SCÈNE II
DIANE, UNE FEMME DE CHAMBRE, puis GUY.
la femme de chambre. — Monsieur le marquis de Lustrac demande si madame la comtesse veut bien le recevoir.
Diane. — Vous avez dit que j'ai la migraine?
la femme de chambre. — Oui, madame.
DIANE, avec une satisfaction mal dissimulée. — Et monsieur le marquis a insisté?
l a F e II m i: de chambre, jeu de physionomie. — Énormément insisté, madame. Aussi, j'ai cru pouvoir...
diane, vivement. — C'est bien : faites entrer.
(La ftmme de chambre sort. Diane arrange ses cheveux, se remet sur sa chaise longue, et prend une pose indiquant la souffrance.
guy, entrant. — Vous avez la migraine?
diane. — Ah! je souffre le martyre!
guy. — J'ai mal fait d'entrer, alors?... Ce n'es! pas ma faute : je m'en allais déjà. Mais votre femme de chambre m'a offert de s'informer si vous étiez mieux, et...
diane, très ve. rée. — Enlin, cette bécasse vous a fait entrer malgré vous. Dites-le tout de suite.
guy. — Eh bien, vous êtes d'une jolie humeur, ce soir !
diane. — Je voudrais vous passer ma migraine, pour voir un peu de quelle humeur vous seriez.
guy. — Oh ! quant à cela.... vous me la passerez, votre migraine. (Il consulte le thermomètre.) Vingt degrés!... Et des parfums d'une violence ..A (Il aspire l'air bruyamment arec ses narines.)
DIANE, lui tendant un de ses gants de Suède
<iuelle a ôtès. — Vous n'aimez pas celte odeur?
M. de Lustrac, après s'être assuré qu'on ne
le voit pa*, baise le gant avec une tendresse jhissionnée.)
GUY, rendant le gant, très froidement. — Non.
diane, un peu triste. — C'est pourtant vous qui me l'avez rapportée d'Orient. Vous ne vous en souvenez plus? (7/ fait signe que non.) Enfin, mon pauvre ami, allez-vous-en, si vous avez peur d'être malade.
guy, s'installant dans le fauteuil. — Chère madame, quand j'ai visité les Indes, il y à trois ans, le choléra emportait plusieurs milliers de personnes par jour. Cela ne m'a point fait partir une heure plus Vite.
diane, avec ironie. — Allons ! décidément les fléaux ne vous effraient pas. Seulement, puisque vous restez, je vous prierais de sonner pour qu'on apporte une lampe. Cette demiobscurité n'est pas convenable.
guy. — Oh !... pas convenable... Avec un autre, c'est possible. Mais avec un bon camarade connue moi.... (Madame de Limeuil fait un geste de dépit.) Voyons! n'ètes-vous pas démon avis? D'ailleurs, je ne connais pas, pour causer, d'heure comparable à celle qu'on nomme:
ENTRi: CHIEN ET LOUP.
ENTRE c-lllt.N ET Lu VI' 327
i>i vnl. — Cela dépend beaucoup du sujet de la causerie. En principe, j'aime voir la figure des gens qui me parlent. Et puis.... ENTRE chien et loit (Elle frissonne légèrement), ces mots sinistres m'ont toujours donné un frisson. Il me semble voir une grosse bêle, avec des oreilles pointues, de longues dents et des yeux qui brillent dans l'ombre....
gly, s' oubliant un peu. — Oui, voilà pour le loup. Mais le chien ?.. le chien vigilant, fidèle, prêt à mourir pour proléger celle qu'il aime, ne demandant rien qu'une pauvre petite caresse, de temps en temps. (Madame de Limeuil, légèrement émue, lui tend la main, qu'il serre en résistant à l'envie de la baiser.)
DIANE. — Il va sans dire que cet animal désintéressé est votre symbole, d'api es vous?
guy, débout devant la cheminée. — Est-ce que vous ne trouvez pas ?...
