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Mon grand-père

La légende veut, — il nous entourait de légendes ! — qu'un matin d'autrefois, à Hauteville-House, tandis qu'il travaillait debout dans cette cage de verre, perchée au haut de la maison, petit Georges entrât et dit :

— Bonjour, Papapa !

Or, petit Georges parlait à peine. A enten-

dre le fils de son fils Charles, qui venait de mourir, prononcer ce mot inconnu, le grandpère eut une immense joie, car il connaissait le secret langage des enfants : le bégaiement de Georges faisait de lui deux fois un père, beaucoup plus qu'un grand-père. Il prit Georges dans ses bras et descendit auprès des siens pour le repas commun. Et dans cette belle salle d'Ilauteville-House, aux blanches et bleues faïences de Delft, où courent sur le chêne des murs les paroles mélancoliques qu'il y grava de son couteau, il consacra le habillement de petit Georges :

— Maintenant, je m'appelle Papapa, dit- il doucement.

Et jusqu'à sa mort, nous lui donnâmes , ma sœur et moi, ce nom doublement tendre et que toujours il chérit.

A chaque pas qu'il fait, renfant, derrière lui. Laisse plusieurs petits fantômes de lui-même.

Depuis que je sais qui nous aimions, j'appelle souvent à mon secours ces petits fantômes-là, qui me parleraient de Papapa. Je retrouve, dans le fond de ma mémoire et de mon cœur, d'indéfinissables impressions; mais les petits fantômes ont emporté les plus vieux souvenirs et leur existence s'est évanouie avec mon âme d'enfant. Ce ne sont plus maintenant que débris de rêves perdus, ces enfouissements de ma tête dans une barbe qui pique, ces grands bras forts qui bercent, et ces larges mains qui câlinent; des éclats de rire, des sourires, de la tendresse, de la bonté, beaucoup de bonheur et d'adoration ; et je donne des noms à ce qui n'en avait pas pour les petits fantômes.

Pourtant voici une apparition : quelque haute fenêtre et du bruit dans la rue. Je veux voir passer les soldats que j*ai reconnus au son des tambours. Papapa m'assied sur son bras; tandis que je regarde, il tape sur la vitre, avec ses doigts, et marque le pas.

Je sais, aujourd'hui, où placer cette minutelà, mais je ne crois pas que ma sensation d'enfant ait été déformée par ce que j*ai appris, car elle m*est restée fraîche et claire, quoique toute menue. C'était pendant le siège, au Pavillon de Rohan, dans une vaste pièce que ma mère m'a souvent décrite : au milieu de la tristesse et de l'angoisse, Papapa me montrait un bataillon de marche, en route pour les remparts. Et c'est peut-être ce jour-là qu'il écrivit :

Vous faites votre bruit d'abeille dans les bois, 0 Jeanne, et vous mêlez votre charmant murmure Au grand Paris faisant sonner sa grande armure.

C'est à Guernesey, ensuite, que se cache la plus vieille image que j'aie gardée de mon grand-père.

Un large escalier de pierre, entre deux murs, dans la ville, et nous montons cet escalier. Papapa est entre Jeanne et moi. Je suis trop petit pour voir autre chose que son pied sur les marches, attentivement suivi par le mien. Je sens la pression de sa main qui vient toucher ma joue à chaque effort. Il monte doucement. Il rit. Au haut de l'escalier, gaiment, il nous aide en nous tirant un peu et nous embrasse. Voilà tout.

Pourquoi cette vision simple frappa-t-elle ma mémoire d'enfant au point que, tant d'années après, elle soit précise et vivante comme

une heure d'hier? C'est le mystère des sensations naïves. Souvent nous voyons les êtres aimés, toute leur vie, toute notre vie, d'après une première et si indicible impression. Ce jour-là, qui brille dans mon souvenir, plein de lumière et de joie, j'ai peut-être compris l'amour du grand vieillard.

C'est cet amour, cette affection qui se fait enfantine pour parler aux enfants, pour toucher leur jeune cœur naissant, qui, plus tard devient plus grave; c'est notre Papapa qui, après avoir joué comme un petit avec les tout petits, cause avec l'adolescent, conseille le jeune homme ; qui conte de belles histoires, des histoires pour les yeux, et parle de la conscience, de la beauté, de l'amour; c'est sa gaîté, malgré les tourments et la fin de la vie, cette gaîté qu'il nous conserva toujours ; ce rire aux belles dents qu'il faisait, pour nous, plus clair et plus étincelant ; sa voix calme,

rineflable douceur des caresses de ses vieilles mains, c'est ce Victor Hugo que je voudrais évoquer, avec une tremblante ferveur, plein de reconnaissance et d'adoration, en pensant à mon enfance passée près de la gloire, au moment où je dis adieu à mes jeunes années.

Voici les premiers instants de bonheur de ma vie, alors que Papapa joue avec nous, et comme nous. Il se donne notre âge, parle notre langue, aime ce que nous aimons. Il court, il rit, il est exubérant. Nous nous cachons derrière de grands fauteuils ; il nous y découvre, car il est encore plus grand qu'eux. Comme il est immense, tout noir en bas, avec, très haut, sa riante face blanche ! On joue à tout déplacer, à tout casser ; et nous formons des

forêts avec les chaises, des cavernes avec les tables, forêts qu'il nous fait parcourir et qu'il rend vraies, cavernes où il se cache en rugissant comme un vrai lion. Nous avons peur, notre peur nous enchante, et Papapa, heureux, triomphant, emporte ses petits et les embrasse, tout essoufflé.

Une vieille dame, assise dans un coin, regardait cette joie tourner autour d'elle. Elle était placide et respectueuse. Avec ses mains ridées, elle battait la mesure de nos chants, et nous nous trouvions toujours devant son sourire. J'ai mieux connu, plus tard, cette pâle figure aux soyeux bandeaux blancs, figure douce comme celle d'une madone de Luini qui serait vieille. Elle laissait, en marchant k petits pas, un léger parfum de verveine. Elle portait des robes de soie à la mode romantique, et, sur les guipures de ses guimpes, au bout d'une fine chaîne d'or, se balançait un camée.

