‹ Mon journal, 1820-1823Chapitre 72 sur 72 · La thèse latine sur Locke reste toujours introuvable · texte numérisé non relu

La thèse latine sur Locke reste toujours introuvable

énergique, à raconter la vie simple et modeste d'Agricola? J'aimerais encore mieux le froid narrateur qui a raconté du même ton la vie de Néron et celle de Titus; il dit tous les faits sans choisir, et jamais il ne les examine : au moins celui-là ne m'asservira pas à ses idées. Mais il est sec, il est nu, il n'a amassé que des matériaux; il nous traîne impitoyablement sur des infamies sans utilité pour l'étude des mœurs.

Ce n'est pas encore là le véritable biographe : pour nous aider à le trouver, ne serait-il pas utile de fixer les principaux caractères qu'il doit réunir? Il sera aussi impartial que Suétone, aussi calme ; mais partout on sentira dans ses écrits l'âme d'un homme de bien. 11 sera moins profond, moins enveloppé que Tacite, parce qu'il doit parler pour tout le monde; il fera connaître les hommes par leurs actions plutôt que par d'ingénieuses conjectures: il ne voudra pas tout expliquer. Les méchants l'occuperont peu ; la mémoire qu'ils ont laissée est stérile connue leur vie. C'est à la vertu que son livre sera consacré ; il nous parlera d'elle sans cesse, et toujours d'un ton touchant, comme on parle de ce qu'on aime. Relif;ieux adorateur des dieux immortels, il les rappellera à chaque instant dans ses récits, de crainte de nous décourager en peignant si souvent le juste malheureux. J'aimerais encore qu'il naquit dans un siècle où il n'y eût plus de patrie : il porlerait plus d'impartialité dans ses jugements. J'aimerais qu'il fût indulgent, qu'il ne m'apprit pas à haïr les hommes, qu'il m'inspirât de la compassion pour le malheur. Que si, malgré son enthousiasme pour la vertu, ce sage n'était pas d'une hauteur de principes effrayante, si cet homme de génie avait de la simplicité, de la bonhomie, de la crédulité même,

s'il nous ressemblait au moins par des faiblesses, son livre me plairait encore plus; ce ne serait plus uti livre, ce serait un ami. On reconnaît Plularque et les Vies des Hommes illustres; je vais acbever le portrait.

Dans un cours pratique de morale S on doit s'attendre à trouver peu de considérations politiques ; aussi, quoique ces hommes illustres n'aient pas une vertu, pas un vice, qui n'ait influé sur le sort du monde, et que Tétade des caractères conduise naturellement à réflécliir sur les révolutions qu'ils ont amenées ou décidées, Plularque, toujours occupé à peindre des individus, parle rarement des peuples, et seulement en passant; par la même raison, les plus grands événements ne l'arrêtent pas toujours; il nous l'ait grâce de ces guerres si longuement racontées dans la plupart des historiens. Les actions, les paroles où l'homme se fait connaître, et qui peuvent fixer sa physionomie, voilà ce qu'il choisit dans la vie politique, ce qu'il cherche dans le secret de la vie privée. La vie privée surtout est son étude ; c'est là qu'il aime

1. Pour donner ce nom aux Vies de> hommca illuslvca, il faut en retirer cinq où Plularque n'est qu'historien ; moins intéressantes parle sujet, elles attachent aussi bien moins par le style; une d'elles, celle d'Arlaxerxe, me semble même indigne de lui; ce ne sont guère que des récits de crimes et des descriptions de supplices ; on ne s'y intéresse pour personne. Les Vies de Thésée et de Romulus, curieuses peut-être pour les Grecs et les Romains qui y retrouvaient les traditions de leur histoire, me semblent des ouvrages de pure érudition. Celles de Galba et d'Othon sont, à l'exception d'un morceau admirable, faiblement imitées de Tacite (je dis imitées, car je suis porté à croire que le plus faible est l'imitateur). En général, dans ces vies, je ne retrouve plus le philosophe; ce n'est pas un caractère qu'il peint ; on ne voit pas d'intention morale.

à voir ses personnages, qu'il les surprend sans qu'ils y pensent, lorsqu'ils ne sont pas arrangés pour pal'aître. Point de spectacle plus attachant ; ces colosses qui nous effrayaient dans l'histoire, nous les vovons réduits à leurs véritables proportions, nous reconnaissons des hommes; noire admiration diminue souvent, mais elle est mieux fondée, et n'est plus stérile ni décourageante.

Ces détails de la vie privée si intéressants, si précieux pour l'étude des mœurs, ont été souvent omis, et ont dû l'être par ceux des anciens qui écrivaient l'histoire des peuples, et la délicatesse des modernes a été effarouchée de leur bassesse. Plutarque seul entre tous les écrivains a osé nous offrir ces naïves peintures; voilà ce qu'admirait Montesquieu; c'est pour cela surtout qu'il était l'homme de Montaigne ^

« Plutarque, dit Rousseau dans V Emile, excelle par ces mêmes détails dans lesquels nous n'osons plus entrer. Il a une grâce inimitable à peindre les grands hommes dans les petites choses : et il est si heureux dans le choix de ses traits, que souvent un mot, un sourire, un geste, lui suffisent pour caractériser son héros. Avec un mot plaisant, Ajinibal rassure son armée effrayée, et la fait marcher en riant à la bataille qui lui livre l'Italie; Agésilas, à cheval sur un bâton, me fait aimer le vainqueur du grand roi; César, traversant un pauvre village, et causant avec ses amis, décèle sans y penser le fourbe qui disait ne vouloir qu'être l'égal de Pompée ; Alexandre avale une médecine et ne dit pas un seul mot; c'est le plus beau moment de sa vie ; Aristide écrit son propre nom sur

