, dans l'œuvre dont nous venons de parler, un homme de chez nous. L'Hellas, la Rome antique, la France du Moyen-Age, celle du XVI Ile siècle, ou celle du XXe, avec son atmosphère, ses paysages, ses monuments, voilà tout ce qui, dans ce re-

cuedl, semble avoir inspiré M. Paul Morin.

Est-ce à dire qu'il n'ait gardé aucun souvenir du sol natal ? On se tromperait étrangement à le croire. N'est-ce pas à lui en effet qu'échappe ce cri poignant de douleur et de détresse (poème du Départ, page 112):

O cher pays que j'aime autant que mon pays, Vous ne serez demain qu'une des cent chimères Dont meurt le fils de ceux qui, vendus et trahis, Vous ont tout pardonne, puisqu'on pardonne aux mires !

Et n'est-ce pas lui aussi qui, vers la fin de son livre, dédie à ses compatriotes canadiens-français, en s'excusant de n'avoir parlé dans son œuvre que des vieux pays, cette pièce touchante — quoique déparée peut-être légèrement par une fausse figure :

Et si je n'ai pas dit la terre maternelle,

Si je n'ai pas chanté Les faits d'armes qui sont la couronne éternelle

De sa grave beauté,

Ce n'est pas que mon cœur ait négligé de rendre

Hommage à son pays, Ou que, muet aux voix qu'un autre sait entendre,

Il ne l'ait pas compris ;

Mais il aurait fallu remplacer sur ma bouche

Le luth par l'olifant, Et je voulais louer la fleur après la souche,

La mère avant l'enfant.

N'ayant pour seul flambeau qu'une trop neuve lampe,

Les héros et les dieux N'étant bien célébrés que l'argent à la tempe

Et les larmes aux yeux,

J'attends d'être mûri par la bonne souffrance Pour, un jour, marier

LE PAON D'EMAIL

Les mots canadiens aux rythmes de la France Et l'érable au laurier.

(Pages 158 et 159.)

Voilà du Louis Mercier tout pur, ou nous nous trompons beaucoup !

Nous ne voudrions ici, pour terminer, souhaiter aucune souffrance, même une bonne souffrance, à l'excellent poète qu'est M. Paul Morin.

Pourtant, s'il ne lui manquait, pour nous donner le poète que nous attendons depuis si longtemps... s'il ne lui manquait que l'épreuve et les tourments, et que ces tourments dépendissent de nous... en vérité, en vérité nous ne savons trop ce que nous ferions.

Peut-être consentirions-nous à le jeter dans le malheur, — à le jeter même en prison.

Enfin, — blasphème que rien n'égale ! — blasphème qui n'a de nom dans aucune langue humaine, enfin alors serions-nous peut-être délivrés chez nous, — serions-nous délivrés pour de bon — comme on dit en vers, — des Crémazie, des Fréchette et des Chapman.

QUE CEUX QUI ONT DES YEUX, VOIENT! (1

M. l'abbé Camille Roy n'est pas le premier venu. Ancien élève du Collège de Rome, licencié 'es-lettres de la Sorbonne, ayant beaucoup voyagé, beaucoup étudié, auteur, en outre, de quelques ouvrages de critique fort estimés, il jouit parmi les siens d'une grande réputation. Depuis longtemps déjà sa compétence littéraire ne fait plus question pour personne. Son autorité est immense. Il est le juge sans appel des auteurs et toutes les productions nouvelles — histoire, roman, poésie — sont définitivement classées dès qu'il a formulé le sentiment qu'elles lui inspirent. Déjà Québec salue en lui l'une de ses gloires. On célèbre son nom des hauteurs de la Grande-Allée aux profondeurs de Saint-Roch et il n'est pas jusqu'à M. d'Hellencourt qui ne s'incline, tout le premier, devant l'étendue de son savoir et la sûreté de son jugement. Bref, il occupe dans notre petit monde intellectuel une position unique et qui donne à sa pensée un poids véritablement exceptionnel.

Or un auteur faisait paraître dernièrement à

(1) Action, 10 août 1912.