Ses torsages à courtes basques, un peu décolletés, comme il convenait à la coquetterie de son âge, avaient des manches pagode; sur ses mains, retombait un bouffant de fine batiste qui rendait aux gestes de ses doigts engourdis un peu de la grâce d'autrefois.

Je vois encore le salon où Papapa jouait si bien avec nous : deux fenêtres, un encombrement de meubles, du velours vert, du chêne sculpté. Au fond du salon, et sur la cour, une petite salle à manger où souvent nous dînions près de lui. A la lueur de la lampe, après le repas, nous regardions, avec une admiration stupéfaite et jamais rassasiée, les jeux d'équilibre que le grand-père faisait avec les couverts, sur le goulot des bouteilles. Il formait ainsi de fragiles arabesques tournantes, si fragiles qu elles manquaient de s'écrouler à chaque impulsion que Papapa leur donnait Je son doigt. Mais elles tour-

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naient longtemps et ne s*ccroulaient jamais. Je me rappelle aussi certain dessous de plat en faïence qui représentait une sorte de kermesse à la Teniers. C'était une ronde de grosses femmes et de jeunes débraillés, dansant sur une place de village. Il y avait là des chiens qui aboyaient après les jupes des femmes et mordaient les mollets des enfants. Cela devenait le sujet de contes fantastiques où Papapa suivait notre caprice ou sa fantaisie. Chaque personnage de la ronde s'animait, échappait du dessin, en quelque sorte, et nous venait rire sous les yeux pour nous parler la langue des songes. Nous écoutions dans une immobilité enthousiaste. Nous aimions surtout certain petit bossu à la face biscornue, coiffé d'un feutre dont la plume lui battait la bosse. Il me semble que Papapa le mettait sur son ongle et le faisait sauter, mais ses cabrioles éperdues n'étaient rien auprès des histoires

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que nous disait la large fente de sa bouche. Je ne sais ce qu'est devenue cette plaque de faïence. Elle fut peut-être brisée, et ses morceaux ignorent quelles merveilleuses fantaisies reflète leur émail usé.

Après ces impressions primitives, si confuses malgré leurs précises parcelles, et qui dessinent dans ma mémoire comme des fresques bleues à demi effacées, apparaissent les débuts des chères années de vie intime avec le grand-père, quand mon âme de tout petit être, transformée en âme d*enfant, peut regarder mieux et comprendre les délicatesses, les bontés, et, déjà, les tristesses. Car j'ai le souvenir d'autres larmes que mes larmes fraîches, celles, ardentes, qui brûlaient des yeux rêveurs.

la MON GRAND-PÈRE.

Nous sommes ea deuil, encore eu deuil.

Après le siège, mon père est mort, à Bordeaux. Je n'ai pas gardé, hélas! le souvenir iè cette belle figure. Mais tout, en moi, parle de lui sans cesse, car mon cœur bat comme battait son cœur. Les gouttes de son sang qui courent dans mes veines me mènent à ses goûts, et me font adorer ce qu'il devait aimer. Je comprends mieux ainsi, à regarder les images surannées que je conserve de lui, — mes seules reliques, avec quelques lignes tracées d'une fine écriture jaunie, — aidé par toute la tendresse et les pieux souvenirs qui lui survécurent, quel homme brave il fut, quelle générosité, quel enthousiasme, quelle belle fierté disparut avec lui et nous manque toujours.

Et comme si le destin eût voulu infliger au grand-père Tamère douceur de nous aimer pour ses deux fils, François Victor-Hugo

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meurt deux ans plus tard. C'est le deuil que nous portions au moment que je dis. Il me semble que je sentis alors tant de douleurs amoncelées autour de nous^ car la mort de mon oncle fut la grande catastrophe de ma petite enfance, et c'est alors que je me souviens d'avoir vu pleurer pour la première fois.

Je l'ai connu, lui, le bénédictin de la famille, le savant, l'élégant François Victor- Hugo. Il m'apparait, dans le lointain de vingt-neuf années, silencieux et pensif, avec de charmantes manières un peu tristes. Ma grand'mère disait jadis en parlant de lui : tt Quelle curieuse chose que le cœur I François-Victor pensait avec volupté au moment où il aurait fini sa traduction ; la conclusion de ce travail équivalait pour lui à la joie d'un échappé de prison. La dernière ligne écrite, la mélancolie l'envahit; il en veut au

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temps d'être si beau. Il ouvre un bouquin et prend aussitôt des notes pour écrire un livre d'histoire, w Pendant dix-huit années, les plus belles de leur jeunesse, Charles et lui partagèrent le dur exil de leur père. François- Victor en passa dix à traduire Shakespeare, et regretta que ce fût fini. Il est vrai qu'une jeune fille l'aidait à cet immense labeur, Emily de Putron, sa fiancée, que le mal lui enleva en plein bonheur. Elle est enterrée, parmi les fleurs, dans le petit cimetière de l'île des exilés. Les paroles d'adieu qu'adressa le Père à la jeune guernesyaise sont gravées sur sa tombe que commence à ronger le lierre ; et je vais souvent me recueillir devant ces roses fanées et ces amours d'autrefois.

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Après la mort de François-Victor, nous allâmes habiter rue de Glichy. Mon grandpère occupait, au second étage, un appartement dont presque toutes les fenêtres donnaient sur la triste rue de Tivoli, aujourd'hui rue d'Athènes. Un petit vestibule sombre précédait la salle à manger. Je retrouve dans cette pièce mal éclairée les chaises de chêne sculpté, à coussins de velours vert, dont nous faisions les arbres de nos forêts vierges. Un grand salon, ou, du moins, un salon qui me semblait grand, ouvrait par une porte à deux battants sur la salle à manger. Il y avait là des objets que j'ai toujours connus et que, par ce fait, je ne puis partialement définir, car ce sont de trop vieux amis. D'abord, l'éléphant de bronze chinois qui porte une

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pagode à trois étages. Papapa n'admettait pas qu*on y touchât; c'était un bibelot, disait-il, et qu'il se fallait contenter de regarder, malgré que nous eussions toujours la tentation d'arracher, une à une, les pendeloques qui ornent son harnais et les balcons de la pagode. Puis, les meubles en bois doré, recouverts de tapisseries sur fond blanc et rose, et rangés cérémonieusement en demi-cercle autour de la cheminée; les tentures à rayures rouge et jaune; la pendule de Boulle; enfin, le (( pouf » qui s'arrondissait au milieu de la pièce et d'où émergeait, triomphant, le précieux éléphant à la trompe relevée. Vis-à-vis du salon, donnant aussi dans la salle à manger, la chambre où travaillait Papapa et qu'il appelait son cafarnaûm : petite chambre triste, encombrée de brochures, de piles de livres écroulés formant tas de pierres contre les murs ; sur une table, les immenses feuilles de

« Whalman » couvertes de son écriture, et, près de la fenêtre, le bureau, très haut, où il écrivait debout. Nous habitions, ma mère, Jeanne et moi, l'appartement du troisième étage.