1. Voyez Montesquieu. Pensées diverses; Montaigne, Essais, livre II, cliapitreX; Rousseau, Emile, livre lY.

une coquille, et justifie ainsi son surnom; Philopœmen, le manteau bas. coupe du bois dans la cuisine de son hôte. Voilà le véritable art de peindre. La physionomie ne se montre pas dans les grands traits, ni le caractère dans les grandes actions ; c'est dans les bagatelles que le naturel se découvre. Les choses publiques sont trop communes ou trop apprêtées, et c'est presque uni(juement à celles-ci que la dignité moderne permet à nos auteurs de s'arrêter. »

Ce n'est pas seulement cette fausse dignité qui rend encore les traits originaux si rares, même dans les plus grands historiens; ils veulent mettre de l'unité dans les caractères ; toutes les actions de leurs personnages partent d'un principe, forment, pour ainsi dire, un système ; ces détails de la vie privée, qui souvent démentent la vie publique, ne pourraient pas toujours se placer dans ce système ; ils aiment mieux les sacrifier. Ce n'est pas là la manière de Plutarque ; il connaît trop bien l'homme pour supposer beaucoup de suite dans ses actions. Il n'eût pas fait l'ingénieux dialogue de Sylla et d'Eucrate.

Loin de chercher à mettre de l'unité dans ce sujet muable et changeant, il peint de préférence les moments de passion, de malheur, où les âmes les plus fortes succombent et mollissent. Ces faiblesses forment souvent un piquant contraste avec le caractère des hommes à qui elles ont échappé. Au moment de tuer César, l'épicurien Cassius s'adresse tout bas à la statue de Pompée : Périclès, soupçonné d'impiété, se laisse, au lit de la mort, attacher un talisman : celui qui pilla le temple de Delphes, Sylla, sur le point de perdre une bataille, invoque une petite image d'Apollon qu'il portait toujours sur lui. On trouve je ne sais

quel plaisir à observer ces disparates dans les hommes extraordinaires; c'est un dédommagement pour la malignité humaine.

Toutes les faiblesses ne sont pas honteuses ; il en est que nous serions fâchés de ne pas .trouver dans les plus belles vies. Quand un grand homme, en suivant son devoir, donne quelques pleurs à la nature, nous l'aimons sans moins l'admirer, nous partageons même son attendrissement : on résiste difficilement à celui d'une àme forte. Nous sommes profondément émus lorsque Cratésiclée. se séparant de Cléomène, laisse échapper quelques larmes, et que, se les reprochant, elle essuie celles de son fds : nous le sommes lorsque Caton s'attendrit en priant pour ses amis, et pleure pour la première fois. La faiblesse, qui nous fait souvent aimer l'homme vertueux, nous inspire de la pitié pour le méchant; elle annonce parfois que son àme n'est pas morte à la vertu. On plaint le tyran de Rome, quand on le voit désespéré par la tristesse et le silence du peuple, quand il se retire chez lui ne pouvant supporîer sa haine, et qu'arrachant sa robe il crie à ses amis qu'il est prêt à tendre la gorge au premier qui voudra frapper.

Ces traits, qui peignent si vivement ou l'homme en général, ou les divers caractères, ne sont suivis dans Plutarque d'aucune réflexion. La plupart des grandes leçons morales qu'il nous offre sont aussi renfermées dans le simple récit des événemens; les explications serviraient peu à celui qui ne saisirait pas l'instruction philosophique dans les faits si bien présentés. Quelquefois pourtant, lorsqu'il veut faire plus vivement ressortir quelque grande vérité, il revêt les réflexions de formes ingénieuses et dramaliquees : tout le monde

sait par cœur le dialogue de Pyrrhus et de Cynéas, si heureusement traduit par Boileau.

César et Pompée vont combattre à Pharsale ; le ngnnl est donné, les trompettes ont sonné la charge :

« Le grand nombre, dil-il, ne songeait plus qu'à « vaincre; mais les plus sages Romains et quelques « Grecs, qui assistaient au combat, voyant s'approcher « le moment terrible, considéraient en eux-mêmes « à quelles extrémités l'ambition et l'opiniâtreté de (( deux hommes avaient amené l'empire romain. Mêmes (( armes, enseignes communes, armées de frères ! C'était « la fleur de la patrie, et toutes les forces de Rome (( qui allaient se détruire elles-mêmes, et montrer (( comme la nature humaine, une fois transportée par « la passion, devient aveugle et forcenée. »

Telles sont les réflexions que Plutarque n'exprime pas toujours, mais qu'il inspire à chaque ligne, telles sont les leçons dont il remplit la vie de ses héros. Point d'auteur aussi plein, aussi substantiel : une pensée, un fait renferme souvent, à bien l'examiner, je ne sais combien d'instructions diverses. On loue l'écrivain entraînant dont on ne peut interrompre la lecture ; Plutarque a un autre mérite, c'est celui de forcer quiconque lit avec fruit, à poser le livre à chaque instant.

Mais s'il abonde en grandes leçons, s'il inspire de grandes et salutaires pensées, c'est surtout dans le récit des morts sublimes qui couronnent ces belles vies. La mort, si curieusement étudiée par Montaigne, est aussi ce que Plutarque peint avec le plus de complaisance. Cest le maître jour celui-là; cest le jour juge de tous les autres (Mo.ntaigne). Avec de l'orgueil, on peut jouer noblement le reste de la pièce ; mais on

a rarement le Iriste courage de mentir encore au moment où va commencer la justice, et l'on ne se soucie plus de se déguiser pour de vains éloges qu'on n'entendrait pas.

