A Rachilde
Rachilde, ma très-chère amie, votre belle et fort noble lettre me surprend et me touche à un tel point qu'il m'est assez difficile d'y répondre comme je voudrais. C'est vrai que j'avais dit à Vallette mon désir d'un article de vous sur le Mendiant. Mais quelques objections présentées par lui m'y avaient fait renoncer, et je n'y pensais plus. Jugez si votre consentement inattendu a pu me réjouir.
Il n'y a personne, dans l'horrible monde des plumes, dont le suffrage me soit aussi précieux que le vôtre. Pourquoi ? Parce que vous décriez être mon ennemie, et que vous ne pouvez me tendre la main sans devenir adultère à quelque démon.
Personne, d'ailleurs, ne réclame « l'honneur » de parler de moi, et je ne cours, en cette occasion, nul danger de blesser ou de décevoir qui que ce soit.
Vous ne me défendrez pas. 0 la bonne et rafraîchissante parole! Sans doute, je vous savais assez de cou-
rage et de générosité pour me suivre ; mais je pouvais craindre aussi que votre condition de femme ne vous exposât à quelque gaffe de miséricorde. Quelle bizarre folie ne serait-ce pas, en effet, d'entreprendre la défense d'un « martyr » qui enterre successivement tous ses tourmenteurs !...
11. — J'apprends qu'un jeune homme qui m'avait imploré dans une église, à un autel qui m'est particulièrement consacré, et que j'ai nourri et secouru de diverses manières, pendant des semaines, est simplement un jeune bandit. S'il devient journaliste, comme on est en droit de l'espérer, nul doute qu'il ne s'emploie généreusement à propager mon renom de Mendiant Ingrat. Ii se nomme Ferdinand From... Je le recommande à la bienveillance publique.
14. — Idée plus ou moins probable. Dans le Paradis terrestre, Adam et les autres animaux ne devaient se nourrir que des fruits de la terre. Les carnivores sont nés de la chute. L'abstinence voulue par l'Eglise serait donc un retour au Paradis terrestre.
18. — Lettre d'un Alfred P., ami d'un ami de trente ans qui m'a lâché et d'une gueuse qui m'a fait tout le mal possible. Il me demande le moyen
de se procurer un exemplaire du Salué par les Juifs, J'ajoute au renseignement que, pour lire cet ouvrage, il faut aimer Dieu à en mourir et « savoir quelque chose ».
20. — Nouvelle lettre d'Alfred P., le correspondant d'avant-hier. Il avoue que le Salut par les Juifs était un prétexte et qu'il meurt d'envie de me voir. Réponse :
Cher monsieur, deux mots seulement. Je vous verrais volontiers, n'étant pas du tout l'homme farouche et impossible supposé par la légende.
Mais je sais que vous êtes l'ami de certaines personnes qui, non contentes de m'avoir odieusement abandonné, ont travaillé depuis environ huit ans à répandre les plus venimeuses calomnies contre ma femme et contre moi. Vous avez compris, sans doute, que mon domicile est l'Absolu. Alors, comment voulez-vous que je vous reçoive et que je supporte seulement votre présence, si vous n'êtes pas l'ennemi de mes ennemis? Qui non est mecum, contra me est.
21. — A Gabriel Randon (Jehan Rictus), en l'invitant à déjeuner :
... Si vous venez, il faudra nous excuser, ma femme et moi, de ne pouvoir vous offrir le décor d'une vermineuse indigence. Notre demeure n'est plus cet antre fétide où les braves coeurs aimeraient à nous voir crou-
pir et que j'ai dépeint dans la Femme pauvre. Tout cela est fini. J'ajoute que nous ne sommes pas exactement vêtus de haillons fangeux et qu'à l'heure des repas nous avons quelquefois de quoi manger.
Je vous dis tout cela pour vous épargner le saisissement de trouver une sorte d'installation bourgeoise au lieu de la caverne dangereuse et nauséabonde que vous auriez pu rêver.
Troisième épitre d'Alfred, sentimentale et puant Tami de trente ans. Réponse pour en finir :
Monsieur, je ne sais rien de plus révoltant que le manque de virilité. Que signifie votre « admiration » pour moi si vous êtes un sentimental ? Je vous ai écrit, vous supposant un homme, des choses nettes et fermes; vous me répondez par des phrases molles et fuyantes. En vue de préciser simplement, je vous ai fait l'honneur incroyable de vous parler de ma femme, odieusement calomniée et vilipendée par un drôle qui vous est très-cher.
Votre réponse la supprime. Savez-vous, Monsieur, que cela est d'un goujatisme et d'une insolence rares?
Ah ! je comprends, on voudrait vous utiliser pour faire un peu d'espionnage dans ma maison. Trop tard, cher monsieur, trop tard.