Chaque matin, je descendais l'embrasser.

Je le trouvais toujours au travail, dans le cafarnaum; en ouvrant la porte, je voyais sa grande silhouette se découper sur la fenêtre sans rideaux, et il me disait, en levant la tête, le bras appuyé solidement sur la haute tablette du bureau :

— Bonjour, mon petit bonhomme !

(J'étais devenu « son petit bonhomme » dès les premières leçons de latin, qu'il me faisait apprendre en même temps qu'à lire et à écrire.) Parfois il ajoutait, en parlant avec une vivacité étonnante, montrant ses dents et relevant les sourcils, ce qui lui faisait au front de longues rides profondes :

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— Vis-ne mecam latine loqui ?

Je m'étais fait initier au mystère de ces étranges paroles, et mon maître m'avait appris qu'il y fallait répondre par un : ila, si froid et solitaire qu'il ne put jamais me venir aux lèvres. Je préférab aller me jeter dans les bras du grand-père, où je cachais ma gène en toute sécurité.

11 portait, dans la matinée, une ample robe de drap gris soldat, long vêtement sans col à larges manches, serré à la taille par une ceinture qu'il nouait. C'était sa houppelande. Il la mettait par-dessus les vêtements de laine écarlate qui lui couvraient le corps, et, au bas de la houppelande, passait le pantalon rouge qui s'écartait, à la cheville, sur les bas rouges aussi, en un angle de caleçon jamais attaché. Il était rare qu'il s'assit à table dans ce déshabillé ; pourtant, comme il ne travaillait que le matin, — on ne le vit jamab écrire une

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ligne après midi, — il venait parfois ainsi vêtu prendre place au milieu de nous. Il s'en excusait, car il aimait à entourer les repas d*une sorte de cérémonie qui n'excluait pas la familiarité ; il s'asseyait toujours le dernier, après nous, même, attendant, debout devant sa chaise, que chacun eût pris place, les dames les premières. Il mangeait, avec un soin extrême presque toujours des mêmes mets. Sa grande gourmandise, et qu'il nous faisait partager, était le gribouillis , plat de son invention qu'il exécutait lui-même à table; mélange de tout ce qu'on avait servi : œufs, viandes, légumes, sauces et fritures, sorte de pâtée qu'il découpait, hachait à petits coups de couteau et assaisonnait en y renversant la salière. C'était la chose la plus exquise du monde. Quand il y avait un homard, il en arrachait une patte, la broyait de ses dent^ d'acier et avalait le tout, carapace et chair, à notre

grande admiration, au grand eflroi de ma mère qui craignait que nous ne le voulussions imiter. Ainsi faisait-il des oranges, qu'il mettait tout entières dans sa bouche et qu'il aimait à manger avec leur grosse peau amère. Il ressemblait alors à un bon ogre, souriant de l'étonnement qu'il voyait dans nos yeui écarquillés.

En ma qualité de petit bonhomme qui apprend le latin, me voilà déjà paresseux. Je commence à connaître les mauvaises journées, si pareilles, malgré leur candeur, à toutes les mauvaises journées de la vie. Je griffonne mes cahiers, à l'exemple inconscient des écoliers, de dessins incohérents, et des pantins aux jambes linéaires courent à travers mes pages d'écriture. Jeanne, audacieusement, refuse, de son côté, toute espèce de bons conseils sur les moyens d'apprendre à lire. Avec l'autorité de ses cinq ans, elle abandonne les leçons

et s*en va jouer avec « Guillaume Tell », sa poupée. Selon Tavis des professeurs, il faut sévir. Alors le grand-père qui ne nous grondait jamais, qui ne nous disait que de douces paroles, et remplaçait la sévérité par l'indulgence, nous fait des 6onsetdes mauvais points. Il les dessinait à la plume d*oie sur des morceaux de carton blanc que nous trouvions aux repas sous notre serviette. C'étaient tantôt des figures angéliques d'enfants aux cheveux bouclés et couronnées d'étoiles, tantôt des oiseaux fantastiques chantant, le bec ouvert, perchés sur des branches toutes fleuries : mille belles images amusantes et joyeuses qui nous récompensaient mieux que n'importe quel jouet. Mais quand nous apercevions, perfidement cachés dans le fond de notre assiette, l'âne aux longues oreilles, les diables aux bouches avides pleines de crocs pointus, les fouets à flageller tenus par un poignet co-

1ère, et surtout — oh honte! — le simple pot de chambre solitaire, le rouge nous montait aux joues et de grosses larmes venaient tacher les mauvais points. Je dois à la vérité d*avouer que Jeanne profitait plus souvent que moi des bonnes images; c*est ainsi que Papapa me donnait ses premières leçons de galanterie.

Par les beaux jours d*été, il était une récompense qui primait toutes les autres : la promenade en fiacre. Pour nous, Papapa abandonnait rimpériale de Tomnibus et ses raides échelons. Madame Drouet revêtait sa plus belle robe à volants et son mantèlet de dentelles. Elle mettait sur ses beaux cheveux argentés une capote à brides et prenait, pour s'abriter du soleil, sa petite ombrelle de Malines à manche de nacre articulé. Papapa en veston d*alpaga, le panama sur la tête, nous appelait, nous pressait, afin de ne point perdre

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les heures chaudes, et nous nous installions tous quatre dans la voiture. Nous nous asseyions, Jeanne et moi, sur le strapontin aux ailes soigneusement relevées ; madame Drouet faisait bouffer les plis de soie de sa jupe et donnait Tinclinaison nécessaire à son champignon d'ombrelle. Le grand-père, d*un coup de pouce, baissait les bords de son chapeau. Et les beaux vieux souriants, les deux petits enfants enchantés parlaient à la découverte, dans Paris. Tout nous amusait, car tout nous était montré et expliqué par Papapa, avec des mots prestigieux qui frappaient nos jeunes imaginations. La rue devenait un conte vivant. Et dans le bois de Boulogne, où la voiture, au trot ralenti du cheval, s'enfonçait dans les fraîches allées vertes, les fées bienheureuses et les farfadets au rire aigu que nous disait laïeul, venaient danser pour nous leurs rondes sous les arbres, tandis que la vieille dame, entr*ou-

vrant ses pâles lèvres roses, murmurait un air très ancien.