DIANE. — Que vous êtes le modèle de l'espèce ? Ah! non, par exemple ! Vous n'avez qu'une idée en tète: me Taire croquer par le loup.
guy, cherchant à comprendre. — Croquer par le loup ?.... Ah! vous parlez de ce pauvre Ro-
ger d'Oncieux, que vous faites mourir de chagrin.
diaxe, imitant M. de Lustrac. « Ce pauvre Koger d'Oncieux !....» Dirait-on pas qu'un sort injuste l'accable, parce que, dès son premier mot, je ne me suis pas évanouie de joie, à la pensée de devenir madame Roger d'Oncieux!
guy. — Oh! dès le premier mot... nous n'en demandions pas tant. Mais voilà dix-huit mois qu'il est dit, ce premier mot! Et vous êtes toujours veuve.
Diane, s'étirant avec ennui. — Mon cher monsieur de Lustrac, s'il vous plaît, don nezmoi vacance pour aujourd'hui... Vous êtes un charmant... «camarade », un habile rhéteur, et, par votre esprit, vous communiquez de l'intérêt aux causes les plus ingrates. Mais franchement, dans vos visites à peu près quotidiennes...
*.uy, vivement. — Si vous trouvez que je viens trop...
DIANE, de même. — Oh ! non. (Plus froidement.) Vous m'avez mal comprise. Continuez vos visites. Mais si vous pouviez — quelquefois — me parler d'autre chose que... de
l'amour immense que votre ami ressent pour moi?
guy. — C'est le meilleur des hommes; ce serait tout justement le mari qu'il vous faut. 11 vous adore (S'animant.) avec une sorte de crainte, comme on adore l'être tout-puissant qui peut faire, d'un mot, le, bonheur ou lé malheur de notre vie. (Avec une passion contenue. ) Vous êtes si séduisante et si bello!
DIANE, étonnée. — Ali!
GUY, reprenant son flegme. — Voilà comment il parle de vous.
diane, avec ironie. — Ah ! c'est votre ami qui parle... Je lui en ai une obligation extrême.
guy. — Mais, quand il est près de vous, le pauvre garçon devient incapable d'articuler une phrase qui ait le sens commun.
diane. — Et, pour se dédommager, il m'assassine de ses lettres.
guy. — Dame! En certains cas, il vaut mieux écrire.
diane. — Surtout quand un confident zélé se trouve là, juste à point pour lire la prose de l'absent et en faire valoir les qualités... incendiaires. Si vous croyez que votre manège
■m'échappei... Tenez, voulez-vous que je vous dise? Eli bien, c'est un imbécile, votre ami 1
guy. — Pourquoi?
diane. — Je m'entends.
guy, soupirant avec conviction. — Ali!... comme je comprends que certaines femmes rendent imbéciies ceux qui les approchent!
diane. — Il faut croire que je ne fais point partie de ces « certaines femmes », car vous conservez pleinement votre liberté d'esprit en ma présence.
guy. — Peuh!... Moi, je ne compte pas : je suis un sauvage.
diane. — Un sauvage... un sauvage... Vous n'étiez point si sauvage, dans le temps, avec madame d' Ingrande!
GUY. lise met à marcher de long en large, les mains dans ses poches. — Ce n'était pas la même chose.
diane, s' accoudant sur la chaise longue. — Ah! oui... Elle était irrésistible, celle-là; tandis que moi...
guy, marchant toujours. — Allons ! pas tant de malice ! Vous savez bien que vous avez fait dix fois plus de victimes que madame d'Ingrande.
diane. — Seulement, elle réalisait mieux que moi voire type idéal ; voilà ce que vous voulez dire? Mon Dieu ! ces choses-là ne se discutent point.
<;uy, ^arrêtant devant madame de Limeuil, et s' anima nt à mesure qu'il parle. — Madame
d'Ingrande n'approche pas de votre beauté; de votre esprit, encore moins. «Quant à l'élégance et au charme naturel, je ne vous compare même pas Tune à l'autre. Chacun de vos mouvements est une grâce. Vous êtes plus qu'une femme séduisante : vous êtes la séduction.
DIANE, étonnée. — Ah !
