REMINISCENCE CLASSIQUE
à faire de la prison passé l'âge de quatre-vingtdix ans. La Cour d'Appel est donc respectueusement priée, par les présentes, de donner sa décision avant le 12 décembre 1974.
Nous voulons bien retourner en prison, si nous le méritons, m.ais nous supplions qu'en grâce on épargne cette épreuve à nos cheveux blancs.
Vendredi soir.
Voici donc le dernier article que j'écris rue Sainte-Thérèse... M. l'Administrateur du Nation aliste nous fait savoir, en effet, que dès lundi nous serons installés définitivement rue Saint- Jacques, avec nos paperasses et nos livres. Je ne demande pas mieux ! En vérité, il y a assez longtemps que nous habitons ce local insalubre, aux plafonds écrasés, aux murs moisis, en cette rue sombre et reculée. 11 y a assez longtemps que nous grelottons, été comme hiver, dans cette masure perpétuellement humide, et que nous nous y ruinons les yeux en plein midi, à la lueur des becs de gaz. . . Enfin, tout cela va changer : ce n'aura pas été trop tôt !
Et pourtant. . .
-^*=^ Pour tant, je ne puis sans émotion penser à ce départ — qui m'attriste peut-être encore plus qu'il ne me réjouit, — et c'est pourquoi je suis venu ce soir ici — seul à minuit, seul et sombre comme un amoureux de 1830. . . ou un échevin de 1909.
(I) Nationaliste, 19 décembre 1909.
J'ai voulu, une dernière fois, revoir ces murs oîi s'écoulèrent les quatre dernières années du Nationaliste ; j'ai voulu faire mes adieux à nos vieux bureaux.
En vérité, l'ameublement, ici, est plutôt modeste. Voici l'unique table de l'établissement. Depuis si longtemps qu'elle existe, nul n'a encore songé à lui faire donner la plus petite couche de vernis. Elle boite d'une patte et l'on dirait toujours qu'elle va s'écrouler. Une douzaine de bouts de planches, fixés au mur par des clous de six pouces, soutiennent un certain nombre de volumes, — pour la plupart des livres bleus, — et c'est la bibliothèque. Une espèce d'armoire rudimentaire, qui dut avoir quelque nouveauté sous le ministère Baldwin-Lafontaine, donne asile à la comptabilité. Enfin, je crois qu'il y a, dans toute la maison, quatre chaises dont deux au moins ne sont pas brisées.
J'oubliais un coffre-fort, acquis par Asselin dans je ne sais plus quel encan ; mais il n'est malheureusement pas aussi perfectionné que celui de M. Nault (1). Il s'y trouve de tout excepté de l'argent.
:^*:i:Excepté dc l'argent. Mesdames et Messieurs, ces bureaux ont tout vu. Tout, vous dis-je.
Toute sorte de chose et toute sorte de gens.
(l ) ELchevin Montréalais dans le coffre-fort de qui pénétra, à son insu — la chose fut établie par une enquête judiciaire, — une somme d'argent assez rondelette.
Des poètes et des échevins, des avocats, des prêtres, des médecins, trois juges, onze députés en un jour, deux sénateurs et un ministre. Ils ont vu la police. Oui, Messieurs, la police, en chair et en os, avec des boutons jaunes et de gros bâtons. Ils ont vu des huissiers. . .Je me rappelle celui qui vint un jour de la part de M. Turgeon. Il avait le front plat, les yeux ronds, les oreilles ourlées. Non-seulement il vit tout et il prit note de tout : la table, les quatre chaises, dont deux estropiées, les livres, les papiers, les presses, etc., mais encore, il flaira tout et il renifla tout. Je le vis successivement porter les mains, avec des gestes pâmés, sur tous les meubles, couvrir de ses attouchem.ents impurs jusqu'aux vitres des fenêtres, palper avec une joie sadique les chaises, la table, et même les murs. Oh, le vieillard dépravé !