Nous étions devenus alors pour lui beaucoup plus que ses enfants. 11 nous avait donné du sang de son œuvre, en faisant de nous les éternels compagnons de Gosette et de Gavroche, de René-Jean et de Georgette, car il venait d'ajouter « TArt d'être grand-père » à sa paternité. 11 avait mis à nos fronls les auréoles de sa tendresse ; et je ne puis exprimer avec quelle mélancolique fierté, quelle joie accablante — on n'est pas fils de dieu — je pense aujourd'hui aux vers qu'il écrivit pour nous :

Un jour, tu seras homme et tu liras ceci.

En attendant, tes yeux sont grands, et je te parle.

Mon Georges, comme si je parlais à mon Gharle.

Il me parlera ainsi à toutes les heures de ma vie; à chaque fois mon cœur tremblera d'une émotion vive comme celle de l'amour ;

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je sentirai toujours sa douce main prendre la mienne, et me conduire, par ses rêves, dans l'intimité protectrice de ceux qui ne sont plus.

Papapa désirait que nous fussions de tous les dîners, malgré l'heure tardive où ils commençaient et le temps qu'ils duraient. Il lui fallait ses petits-enfants pour lui tout seul, et devant tout le monde.

Il faisait fort chaud, dans la salle à manger, sous la lampe qui éclairait chaque soir de sa lumière jaune douze ou quatorze convives. Nous étions, ma sœur et moi, à côté Tun de l'autre, à l'extrémité de la table qui nous venait au menton. Nos pieds, battant le vide, se cognaient aux jambes de nos voisins bienveillants. Nous étions très sages et attentifs au bruit des conversations que, hélas! nous ne comprenions pas. Présidant, droit assis, Papapa parlait plus clairement que tout autre^

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nous semblait-il, écouté dans un silence religieux que, seule, Jeanne osait parfois troubler. Je Ten admire encore, car les quelques mots qu'elle disait, toute rose et gaie, mettaient le grand-père dans la joie.

Comme je regrette d'avoir été si petit enfant alors; trop peu de figures arrêtent ma mémoire : les amis qui savaient nous amuser, et surtout ceux qui amusaient Papapa avec nous, ou bien ceux qui intriguaient nos naïfs esprits pleins de curiosité.

Charles Monselet nous réjouissait, non seulement par sa face toute lisse et les lunettes qu'il portait sous ses petits yeux ronds, mais surtout à cause du « nez de bois ». Le u nez de bois )) était une farce; or, à toute farce vraiment farce, Papapa réservait pour nous les honneurs de l'après-diner. Une fois le repas fini, tandis que dans le salon se continuaient les causeries, nous revenions tous

trois, Papapa, Jeanne et moi, dans la salle à manger en désordre, où nous trouvions Monselet toujours à sa place, prêt à ofHcier . Alors il baissait la tête en une violente saccade, semblait écraser son petit nez sur la table qui sonnait cotnme un tonneau vide : le malicieux gros homme, du manche d'un couteau qu'il tenait sous la nappe, tapait la table au moment où le bout de son nez Teffleurait. Et Papapa nous donnait le signal des éclats de rire et des bravos.

Je n'ai jamais pu effacer de mon souvenir la farouche impression que me fit un soir le pauvre Léon Cladcl. Dans l'enthousiasme d'une discussion, il avait donné sur la table un si furieux coup de poing, qu'une carafe, renversée, se brisa sur la nappe où le vin se répandit en larges taches violettes. Papapa accueillit la franchise de ce geste par quelques mots prononcés lentement, d'une voix grave.

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Puis, siiencc glacial. Les longs cheveux de Cladel semblèrent s'allonger encore autour de sa moustache triste, et nous nous regardâmes, Jeanne et moi, comme si nous avions vu passer la foudre.

Après Cladel, un peu sauvage, et Monselet débonnaire, voici venir le géant rouge, Gustave Flaubert, tendrement attentif à ce que disait Faïeul, suivant chacun de ses gestes avec ses gros yeux brillants. Une chaîne d'or, sous le plastron, barrait le gilet largement ouvert de son habit. Puis, un petit homme glabre, aux expressions toutes plissées, à la bouche minuscule, parlant d'une jolie voix souriante et nasillarde, et qu'on écoutait avec une sorte de volupté : Théodore de Banville, qui, à table, tassé et modeste, ne nous semblait pas beaucoup plus grand que nous.

Louis Blanc qui nous piquait cruellement de sa barbe toujours mal faite quand il se

baissait, à peine, pour nous embrasser, et qui disait en s*adressant à Victor Hugo : Mon cher grand ami. Leconte de Lisle, d'une froideur qui nous gênait et dont nous attendions, — yengeance d espiègles, — mais vainement, la chute du monocle inébranlable . Gambetta qui arrivait en retard, impétueux et enthousiaste, nous soulevait dans ses bras et, en nous baisant aux joues, nous serrait à nous étouffer. Le silencieux Léon Valade qui plaisait à notre timidité, avec ses cheveux du noir de sa redingote. Ernest d'Hervilly, portant la barbe en deux pointes si longues qu'en les relevant il s'en entourait les oreilles. A ce spectacle extraordinaire, notre joie éclatait bruyamment, en plein dîner. Nous riions, Papapa riait, et voilà tous les graves propos en déroute. Quand un pareil scandale se produisait devant Victor Schœlcher, ce vieil homme prenait un air de si vif mécontentement que

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Papapa riait plus fort et que nous nous écroulions, terrifiés, sous nos chabes. Schœlcher avait commis un jour Timprudence de (aire quelque sévère reproche à ma mère, devant Victor Hugo, sur l'importance qu on donnait aux enfants dans la maison. Il avait même ajouté qu'il n'aimait pas les enfants ainsi gâtés, d'où scandale. Il nous produisait, à cette époque, une sensation de gravité hau^ taine qui n'admettait pas le rire. Son habit haut boutonné, parfumé de musc, d'où émergeait un cou serré dans une cravate de satin noir et sa face pâle, osseuse, coupée d'un grand nez aux larges narines ; sa taille voûtée, ses gestes lents, ajoutaient à la légère crainte que nous avions de lui. Il l'aggravait encore en refusant de nous embrasser quand nous lui tendions le front. Il prenait seulement nos petites mains dans sa longue main sèche où nous sentions le froid du pesant anneau

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d'or qu'il portait à l'index. Et nous comprenions vaguement qu'il était extrêmement bon.