QUE CEUX QUI ONT DES YEUX. . . 1 33

Québec, sous les yeux mêmes de M. Roy, un livre dont le succès fut tout de suite prodigieux. Tous les journaux ne parlaient plus que du nouveau chef-d'œuvre, il s'en vendait plus de mille exemplaires en l'espace de quelques semaines. N'ayant pu mettre encore la main sur le volume, désireux néanmoins d'en avoir quelque idée, nous voulûmes savoir, d'un ami de Québec, ce qu'en pensait M. l'abbé Camille Roy. Par le retour du courrier, nous recevions, découpé de l'Action Sociale, un article où M. Roy, avec son autorité habituelle, développait abondamment son opinion sur l'auteur et sur le livre. C'était justement cet article qui, dès le premier jour, avait fait la fortune singulière de l'ouvrage.

Il faut dire qu'il y avait de quoi. M. Roy, en effet, ne se contentait pas de vanter dans le roman de M. Bernier des qualités moyennes : il annonçait au public, purement et simplement, un chef-d'œuvre. Il le disait même en toutes lettres : Au large de l'Ecueil est mieux qu'un roman passable, c'est un "bon" roman.

Ce n'est pas seulement Jules Hébert et Marguerite Delorme qui ont passé au large de l'écueil ; c'est aussi M. Hector Bernier.

L'écueil, je veux dire le roman, n'avait rien qui pût l'effrayer. L'inspiration aidant et je ne sais quel souffle large qui a toujours traversé cette âme d'élite, il s'est lancé sur la haute mer de la fantaisie et de la réalité, et, ô merveille ! il a vigoureusement battu la vague, il a contourné l'écueil, et le voici au rivage, salué par ses amis qui étaient anxieux de son effort, applaudi par ses maîtres qui voient

se réaliser déjà de brillantes promesses, recherché du public qui aima toujours les jeunes imprudents ! SON LI- VRE MÉRITE DEUX FOIS DE PORTER LE TITRE PÉRILLEUX. EN VÉRITÉ, IL DEVAIT S'INTITU- LER : AU LARGE DE VÉCU El L ! ( 1 )

Suit un développement d'environ trois colonnes, petit texte, où M. l'abbé Roy s'efforce d'analyser de son mieux les mérites nombreux de l'ouvrage. Comme il va terminer, cependant, il s'aperçoit qu'il n'a pas encore tout dit :

L'espace me fait ici défaut pour vous faire goûter CES BELLES CHOSES. Mais il n'importe, vous lirez ce livre et vous découvrirez vous-même CES BEAUTÉS AGRÉ- ABLES.

Un accident, où nous eûmes l'autre jour la patte cassée, nous ayant fait des loisirs pour quelques semaines, nous en avons voulu profiter pour découvrir nous-même, à notre tour, "ces beautés agréables ". Après une lecture attentive des trois cent dix-neuf pages qui composent le livre de M. Bernier, nous pouvons dire, en toute conscience, que nous ne regrettons pas d'avoir suivi le conseil de M. l'abbé Roy.

*** Sans avoir jamais lu ce livre, vous en connaissez certainement le thème. Il n'est pas neuf. C'est, tout simplement, l'adaptation au Canada de Colette Baudoche, à cette différence près qu'ici c'est la religion, plutôt que le patriotisme, qui s'oppose au triomphe de l'amour. Barrés, René Bazin dans Les

(I ) Les majuscules, dans cette citation et celles qui suivent, sont de Jules Fournier.

QUE CEUX QUI ONT DES YEUX

Oberlé, les frères Margueritte dans Les Frontières du Cœur, vingt autres auteurs, ont tour à tour, en ces dernières années, exploité le même sujet. Ne l'ont-il pas épuisé ? Il était, en tout cas, curieux de voir ce qu'en pourrait tirer une main canadienne, en transposant dans les âmes et parmi les paysages de chez nous ce duel tragique du devoir et de la passion. C'est ce que M. Hector Bernier a tenté de nous montrer. Encore que l'entreprise n'eût rien de fortement original, elle offrait pourtant matière à un travail digne d'intérêt. Voyons comment notre romancier s'en est acquitté.

Nous regrettons d'avoir à le dire, mais il faut bien tout de même y venir : ce livre, tant admiré de M. l'abbé Roy, non-seulement manque de style et de grammaire, il constitue encore, du commencement à la fin, et sans interruption, l'œuvre la plus lugubrement bouffonne qui ait jamais vu le jour en notre beau pays.