:^*^C'est ici tout de même que furent écrits tant de "libelles " fameux ! C'est en cet endroit que tel plagiaire se fit voler son honneur ; c'est sur cette vieille table que nous immolâmes la réputation de tel ou tel fripon. Nous avons, ici même, tordu le cou à bien des coquins, nous avons fait sauter la cervelle à bien des bandits. Comme ces caves d'hôtels tragiques, dont la Presse nous parle quelquefois, ces vieux bureaux contiennent plus d'un cadavre, — sans compter celui de l'ancien ministre Turgeon. . .
Pendant quatre ans, cette masure a fait, en même temps que la consolation des honnêtes gens, le châtiment des criminels.
Pendant quatre ans, cette vieille meiison délabrée, presque seule, a servi de rempart contre l'audace des voleurs de grand chemin. Pendant quatre ans elle a été leur terreur et leur cauchemar.
Députés prévaricateurs, ministres d'aventure, financiers sans conscience et sans pudeur, ils avaient pour eux l'argent, la presse, le pouvoir, — et quelquefois la prostitution des lois. Le Nationaliste, lui, n'avait que cet asile, et il les a fait tous trembler. . .
Toujours les coquins sentaient planer sur leur tête la menace de son gourdin ; toujours les politiciens se demandaient : Qu'est-ce que le Nationaliste va dire de moi, dimanche ? Nous gâtions à Dansereau le goût des meilleures viandes, nous donnions à sir Lomer une maladie de foie. Jérémie Décarie ne ressentait plus de joie à s'habiller de drap fin, et Mousseau jugée it maintenant l'éloquence inutile, et vaine la gloire de l'homme public. Nous jetions une ombre de mort au sein de leurs plus gais banquets, nous versions du poison dans leurs verres. La fumée de leur havanes ne dessinait plus à leurs yeux que les spectres grimaçants de nos rédacteurs. La nuit, ils nous retrouvaient dans leur
sommeil ; ils se sentaient étouffés sous des montagnes de journaux, ils rêvaient que nous avions barbouillé d'encre leur visage impudique. M. Turgeon prétend qu'il y a une justice immanente ; il a raison.
Hc*=è:Mais il se fait tard, et les rues ne sont plus très sûres, en ces parages, passé deux heures du matin. C'est ici que trois malandrins, certain jour de l'année dernière, laissèrent pour mort ce pauvre P.M.B., l'ayant pris pour le directeur du Nationaliste.
Je vais maintenant m'en aller.
Mais ce ne sera pas sans avoir jeté un dernier regard sur ces choses misérables parmi lesquelles nous avons vécu si longtemps. D'autres destinées attendent le Nationaliste rue Saint-Jacques. Il y deviendra probablement un grand journal, et il y possédera avant longtemps un local presque somptueux. Je ne crois pas, cependant, que ces nouveaux murs abritent jamais plus de contentement, de bonne humeur et d'entrain, ni qu'ils entendent jamais de pi us francs éclats de rire, que n'en ont connu nos vieux bureaux de la rue Sainte-Thérèse. . .
C'est un bel encrier tout flambant neuf, rempli jusqu'au bord de bonne encre fraîche et claire. Oh 1 le merveilleux liquide ! Comme il fera d'agréables éclaboussures sur de certains visages !
Et s'il coule facilement ! 11 glisse sous la plume comme une gorgée de XXO dans le gosier du voisin.
Je gagerais que voilà de l'encre qui n'a pas gelé : on s'aperçoit bien que nous avons changé de bureaux. Mais on chauffe donc, ici ? Nous n'habitons donc plus les froides régions de l'opposition, comme disent M. Larue, m.on barbier, et M. Rodolphe Lemieux ?. . . C'est du luxe, et je proteste. — Monsieur l'Administrateur, vous êtes d'une extravagance, d'une prodigalité scandaleuse, et je vous dénoncerai à votre Bureau de Direction !
. . . L'encrie»-, sans être de bronze ou d'argent, a bien dû coûter trente sous. C'est du luxe aussi, mais du luxe de bon aloi.