Nous nous endormions au beau milieu du repas, étourdis par le bruit des voix. Papapa disait alors qu'on nous laissât reposer tranquilles, pour que nos rêves continuassent tandis qu'il parlait. Edmond de Concourt m'a raconté depuis qu'un soir qu'il avait été prié à dîner par Victor Hugo, Jeanne s'était assoupie, un os de poulet à la main, la joue sur son assiette, et que personne ne l'avait dérangée. Mais quand nous nous réveillions en sursaut, avant de nous monter coucher, nous faisions le tour de la table. Nous souhaitions consciencieusement et brusquement bonne nuit à tous les convives, arrêtant ainsi, et sans scrupules, les plus étincelantes conversations.

Nous n'étions admis aux soirées que dans les très grandes occasions, car les dîners, qui

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commençaient à 8 heures, duraient presqne jusqu'à lo heures, soirées qui se terminaient à minuit par une sorte de souper.

J'ai pourtant deux souvenirs de veillée. Une fois, c'est pour entendre Papapa lire de ses vers. Il est allé chercher, dans le cafarrumm^ quelques-unes de ces grandes feuilles de papier qu'il a pliées en deux, dans leur longueur. Enfouis dans les jupes de notre mère, curieux, attentifs et intimidés, nous regardons le grandpère debout devant la cheminée, où flotte la flamme du feu. Et voilà qu'il parle. Tantôt les éclats de sa voix, devenue terrible, me font cacher la tète sous le chàle de ma mère, tantôt il dit doucement des mots aussi doux que ceux qu'il dit pour nous. La lecture Gnie, au milieu de l'émotion silencieuse, je pars en courant, secoué de gros sanglots bruyants.

L'autre fois, c'est le soir où l'empereur du Brésil vint rendre visite à mon grand-père.

J'eus, d'abordy une profonde désillusion à voir un empereur habillé comme tout le monde : je m'attendais à une entrée triomphalefdans l'or, les casques et les cuirasses, dune cohue de seigneurs empanachés. Et c'était seulement un haut vieillard tout blanc qui arrivait seul, saluant bonnement Papapa venu à sa rencontre. Mais quand Victor Hugo lui dit : (( Sire, voici mes petits-enfants », toute la fantasmagorie que j^avais imaginée reparut avec ce mot inusité, et, à l'appel que nous fit l'aïeul, je laissai passer Jeanne, en me cachant derrière sa petite personne. Le grand bonhomme d'empereur se baissa énormément pour prendre nos mains qu'il caressa, et, libre enfin, je m'allai caclier à l'ombre d'un fauteuil pour dévisager le phénomène à mon aise. Gomme nous nous retirions, mon vieux cousin, le comte Léopold Hugo, me dit à l'oreille ces mots étranges :

— Tu sais, cet empereur s'appelle, en espagnol, don Pedro de al Cantara ; ce qui veut dire, en français, Pierre Dupont.

J'en dormis mal. v

En 1878, nous accompagnâmes mon grandpère à Hauteville-House, et ce fut son dernier séjour dans sa vieille maison d exilé.

Il y retrouvait ses habitudes d'autrefois avec une sorte d'apaisement mélancolique. Tant de souvenirs d'êtres bien-aimés, flottants dans le clair-obscur des chambres, venaient sourire devant ses yeux rêveurs! Hauteville-House est restée pour nous un peu comme la « maison des âmes », car tout y parle des chers di3parus. Absentes adsunt : ces mots qu'il a inscrits au-dessus du massif fauteuil qu'il disait

élro celui des ancêtres, invitent au recueil kment; et, le soir, quand les fenêtres sont ouvertes sur la nuit éloilée, on ne sait si le murmure qu'apporte le vent est le bruit de la mer, ou le bruit du passé.

Il parcourait, lentement, cette maison faite par lui avec la patience d'un imagier de cathédrale gothique et la fantaisie extrême-orientale de son pinceau, mystérieuse maison où chaque meuble, chaque bibelot presque, porte l'empreinte de sa griffe. Je le vois encore monter de son pas cadencé devenu plus lourd, le sombre escalier tapissé, des murs aux marches, de feutres épais à dessins de roses et de feuilles mortes : une main dans la poche de son pantalon, l'autre solidement appuyée à la rampe, il allait au travail. Le bois craquait sous ses pieds. En haut, de la verrière, tombaient les reflets dorés du soleil, qui venaient jouer dans sa barbe blanche.

Il entrait dans le « look-out », cette serre sur le toit, sans stores, en plein bleu du ciel brûlant reflété par la mer, et, sur une petite tablette, devant un miroir décoré par lui d'une fleur aux pétales étranges et dont le tain, à la chaleur, s*est boursouflé et a craqué, ilécrivait.

En ce temps-là, il couchait dans la chambre de mon père ; de son lit, à l'aurore, par une fenêtre à guillotine, il pouvait voir, à travers les cheminées des toits de brique, la mer carminée et les bateaux de pèche qui doublent la jetée. Dès son réveil, il ouvrait cette fenêtre et tous les bruits du port arrivaient dans sa chambre avec les chants des oiseaux. La nuit, en s'endormant, il apercevait, à l'horizon noir, les clairs éclats d'un phare de France.

