‹ Mon oncle et mon curé (volume 2)Chapitre 1 sur 43 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

This text îs présentée! on the recommendation of the " Committee of Twelve of the Modem Language Association of America " (report submitted December, 1898). Its title is included in the programme offered for the intermediate course in French, " at the end of which the pupil should be able to read at sight ordinary French prose or simple poetry, translate into French a connected passage of English based on the text read, and to answer questions involving a more thorough knowledge of syntax than is expected in the elementary course. The work to be done should comprise the reading of f rom 400 to 600 pages of French of ordinary dif ficulty, a portion to be in dramatic form ; constant practice in giving French paraphrases, abstracts or reproduction from memory of selected portions read; the study of a grammar of moderate completeness ; writing from dictation."

The story of Mon Oncle et Mon Curé, from the sprightly pen of Jean de la Brète, is an especially félicitons choice for the aim in view. An interesting character sketch in a bright and idiomatic language of élégant simplicity, it abounds in quaint colloquialisms and clever allusions to the studies pursued by the yotmg heroine under the guidance of her clérical tutor,

iv PREFACE

ail in direct autobiographical style and marked wîth the freshest originality.

In his Rapport des Concours Académiques, 1890, the distinguished Perpétuai Secretary of the French Academy, Camille Doucet, says of this work : " Cette histoire nous effraie un peu tout d'abord par le ton plus moderne d'une jeune fille mal élevée, qui finira sans doute par abuser de son esprit contre son oncle et son curé. Pas du tout! L'esprit est sauvé par le cœur ; le petit démon est un ange ; la fillette mutine et révoltée sera la plus douce des femmes; Toncle et le curé triomphent; la morale en fait autant; le lecteur est attendri jusqu'aux larmes, et l'Académie désarmée couronne le livre et l'auteur."

The writer, a gifted woman, has also obtaîned genuine success in subséquent novels,* but in none is her conception of the French girl of gentle birth, reared in contrasting circumstances, more captivating than in this, the first she has published. Notoriety of any kind being shunned by Jean de la Brète, the full identity of the popular author of the stories mentioned has been persistently withheld f rom the reading public.

As announced on the title page, this novel has been abridged to bring it within the scope of the class-room, but, it is hoped, without detracting f rom its charm and interest.

Pont de l'Arche, Eure, T F C

Normandie.

* Le Comte de Palène (1891), Le Roman d^une Croyante (1892), Un Vaincu (1893) crowned by the French Academy, Badinage (1894), V Esprit Souffle où il veut (1897), V Imagination fait le reste (1897), La Solution (1900).

Je suis sî petite qu'on pourrait me donner la qualification de naine, si ma tête, mes pieds et mes mains n'étaient pas parfaitement proportionnés à ma taille. Mon visage n'a ni la longueur démesurée, ni la largeur ridicule que l'on attribue aux nains et aux êtres dif- 5 formes en général, et la finesse de mes extrémités serait enviée par plus d'une belle dame.

Cependant, l'exiguïté de ma taille m'a fait verser des larmes en cachette.

Je dis en cachette, car mon corps lilliputien renfer- 10 mait une âme fière, orgueilleuse, incapable de donner le spectacle de ses faiblesses au premier venu , . . , et surtout à ma tante. Du moins, telle était ma façon de sentir à quinze ans. Mais les événements, les chagrins, les soucis, les joies, la pratique de la vie, en un mot, ont 15 détendu rapidement des caractères beaucoup plus rigides que le mien.

Ma tante était la femme la plus désagréable que j'aie jamais connue. Je la trouvais fort laide, autant que mon esprit, qui n'avait jamais rien vu ni rien comparé, 20 pouvait en juger. Sa figure était anguleuse et com-

mune, sa voix criarde, sa démarche lourde et sa stature ridiculement élevée.