Rappelons brièvement l'intrigue : M. l'abbé

Roy lui-même va se charger de nous la résumer.

... Et c'est entre deux âmes françaises, entre Jules Hébert, canadien de Québec, et Marguerite Delorme, française de France, que va surgir le conflit, que va se dresser l'écueil.

Les deux jeunes gens se sont connus sur un vaisseau qui ramène Jules dans son pays. Leurs âmes se sont vite éprises l'une de l'autre ; mais, tout de suite, elles ont pris conscience que des pensées, des convictions religieuses trop différentes, devaient à jamais les tenir éloignées. Jules est un croyant, un Québécois enraciné dans sa foi catholi-

que, et un croyant logique et militant. Marguerite est fille d'un sectaire, d'un libre-penseur fanatique, d'un sanspatrie, d'un disciple de Voltaire et d'Hervé (sic) . . .

Marguerite et Jules, au moment d'arriver à Québec, avant de se dire adieu, se promettent de se revoir. Jules se fait le cicérone attentif de la jeune française. Celle-ci aperçoit la beauté de Québec et des campagnes qui l'avoisinent à travers les yeux de Jules . . .

Mais il faudra se quitter. D'ailleurs, ni le père de Jules, ni celui de Marguerite, n'approuvent ces relations . . .

Mais les deux jeunes gens regrettent de plus en plus douloureusement la nécessité de la séparation, à mesure qu'approche l'heure du départ de la famille Delorme. Marguerite, qui a beaucoup connu Jules et Jeanne sa sœur, qui les a accompagnés à Sainte-Anne de Beaupré, qui a été vivement impressionnée par le spectacle de nos édifiants pèlerinages, commence à douter de la vérité de son nihilisme religieux. Et la souffrance va achever la conversion de cette âme. La veille du départ pour l'Ouest, et par conséquent, de la séparation définitive . . . elle est prise d'une fièvre aiguë qui rouvre les blessures mal cicatrisées d'une ancienne maladie ; ses yeux s'éteignent peu à peu ; elle souffre des douleurs cuisantes, pendant qu'elle voit la lumière graduellement se retirer de sa vie. Ne sachant quelle protection invoquer pour échapper au malheur qui la menace, elle s'adresse au Dieu de Jules et de Jeanne. Celle-ci la conduit à Sainte-Anne, où un miracle la guérit. Marguerite est pour jamais gagnée à la foi catholique. Rien ne s'oppose donc plus à son mariage avec Jules. Son père, dont le fanatisme s'exalte à la pensée que sa fille croit en Dieu et adore, se séparera volontiers de cette enfant dont le commerce lui sera désormais pénible.

Et le roman finit donc, comme souhaitent la plupart des lecteurs, par un mariage dont chacun reste libre de fixer la date.

Jules Hébert est donc le héros de l'œuvre, le personnage favori de l'auteur. Aux yeux de M. Bernier, — comme de M. Roy évidemment, — il représente le jeune homme idéal.

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Or il se trouve que Jules Hébert dans la réalité, avant tout et sur toute chose, au fond comme à la surface, n'est autre chose qu'un parfait raseur, quand il n'est pas un malappris. Il se montre d'un bout à l'autre du livre, tour à tour d'une sottise qui décourage et d'une grossièreté qui confond. Quelques citations permettront d'en juger.

Le voici en présence de cette jeune fille qu'il aime, mais qu'il vient à peine de rencontrer. Elle n'essaie pas du tout de le convertir ; elle le laisse bien en paix sur le chapitre des croyances. Elle ne discute ni sa religion, ni sa morale, ni sa philosophie. Elle ne lui parle même pas de politique. Elle lui demande seulement d'être pour elle un agréable compagnon de voyage. Croyez-vous qu'il va s'en tenir là ? * Eh bien ! mes amis, si vous le croyez, c'est que vous ne connaissez pas notre Québecquois !

