‹ Mon journalChapitre 28 sur 80 · Au même · texte numérisé non relu

Au même

Je ne veux certes pas vous surcharger dune correspondance avec moi. Mais je crois utile de relever certains passages de votre lettre.

1° D'abord, je n'ai jamais pensé que vous étiez un bourgeois. Il s'en est tellement fallu que j'ai senti, au contraire, pour vous une sympathie très-vive, une amitié presque tendre qui n'aurait pu naître si vous aviez été un bourgeois ; mais je serais forcé d'en voir un en vous, décidément, si vous vous obstiniez à croire, comme vous semblez le faire, que je ne pense qu'à l'argent et que je mesure strictement la valeur morale ou intellectuelle des personnes à la quantité de monnaie qu'elles me donnent.

2° Il est parfaitement inexact de dire que je suis de ceux qui « recherchent curieusement la petite bête ». Il n'y a rien de plus contraire à ma nature. C'est à peine si j'aperçois la grosse, ordinairement, et si je vous ai repris, c'est qu'en vérité vous m'écriviez des choses énormes.

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3° Voua dites que je me suis • campé sur la montagne». — Il appelle ça une montagne! m'a dit ma

femme en riant. En Norvège, nous appelons ça un trou. Est-ce là votre « précision », votre optique d'homme d'affaires ?!!!

i Pourquoi dites-vous qu'avant de vous connaître, je vous croyais « un mauvais riche », capable comme tel de toutes les duretés et de toutes les vilenies ? Loin de vous croire un mauvais riche, je ne m'étais adressé à vous dans ma détresse que parce que vous m'aviez dit que vous étiez vous-même à peu près un pauvre, l'expérience de ma vie cruelle, aussi bien que la méditation religieuse, m'ayant appris qu'il ne peut y avoir de noxs riches et que la miséricorde est rencontrable uniquement chez les pauvres.

5° Après avoir dit quelques mots de la facilité avec laquelle vous donnez, vous me demandez si je suis bien sûr d'avoir eu vis-à-vis des autres la même conduite. Je ne vois pas très-bien pourquoi vous me faites cette question, à laquelle il conviendrait que d'autres que moi répondissent — quelques-uns, par exemple, pour qui je me suis dépouillé jusqu'à la nudité complète et qui m'ont ensuite accusé d'être un mendiant, car telle est ma légende. Ils ont raison. — Mon frère, disait saint Jean l'Aumônier à un malheureux qu'il avait secouru, pourquoi me remercier ? Je n'ai pas encore répandu mon sang pour vous.

6° En ce qui concerne Mme B..., je maintiens que ses libéralités à mon égard ne lui donnent absolument pas

le droit de s'enquérir de mes travaux. Quand le livre sera achevé, on l"en informera, en lui faisant tenir un exemplaire de luxe. Et c'est tout. La question de temps ne la regarde pas, et toute enquête sur l'emploi de mes heures ou des sous qu'elle m'a donnés ne pourrait être qu'avilissante ou imbécile.

Voyons, mon cher ami, vous avez l'àme noble, je crois. Eh bien ! supposez que j'aie donné à un pauvre la somme de 0 i'r. 50, c'est-à-dire infiniment plus, proportion gardée, que je n'ai reçu de Mme B. Pensez-vous que cette largesse me donnera le droit d'infliger à ce pauvre, chaque fois que je le rencontrerai, de soupçonneux interrogatoires ? Mais c'est l'aumône des pharisiens, cela ! telle qu'on la pratique à Genève et dans le monde affreux de Calvin. Ne m'avez-vous pas dit vousmême, que cette daine auprès de qui vous n'êtes rien financièrement, vous laisse la charge entière de pensionner le Prince ? Quoi de plus concluant?

Ah! j'ai touché le vrai point, et c'est pour cela que vous n'avez pas répondu à certaine phrase de ma lettre. Mme B. aurait donné cinquante mille francs à un gâteux triomphant tel que Coppée, elle les aurait donnés spontanément, et elle aurait eu horreur de demander des comptes à un si grand homme ! Avec moi. il n'y a pas à se gêner.