Ces sujets si instructifs sont souvent, dans les Vies des Hommes illustres, d'un pathétique sublime. Des malheurs non mérités et supportés avec lent de force dame émeuvent nos cœurs; un mépris sans ostentation, sans effort, de ce que le reste des hommes redoute, nous enlève, nous ravit en admiration. Calmes à l'approche du départ, l'impassibilité de ces grands hommes serait celle des dieux mêmes s'ils n'avaient pitié de leurs ennemis. Ils satisfont tranquillement aux derniers devoirs de l'amitié ; ils accordent même ta la nature ce qu'elle demande encore. La mort ne peut leur inspirer ni terreur ni impatience; et si quelquefois ils préviennent le moment, c'est qu'ayant épuisé l'espérance, ils se croient enlin rappelés. Vertueux Brutus, dites-nous si, lorsque élevant un regard confiant vers le ciel vous quittâtes les champs de Philippe, vous ne pensiez pas obéir aux dieux?

Il est des catastrophes bien plus terribles, des infortunes bien plus déplorables, puisqu'elles sont sans consolation, sans espérance. La vertu a en elle-même une compensation à tous les maux ; le passé et l'avenir lui sourient également. Mais si les coupables nous arrachent des larmes, elles sont amères, et notre compassion pour eux est douloureuse. C'est ainsi que nous voyons avec horreur et pitié ce malheureux César se débattre entre les épées étincelantes, comme la bête sauvage acculée entre tes chasseurs (Vie de César), jusqu'à ce qu'apercevant son cher Brutus, il se voile la tête et tombe expirant au pied de la statue de Pom-

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pée. C'est ainsi que nous assistons, dans Plutarque, à la fin tragique d'Antoine et de Cléopàtre, un des sujets les plus touchants de l'antiquité ; cette compagnie de moiirans ensemble (cvva7ro^v/;o"/oiJ.£vot) , ces fêtes qui ne sont interrompues que par les apprêts de la mort, la scène déchirante du tombeau, Cléopàtre qui ceint le diadème pour expirer sur son lit funèbre; mille oppositions effrayantes saisissent l'imagination, et laissent l'impression la plus triste et la plus profonde.

Pour peindre si souvent le malheur et la mort, pour reproduire tant de fois le spectacle de la vertu sous le dernier coup de l'adversité, il fallait sans doute que Plutarque espérât pour l'homme quelque chose de mieux que le néant; moins persuadé de l'immortalité de i'àme, il n'aurait pas eu le courage d'achever ses Vies. Il fut assez heureux pour croire à cette vérité consolante, et cette croyance rend son livre bien moins triste que celui du sombre Tacite. Ce n'est pas même assez pour lui de promettre à la vertu une vie immortelle ; dans son enthousiasme pour elle, il l'élève aux dépens de la divinité :

« Ne pas reconnaître la divinité de la vertu, ce (( serait sans doute une impiété, une lâcheté; croyons- <( en fermement Pindare :

« Il n'est point de corps qni ne meure ; 1/âme seule vit et demeure, Image de l'éternité. »

<{ L'âme est venue du ciel, et elle y retourne, non

« avec le corps, mais quand elle en est séparée et

« affranchie, quand elle est pure, sainte, et ne tient

« plus rien de la chair; alors il est à croire que les

« vertus et les âmes des grands hommes deviennent « héros, de héros, génies, et, qu'enfin, après avoir été (( purifiées comme aux initiations, et avoir dépouillé « ce qu'elles avaient de passible et de mortel, elles « entrent au nombre des dieux, et parviennent au « comble de la gloire et de la félicité. » (Vie de « Romulus.)

Ces purifications successives, empruntées au système de Platon, plaisaient aux anciens; ils croyaient ne pouvoir proposer de trop grands prix à la vertu.

Quoique dans ce passage, Plutarque ne paraisse pas avoir de la divinité une idée aussi sublime que plusieurs autres philosophes de l'antiquité, il n'en est pas moins un des écrivains les plus religieux. Les dieux reviennent à chaque instant dans ses récits, surtout quand il s'agit d'arrêter une prospérité insolente. Pompée, vainqueur de Milhridate, rentrait dans l'Italie, le plus illustre de tous les hommes^ et se croyait attendu par sa famille avec une vive impatience; « mais le dieu qui a soin de mêler quelque (( mal aux plus brillantes faveurs de la fortune, lui « avait dressé des embûches dans sa propre maison, « et lui avait préparé un triste retour ».

Les hommes vertueux eux-mêmes sont frappés par ces dieux sévères, si leur cœur s'élève un instant. H échappe une parole insolente à Philopœmen ; elle est entendue de Némésis. et le héros, comme ralhléte presque vainqueur, tombe au bout de sa carrière. Plutar(|ue semble craindre qu'enorgueillis nousmêmes de tant de gloire et de vertu, nous n'oubliions aussi une puissance invisible, mais toujours présente.

Né dans la patrie des fables, il fut de la religion de

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son pays, et présida même au culte d'Apollon. Aussi rapporte-t-il scrupuleusement tous les oracles,. tous les prodiges*; il loue les Romains de l'importance qu'ils attachaient aux augures ; il discute gravement si Apollon est né à Tégyre ou à Délos, et il penche pour Tégyre.

On trouve dans l'antiquité beaucoup d'exemples d'une crédulité aussi surprenante; pour ne parler que des écrivains, Tacite croyait aux présages, Suétone les rapporte minutieusement. Tout ce que Cicéron renvoyait aux vieilles et aux onfanis, les plus grands hommes sous les empereurs le crurent, ou du moins ne le nièrent pas. Le triste système de la fatalité, dans lequel seul peuvent entrer les prédictions et les présages, parait s'être emparé des meilleurs esprits depuis Tibère; ce fut encore un des fruits de la tyrannie. Cela explique pourquoi les plus grands empereurs, s'occupant seulement du présent, ne songèrent pas à donner des institutions à cette malheureuse Rome, et à faii'e durer au delà de leur vie le bonheur de l'empire.

