‹ Mon grand fauteuilChapitre 29 sur 43 · LES BOUQUINEURS · texte numérisé non relu

LES BOUQUINEURS

Quelle âme de bibliophile ne s'émeut à votre aspect quelquefois grotesque et repoussant , honnêtes juifs-errans de la bouquinerie î

Arbres rabougris, à l'écorce sauvage et rude, à la sève bouillonnante et forte , immeubles de nos promenades , vous don£ l'ombre rafraîchit les parapets brûlés par la canicule, vous qui paraissez en hiver participer a la congélation de la rivière , puissiez-vous pendant cent saisons braver les injures de Tairet les intempéries des vieux livres î

Oui , il faut avoir goûté le plaisir de bouquiner , pour le connaître, pour lui rendre grâce , comme à un génie bienfaisant et consolateur ; si ce plaisir n'était pas plus doux et plus fidële que tous les autres, plus fort de ses émotions diverses, plus favorable aux organisations tendres et pensives , plus réel , plus vrai, plus matériel, verrait-on des jeunes gens s'y livrer avec emportement, des hommes de

talent et d'esprit s'y plaire sans cesse, des riches et des puissans s'y délecter de préférence à tous les jeux de la puissance et a tous les hochets de la richesse !

Verrait-on des mains blanches et parfumées, élincelantes de bagues et accoutumées à frémir sur l'agrafe d'or d'un portefeuille de ministre, palper ces misérables livres enduits dépoussière et pourris d'humidité qui couvrent les ponts, tels que des gueux ramassés au coin des bornes et à qui la charité chrétienne lave les plaies? Verrait-on des sybarites, esclaves de leurs sens et des impressions extérieures , quitter le coin du feu en hiver et le frais ombrage des tilleuls en été, pour aller par le chaud ou par le froid, par la bise ou par le brouillard , aspirer des odeurs nauséabondes de bouquins et reposer les yeux sur des pages crasseuses, enfumées, infectées de tabac et pestilentielles ?

C'est qu'il y a une félicité incomparable k chercher; à trouver; c'est que l'homme le moins superstitieux et le plus positif a besoin de se faire des croyances vagues et des jouissances idéales; c'est que l'alchimie remplissait

un peu le grand vide qui s'ouvre au fond des imaginations les plus fécondes, et que l'alchimie nous échappant , il a fallu changer de route et chercher ailleurs les trésors qu'il n'était plus permis d'espérer dans un terrain remué en vain durant des siècles , et toujours stérile.

Combien de rapports en effet entre l'alchimiste et le bouquiniste , outre la rime ? L'alchimiste fouille sans cesse dans les arcanes de la nature, interroge toutes les formes de la matière, lit dans tous les grimoires , consulte tous les maîtres de l'art , se recommande à tous les diables ou à tous les saints, expose tous les jours sa santé et sa vie , passe en un moment de l'extrême joie à l'extrême découragement , trouve çk et là quelques étincelles hermétiques, souffle, sue, s'épuise encore et meurt avant d'avoir vu s'évanouir en fumée ses chères illusions.

Le bouquiniste , ou bouquineur , ou bouquinier , visite avec zèle les mystérieux magasins de vieux papier, l'arrière-boutique des épiciers, la chambre infecte de l'étalagiste oii la table est calée avec un livre, le pot à l'eau

coiffe d'un livre, et le linge blanc, s'il en est , serré dans des livres ; le bouquineur apprend par cœur le Manuel de Brunet, au lieu des Clavicules de Saloinon et de la Transmutation des métaux de Nicolas Flamel ; il se lève le matin avec l'espoir de trouver ce jour-là quelques-uns de ses desiderata; le soir, il se couche avec l'esipoir d'être le lendemain mieux favorisé par le sort; il brave les injures des saisons et le danger des rhumes , sciatiques et coups de soleil : il braverait la peste pour inventorier les livres d'un pestiféré; il plonge la main dans les tas d'ordures imprimées qu'on vend pclemêle avec la vieille ferraille; il approche de son nez les bouquins abandonnés aux mites et a la pourriture; il ne se décourage jamais , il ne se lasse pas : car, de temps à autre, la découverte d'un Elzevier non rogné, d'un volume à la signature de Grosley, Guyet ou de Thou, d'un mystère à personnages ou d'une sotie de Gringoire entretient sa confiance en l'avenir , et il se flatte de trouver enfin le Grand-OEuvre, c'est-à-dire un autographe de Molière, un Antoine Verard en vélin , un manuscrit à miniatures ! Je ne parle pas de la Bible du feu marquis

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