Le Jardin des Plantes
Quel dommage que uotrc réunion ail si peu duré et que je n'aie pu en jouir davantage ! H a fallu qu'elle cessât, au moment où mon intérieur mieux organisé, se fût moins ressenti de la gène pécuniaire. Le regret me mettrait, ici, des volumes au bout de la plume. 11 faut savoir s'arrêter. Adieu mon ami!
J. MlCIlEI.ET.
En pensant à celte séparation. Lorsqu'on s'est fait une habitude d'une société douce, on en sent peu le bonheur. Mais on sent trop ce qu'elle valait quand on en est tout à coup privé. Nil ego prœtulerim jitcundo sanus amico^ l
Hier, j'ai vu Poret, et nous avons formé le projet de la Société des Ours , elle se donnerait pour tâche la réforme des mœurs ou plutôt des manières.
La gaieté des personnes qui ne vivent guère
1. « Je serai assez sage pour ne rien préférer au commerce d'un aimable ami. »
que physiquement, je le remarquais ce malin, est cent fois plus joyeuse que celle des hommes qui pensent.
MICHELE! A rOI>SOT.
Mercredi 51 mai.
Je prends la plume pour toi, cher ami, sans trop savoir ce que j'ai à te dire ; mais je sens que j'ai besoin d'écrire et de t'écrire.
J'examine Fexpositiou de la fenêtre de mon cabinet ou plutôt du tien. — car nous disons toujours le cabinet de Poinsot', — et je crois que la ligne droite mènerait à la barrière Fontainebleau, d*où Ton voit Bicètre. On ne le voit pas d'ici, et ^ d'ailleurs, la fenêtre de ta chambre étant exposée comme la mienne, tu me tournes le dos. Que faistu. mon ami? Lis-tu Condillac? suis-tu dans son livre, tenui deducto filo, ou bien, tiens-tu
dans tes mains des os de mort et passes-tu, malgré toi, de l'ostéologie aux réflexions qu'elle inspire : la brièveté de la vie. le monde meilleur qui vient ensuite, et Dieu?... Peut-être, sans élever si haut tes pensées, songes-tu, tout bonnement,
1. C'était la bibliothèque de Scdaiiie. Voir Ma Jeunesse. page 579.
que de rautrc côté de l'eau, un ami s'ennuie du mauvais temps qui l'empèclie d'aller te voir et lui écris-tu pour t'en consoler?
Le temps, en effet, crève de pluie; un rayon de soleil qui perce, je ne sais comnent, cet enlassement de nuages d'une vilaine couleur de suie, éclaire là-bas l'horizon, sans l'égayer. La verdure n'est plus rafraîchie par ces lourdes averses, elle en est accablée, noyée. Cette tristesse de loutc la nature — les oiseaux de mon jardin se plaignent pour leurs nids — me replie sur moi-même; je rentre dans mes pensées favorites. Elles ne sont ni gaies, ni bien neuves; mais je sais que je t'intéresserai toujours.
En m'examinant, je me dis que je n'ai pas encore vingt-deux ans, et que déjà j'ai du mourir à l'amour, qu'il a fallu me murer. Tu voudrais pour moi le mariage. En pareil cas, de deux choses l'une : ou la personne que l'on épouse entre dans toutes vos pensées, confond sa vie avec la vôtre et alors, l'on ne fait plus quun: ou bien, elle est seulement capable de nous donner la paix domestique par sa sagesse, la simplicité de ses goûts et de nous permettre de rester pauvre. La personne à laquelle tu penses, me vaudrait cela peut-être, mais elle me ressemble trop peu pour espérer goûter avec elle les joies de l'amour dans le mariage.
S'il m'arrive de voir un ménage heureux, j'en détourne mon regard : « Je mourrai seul, » a dit Pascal. Eh bien, le croirais-tu, de cet état qui est celui d'un déshérité, naît je ne sais quel triste
bonheur Affranchi malgré moi de la seule
passion que j'aie sentie avec force, je m'élance vers des sentiments plus généreux dans leur objet, vers l'amitié des hommes surtout, sans souvenir du mal qu'ils m'ont fait. Si je compare l'émotion que donne ce sentiment satisfait par la bienfaisance, avec les transports de l'amour que j'ai goûtés, alors, je ne regrette rien. 11 me semble, que la passion m'avait plutôt resserré le cœur et que c'est seulement depuis que je suis rentré dans le repos que je m'attendris. Cet état de l'àme est actif. C'est là mon tourment, car l'heure est si loin où je pourrai faire le bien! Je crois que cette impatience d'agir efficacement me maigrit. Quand je traverse des foules, surtout la foule du peuple, sans être regardé, je sens augmenter ce besoin d'être utile avec une singulière vivacité. Les gens contrefaits, les infirmes, les faibles, et même les animaux qui souvent nous touchent de si près^ m'émeuvent. Je voudrais que tout autour de moi fût heureux. Parfois ce sentiment d'humanité et celui de mon impuissance est si vif qu'il va jusqu'à la douleur.