Près d'elle, j'avais Tair d'un puceron, d'une fourmi. Quand je lui parlais, je levais la tête aussi haut que s si j'avais voulu examiner la cime d'un peuplier. Elle était d'origine plébéienne et, semblable à beaucoup de gens de sa race,^ prisait par-dessus tout la force physique et professait pour ma chétive personne un dédain qui m'écrasait, o Son moral était la reproduction fidèle de son physique.^ Il ne renfermait que des âpretés, des aspérités, des angles aigus contre lesquels les infortunés, qui vivaient avec elle, se cassaient le nez quotidiennement.^

Mon oncle, gentilhomme campagnard dont la bêtise

5 était devenue proverbiale dans le pays, l'avait épousée

par faiblesse d'esprit et de caractère. Il mourut peu

de temps après son mariage, et je ne l'ai jamais connu.

J'avais deux ans, quand mes parents s'en allèrent dans l'autre monde, m'abandonnant aux caprices des jo événements, de la vie et de mon conseil de famille.* D'une belle fortune, ils laissaient d'assez jolis débris : quatre cent mille francs, environ, en terres, qui rapportaient un fort bon revenu.

Ma tante consentit à m'élever. Elle n'aimait pas les 5$ enfants, mais, son mari ayant mal administré,* elle était pauvre et songeait avec satisfaction que l'aisance entrerait avec moi dans sa maison.

Quelle laide maison! grande, délabrée, mal tenue;

bâtie au milieu d'une cour remplie de boue, de poules

io et de lapins. Derrière s'étendait un jardin dans lequel

poussaient pêle-mêle toutes les plantes de la création,

sans que personne s'en souciât le moins du monde. Je

pense que, de mémoire d'homme, on n'avait vu un jardinier émonder les arbres ou arracher les mauvaises herbes qui croissaient à leur guise, sans que ma tante et moi nous eussions Tidée de nous en occuper.

Cette forêt vierge me déplaisait, car, même enfant, 5 j'avais un goût inné pour Tordre.

La propriété s'appelait le Buisson. Elle était située au fond de la campagne, à une demi-lieue de l'église et d'un petit village composé d'une vingtaine de chaumières. Ni château, ni castel, ni manoir^ à cinq lieues 10 à la ronde. Nous vivions dans l'isolement le plus complet. Ma tante allait quelquefois à C..., la ville la plus voisine du Buisson. Je désirais vivement l'accompagner, de sorte qu'elle ne m'emmenait jamais.

Les seuls événements de notre vie étaient l'arrivée 15 des fermiers, qui apportaient des redevances ou l'argent de leurs termes, et les visites du curé.

Oh! l'excellent homme, que mon curé!

Il venait trois fois par semaine à la maison, s'étant chargé, dans un jour de beau zèle,^ de bourrer ma 20 cervelle de toutes les sciences à lui connues.

Il poursuivit la tâche avec persévérance, quoique je m'entendisse â exercer sa patience. Non pas que j'eusse la tête dure, j'apprenais avec facilité; mais la paresse était mon péché mignon^ : je l'aimais, je le dor- 25 lotais, en dépit des frais d'éloquence* du curé et de ses efforts multiples pour extirper de mon âme cette plante de Satan,

Ensuite, et c'était là le point le plus grave, la faculté du raisonnement se développa chez moi rapidement. 30 J'entrais dans des discussions qui mettaient le curé à l'envers;" je me permettais des appréciations qui

heurtaient et froissaient souvent ses plus chères opinions.

C'était un vif plaisir pour moi de le contredire, de le taquiner, de prendre le contre-pied^ de ses idées, 5 de ses goûts, de ses assertions. Cela me fouettait le sang,2 me tenait Tesprit en éveil. Je soupçonne qu'il éprouvait le même sentiment et qu'il eût été profondément désolé si j'avais perdu tout à coup mes habitudes ergoteuses et l'indépendance de mes idées.

10 Mais je n'avais garde, car, lorsque je le voyais se trémousser sur son siège, ébouriffer ses cheveux avec désespoir, barbouiller son nez de tabac en oubliant toutes les règles de la propreté, oubli qui n'avait lieu que dans les cas sérieux, rien n'égalait ma satisfaction.