Moins conséquent et plus heureux, Plutarque croit aux oracles, sans croire à la fatalilé; à ({uoi servirait de proposer des modèles à la vertu, si toutes nos actions étaient décrétées d'avance? Nulle trace, dans les Vies des hommes illustres, de cette doctrine désespérante. Les prodiges ne semblent si souvent rap-

1. Parfois ces récits sont peut-être un peu puérils. Marius, près d'entrer chez Fannia, de Minturne, à qui l'on avait confié sa garde, voit un âne qui le regarde d'une façon toute gaie et enjoue'e [-izpojSXibx; t'7j Maato» Àxy.\jp6-j rs xat yv/ribài. L'àne va boire, et Ma^iu^ en conclut qu'il se sauvera par eau plutôt que par terre. Plut, c recensionc Rualdi Lutetix, anno \(j'-2i,pag. 428.)

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}3orlés que pour ajouter à l'effet dramatique, pour donner une couleur poétique à ses récils, et nous montrer ses héros toujours environnés de la main divine; il est païen, mais comme Homère.

Avec tant de lumières, on ne pouvait adopter ime mauvaise religion sans l'épurer: on pouvait être crédule, mais non superstitieux et fanatique. La superstition n'est nommée qu'avec horreur dans Plutarque. 11 consacre un de ses traités à combattre cette affreuse maladie de l'âme. Les dieux ne sont pour lui que des êtres bienfaisants. Il renoncerait à y croire plutôt que de leur faire l'injure de les craindre.

(( Ce ne sont pas, dit-il, les Typhons et les géants (.( qui gouvernent le monde ; c'est le père des dieux (( et des hommes. Qu'il y ait des génies qui aiment le « meurtre et le sang, c'est sans doute une folie de le (( croire ; mais quand il en existerait, il faudrait les (( regarder comme impuissants et les négliger : un « être aussi faible que méchant peut seul être sujet « à un caprice absurde et cruel. » (Vie de Timo- « léon.)

Et comînent aurait-il pu croire les dieux cruels et sanguinaires, celui qui dans ses écrits laisse voir tant d'humanité, tant de compassion pour le malheur? Celui qui veut (ju'on étende la bonté jusqu'aux animaux, et qui, dit-il lui-même, n'aurait pas le cœur de vendre un vieux bœuf qui depuis longtemps aurait labouré sa terre. Bon maître, bon père de famille, le cœur plein de sentiments affectueux, il croit que l'homme a un sens pour aimer comme il en a un pour comprendre et retenir. (Vie de Solon.) Cette douceur d'cune est tout empreinte dans ses ouvrages : ses jugemens sur les hommes sont indulgens, et les inter-

prêtalions* qu'il donne à leurs actions rarement défavorables :

« Nous ne nous attacherons pas, dit-il, à relever « sans pitié les fautes et les erreurs. Nous aurons a plutôt quelque honte et quelque ménagement pour « la pauvre nature humaine, qui ne peut produire de (( vertu si pure qu'elle soit parfaite et irréprochable. » (Vie de Ci m on.)

Les méchans eux-mêmes sont épargnés ; il n'en parle pas avec amertume, et semble avoir pour eux moins de haine que de pitié; il blâme un historien d'insulter à la chute d'un de ces misérables.

Tel est l'effet de cette douceur et de celle humanité que, malgré son amour pour la liberté, les vertus effrayantes du patriotisme antique lui inspirent quelquefois peu d'enthousiasme. Il ne sait s'il doit louer Brulus d'avoir condamné ses enfans; il croit que la vengeance divine poursuivit tous ceux qui avaient participé au meurtre de César. Vous diiiez qu'il ne voyait dans ces terribles sacrifices que le sang qui avait coulé. Il était naturel quon admirât moins alors ce qui n'était plus d'aucun usage; d'ailleurs la tyrannie de Rome ayant effacé partout les institutions exclusives qui font le patriotisme, les âmes revenaient aux sentimens de la nature. Aussi Plutarque, à la grande différence de la plupart des historiens de l'antiquité, est-il exempt de toute passion politique, détaché de tout préjugé social.

Mais si les victoires du patriotisme sur la nature le touchent peu quelquefois, qu'on ne croie pas que toutes les actions sublimes, les entreprises géné-

1. Il loue cette belle procession à Eleusis, par laquelle Alcibiade voulut faire oublier la mutilation des Hermès.

reuses qu'inspira ce noble sentiment, le laissent froid el indifférent : elles lui fournissent des mouvemens pleins de chaleur : on voit qu'il ne lui manquait qu'une patrie. Après avoir raconté qu'Aralus engagea sa vaisselle d'or pour pouvoir délivrer Coriuthe : << Oui n'ad- « mirerait, s'écrie-t-il, la magnanimité de ce grand (( homme, et qui maintenant encore ne lui aiderait « d'intention en le voyant acheter si cher un si grand '( danger? » Avec quel sentiment profond il déplore les discordes des Grecs qui rappelaient Agésilas de l'Asie, et « laissèrent à Alexandre la gloire de s'as- '< seoir dans le trône de Darius? » Avec quel nobleorgueil il exalte la bataille de Tégyre, remportée par les Bœotiens, ses compatriotes, sur les Lacédémoniens :

(( La bataille de Tégyre fit la première connaître « aux Lacédéinoniens et aux autres Grecs que ce <( n'est pas l'Eurotas seulement, ni le lieu qui est

entre les ruisseaux de Gnacion et de Babyce, qui '< porte des hommes belliqueux et d'intrépides guer- « riers ; mais qu'il y en a partout où Ton apprend « aux jeunes hommes à avoir honte de ce qui est « honteux, à risquer leur vie pour l'honneur, et à « craindre plus que le danger le reproche et l'in- « famie. » (Vie de Pélopidas.)