7° Enfin, Mlle de la T. Comment pourrais-je m'y prendre pour croire aux bonnes intentions d'une personne qui après nous avoir donné — à moi, très-particulièrement, — des témoignages de la plus soudaine,

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de la plus violente affection, m'appelanl ><>u frère et me serran! dans ses bras, devient, aussitôt après, si froide, si indifférente, si grande dame qu'on a presque besoin, pour s'expliquer un tel changement, de l'hypothèse d'un détraquement ?

M de la T. est le seul être humain que j'aie rencontré, capable de parler exclusivement et passionnément de lui-même, huit heures de suite. Ce spectacle, vraiment inouï, m'a donné à réfléchir. Pourquoi me dire qu'il est « très mal » de penser ainsi ? Puis-je faire autrement, et le changement immédiat et si complet de la personne n'autorisait-il pas tous les soupçons ?

Celle-ci, du moins, ne peut pas dire que je lui aie rien demandé et qu'elle ait fait quoi que ce soit pour moi.

Voici ce que je trouve dans mes notes à la date du 6 novembre :

« A propos de M1Ie delà T. Les riches miséricordieux ne savent l'être que pour les pauvres en guenilles. Ceux même d'entre ces riches qui sont capables de se dépouiller, ne se dépouilleraient que pour des miséreux effroyables. Ils remplaceraient le décor de la richesse par le décor de la misère. Toujours la concupiscence des yeux. »

Enfin je ne suis pas content de vous, mais il me serait dur de vous perdre, n'ayant rien fait pour cela. Sans le savoir, vous êtes encore si plein de la légende qui flotte autour de moi et le mondain que vous êtes a tant de chemin à faire pour arriver jusqu'au solitaire que je suis 1

14. — A cinq heures du soir, visite d'un inconnu envoyé par les Droits de PHomme, nouvelle feuille née du conflit Esterhazy et Zola qui passionne, en ce moment, les animalcules. Ce papier veut 1^ utiliser, à la recommandation de Séverine (!). Mais il faut y aller tout de suite. L'envoyé a heureusement une voiture. Je me résigne, espérant, à la manière des pauvres, je ne sais quoi. Course inutile et fatigante. Rien à faire pour moi dans cette boutique pleine de Zola, où j'ai commencé naïvement par demander sa peau. En supposant que j'y pusse écrire, les contacts seraient horribles et le salaire à peu près nul.

15. — A un prêtre qu'il est impossible de nommer sans le désigner à la rage de ses supérieurs :

Mon cher abbé, je vous prie de fixer définitivement le jour de l'abjuration d'Anna Andersen et de m'en informer par écrit. Cette jeune fille voudrait en finir, et je pense qu'il faudrait profiter de son zèle. Nous avons dû renoncer par force au projet d'une cérémonie dans une église. Les difficultés sont si énormes qu'il serait puéril d'espérer les vaincre. La vérité déclarée, il y a cinquante-deux ans, sur la montagne de la Salette, c'est que très-peu de gens s'intéressent aux choses de Dieu et que la plupart des prêtres croupissent dans l'athéisme le plus fangeux.

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Nous nous contenterons humblement de la sacristie, sans cierges, puisque la paroisse de Saint-Pierre • capable de cette aumône — en attendant !• >mbes

où les rares chrétiens de la fin du siècle devront, sans

doute, bientôt redescendre.

Je n'ose vous parler de Pabbé Olmer. Le plue

je pense, est de ne rien espérer des hommes, surtout aujourd'hui. Dieu veut peut-être m'éprouver d'une manière plus terrible au moment même où je viens de lui ofl'rir une âme dans chacune de mes deux mains — une àme payée de son Sang.

Ne faut-il pas que je sois trouvé sur un fumier à l'époque vraisemblablement très-prochaine où l'Esprit de Dieu, que j'attends avec de si grandes larmes, depuis si longtemps, viendra visiter cet affreux monde?