15 Cependant, s'il eût été seul en jeu, je crois que j'aurais résisté quelquefois au démon tentateur. Ma tante avait pris la funeste habitude d'assister aux leçons, bien qu'elle n'y comprit rien et qu'elle bâillât dix fois par heure.

20 Or, la contradiction, lors même que sa laide personne n'était pas en scène,^ la mettait en fureur ; fureur d'autant plus grande qu'elle n'osait rien dire devant le curé. Ensuite, me voir discuter lui paraissait une monstruosité dans l'ordre physique et moral. Jamais

25 je ne m'attaquais à elle directement, car elle était brutale et j'avais peur des coups. Enfin, ma voix, — cependant douce et musicale, je m'en flatte! — produisait sur ses nerfs auditifs un effet désastreux. En cette occurrence, on comprendra qu'il me fût

30 impossible, absolument impossible, de ne pas mettre en œuvre ma malice pour faire enrager ma tante et tourmenter mon curé.

Cependant, je Taimais, ce pauvre curé! je Taimaîs beaucoup, et je savais que, en dépit de mes raisonnements saugrenus qui allaient parfois jusqu'à Timpertinence, il avait pour moi la plus grande affection. Je n'étais pas seulement son ouaille préférée, j'étais son s enfant de prédilection, son œuvre, la fille de son cœur et de son esprit. A cet amour paternel se mêlait une teinte d'admiration pour mes aptitudes, mes paroles et mes actes en général.

Il avait pris sa tâche à cœur; il avait juré de m'ins- lo truire, de veiller sur moi comme un ange tutélaire, malgré ma mauvaise tête, ma logique et mes boutades. Du reste, cette tâche était devenue promptement la plus douce chose de sa vie, la meilleure, si ce n'est la seule distraction de son existence monotone. 15

Par la pluie, le vent, la neige, la grêle, la chaleur, le froid, la tempête, je voyais apparaître le curé, sa soutane retroussée jusqu'aux genoux et son chapeau sous le bras. Je ne sais si, de ma vie, je l'en ai vu coiffé. Il avait la manie de marcher la tête décou- 20 verte, souriant aux passants, aux oiseaux, aux arbres, aux brins d'herbe. Replet et dodu, il paraissait rebondir sur la terre qu'il foulait d'un pas alerte, et à laquelle il semblait dire: « Tu es bonne, et je t'aime! » Il était content de vivre, content de lui-même, content 25 de tout le monde. Sa bonne figure, rose et fraîche, entourée de cheveux blancs, me rappelait ces roses tardives qui fleurissent encore sous les premières neiges.

Quand il entrait dans la cour, poules et lapins accouraient à sa voix pour grignoter quelques croûtes de 30 pain qu'il avait eu soin de gUsst.T àa.Tv% ^-^ ^^Ocss:. avant de quitter le presbytère. YeTTvcva, \'aw "v^^ ^^

basse-cour,* venait lui faire la révérence, puis Suzon, la cuisinière, s'empressait d'ouvrir la porte et de l'introduire dans le salon où nous prenions nos leçons. Ma tante, plantée dans un fauteuil avec la grâce s d'un paratonnerre un peu épais, se levait à son approche, lui souhaitait la bienvenue d'un air maussade et se lançait au galop sur le chapitre de mes méfaits. Après quoi, se rasseyant tout d'une pièce, elle prenait un tricot, son chat favori sur ses genoux, et attendait,

10 ou n'attendait pas, l'occasion de me dire une chose désagréable.

Le bon curé écoutait avec patience cette voix rêche qui brisait le tympan. Il arrondissait le dos comme si la mercuriale était pour lui, et me menaçait du doigt

is en souriant à moitié. Dieu merci, il connaissait ma tante de longue date.^

Nous nous installions à une petite table que nous avions placée près de la fenêtre. Cette position avait pour double avantage de nous tenir assez éloignés de

30 ma tante, qui trônait près de la cheminée, au fond de l'appartement, puis de permettre à mes yeux de suivre le vol des hirondelles et des mouches; et, en hiver, d'observer les effets de la neige et du givre sur les arbres du jardin.