On voit par ce peu de citations, que Plutarque ne manque dans l'occasion ni de chaleur ni d'éloquence; dès qu'il s'anime, les mouvemens les plus heureux lui échappent; il est vrai qu'il s'anime rarement; la raison ne se passionne guère. Sa marche est tranquille, égale, jamais précipitée ; la philosophie qui règle l'âme, règle aussi le style ; elle met dans celui du sage un calme impossible à imiter. Le méchant,

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l'âme pleine de troubles et de passions, pourra souvent être éloquent; mais il affecterait en vain ce calme qui est une grâce de la vertu ; sa parole sera toujours entrecoupée, inquiète, si j'ose le dire ; il écrira peut-être la conjuration de Catilina ; Plutarque seul pouvait faire les Vies des hommes illustres.

Une de ces vies surtout est remarquable par ce caractère d'égalité et de douceur tout à fait en harmonie avec le sujet ; c'est la vie de Numa : point de tableau plus doux, plus religieux que celui de Rome sous ce roi pacifique; j'ai cru quelquefois lire le divin Télémaque. Connue la ville d'idoménée, Rome par son exemple adoinùt les peuples voisins: et l'amour de la paix se répandant dans toute l'Italie, il s'insinue dans \e:i cœurs des hommes un désir de vivre en repos et de labourer la terre, d'élever tranquillement leurs enfants, et de servir et honorer les dieux; bientôt ce ne sont plus partout que jeux, fêtes, sacrifices et banquets. Les peuples se fréquentent, se mêlent les uns aux autres sans crainte, sans danger : ainsi la sagesse de Numa est comme une vive source de biens qui rafraîchit et féconde toute l'Italie.

C'est une cbose assez étonnante que, dans une li!térature en décadence, dans un siècle d'esprit et d'efforts, un homme soit parvenu à s'isoler ainsi, et à rappeler par le naturel et la paix de son style Hérodote et Xénophon ; car il ne ressemble à ses contemporains que par le tour énergique et figuré; pour la marche tranquille et égale, pour l'abondance et la grâce antique, c'est un Grec des premiers âges. Comme les grands écrivains de l'école d'Homère, il est quelquefois long sans jamais devenir froid ni

ennuyeux : comme eux il ne craint pas de s'écarler; mais toujours maître de son sujet, il y revient avec grâce et facilité.

On a reproché ces digressions aux anciens; ils vont, dit-on, trop lentement au but. Les modernes sont plus impatiens; ils veulent moins de détours : je ne sais s'ils ont raison; mais leur ligne droite, qu'ils aiment tant, me semble avoir de la raideur; quoique moins substantiels, ils fatiguent plus vite, parce qu'ils ne s'arrêtent jamais. Les modernes courent à un but particulier qu'ils ont marqué d'abord ; les anciens en ont un plus général, et auquel leurs écarts mêmes les conduisent, l'instruction du lecteur. Un petit nombre de ces digressions nous semblent ennuyeuses, principalement celles où ils s'arrêtent sur les traditions religieuses ou politiques de leurs antiquités, et celles où ils recherchent les causes de quelque phénomène naturel ; mais est-ce pour nous qu'elles ont été écrites? Le patriotisme ne devait-il pas alors rendre avide des premières, et l'ignorance des secondes? Les phénomènes de la nature surtout, encore abandonnés aux conjectures de la philosophie, excitaient, comme tout mystère, une vive curiosité :

« Ces choses et d'autres semblables, dit Pîutarque « lui-même, plairont peut-être plus par leur singula- « rite, qu'elles ne choqueront par leur fausseté. » Sans doute il connaissait le goût de ses lecteurs.

Aussi ne craint-il pas de semer sa route de tout ce que lui fournit sa vaste mémoire, et de varier, pai' d'innombrables digressions, un sujet déjà si varié par les faits. Toute l'antiquité est là non seulement avec ses héros, ses vertus et ses vices, mais aussi avec sa religion, ses coutumes, ses opinions, ses préjugés, sa

science, son ignorance. OuAlexandre entre à Babylone, c'est assez pour qu'il recherche comment se produit le naphte dans celte contrée ; il remarque que dans l'armée des Albaniens, qui combattirent contre Pompée, il ne se trouva point d'amazones, et il nous dit où habitaient les amazones; au milieu de longs récits de combats, il nous délasse un instant par une riante peinture des îles Fortunées; en décrivant un champ de bataille, il examine si ce n'est pas le lieu de la naissance d'Apollon; et toutes ces choses se lient et s'enchaînent naturellement à mesure qu'un fait, qu'une réflexion, qu'un mot, les rappellent au souvenir de l'historien, sans que jamais la diversité des matières détruise l'unité de sujet, ni que l'érudition immense refroidisse l'imagination.

En effet, si sa marche est peu rapide, il est, en récompense, d'une admirable vivacité dans les détails; et, toutes les fois que son sujet devient dramatique, il s'élève, d'un style simple et familier, à la plus haute éloquence; le passage est si naturel, qu'on ne l'aperçoit qu'après avoir partagé le sentiment de l'écrivain. Il n'est pas, dans ses récits , majestueux, imposant comme Tacite; sa mémoire est large, mais moins grande; sa narration n'est point mêlée de pensées sublimes et profondes ; il pense moins, mais peint peut-être plus vivement encore; il y a surtout, dans ses récits, quelques circonstances toutes simples, toutes naturelles, mais d'un effet si frappant, si soudain, qu'on est saisi, et que, devenu témoin de l'action même, on pleure, on frissonne.