20. — Lettre m'apprenant que le curé Olmer me recevra aujourd'hui. Il m'est dit, en même temps, que ce curé me fera, sans doute, travailler (!!!). On me parle de je ne sais quel abject journalisme de sacristie qui pourrait m'être demandé. Plein d'inquiétude et déjà vomissant, je fais la longue et ennuyeuse course. Trouvé le personnage, un interminable vieillard à tête de cheval de bois. 0 le pharisien ! l'affreux prêtre! Il me déclare tout d'abord, du haut d'un glacier, qu'il ne sait absolument pas ce qui m'amène, l'intermédiaire ne lui ayant rien expliqué. Comprenant

alors qu'il n'y a pas un centime à espérer et le | cœur tordu à la pensée d'une explication à ce Judas au ventre cousu de fil blanc, je réponds avec simplicité : « C'est trop difficile ! » Immédiatement congédié, je pars, navré de dégoût et d'horreur. Voir un prêtre contemporain, un curé de Paris, et avoir quelque chose à lui demander, quelle

21. — C'est drôle, Dieu ne se lasse pas de nous voir souffrir. À sa place, il me semble que j'en aurais soupe, depuis longtemps, de la torture de ceux qui m'aiment!

22. — Tristesse énorme. Tristesse de condamnés à mort, sans murmure.

Hodie mecum eris in Paradiso. Voilà le mot qui console et qui désespère. Hodie. Aujourd'hui. Pour connaître le sens de cette clameur de crucifié, il faut avoir connu la misère.

23. — Abjuration de notre jeune Danoise. A force de démarches, la cérémonie a pu se faire en secret dans la chapelle d'un hôpital qui n'appartient pas encore à la municipalité. Mais en secret, je vous en réponds. Un tel événement qui devrait être célébré par les carillons de toutes les églises

paroissiales qu'accompagnerail le gros bourdon de l;i métropole, par les pavois «'i 1-'- illuminations cl je ne sai> quel Immense cantique «le la multitude, — un tel événement, dis-je, ne sera connu «le personne, d'est tout juste -i le elerg scandalise pas de voir un pauvre être humain dont l'âme vaut plus que les mondes, se réfugier dans les bras sanglants de Jésus-Christ.

•^7. — Fragment de lettre d'un éditeur qui ne veut rien savoir :

... Je conçois très-bien que vous écartiez habituellement les images de ma misère. Certes, vous n'assumez pas le devoir de vous y arrêter en gémissant, comme si j'étais pour vous un frère tendrement aimé, et je ne suis pas assez insensé pour exiger cela. Mais moi je ne puis rien écarter du tout, et c'est déjà passablement surnaturel que je parvienne à supporter sans désespoir un fardeau qu'aucun de mes frères ne voudrait toucher du doiçt...

Février

3, — Deux ou trois heures du travail le plus douloureux, le plus acharné, tant ma répugnance est forte, sont employées à écrire deux pages à la

milliardaire mentionnée plus haut. Sansrien livrer à cette Yaudoise. sans lui promettre en retour un globule de reconnaissance, je la prie de m'encourager au travail par l'allocation d'un nouveau subside. Cela est-il très-habile? J'en doute. Il est incontestable que MmeB..., qui va mourir demain matin ou demain soir, comme chacun de nous, a non pas le droit, mais la liberté de faire, en attendant, tel ou tel emploi de la substance des pauvres dont une si énorme masse lui fut confiée pour l'effroyable danger de son âme, et de se préparer ainsi telle ou telle demeure...

7. — Le propriétaire nous menace de l'huissier dans une semaine. [Voir le portrait de ce drùle dans mon Exégèse des Lieux communs, publiée quatre ans plus tard, aux deux endroits : La Crème des honnêtes gens et 77 y a du bon dans toutes les religions.'

11. — De toutes les facultés humaines, la mémoire paraît la plus ruinée par la chute. Une preuve bien certaine de l'infirmité de notre mémoire, c'est notre ignorance de Yavenir.

12. — La milliardaire me fait remettre une faible partie de la somme demandée. Juste ce qu'il

mon JOURNAL HW

ï;mt pour contenter à demi quelques-uns de créanciers, gueules toujours béantes impératrices d'excréments.

14. — De G roux me parle de Zola à propos Je l'affaire Dreyfus, qui déséquilibre tout le monde. Aveu incroyable d'une sympathie de cet artiste pour cette crapule. Commencement de la fin de noire amitié.

20. — A propos des gens qui ne savent pas distinguer leur droite de leur gauche : — Qui donc en est capable et qui pourrait dire où est la droite de Jésus-Christ, quelle est la place des boucs et celle des brebis ?

24. — Condamnation douce de l'immonde Zola. Efforts d'Henry de Groux pour m'embarquer. J'essaie vainement de lui rappeler que la place d'un artiste n'est pas dans les ordures.

Mars

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