25 Le curé posait sa tabatière à côté de lui, un mouchoir à carreaux^ sur le bras de son fauteuil, et la leçon commençait.

Quand ma paresse n'avait pas été trop grande, les choses allaient bien, tant qu'il s'agissait des devoirs à

30 corriger, car, quoiqu'ils fussent le plus courts pos-

si'ble, i]s étaient toujours soignés. Mon écriture

était nette et mon style facile. L.e euté secouait

la tête d'un air satisfait, prisait avec enthousiasme, et répétait : « Bon, très bon ! » sur tous les tons.

Pendant ce temps, je comptais mentalement les taches qui couvraient sa soutane, et je me demandais quelle apparence il pourrait bien présenter s'il avait $ une perruque noire, des culottes collantes et un habit de velours rouge, comme celui que mon grand-oncle portait sur son portrait.

L'idée du curé en culotte et en perruque était si plaisante, que je partais d'un grand éclat de rire. lo Alors ma tante s'écriait :

« Sotte ! petite bête ! »

Et autres aménités de ce genre, qui avaient le privilège d'être aussi parlementaires^ qu'explicites.

Le curé me regardait en souriant, et répétait deux 15 ou trois fois :

« Ah I jeunesse ! belle jeunesse ! »

Et un souvenir rétrospectif sur ses quinze ans lui faisait ébaucher un soupir.

Après cela, nous passions à la récitation, et les choses 20 n'allaient plus si bien. C'était l'heure critique, le moment de la causerie, des opinions personnelles, des discussions, voire même des disputes.

Le curé aimait les hommes de l'antiquité, les héros, les actions presque fabuleuses dans lesquelles le cou- 25 rage physique a joué un rôle important. Cette préférence était étrange, car il n'était pas précisément pétri de l'argile qui fait les héros.

J'avais remarqué qu'il n'aimait point à retourner chez lui à la nuit, et cette découverte, tout en me le rendant 30 plus cher, car j'étais moi-mê^e fort i^\1toy«v^, w^ '^'^yait me hisser aucune illusion sut sotv q.owx'^"^^.

Ensuite, sa bonne âme placide, tranquille, amie du repos, de la routine, de ses ouailles et du corps qui la possédait, n'avait jamais, au grand jamais, rêvé le martyre. Je le voyais pâlir, autant du moins que ses 5 joues roses le lui permettaient, en lisant le récit des supplices infligés aux premiers chrétiens.

Il trouvait très beau d'entrer dans le paradis d'un bond héroïque, mais il pensait qu'il était bien doux de s'avancer tranquillement vers l'éternité sans fatigue -o et sans hâte. Il n'avait pas de ces élans exaltés qui inspirent le désir de la mort pour voir plus tôt le souverain des mondes et du temps. Oh ! point du tout ! Il était décidé à s'en aller sans murmurer quand son heure arriverait, mais il désirait sincèrement que ce- 15 fût le plus tard possible.

J'avoue que mon tempérament, qui ne brille pas par la corde héroïque,^ s'arrange de cette morale douce et facile.

Néanmoins, il en tenait pour ses héros ; il les admiao rait, les exaltait, les aimait d'autant plus, sans doute, que, le cas échéant,^ il se sentait absolument incapable de les imiter.

Quant à moi, je ne partageais ni ses goûts, ni ses admirations. J'éprouvais une antipathie prononcée 2$ pour les Grecs et les Romains. Par un travail subtil de mon intelligence fantaisiste, j'avais décidé que ces derniers ressemblaient à ma tante. . .^ ou que ma tante leur ressemblait, comme on voudra, et, du jour où je fis ce rapprochement, les Romains furent jugés, con- 30 damnés, exécutés dans mon esprit.