Tu me croiras fou en lisant ceci. Eli bien, je
suis sûr que si lu n'avais pas rameur pour distraire Ion àme, la porter toute dans l'avenir, lu ferais, lu sentirais comme moi.
Il faut que je te quitte, adieu!
J. MiCIIELET.
Toute cette semaine, temps triste, existence monotone, occupations serrées qui me laissent à peine le temps de penser. Journal négligé. Beaucoup de lectures. Le stoïcien Arrien écrit froidement, sans imagination; cependant son livre est bien fait: il est aussi supérieur à Quinte-Curce, qu'il est inférieur à Plutarque.
C'est dans ce moment que l'amendement de Camille Jordan, accepté ou rejeté, nous sauve une révolution ou nous y abandonne'.
i. La loi électorale faite par les royalistes ministériels ayant trompé lem's espérances, ils s'étaient unis, momentanément, aux ultra-royalistes pour la violer. Un des articles de cette loi avait arrêté que Ja Chambre serait renouvelée tous les ans pour un cinquième. Or, il arriva que. dès le premier renouvellement, 1818, les libéraux gagnèrent vingt sièges. Au second renouvellement, 1819, vingt-huit sièges. On pouvait augurer qu'à la troisième épreuve, la majorité appartiendrait à l'opinion libérale. La modi-
JUIN
rOLNSOT A MICHELET.
Bicètre, 2 juin.
Ce que je viens de lire dans mon journal me
fication do la loi pouvait seule déplacer la majorilé au profit de Taristocratie. Pour obtenir ce résultat, onn'admetiraitpluscomine éligibles que les ^rrands propriétaires qui, tous, appartenaient au parti de la réaction la plus violente; de plus, eux seuls seraient électeurs.
C'est alors que se levèrent, dans l'intérêt uiême de la monarchie, des royalistes intégres qui voulaient la servir en défendant l'intégralité de la loi : Royer-Collard, le général Foy, Manuel. Benj.amin Constant, les uns parlant à la France, profondément troublée, les autres au parti ennemi. Le maintien intégral de la loi ne fut pas moins repoussé. Alors, on en vint aux amendements. Camille Jordan, qui se mourait, mit au service de son pays ses forces expirantes. Il monta à la tribune, et, d'une voix brisée, proposa Famendemcnt conciliateur dont vient de parler Michelet.
L'élection de tous les députés d'un département, d'après la loi du 5 février 1817. se faisait au clief-lieu du département, en assemblée générale. Camille Jordan, pour faire la jinrt des ultraroyalistes, demandait qu'il y eût subdivision, c'est-à-dire autant de centres d'élection que de députés à élire. Les royalistes devaiei7t lui savoir gré de cette concession. L'élection faite par chaque arrondissement pourvu d'un collège électoral qui nommerait directement ses député-, leur fournissait les moyens de travailler les électeurs plus facilement (juc dans un grand centime. Mais ce qui leur déplut fort, c'est que l'amendement demandait aussi que le cens à payer pour être électeur et éligible, ne fût pas augmenté. Dans un pays où le besoin d'égalité sociale est si impérieux, cet amendement eût été accueilli de toute la France avec enthousiasme. Il fut repoussé à la majorilé de dix voix. M""*" J. M.
fait prendre la plume; l'impression en est si forte que je ne puis m'empôcher de t'en écrire. Après avoir été étonné de la présence d'esprit du général Foy pour répondre à toutes les apostrophes du côté droit et de la hardiesse insolente de M. de Marcellus, j'arrive à ce moment solennel où la question est mise aux voix. Au milieu du silence profond qui succède au bruit, chaque député s'avance; quelques-uns montrent au peuple la boule qu'ils vont mettre dans l'urne. Pendant toute la (iuréo de ce vote, je me sentais comme le spectateur d'un combat teriible qui allait décider du sort de toute une nation.
Le garde des sceaux apparaît, chancelant, et l'on sait à quel parti il se rangerai Le général Tarayre semble dévoré par la fièvre. Mais quelle scène vient animer le tableau! Chauvelin, perclus, entre, porté par Benjamin Constant.... On croit voir un vieux guerrier qui, ayant perdu ses jambes au combat, se fait porter sur une redoute pour la défendre! Et quel est celui qui le porte?... Ici, l'émotion est si vive que je ne puis retenir mes larmes. Je fais des vœux ardents pour la cause de la liberté et ses généreux soutiens.... Enfin, le scrutin est dépouillé. Dans mon absorption j'avais oublié qu'il ne s'agissait plus de la loi électorale elle-même, mais d'un amendement, et je vois :