La chambre qu'il occupa pendant tout l'exil est une sorte de niche sous les combles, près du (( look-out » ; on y accède par un étroit couloir tapissé, comme l'escalier, de feutres^

fleurs. Un canapé très bas, dont il relevait le dossier recouvert d'une précieuse tapisserie au petit point ; cela devenait son lit. Aux murs, un vieux damas jaune pâle. Cachant d'un côté sa toilette, de Tautre une armoire, deux panneaux de bois, sculptés et peints par lui. C'est l'histoire d'une belle, d'un chevalier et d'une béte. Ces dessins nous intriguaient au point que nous emmenions parfois Papapa dans cette chambre pour qu'il nous les racontât. Et il nous disait comment le chevalier, qui aimait la belle, devait, pour se faire aimer d'elle, tuer le dragon et lui en rapporter la tête. Ajoutant la parole au dessin, il nous décrivait le combat du chevalier avec le monstre aux griffes crochues, dont la queue annelée se tord avec rage; comment l'amoureux, monté sur un oiseau fantastique, d'un coup de lance dans la gueule, avait tué le dragon. Puis, devant l'élégante silhouette de la belle au pro-

fil innocent et aux longs yeux d'Orientale, il nous disait Tardeur du jeune guerrier agenouillé, coifféd*une capeline, cuirassé de bleu et d'or, gorgerin et cuissards enrichis d'arabesques; et que cette fleur que tenait la belle en un geste de petite idole, était le symbole de Tamour pur qu'elle donnait à son amant. Nous nous réjouissions alors de la mort du dragon dont la tète coupée, hideusement verte, les yeux gonflés et clos, la bouche baveuse, pendait au bras tendu du chevalier.

Je le vis, à cette époque, dessiner quelquefois ; ce n'étaient que de petits croquis rapides, paysages, caricatures, profils d'un seul trait, qu'il faisait sur un bout de papier quelconque. Il jetait l'encre au hasard en écrasant la plume d'oie qui grinçait et crachait en fusées. Puis il pétrissait, pour ainsi dire, la tache noire qui devenait burg, forêt, lac profond ou ciel d'orage ; il mouillait délicatement de ses lèvres

MON GRAND-PÈRE. Sg

la barbe de la plume et en crevait un nuage d'où tombait la pluie sur le dessin humide ; ou bien, il en indiquait précisément les brumes qui estompent Thorizon. Il finissait alors avec une allumette de bois et dessinait de délicats détails d'architecture, fleurissant des ogives, donnant une grimace à une gargouille, mettant la ruine sur un tour et Tallumette entre ses doigts devenait burin.

Chaque jour, après le déjeuner, il partait avec ses hôtes dans une vaste berline à deux chevaux, ornée d'un siège d'arrière qui était ma place préférée, en promenade par les routes de l'île toute fleurie. Tantôt, on allait vers les rocs rouges, les baies à l'eau profonde, et Plaimont où se dresse la Maison Visionnée. Là, il descendait de voiture, s'approchait du bord extrême de la falaise à pic, dans l'herbe courte et sèche. L'amère brise du large caressait ses cheveux blancs et relevait

ho MON GHAND-PÈRE.

les bords de son chapeau qu'il retenait de sa main; il regardait, silencieux, la longue ligne nette de T horizon où se cachent les roches Douvres. Tantôt on longeait les pâles et luisantes plages des Grandes Roques, de Cobo, que les vagues venaient mouiller en laques ourlées d'écume; on parcourait ensuite les landes du nord de Tile, en passant par Saint- Sampson où habitait Mess. Lethierry, elHoumet-Paradis, où habitait Gilliatt-le-Malin. Dans les chemins creux, bordés de haies vives, le long des prés que paissent des troupeaux de vaches grasses, les jeunes filles, sous leur capote de toile à bavolets, souriaient au (( old Gentleman », qui souriait à toutes ces Déruchettes. Au bord des grèves, les pécheurs le regardaient passer de leurs francs yeux de turquoise, et soulevaient leurs jaunes suroîts. En rentrant, il venait se reposer sur un banc de la grande terrasse qui domine le port,

MON GRAND-PÈRE. Al

la ville, les îles de l'archipel, mauves dans Teau que fait bouillir la marée. Son regard se perdait alors dans la contemplation de la mer; il restait longtemps immobile et pensif, et nous n*osions pas nous approcher de lui, troublés par la crainte d'interrompre quelque dialogue mystérieux.

Suivant le vieil adage qu'on lit sur un banc de la salle à manger :

Lever à six, dtner à dix^ Souper à six, coucher à dix.

Fait vivre rhommo dix fois dix,

on ne veillait pas tard. Les après-souper se passaient d'habitude dans le décor somptueux du grand salon tendu de damas, et où il y a des tapisseries de jais blanc, de soie et d'or, et l'or des torchères de la cheminée. Un parfum chaud qui vient par bouCfées de la serre toute proche, pleine de lourdes grappes de

69 MON GBAND-PÈRB.

raisin noir, flotte dans la pièce et se mêle à à la senteur des vieux meubles. A ces veillées, et c'était là pour nous un moment plein d'un charme inoubliable, mon grand-père nous faisait des contes. Assis dans un fauteuil, il nous prenait entre ses genoux et nous parlait de tout près. Ce n'étaient plus les histoires cocasses pour les tout petits, mais des récits dont nous pouvions inconsciemment dégager une morale et qui éveillaient les bons instincts en nos jeunes consciences. Les contes duraient délicieusement longtemps; les mêmes sujets changeaient souvent de forme, s'enrichissaient de nouveaux personnages. Je n'ai plus malheureusement présente à la mémoire que l'histoire de la Bonne Pace et du Méchant RoL

Il était une fois un méchant roi, commençaitil en fronçant les sourcils; puis avec mansuétude : et une bonne puce.

Ce roi était un homme hideux de corps et

(Tesprit. Il était gros, gras, lourd, rouge, énormément ventru et formidablement poilu. Il épouvantait, par sa cruauté, le monde entier. Il faisait du mal aux petits enfants, même, et aux petits oiseaux, ce qui est le comble du mal que Von puisse faire. Il punissait du fouet les innocents, et riait parce que les innocents pleuraient. . . n se savait redoutable, invincible et craint, car les soldats de ses immenses armées, caparaçonnés, empanachés et magnifiques, n avaient jamais été battus par aucune autre armée. Il était aussi méprisant que cruel, et quand, timidement, un courtisan lui parlait des lamentations de son peuple, il répondait : — Je m'enfiche, ça m* est bien égal!