Cependant le curé s'obstinait à barboter* avec moi dans rjiîstoire romaine, et je m'entèXîÀ^ 4^ tcvûtv coté^

à n'y prendre aucun intérêt. Les hommes de la République me laissaient froide, et les Empereurs se confondaient dans ma tête. Le curé avait beau pousser des exclamations admiratives, se fâcher, raisonner, rien n'ébranlait mon insensibilité et mon idée personnelle, s

Par exemple, racontant l'histoire de Mucius Scévola,^ je terminais ainsi :

« Il brûla sa main droite pour la punir de s'être trompée, ce qui prouve qu'il n'était qu'un sot ! »

Le curé, qui m'écoutait un instant auparavant d'un lo air béat,^ tressautait d'indignation.

« Un sot ! mademoiselle ... Et pourquoi cela ?

— Parce que la perte de sa main ne réparait pas son erreur, répondais- je, que Porsenna n'en était ni plus ni moins vivant, et que le secrétaire ne s'en portait pas 15 mieux.

— Bien, ma petite ; mais Porsenna fut assez effrayé pour lever le siège immédiatement.

— Ceci, monsieur le curé,^ prouve que Porsenna n'était qu'un poltron. 20

— Soit! mais Rome était délivrée, et grâce à qui? grâce à Scévola, grâce â son action héroïque ! »

Et le curé, qui, frémissant, â l'idée de se brûler le bout du petit doigt, n'en admirait que mieux* Mucius Scévola, de s'exalter,** de se démener pour me faire 2$ apprécier son héros.

(( J'en tiens pour ce que j'ai dit, reprenais-je tranquillement; ce n'était qu'un sot, et un grand sot ! »

Le curé, suffoqué, s'écriait: 30

(( Quand les enfants se mêlent de raisonner, le& tssaxtels entendent bien des sottises.

— Monsieur le curé, vous m'avez appris, Tautre jour, que la raison est la plus belle faculté de Thomme.

— Sans doute, sans doute, quand il sait s'en servir. Puis, je parlais de Thomme fait, et non des petites

S filles.

— Monsieur le curé, le petit oiseau essaie ses forces au bord du nid.»

L'excellent homme, un peu déconcerté, s'ébouriffait les cheveux avec énergie, ce qui lui donnait l'air d'une 10 tête de loup poudrée à blanc.

(( Vous avez tort de tant discuter, ma petite, me

disait-il quelquefois; c'est un péché d'orgueil. Vous

ne m'aurez pas toujours pour vous répondre, et quand

vous serez aux prises avec la vie,^ vous apprendrez

is qu'on ne discute pas avec elle, qu'on la subit.»

Mais je me souciais bien de la vie ! J'avais un curé pour exercer ma logique, et cela me suffisait.

Lorsque je l'avais bien taquiné, ennuyé, harcelé, il

s'efforçait de donner à son visage une expression sé-

20 vère, mais il était obligé de renoncer à son projet, sa

bouche, toujours souriante, se refusant absolument à

lui obéir.

Alors il me disait:

« Mademoiselle de Lavalle, vous repasserez vos em- 25 pereurs romains, et vous ferez en sorte de ne pas confondre Tibère avec Vespasien.^

— Laissons ces bonshommes, monsieur le curé, lui répondais- je, ils m'ennuient. Savez- vous que, si vous aviez vécu de leur temps, ils vous auraient

30 grillé vif, ou arraché la langue et les ongles, ou coupé en petits morceaux menus comme chair à pâté ! »•

A ce sombre tableau, le curé tressaillait légèrement, et s'en allait en trottinant, sans daigner me répondre.

Je savais que son mécontentement était arrivé à son apogée quand il m'appelait Mademoiselle de Lavalle. Ce nom cérémonieux en était la plus vive manifestation, et j'avais des remords, jusqu'au moment où je le voyais apparaître de nouveau, les cheveux au vent et le sourire aux lèvres.

Ma tante me brutalisait quand j'étais enfant, et j'avais tellement peur des coups que je lui obéissais lo sans discuter.