Mes yeux, charmés, vont de cet objet à la grosse bouteille d'encre qu'on vient de m'appor-
(I ) Paru dans le premier numéro du Devoir, le 10 jeuivier 1910, et inaugurant une série de billets du soir.
ter. Une bouteille, une pleine bouteille. De quoi barbouiller tout un ministère. Attendez un peu, Monsieur Gouin, nous vous en ferons boire 1
Cependant que je m'absorbe en ces douces pensées, M. l'Administrateur est arrivé à moi :
— Monsieur, m'a-t-il dit, faites de ceci l'emploi qu'il vous plaira ; je n'ai rien à y voir. Je vous aurais toutefois beaucoup de gratitude si vous vouliez désormais éviter les libelles.
— Monsieur, ai-je réponu, allez plutôt prêcher la pudeur aux Langelier (I ), la résignation aux échevins et la douceur aux panthères ! Lihelliste je suis, lihelliste je resterai. Je n'y puis rien, et vous pouvez d'avance en prendre votre parti. Une ère nouvelle va s'ouvrir pour les huissiers et les avocats, et vous seriez vousm.ême épouvanté si vous pouviez prévoir le nombre de procès qui vont sortir de cet encrier.
— Oui ?. . . Eh bien! tant pis pour vous : vous irez encore en prison.
— Cette fois, j'y apporterai mon encrier.
(1) Je parle naturellement de Chrysostome et de Charles.
Je m'en vais vous conter une histoire bien effroyable. Je la tiens d'un voyageur de profession, lequel arrive en droite ligne du Ton-Kin. Elle vous donnera une idée des mœurs de ce curieux pays.
Le Ton-Kin est une grande contrée d'Asie, au climat salubre, au sol fertile, mais encore plongée dans la plus profonde barbarie. Les hommes qui l'habitent sont des espèces de géants sanguinaires et féroces ; le plus petit d'entre eux ne mesure pas moins que le défunt Beaupré ; ils portent des anneaux dans le nez et se baignent les cheveux, tous les matins, dans l'huile rance ; leurs doigts, épais et velus, se terminent par des griffes. Deux dents entre-croisées, pareilles aux défenses des rhinocéros, sortent de leur bouche baveuse et menaçante. Ils boivent le sang de leurs ennemis et ils mangent les petits enfants.
Vous ne me croiriez pas, si je vous disais, après cela, que ces diables d'hommes possèdent un gouvernement depuis trente siècles. .. C'est pourtant la stricte vérité, au dire de mon voyageur.
(I ) Paru dans le Devoir du 14 janvier 1910, et faisant partie d'une série de billets du soir.
Ils n'ont malheureusement encore ni députés ni ministres, n'étant pas, comme nous, un peuple éclairé. En revanche, ils possèdent une sorte de roi, qu'ils appellent le Grand Mamamouchî. C'est comme qui dirait le czar de ce pays-là. Le Grand Mamamouchi est avisé par un corps de mamamouchinets, qui prend, quand il s'assemble, le nom de Coucus (ou Ccucus-Content) . C'est ce que les Ton-Kinois, peuple aussi vaîn que barbare, appellent avec fierté leur parlement.
Pour me faire voir jusqu'à quel point ces malheureux Ton-Kinois furent longtemps tyrarnisés, voici donc ce que m'a rapporté mon voyageur.
***I1 y a déjà des siècles et des siècles, le Ton-Kin se glorifiait d'être une colonie de la Chine. Cela faisait plaisir aux Chinois, — ainsi qu'à nombre de Ton-Kinois encore plus chinois que les Chinois, — et ne faisait de mal à personne. Ainsi tout le monde était content. . .
Mais vint un jour où le roi de Chine, méditant une guerre contre le roi du Béloutchistan, voulut obliger tous les Ton-Kinois, sous prétexte qu'ils se disaient ses humbles sujets, à lui fournir, pour ses expéditions, 300,000 hommes de troupe, plus des impôts considérables en riz et en thé.