Comme le paquebot approche des côtes d'Amérique, et que déjà l'on voit briller dans le lointain les feux de Belle-Isle, Marguerite Deîorme a demandé à notre jeune Canadien de l'accompagner dans une promenade sur le pont. Très volontiers, dit-il ; et, pour la distraire, voici le genre de conversation qu'il imagine de tenir :

Elle l'entendait encore murmurer avec passion : " Que je suis heureux de te sentir là près de moi, mon Canada bien-aimé. Je vais donc te revoir, te contempler, te ser-

vir encore. Bientôt nous vivrons ensemble : ma poitrine aspire déjà le souffle qui vient de ton golfe... Je vous demande pardon, Mademoiselle, je me suis oublié. J'éprouve une exaltation plus forte que ma volonté. Tout l'amour de mon pays me gonfle le cœur : c'est la première fois que j'y reviens de si loin. J'ai vécu, là-bas, des heures profondes où le meilleur de moi-même a vibré, où j'ai connu la plénitude de l'existence. J'ai glissé sur l'onde immortelle, le soir, à travers Venise endormie ; j'ai vu des hauteurs du Pincio le couchant inonder Rome de féerie et de splendeur, et, du sommet du Vésuve, la baie de Naples et la campagne italienne dérouler leur poésie empoignante, et j'ai vu, de la Tour Eiffel, le Paris gigantesque de mes rêves, et, à la Comédie-Française, où l'on jouait Œdipe-Roi, la résurrection de la Grèce antique. Mais tout cela ne fut pas le sanglot qui m'a pris à la gorge il y a un instant. Il a fallu que je parle à la terre de mes aïeux comme un fils à sa mère qui le retrouve. Elle est peut-être moins belle, moins divine que celles que j'ai parcourues, mais quelque chose en moi le nie, parce que je lui appartiens ." (P. 10-1 1.)

Pauvre petite ! Vous pensez si elle avait là de quoi s'égayer. Le pis, c'est que ce genre d'accès furieux n'était point nouveau pour elle. Depuis le moment où il l'avait connue à la table du bord, point de jour que notre Canadien ne lui eût ainsi collé impitoyablement quelque discours de Saint-Jean-Baptiste. L'auteur luimême prend soin de nous en instruire, dès la onzième page du Iivrte.

A PLUSIEURS REPRISES, il l'avait initiée tour à tour, avec presque la même chaleur (sic), presque la même puissance (resic), à l'âme canadienne-française, héroïque, séculaire, ardente, inassimilable, et à l'âme canadienne, vivante, mais qui tâtonnait, se cherchait ellemême, et, dans le conflit des races et le tourbillon des joutes politiques, faisait la conquête d'elle-même. Et suspendue AUX TIRADES ENFLAMMÉES DU JEUNE HOMME, Marguerite Delorme avait compris, etc. etc. (P. 11-12.)

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De toute la traversée, la malheureuse enfant n'entendra point parler d'autre chose. Ce charmant jeune homme s'est juré de lui expliquer à fond la politique canadienne et il n'en démordra pas. L'auteur, d'ailleurs, presque à la même page, nous déclare le plus tranquillement du monde qu'il ne faut point suspecter là-dessus la simplicité d'âme de son héros : " Jules Hébert, dit-il en effet, — Jules Hébert NE PO- SAIT PAS (sic), avec la jeune fille ..." (P. 12.) Jugez un peu, s'il avait posé !

Heureusement tout a une fin, même les traversées du Laurentic, et tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes, si la victime de tant de cruautés ne devait retrouver son persécuteur au Canada. Elle l'y retrouve, hélas ! et c'est en sa compagnie qu'elle visitera les principaux sites de la ville et de la campagne québecquoises. 11 faut voir ce que cela lui coûte !

Jusque-là, au moins, notre bon jeune homme s'était contenté de lui parler politique : voici maintenant qu'il va la pousser de force, à toute occasion, dans la controverse religieuse. En vain la pauvre jeune fille, qui est une personne bien élevée, tente-t-elle de se dérober : son compagnon ne le lui permet pas. Qu'il la conduise à la Terrasse ou aux plaines d'Abraham, au Parlement ou aux chutes Montmorency, qu'il lui fasse contempler "les prés verts de Charlesbourg " ou la falaise abrupte de l'île d'Orléans,

toujours et à tout propos il trouve moyen de lui reprocher brutalement son incroyance.