La mort de Galba est sans contredit un des plus admirables tableaux de Tacite, un de ceux où l'on partage le plus le sentiment qu'inspirait l'écrivain :

on méprise, on déteste avec lui cette vile populace, ces acclamations sans amour, et cotte cruauté sans haine ; on frémit quand des soldats parricides se jettent Tépée nue dans la place, foulent aux pieds de leurs chevaux le sénat et le peuple, sans que la vue duCapitole et le respect des autres temples qui dominaient le forum puissent les empêcher de commettre un crime, toujours puni par le premier qui succède. Mais l'historien latin, plus occupé de Rome que de l'empereur, raconte succinctement le meurtre deGalha : c'est le moment que le biographe devait saisir; c'est celui qu'il peint avec une effrayante vivacité :

(( L'assassin ne pouvant empoigner cette têtechauve. -(( il la ficha au bout d'une lance; et, semblable aux « bacchantes furieuses, il allait secouant et agitant la « face de ce pauvi-e vieillard , souveraiii pontife et (( consul, et tout le long de la lance dégouttait le « sang. ))

Souvent les grands sujets le transportent lui-même; il devient poète; il peint tous les détails. S'agit-il d'un combat, il décrit l'armure de son héros; il l'encourage par des oracles, le conduit dans la mêlée, et l'entoure d'heureux présages; car les dieux ne manquent jamais de prendre parti; c'est dans ces moments de crédulité que se multiplient les prodiges : un aigle volait à Al belle sur la tête d'Alexandre : la victoire de Pharsale était connue en Italie en même temps qu'elle fut remportée en Grèce : la nuit même qui précéda le jour où Antoine devait faire d'inutiles efforts pour défendre Alexandrie son dernier asile, on entendit vers minuit le bruit d'un concert d'instruments, et les clameurs d'une grande multitude; c'était comme les cœurs des bacchanales et comme les danses

des halyros; les danses et les chœurs traversèrent la ville, el, se dirigeant vers le camp de César, annoncèrent que les dieux passaient du côté du vainqueur.

Ces récils admirables sont, comme ceux de tous les anciens historiens, mêlés de discours. Dans Plutarque ils sont courts, ils sont rares, toujours pleins de naturel et d'éloquence. On voit, quand il fait parler ses acteurs, qu'il a besoin lui-même de décharger son àmo d'un sentiment profond. Quelquefois c'est une leçon qui, placée dans la bouche d'un grand et vertueux personnage, a bien plus de force et de gravité; mais presque toujours, c'est un mouvement pathétique qui éclate dans une situation touchanle, développe les sentiments que le récit avait inspirés, et met le couible à l'émotion. On pleure d'admiration à ce moment où Dion, la voix étouffée par la douleur, prie avec tant de noblesse pour sa patrie qui l'a chassé ; ou bien lorscpie Chélonis, à peine revenue de l'exil où elle a suivi son père, l'implore pour son mari tremblant au pied 'des autels, et que, montrant ses vêtements de deuil et ses cheveux épars, elle s'écrie :

« 0 mon père! cet habit, ces marques de douleur, « ce n'est pas la pitié de Cléombrote qui me les a « fait prendre; mais c'est le deuil qui m'est resti'; « depuis tes maux et ton exil, etc. » iVie d'Agés.)

L'imagination, qui inspire au grand écrivain ces conceptions dramatiques, n'est pas la seule; il en est une autre qui consiste seulement à revêtir la pensée d'une forme vive et heureusement métaphorique ; cellelà non plus n'a pas manqué à Plutarque; il semble digne d'être placé immédiatement au-dessous de Montaigne, pour cette manière pittoresque et hardie de peindre ses idées : elle est chez lui intlniment variée;

et si elle se représente moins souvent dans les Vies que dans les Traités moraux, l'occasion s'en présentait moins. Toutes les fois qu'il est frappé d'une image, ou saisi d'un sentiment ou d'une pensée soudaine, l'expression se présente forte et brillante.

« Lorsque Denys arriva à Corinthe, il n'y eut pas « un Grec qui n'allât le voir: les uns y allaient par « compassion, les autres par haine, comme pour aller « le fouler aux pieds, terrassé qu'il était par la for- (( tune K ))

Quelquefois il devient aussi figuré que les poètes :

(( Quand Démétrius se préparait au combat, il (( oubliait tous les plaisirs, il n'avait point de lierre à « sa lance ^. »

Assez ordinairement, il développe sa pensée par des comparaisons simples et familières, mais d'une admil'able énergie :

(( A voir la phalange lacédémonienne, vous auriez « dit que c'était le corps d'une béte courageuse qui « se hérissait pour combattre ". »

Lorsqu'il ne s'agit pas de peindre, il se contente d'être ingénieux :

« N'écoutons pas, sur les défauts de Périclès, ce « poète Ion, qui voudrait que, de même qu'une de nos (( tragédies, la vertu eût aussi une partie satirique*. »

1. ToO Aiovu7iou xaraTi/ejTavTO; ù; K^'ptvOov, ohSsï^ r^j Ei.Avjvwv Oi ovyj O-i^xqdxt ItzôQtiGI'j «ut^v.... oIo-j ippi}X}i.h(tiV xi-r.b tv;; 'iiyj^Oi

TZOLTrr.O-JXÎ^, p. 242.