GUY. Sans entendre, il laisse tomber ses bras d'un air découragé, regarde dans le vide devant lui, et murmure, comme se parlant à lui-même. — Malheureusement... !
diane, l'observant. — H y a un mais"? Vous avez découvert en moi quelque monstruosité physique ou morale qui vous glace?
GUY, s1 asseyant dans le fauteuil et tisonnant. — Si j'avais découvert .. ce que vous dites, croyez-vous que j'aurais patronné, comme j'ai fait, la candidature de mon meilleur ami?
:)'rl ENTRE CHIEN ET LOUP
Plus qu'un ami ! Je ne connais pas de nom pour exprimer le dévouement que j'ai pour ce brave cœur.
diane, très animée, prenant la pose assise. — Bon ! Nous y voilà encore ! Mais, je vous prie, laissons là monsieur d'Oncieux et veuillez m'expliquer pourquoi vous avez dit tout à l'heure (L'imitant): «Malheureusement!... »
guy. — Si vous comptez guérir votre migraine en mettant vos nerfs dans cet état... !
diane. — Le meilleur moyen de les calmer, c'est de me répondre.
guy. — Je ne sais même plus ce que je voulais dire. Nous en étions à madame d'Ingrande...
diane. — Et vous ajoutiez en parlant de moi : « Ce n'est pas la môme chose. »
guy. — Soyez tranquille. S'il y a une différence entre vous deux, elle n'est point à soa avantage.
diane. — Si, puisqu'elle vous subjuguait, tandis que je suis pour vous «un bon camarade ».
guy, se levant. — Par exemple, ceci est prodigieux! Me voilà, maintenant, obligé d'être amoureux de vous!
diàne, se levant. — Non; mais vous êtes obligé de me dire quelle raison spéciale vous avez «le ne pas l'être.
GUY. — Eh bien! je suis amoureux de vous, là ! Êtes-vous contente?
DIANE. — Pas de mois eu l'air. Tout à L'heure, après une tirade llatteuse sur mon compte, vous avez dit (Limitant) : « Malheureusement! » Qu'est-ce que cela signifie? Répondez, ou tout est fini entre nous.
guy. — Si quelqu'un vous entendait, il pourrait croire qu'il y a quelque chose de commencé.
diane. — Adieu, monsieur de Luslrac! Si vous partez en voyage, emmenez votre ami, voire incomparable (Avec moquerie.) Roger d'Oncieux.
guy, se laissant tomber dans le fauteuil avec un geste de lassitude. — Eh !... C'est lui, justement...
DIANE, frappant du pied. — Encore!...
guy. — Mais, sapristi! puisque vous voulez que je parle, donnez-moi le temps de m'expliquer. (Diane se rassied.) Roger vous aime à la folie. (Elle hausse Us épaules.) — Ce n'est
pas ma faute, n'est-ce pas? — Il est d'une timidité et d'une modestie ridicules. — Ce n'est pas ma faute non plus? Et, avec cela, jaloux ... comme tous ceux qui aiment.
diane. — Il s'y prend tôt pour être jaloux! Et alors?
guy. — Alors, sachant que vous me permettez de vous voir souvent...
diane. — Oh! bien, si cela doit lui faire plaisir, je peux vous donner un certificat, comme quoi vous n'avez jamais marché sur ses brisées.
guy. — N'empêche qu'il s'est mis martel en tête. J'ai vu le moment où il aurait fallu me couper la gorge avec lui.
diane. — Massacre bien inutile! Et alors?
guy. — Alors, j'ai fait ce que vous auriez fait à ma place. — Je lui ai juré, sur l'honneur, que... que je serai toujours un frère pour vous.
diane, outrée, mais se contenant. — Vraiment? Vous avez fait cela? (Un silence.) Eh bien ! politesse pour politesse. Vous pourrez lui dire tout à l'heure, de ma part, que, selon toute apparence, je serai toujours une sœur pour lui.
guy. — Je ne pourrai pas lui faire la commission ce soir : il esl chez lui, à, la campagne.