— Nous autres, Canadiens-Français, nous sommes des catholiques... La Libre-Pensée nous répugne. Quoi que disent vos compatriotes, nous préférerons toujours, pour notre part, le Christ à votre Voltaire. Et cœtera.

Tout lui est prétexte à de telles réflexions. Que la malheureuse lui parle du charme des paysages, de la poésie des monuments, de l'agrément des promenades ou simplement du temps qu'il fait, vlan ! il faut qu'il lui réponde par un sermon. Et quel sermon !

Dès leur première rencontre à Québec, Marguerite Delorme se croit tenue de faire compliment à notre Canadien sur la beauté de son pays :

Hier soir, dit-elle, au Château Frontenac, assise à la fenêtre de ma chambre qui regardait le Saint-Laurent, rouge de flammes, j'ai reçu le coup de foudre... Décidément, je suis amoureuse!... (P. 68-69.)

Un autre, vous, moi, enfin un Canadien ordinaire, un catholique dans la moyenne, aurait répondu par un mot aimable à cette aimable parole. Lui, écoutez-le :

Selon votre idéal de l'amour libre (sic), je suppose, dit Jules, avec un sourire. Quand il vous plaira de rompre vos amours, vous nous quitterez . . . (P. 69. )

Discrètement, la jeune fille s'efforce d'entraîner son interlocuteur sur un terrain moins brûlant... — Voyez donc, dit-elle, le joli paysage !

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La Porte Saint-Louis me fait songer à l'entrée orgueilleuse de quelque forteresse invisible ... Le contraste est joli des remparts lourds et des robes légères volant sur les carrés du tennis . . . Au-dessus de la muraille, les toits aux mille formes bizarres se chauffent au soleil . . . Les clochers dans l'azur impressionnent... (P. 69.)

Elle n'a pas sitôt prononcé ce mot de " clochers " que son aimable compagnon saute à deux mains sur l'occasion :

Vous n'avez donc pas l'horreur des clochers ? la remercie-t-il du regard et de la voix. (P. 69.)

Conciliante, elle tente d'expliquer, d'arranger

les choses. . .

Ils m'ont toujours émue, répond-elle doucement. Parfois la musique des cloches me donne envie de pleurer. Je désire que les clochers restent debout ! . . . Ils parlent d'idéal . . . Quelque chose rayonne autour d'eux : ce doit être l'amour de ceux qui croient et qui les aiment !

Et notre bon jeune homme de lui répondre,

sévère et digne :

Pour nous, c'est la présence universelle du Dieu que nous adorons qui les entoure ... Je respecte votre incroyance, Mademoiselle . . . Mais je suis heureux que vous réprouviez ceux qui font taire les cloches et crouler les clochers ! . . . (P . 70 . )

" Ceux qui font taire les cloches et crouler les clochers ", ce sont, tout d'abord, les gens comme Gilbert Delorme, le père de la jeune fille. Il ne le lui envoie pas dire ! Que voilà bien la vieille galanterie française !

Notez, s'il vous plaît, que cette austère conversation ne se tient ni dans un cimetière, ni dans une église, ni même dans un musée. Elle

a lieu, tout simplement, dans une calèche, au cours d une supposée promenade d'agrément.

Dans la calèche, encore, cette autre mercuriale à l'infortunée voyageuse :

Me ferez-vous un crime d'être franc ? dit Jules, avec tristesse. Soyez certaine que je ne voulais pas vous offenser... Je crois avoir saisi la portée de vos paroles

Vous demandez qu'on étouffe la superstition, mais qu'on l'étrangle avec un mouchoir brodé qui fera son œuvre sans hâte et sans douleur. La différence entre votre père et vous n'est que dans les formes : il veut écraser ; la femme en vous veut engourdir par un sourire. . . MAIS TOUS DEUX VOUS SOUHAITEZ DE TOUTE VOTRE ÂME L'AVÈNEMENT DE LA LIBRE^PENSÉE, RÊINE DE L'UNIVERS! JE VOUS PRÉVIENS QUE, CHEZ NOUS, DANS LE CANADA CHRÉTIEN, LA FOI EST TE- NACE: ELLE EST SOLIDE COMME LE VIEUX ROC DE QUÉBEC; QUELQUES PARCELLES ÊN TOM- BENT, MAIS LA MASSÉ EN EST LÀ POUR BIEN DES SI ÈCLES ENCORE. Je m'étonne que M. Delorme vous laisse en compagnie d'un Canadien-Français, de l'un de ces enfants terribles de la superstition, ajouta-t-il, avec un peu de malice (sic ) (P. 71.)