2. '£v ce TaT; toD :ro/£,oiou 7ia/5£7/cuat,- ohyi zîyj (tou Av;//.>7T/;tou) TÔ ^ôpo /tTTÔv;, p. 946.

/xo£t5ou5 Tipbi vjY.Ti-i rpznoixhoM y.ot.l (ppi^oc^TO;, p. 529.

4. Iwva, ôi^nep rpxyiy.y)v Jtôacxa^i'av àl'.oOvra rr)-* ap£Tr,-J tyôiv Tt TcdvTOjç xxt <jcx.70piy.bv fJ.époç, swjUîv, p. 154.

TniiSE DE lOCTOIÎAT. 595

Plutarque', écrivant avec négligence sous la dictée d'une imagination si vive, devait tonil)er parfois dans le mauvais goût. Ses métaphores sont quelquefois hasardées, outrées ; il s'abat par sa vigueur même ; mais ces taches sont rares. Ajoutez que, s'il est quelquefois recherché, il n'est jamais précieux, qu'on voit toujours dans cette recherche im effet de sa négligence, et qu'étant éloignée de toute prétention, elle u'ôte rien à la naïveté du style.

La négligence, ce défaut, ou, si l'on veut, cette qualité, qui donne à ses écrits l'agrément de la conversation, est surtout frappante dans la forme de sa phrase; rien de moins travaillé ; et c'est ce qui fait qu'on le lit si longtemps sans fatigue. Ses phrases sont pourtant longues; mais elles sont rompues, et comme recousues de plusieurs phrases ensemble ; elles s'allongent à mesure que les idées s'étendent ; souvent môme il n'achève pas une construction, mais en l'ecommence une autre; tout occupé des pensées, il perd de vue les mots ; cela rend le style moins suivi, mais plus mobile. S'il néglige cette harmonie qui résulte du nombre et de la cadence, l'harmonie des orateurs, il a souvent celle qui consiste à peindre par le son, et qui est plus particulière aux poètes. Cette dernière, bien plus naturelle que l'autre, est fréquemment employée par Plutarque. Voyez dans la Vie de César avec quels sons lugubres il peint « les « larges portes de la guerre ouvertes, les lois de la « patrie violées avec ses frontières, l'effroi général,

1. Je ne puis m'empêcher deciter ici un passage qui n'est pas moins remarquable et que je désespère de traduire. Il cherche à excuser la prodigalité de Lucullus : j8/2t7Ttx-i^ lypvizo -rôi Tilovroi

/(/.dxTZzp cvTC)^ aiyu.y.j.','iZO) v.y.i ^xpëxpoi, p. 519.

(( les citoyens, les villes, pour ainsi dire, qui s'en- « fuient épouvantés à travers toute l'Italie. » On croit, dans l'original, entendre le bruit d'un torrent.

Si, après avoir examiné Plutarque comme philosophe et comme écrivain, nous voulons le considérer sous le seul rapport historique, nous ne le trouverons pas moins attachant. Il est plein d'anecdotes, de particularités curieuses, de ces détails de mœurs surtout qui donnent la couleur locale aux récits, et révèlent le caractère original d'un peuple mieux que ks grands événemens si uniformes dans l'histoire: quelquefois, pendant qu'il travaille à peindre un homme, il fait connaître un peuple en passant.

Si on ne savait plus ce que c'était que Lacédémonc, ne devinerait-on point cette étonnante république, en lisant qu'Agésilas fut condamné à l'amende par les éphores, a parce qu'il s'attirait les cœurs de tous ses concitoyens! » Ne connaîlrait-on pas cette patrie jalouse par ce seul trait?

Nulle part Plutarque ne loue ce sentiment délicat des bienséances, qui distingua la seule Athènes dans l'antiquité; il raconte seulement un fait : on faisaif, dans toutes les maisons suspectes, la recherche des présens d'IIarpalus; on respecta la maison d'un orateur qui venait de se marier et avait chez lui sa jeune épouse.

Un trait suffit aussi pour caractériser les anciens Romains : Camille avait promis la dîme du butin de Yéies; la ville fut pillée, et il devenait difficile d'accomplir le vœu; le sénat, confiant dans la probité des citoyens, ordonna que chacun rapporterait le dixième de ce qu'il avait pris.

Ces v(M'tus durèrent longtemps : du temps des

guerres puniiiues, seize parents de lilliistre famille .Elieiis habitaient tous ensemble dans une seule maison, avec leurs femmes et un grand nombre d'enfants : un petit cliamp faisait tout leur bien. Ce fut parmi eux ([ue Paul-Émile, deux fois consul, se choisit un gendre, et jamais la digne lille du vainqueur de Persée ne rougit de \i\ pauvreté de son époux. Le premier meuble d'argent que l'on vit dans la maison des .Eliens, fut une coupe d'argent du poids de cinq marcs, dont Paul-Emile récompensa la valeur de son gendre: « encore, dit Plutai-que, n'y entra-t-elle que (( par la voie de l'honneur et de la vertu ; car aupara- « vaut ni eux, ni leurs femmes, n'avaient jamais voulu ({ avoir ni or ni argent. » (Vie de l'aul-Emile.i

Outre ces détails de mœurs, aussi utiles qu'intéressants, les Vies des Hommes illustres renferment encore mille particularités curieuses sur les coutumes civiles, militaires et religieuses de ces peuples si loin de nous. Nous y lisons que les Parthes, renommés par la légèreté de leur cavalerie, avaient aussi des soldats armés à peu près comme nos anciens chevaliers, et chargés de cuirasses si pesantes, qu'une fois renversés ils ne pouvaient se relever. Nous y voyons avec ètonnement un consul romain courir tout nu aux lupercales avec les jeunes gens de Rome. Plutarque n'ajoute aucune réflexion. Cicéron, qui rappelle la même particularité dans la deuxième philippique, n'en fait pas un reproche à Antoine K

1. Il dit, au moment où Antoine s'approche de la chaise de César pour lui mettre le diadème : Ita luperciis esse dchebasul te consulein esse tneminisses. Ce mot ainsi placé signifie seulement qu'il ne devait pas profiter de la folie de cette iete pour faire une action indigne du consulat.