Papapa disait celle phrase d'une petite voix aiguêy soulignant ainsi l'expression de méchanceté, qu'il tâchait de donner à sa bouche quand il faisait parier le roi.

Un soir, le méchant roi s'endormait, satisfait

hh MON GRAND-PÊRE.

d*une bonne journée où il avait fait beaucoup souffrir. Tout à coup

Ici Papapa nous regardait et ne pouvait se tenir de sourire, car nous attendions la suile connue avec des trépignements d'impatience.

Tout à coup :

Pique ! Pique ! Pique !

Et il faisait des griffes de ses ongles, nous pinçait légèrement les bras.

Pique ! Pique ! Pique !

Cétait la bonne puce qui s'était dit :

— Je m* en vas corriger ce mécJiant roi-là. Elle s'était cachée dans un pli du bonnet

royal. Au moment oà le roi, assoupi, commençait son ronflement d'ogre : Pique! — elle lui avait piqué V oreille,

— Qu est-ce que cest que ça ? (Papapa prononçait Kexexa) — dit le roi en sautant dans son litf furieux, les yeux hors de la tête.

Papapa bondissait sur son fauteuil, pre-

nant un air qui nous faisait reculer d'épouvante.

— Cest moi.

— Qui ça toi?

— Une puce,

— Ah! tu vas voir!

Papapa se levait menaçant, faisant le moulinet avec ses bras; les coussins, les couvertures du roi semblaient voler en l'air. Papapa soufflait de rage; il était terrifiant.

Et n ayant rien trouvé, fatigué, le roi s'endormait,

— Pique! Pique! Pique ! Pique!

Cette fois la bonne puce s* était glissée dans le lit, et, arrivée à Vorteil du roi, lavait mordu le plus fort quelle le pouvait faire.

Le roi s^était réveillé en hurlant de colère :

— Cest encore toi, horreur de petite bête! Ah! que je te vais bien écraser.,. Mais oà te fourres-tu donc?

La puce chasgeait de place et Papapa la mettait où nous le lui demandions. Cela nous faisait contribuer au châtiment.

— Je suis là, sous les draps et tu ne m attraperas pas !

— Sache que personne ne m*a jamais empêché défaire ce que je veux. Or, fai sommeil, je veux dormir. Fiche-moi une paix profonde, ou j^appelle mes gardes, je fais démonter mon lit, et quand je te tiendrai, . .

— Je m'en fiche, ça m*est bien égal, dit la puce; et tu ne méprendras pas, et je te piquerai tant que tu seras un méchant roi.

Enfin, après plusieurs nuits d*insomnie, le roi se rendait à la puce qui s*était cachée partout et, partout, avait mordu le roi. Le tyran, repentant, promettait au petit insecte vengeur de faire le bonheur de son peuple, et tout le monde était heureux.

A la fin de ses contes, nous allions nous

étendre, émus et pensifs, en nos lits de fer. Entourés par les personnages de cet univers que le grand-pore nous façonnait, nous nous endormions au souvenir de sa voix et de ses gestes frappants. Les rêves que nous faisions nous venaient de lui, où apparaissaient les premières visions du bien et du mal, et du bien qui triomphe du mal. Au-dessus de nous, l'aïeul reposait de son sommeil tranquille, et, veillant sur notre quiétude, en leurs cadres de velours rouge à clous dorés, les portraits surannés que ma grand'mère, d'un fin crayon gris, dessina de ses fils et de ses filles, nous regardaient avec leurs grands yeux charmants.

Sa chambre à coucher, dans Thôtel de l'avenue d'Eylau. C'était une petite pièce tendue

de soie d*un vieux rouge. Des rideaux à gros plis cachaient les deux portes. Au plafond, une tapisserie encadrée d'une large bande de velours vert. Le lit de style Louis XIII à colonnes torses, venait du fond de la pièce presque jusqu'à la cheminée ; petite cheminée de marbre blanc avec un dessus de soie à festons, une pendule, deux chandeliers. Une seule fenêtre donnait sur le jardin en profondeur, par où la lumière entrait, violente, mettant des luisants sur un grand meuble à deux corps, dans lequel mon grand-père enfermait ses manuscrits. Près de la fenêtre, le haut bureau à écrire debout, avec les feuilles de Whatman, un plat encrier de Rouen à petit goulot, où était fichée une plume d'oie noircie jusqu'à la barbe, une soucoupe pleine de la poudre d'or dont il séchait les lignes fraîchement tracées. Il faisait sa toilette sur une commode Louis XV, à tiroirs ventrus incrustés de fleurs

en marqueterie. A côté du lit, sur un chiffonnier de chêne sculpté, une Justice de plâtre doré tenait son glaive en un geste froid. Un tapis de Smyrne étouffait les pas.

Il nous avait conservé la chère habitude de le venir saluer le matin. Quand j'entrais dans sa chambre avant neuf heures, je le trouvais couché, tout éveillé, les couvertures au menton, la tète reposant, de côté, sur un dur oreiller de crin plié en quatre, sa main à Fanncau d or tenant les draps. Parfois, sur une table contre son lit, des feuillets de papier, bandes de journaux, versos de lettres, semés \ d'indéchiffrables hiéroglyphes : les notes que, la nuit, sans lumière, il avait prises ; vers jetés li, au hasard, dans l'obscurité. Alors, après m'avoir dit tendrement bonjour, il se levait avec l'agilité d'un jeune homme. Il était tout de rouge vêtu, comme autrefois. Il allait aussitôt gober un œuf cru, et dont il avait cassé

5o MON GRAND-PÈRE.

soigneusement la coquille avec son fort canif à manche d'ivoire. Puis il avalait un bol de café noir, sans sucre. Il se baignait ensuite; avec une grosse éponge, en respirant fortement, il faisait couler Teau froide de sa téta à ses pieds; et Teau sautait partout. Après, assis sur une petite chaise cannée, il séchait méticuleusement ses jambes encore nerveuses et son torse toujours robuste. Puis il allait à la commode, et trempait sa tête dans l'eau fraîche avec volupté ; il lavait ses dents de loup restées intactes, les brossant d'une brosse dure comme du crin, à s'en faire saigner les gencives. Devant la glace de la cheminée, ayant revêtu de nouveaux vêtements de laine écarlate, les pieds nus sur le tapis doux, il se pei^ gnait et coiffait d'un geste régulier, lissant mille fois de la brosse ses fins cheveux blancs, rebroussant avec violence sa barbe drue, et délicatement ses moustaches. Puis il passait.