Vous ai-je dis que les Ton-Kinois étaient dans une extrêm.e pauvreté ?. . . Ils avaient en ce
temps-là mille obligations envers leurs voisins les Annamites et leurs voisins les Siamois. Partout, de grands travaux d'intérêt public étaient en souffrance, fautes de ressources. C'est à peine si ces malheureux avaient de quoi manger, leurs villes débordaient d'indigents et de crèvela-faim ; un prophète, enfin, de l'entourage du roi, leur avait prédit pour l'année suivante une grande disette.
Tous les Ton-Kinois, d'un bout à l'autre du royaume, n'avaient donc qu'une envie : c'était de répondre au roi de Chine qu'ils n'avaient pas trop pour eux-mêmes de leur riz et de leur thé, et que, s'il voulait des soldats, il eût à s'en planter.
Mais le czar ton-kinois ne l'entendait pas de cette oreille, et c'est ici que l'histoire devient véritablement incroyable pour des hommes civilisés.
**,(cLe Ton-Kin étant un pays barbare, on y lit naturellement beaucoup de journaux. Le Grand Mamam.ouchi vit les rédacteurs de ces journaux, les combla de dons et d'honneurs, et finalement leur donna sa bénédiction, après leur avoir démontré, dans la mesure qu'il le pouvait, la nécessité de se porter au secours du roi de Chine. Alors commença une campagne de presse qui fit grand bruit, à cette époque, dans toute l'Asie, et dont on parlait encore au temps de Con-
fucius. Cela eut pour effet de rallier aux idées nouvelles presque le tiers de la nation.
Là-dessus, le roi convoqua son parlement pour lui faire approuver son projet. C'est en cette occasion que le Grand Mamamouchi du Ton- Kin prononça ces paroles célèbres, qu'un vieux manuscrit chinois (I ) nous a heureusement conservées (nous citons naturellement dans le texte):
Cet acte pourvoit aussi que lorsque le Grand Mamamouchi-en-Conseil le croit nécessaire en cas de guerre, d'invasion ou d'insurrection, le service naval peut être requis pour prendre les armes. Le Grand Mamamouchi attire l'attention du " Caucus " sur ceci, que si la marine est bous la surveillance du gouvernement ton-kinois, surtout sous celle du ministère de la marine, le Grand Mamamouchien-conseil peut au cas d'urgence placer à la disposition de Sa Majesté le roi de Chine tout ou partie de la marine tonkinoise pour service dans la marine royale et disposer de cette sorte de tous les navires de guerre et de tous les officiers et de tous les hommes en service sur ces navires.
. . .Car si la Chine, dont nous sommes sujets, est en guerre avec une nation quelconque, le Ton-Kin peut être envahi, et il est en guerre.
***Chose stupéfiante, ces paroles ne provoquèrent aucune protestation. Le Grand Mamamouchi fut, après ce discours, plus acclamé que jamais ; chacun l'entoura pour le féliciter ; les mamamouchinets, selon la coutume du pays, réclamaient à l'envie l'honneur de lui épiler le nez avec de menus bâtonnets ; les journaux s'écrièrent qu'ils n'avaient jamais rien entendu de si sage et de si profond, et on lui fit des éloges en vers
(1 ) Le " Kah-Nah-Dhah ", conaervé à la Bibliothèque Impériale de Pékin.
et en prose, ainsi que des chansons que les petites Ton-Kinoises chantaient encore il y a seulement trois cents ans.
Mais il faut dire que, depuis ce temps-là, le Ton-Kin s'est un peu civilisé, et que de pareils abus ne seraient plus possibles aujourd'hui.
Tout de même, il convenait de rappeler ces faits pour montrer à quelles ténèbres de barbarie l'ignorance et le fanatisme peuvent conduire les peuples. Remercions donc le Ciel, mes arnis, qui nous a fait vivre dans un siècle de lumière et dans un pays de liberté, et qui, au lieu de nous imposer un Grand Mamamouchi, a bien voulu nous donner un homme d'Etat comme sir Wilfrid Laurier.