Dans un ouvrage si intéressant sous le rapport historique, mais où Ihistoire ne sert qu'à la philosophie, n'est-il pas minutieux de relever quelques inexactitudes? Je remarquerai cependant que dans les Vies des Romains il est souvent contraire aux auteurs les plus graves. Ainsi il donne à la légion sous Romulus (p. 50 de l'édition déjà citée) 6000 • fantassins et GOO cavaliers : assertion invraisemhlable et d'ailleurs contredite par Tite-Live, selon lequel elle ne fut portée au nombre de dix mille fantassins et de trois cents cavaliers qu'à la guerre de Macédoine. Il prétend que Romulus fit l'année de douze mois (p. 72) ; et, en cela, il est contraire à Tite-Live et à Ovide, qui veulent que ce soit Numa qui l'ait complétée. C. Graechus (p. 857) ne paitagea point, comme il le dit, entre les sénateurs et les chevaliers le pouvoir de juger; il le fit passer tout entier entre les mains de ces derniers. {VeUeiu^, libro II, Cicero in Verrem. Appianus, libro primo B'Ui Civil is). Sans doute ces fautes, et d'autres encore qu'on pourrait relever, sembleront légères dans un ouvrage de morale où la vérité des faits est d'un intérêt secondaire. On doit d'ailleurs excuser un Grec presque étranger à la langue des Romains: car il dit lui-même qu'il ne la sut que tard et imparfaitement, quoiqu'on la parlât dans tout l'univers, et que même on rendît la justice en latin dans les provinces.

Cette particularité est du petit nombre de celles que Plutarque nous a transmises sur lui-même. Sa vie était pourtant tout entière dans ses ouvrages selon un ancien (Eu)iapius, De vitis philos, et sophist.t in prœmio), et c'est ce qui doit nous faire plus regretter

encore d'avoir perdu la moitié de ce qu'il avait écrit. Dans ce qui nous reste de lui, on voit qu'il naquit à Chéronée, petite ville de Béotie (probablement sous Caligula ou sous Claude); qu'il allait entendre un philosophe nommé Ammonius lorsque Néron vint en Grèce (l'an 60 de J.-C. Ttspt tou ev Aîl-ooiçy 585). Quelle secte embrasse-t-il? 11 nous l'apprend lui-même, il était académicien; et, quand il ne l'aurait pas dit, on le verrait à la lecture de ses ouvrages (vrcfc tou ev AeXootç, 587).

La philosophie, qui devait immortaliser Plutarque, rillustra de son vivant : bientôt célèbre dans la Grèce, il alla chercher un plus grand théâtre et se rendit à Rome; là, il attira à son école un concours immense d'hommes distingués, et compta parmi ses admirateurs ce généreux Arulénus Rusticus, qui sous Néron avait prié Thraséas, accusé, de lui permettre de s'opposer à l'accusation en qualité de tribun, c'est-à-dire, de mourir avec lui.

Ce fut dans son séjour à Rome que Plutarque fit son plus sublime ouvrage, qu'il éleva Trajan \ et par cela seul mérita une place parmi les bienfaiteurs de l'humanité. Celui qui continua le bonheur du monde, le bon Antonin, le père du divin Marc-Aurèle, fut élevé par un petit-fils de Plutarque, par l'orateur Fronton [Suidas, in lexicd).

Lorsque Trajan fut empereur, Plutarque reçut de lui le titre de consul, et fut renvoyé dans l'Illyrie avec un pouvoir supérieur à celui de tous les magis-

1. Je suis fâché de ne trouver celte opinion que dans des écrivains d'une antiquité peu reculée : ils nous ont aussi conservé en latin une prétendue lettre de Plutarque à Trajan, qui me semble l'ouvrage d'un déclamateur.

trats (in Suida). Mais, dans la suite, craignant, comme il le dit quelque part, que sa patrie déjà si petite ne le fût encore plus par son absence, il y retourna et y occupa longtemps la première magistrature. Le peu qu'on sait de sa vie privée ne lui est pas moins honorable. Ce grand homme parait avoir été un excellent honnne ; il aimait tendrement sa femme ; il la loue dans un de ses ouvrages : il écrit un de ses traités pour la consoler de la mort d'une fille qu'ils venaient de perdre toute jeune. Déjà sa philosophie avait été exercée par la perte de deux fils; il lui en resta deux seulement qui lui survécurent : tous ses enfants avaient été élevés dans la maison paternelle par sa femme et par lui (^ra^aixu^ixoç, p. 608).

Il ne parle de son frère qu'avec une tendre amitié : « De tous les bienfaits de la fortune, dit-il, celui dont je la remercie le plus, c'est l'amitié de mon frère Timon. » Un grand nombre de ses ouvrages sont dédiés à ses amis.

Un tel homme devait aimer son pays ; il a fait un livre contre Hérodote, qui en avait parlé peu honorablement [TZBpt Y.oy.or,0-uo: Hooootoli). Il a écrit la vie de Lucullus, parce qu'autrefois il avait sauvé Chéronée {Vita Cimonis initia), et le ton de cet ouvrage ne se ressent peut-être que trop de sa reconnaissance.

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