MON GRAND-PÈRE. 5i

SOUS le col rabattu d une chemise de toile, un foulard de soie blanche qu'il nouait simplement et dont il mettait les bouts sous les pointes du col. Il n'admettait pas que je laidasse, soucieux de ses habitudes et heureux d*être toujours souple, quand il mettait ses habits de drap noir, qu'il formait à son corps en quelques gestes secs. Une fois ainsi habillé, il prenait, sur la cheminée, la tresse d*or qui tenait sa montre (cette plate montre à jour, dont on voyait les rouages, qui fut une des curiosités de notre enfance, avec son délicat entourage d'émail noir et blanc), il passait cette tresse derrière son col, entre les boutons de son gilet^ et cachait soigneusement la montre dans une petite poche. Il donnait ensuite, de ses mains, une dernière touche de coquetterie à sa barbe, et me disait, satisfait :

— Et voilà!

Pendant qu'il s'habillait, il me parlait. Sa

voix vibrait dans la chambre en désordre, pleine de lumière. Il faisait sa toilette devant la fenêtre ouverte ; sur le ciel gris et lourd de Paris se découpaient de hauts tilleuls et des marronniers. Un petit ruisseau bruissait dans rherbe. Le vieil homme s'adressait alors au jeune homme silencieux. Il prenait ma main qu'il serrait, touchait mes cheveux, et secouait la tète en regardant courir les nuages. Et il me parlait ainsi avec une passion d'adolescent :

— Aime, mon doux enfant, et sois aimé! Ses paroles tremblaient de jeunesse.

— Sois affectueux et tendre autour de nous, avec petite Jeanne, cet ange des-cieux qui est maintenant mademoiselle Jeanne ; avec ta mère, si bonne ; avec le vieux grand-père qui vous adore.

Un vent d'été remuait les feuilles touffues, où les moineaux jouaient en criant; on enten-

dait le bruit des voitures passant sur le pavé de Tavenue, le grincement d'un râteau dans le sable des allées du jardin.

Il me posait la main sur Tépaule, et me regardait fixement de ses beaux yeux clairs :

— L*amour ! . . . Cherche Tamour ! L*amour rend Thomme meilleur quand Thomme est bon ! . . . Donne de la joie, et prends-en en aimant, tant que tu le pourras... Il faut aimer, mon fils, aimer bien... toute la vie.

Et son divin sourire me venait caresser.

Parfois, avant le déjeuner, en revenant du collège, je le trouvais au travail. De sa haute écriture, il couvrait régulièrement, lentement, les épaisses feuilles de papier d'un blanc de crème. Il prenait vivement Tencre dans Fencrier, tournait un peu la plume dans ses doigts avant que d'écrire ; Tongle long de son petit doigt faisait sur le papier un léger bruit qui accompagnait celui de la plume. Tout cela en

souriant, le front calme, le corps bien droit. Quand il avait fini, il laissait la plume dans Tencrier, mettait ses deux mains dans ses poches, et, sans relire, regardait jouer les oiseaux sur la vérandah.

Puis il me demandait ce qu'on m*avait appris ce matin-là. Il aimait à me parler latin. Avec vénération, il me disait nettement un vers de Virgile, quelques strophes d'Horace ou une phrase de Tacite.

Il me donnait aussi des conseils précis sur la façon de se tenir bien, de se bien mettre et de bien dire. Il m'enseignait, avant tout, une extrême et respectueuse politesse avec les femmes, avec toutes les femmes. Il baisait toujours leurs mains en les saluant; quand elles étaient gantées, il relevait un peu le gant et posait ses lèvres sur le poignet. Il disait (( Madame » d'un air que je n'ai plus connu ; et toutes ses manières étaient celles d'un sou-

MON GUAND-PÈRE. 5S

verain gentilhomme. En saluant sa voisine pour la mener à table, il s'exprimait ainsi : {( Madame, voulez-vous me faire Thonneur d'accepter mon brasP » et il donnait le bras gauche, respectueux de la tradition qui veut qu'on ait le bras droit libre pour tirer Tépée.

Cependant il vieillissait, mais comme le soleil se couche un beau soir d'été. Il hou s parlait de la fin qu'il sentait venir, avec une si placide sérénité, qu'il ne nous donna jamais l'atroce vision de la mort. Nous ne pouvions imaginer qu'il nous dût quitter un jour. Nous croyions à l'éternité de son existence, comme nous croyions à l'existence éternelle de la grande nature dont il nous enseignait la beauté. Il nous disait ainsi qu'il serait toujours avec nous :

— Ma Jeanne, approche, et toi, mon Georges, viens aussi... Voyez-vous, mes doux anges, je m'en vais... Je sens que Dieu m'appelle...

Je vais retrouver mes autres petits amours qui sont au ciel... Vous ne me verrez plus, mais je serai toujours là, près de vous, bien plus près de vous que maintenant. Et je vous bénirai, comme je vous bénis.

Alors, il nous embrassait en serrant nos tètes délicatement, passionnément, et nous comprenions la bienheureuse gravité de ses paroles.

— Mes enfants, mes bien-aimés !

Il sortit de sous le drap sa main déjà toute maigre ; son vieil anneau d*or brillait à son doigt sur sa peau mate. Il nous fit un signe imperceptible, et quand nous fûmes agenouillés :

— Tout près de moi... plus près encore.. .

Il nous baisa d'un lent baiser avec des larmes aux lèvres. Ses yeux nous riaient sous son beau front tranquille. Le grand soleil de mai entrait par la fenêtre ouverte ; il se blottit dans ses couvertures comme s'il eût eu très froid. Sa voix devint plus câline que jamais, et plus tendre.

— Soyez heureux... pensez à moi... aimezmoi...

Ses yeux souriaient toujours.

Encore une faible étreinte de ses mains lisses qui tremblent, un baiser de sa bouche brûlante.

— Mes chers petits !

Et le dernier regard de Papapa fut sa dernière bonté.

Florence, janvier 1902.

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