Jusqu'ici la petite Française, plus soucieuse, évidemment, de contempler les paysages que de discuter la religion, s'était soigneusement gardée de relever les provocations de son " attentif cicérone (l'épithète est de M. l'abbé Camille Roy). A ces derniers mots, pourtant, elle ne peut se défendre de lui répondre du tac au tac. " Mon père, cher monsieur, est sûr de moi... Il me sait invulnérable !... C'est même sa fierté de me croire un autre lui-même !... " (P. 72.)

Alors, notre bon jeune homme, furieux de se voir contredire, se fâche pour de bon contre son invitée. Il est trop " poli " (cf. le livre) pour la

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jeter en bas de la calèche, mais il ne lui en fait

pas moins une véritable scène.

—Ainsi, s'écria Jules, AVEC LA COLÈRE POLIÊ DU GENTILHOMME (sic), je suis l'adversaire qu'on brave impunément, contre lequel on est tout-puissant ! . . . Pour lui (c'est-à-dire : pour votre père ), vous êtes le défi qu'on me lance et que je ne puis relever ! . . . Cela ne vaut vraiment pas la peine qu'on s'inquiète ! . . . (P. 72.)

Ainsi parle Jules Hébert à cette jeune fille qu'il connaît depuis une semaine, qui est pour lui, de toutes façons, une pure étrangère, et qui lui a seulement permis de l'accompagner dans ses promenades, durant les quelques jours qu'elle passera à Québec !

Et c'est comme cela d'un bout à l'autre. Quoi qu'elle fasse, quoi qu'elle invente, la jeune fille ne peut y échapper. S'avise-t-elle, aimablement, d'exprimer de la sympathie pour le père de son interlocuteur, voici tout de suite le remerciement qu'elle s'attire :

— Vous allez me penser un peu curieuse (sic), ditelle pour dissiper le malaise entre eux (sic). Comment est-ce vous, et non votre père, qu'on a demandé ? (C'està-dire : à qui on a offert la candidature ) ?

— On lui offrit la candidature. . . Il me la cède . . .

— Il est généreux, votre père ! . . . Que j'aurais aimé le connaître ! . . . Je me le figure noble et grand . . .

— HÉLAS ! VOUS AURIEZ ÉTÉ ENNEMIS, répond Jules, que le conflit perpétuel entre la jeune fille et lui déprime. IL EST DE LA VIEILLE ÉCOLE CANA- DIENNE-FRANÇAISE.. . (sic) IL EST CATHOLI - LIQUE JUSQUE DANS LA MOELLE... VOUS N'AURIEZ PAS TROUVÉ GRÂCE A SES YEUX : il aurait eu peur... A COUP SUR, IL M'AURAIT IN- TERDIT LA FILLE D'UN ATHÉE! (P. 131-132.)

On n'est pas plus aimable ; et c'est le cas — ou

jamais — de répéter avec la chanson :

. . .poli, galant, hospitalier !

On commence d'entrevoir, dès ici, la mentalité de ce bon jeune homme. D'autres citations, s'il se peut, encore plus topiques, vont nous le livrer cette fois jusqu'au tréfond de l'âme. Oyez bien, s'il vous plaît, quelques-unes encore de ces " beautés agréables " qui font l'admiration de M. l'abbé Camille Roy.

Plusieurs jours ont passé depuis les scènes que nous venons de raconter. Le jeune Québecquois a revu plus d'une fois la petite Française, il lui a plus d'une fois fait en style de husting l'aveu de sa flamme, et il a eu la joie de voir qu'elle ne restait pas insensible à ses hommages. Il a appris non-seulement à l'admirer, mais à l'estimer. Chaque jour il a pu retrouver en elle les qualités qui l'avaient séduit dès la première heure : "...l'imprévu de son esprit, la richesse de son intelligence, l'honnêteté de son âme, la grâce de ses mouvements, la lumière de son sourire, le raffinement de son langage ", etc. etc. (voir p. 19). — Mais fût-elle dix fois meilleure encore, comment pourrait-il, lui catholique, faire sa femme d'une incroyante ?

On sent assez tout ce qu'une telle situation offre, en soi, d'émouvant et de pathétique. Voyons un peu comment notre Québecquois va s'y prendre pour la faire tourner au burlesque.

Ne pouvant renverser l'obstacle qui se dresse

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devant lui, il n'hésite pas entre son devoir et son bonheur : il se séparera, pour la vie, de la femme qu'il aime. Et jusque-là tout est très-bien. Seulement — et c'est ici que l'histoire devient véritablement fantastique — ce qui l'afflige le plus, dans son aventure, ce n'est pas de perdre Marguerite Delorme. Ce n'est pas de penser que cette femme, si admirable par ailleurs, va selon toute vraisemblance rester privée pour la vie des lumières de la foi. Non ! C'est, tout simplement, l'idée qu'il a pu, lui Jules Hébert, lui un Québecquois, S'ABAISSER AU POINT D'AIMER UNE INCROYANTE !

Mais voulez-vous entendre de sa bouche l'aveu de ses " remords " (le mot est de lui)? Ecoutez-le seulement raconter son histoire à l'abbé Lavoie, le vieil ami de la famille Hébert. Son entrée en matière seule ne prend pas moins, dans le roman, de six longues pages. A l'entendre, on dirait tout le temps qu'il va s'accuser de quelque faute énorme, de quelque crime horrible et contre nature :

Je ne sais comment vous le dire, mon père, la chose m'étrangle. . . Je veux éperdûment le crier à quelqu'un, mais j'ai comme un besoin de le garder au fond de moi-même, COMME UNE HONTE D'EN PARLER TOUT HAUT. (P. 163.)

S'agit-il d'un faux serment, d'un assassinat ou d'un viol, on ne saurait dire encore. Ce qui est certain, c'est que jamais criminel le plus avili, le plus dégradé, ne confessa son crime avec plus de tremblement et de confusion :

Non, mon père,. . . vous ne sauriez l'imaginer : c'est l'aveu d'une défaillance que je dois vous faire, et je n'en réalise (sic) TOUTE LA BASSESSE ET L'ÉNORMITÉ qu'au moment de vous la dire. . . (P. 165.)

Il continue :

Vous allez me condamner, vous ne pouvez pas ne pas me condamner. . . C'est la première fois que vos yeux si bons flamberont de colère contre moi . . . J'espérais ne jamais mériter cela, j'en ai un chagrin inexprimable : mais il me faut votre courroux contre cette femme, il faut qu'on me dise que je suis un lâche, parce que, seul avec mon coeur, je l'aime quand même !.. (Idem.)

Ici, pour la premère fois, le bon curé croit deviner : Jules Hébert s'est amouraché d'une femme de mauvaise vie. Mais ce n'est pas possible, voyons !

SI J'EN CROYAIS TON LANGAGE, UN AMOUR COUPABLE AURAIT POUSSÉ DES RACINES DANS TON COEUR ! Je le répète, je ne puis me résoudre à cela, je me révolte ! . . . Rappelle-toi, mon fils, les jours déjà loin qui furent ceux d'hier, il semble. . . Tu n'as pas oublié cela, tu ne peux avoir commis une vilenie, donné ton âme à une créature indigne ! (P. 166.)

Ce n'est pas cela, explique enfin le jeune homme ; mais il ne peut se résoudre encore à confesser l'horrible chose. Il faut que le prêtre lui tire un à un les mots de la bouche.

Les parents de la jeune fille auraient-ils des répugnances? Qui ne serait fier d'unir sa fille à la noble lignée des Hébert ? . . .

— Pas cela . . .

— Est-elle du peuple ?.. . Ton père a l'âme trop belle pour mépriser la fille d'un ouvrier, si tu l'as jugée digne de toi !

— Je le sais . . .

Le bon prêtre est de plus en plus perdu... Il ne sait plus que supposer. Enfin :

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