Elle me battit encore le jour oti j'atteignis mes seize ans, mais ce fut pour la dernière fois. A partir de ce jour, fécond pour moi en événements intimes, une révolution, qui grondait sourdement dans mon esprit 15 depuis quelques mois, éclata tout à coup et changea complètement ma manière d'être avec ma tante.

En ce temps-là, le curé et moi nous repassions l'histoire de France, que je me flattais de très bien connaître. Il est certain que, étant données^ des lacunes 20 et les restrictions de mon livre, mon savoir était aussi grand que possible.

Le curé professait pour ses rois un amour poussé jusqu'à la vénération, et, cependant, il n'aimait pas François I*'.* Cette antipathie était d'autant plus sin- 25 gulière que François P"* était valeureux et qu'il est resté populaire. Mais il n'allait pas au curé,^ qui ne perdait jamais l'occasion de le critiquer; aussi, par

esprit de contradiction, je le choisis pour mon favori.

Le jour dont j'ai parlé plus haut, je devais réciter la leçon concernant mon ami. Je ruminai longtemps 5 la veille pour trouver un moyen de le faire briller aux yeux du curé. Malheureusement, je ne pouvais que répéter les expressions de mon histoire, en émettant des opinions qui reposaient beaucoup plus sur une impression que sur un raisonnement.

10 II y avait une heure que je me cassais la tête à

réfléchir, quand une idée brillante me traversa Tesprit :

« La bibliothèque ! » m'écriai- je.

Aussitôt, je traversai en courant 'un long corridor,

et pénétrai, pour la première fois, dans une pièce de

15 moyenne grandeur, entièrement tapissée de rayons couverts de livres réunis entre eux par les fils ténus d'une multitude de toiles d'araignée. Elle communiquait avec les appartements qu'on avait fermés après la mort de mon oncle pour ne plus jamais y entrer;

30 elle sentait tellement le moisi, le renfermé, que je fus presque suffoquée. Je m'empressai d'ouvrir la fenêtre qui, très petite, n'avait ni volets ni persiennes et donnait sur le coin le plus sauvage du jardin; puis je procédai à mes recherches. Mais comment découvrir

25 François I*"* au milieu de tous ces volumes?

J'allais abandonner la partie, quand le titre d'un petit livre me fit pousser un cri de joie. C'étaient les biographies des rois de France jusqu'à Henri IV exclusivement. Une gravure assez bonne, représen-

30 tant François I®"* dans le splendide costume des Valois,^ était jointe à la biographie. Je l'examinai avec étonnement.

« Est-il possible, me dis- je émerveillée, qu'il y ait des hommes aussi beaux que cela ! »

Le biographe, qui ne partageait pas l'antipathie du curé pour mon héros, en faisait Téloge sans aucune restriction. Il parlait, avec une conviction enthou- s siaste de sa beauté, de sa valeur, de son esprit chevaleresque, de la protection éclairée qu'il accorda aux lettres et aux arts.

« Bravo ! m'écriai- je en lançant le livre au plafond et en le rattrapant lestement. Voici de quoi confondre lo le curé et le convertir à mon opinion.»

Le soir, dans mon lit, je relus la petite biographie.

Le lendemain, je me levai fort contente. D'abord j'avais seize ans ; ensuite, la petite créature, qui se regardait dans la glace, examinait un visage qui ne lui 15 déplaisait pas; puis je fis deux ou trois pirouettes en songeant à la stupéfaction du curé devant ma science nouvelle.

Dans mon impatience, j'étais installée à ma table depuis un temps assez long, quand il arriva, rose et 20 souriant. A sa vue, le cœur me battit un peu, comme celui des grands capitaines à la veille d'une bataille.

«Voyons, ma petite, me dit-il quand les devoirs furent corrigés et qu'il eut fait la grimace sur leur laconisme, passons à François P"*, et examinons-le 25 sôus toutes les faces.»

Il s'établit commodément dans son fauteuil, prit sa tabatière d'une main, son mouchoir de l'autre, et, me regardant de côté, se prépara à soutenir la discussion qu'il prévoyait. 30

Je partis à fond de train* sur mon sujet ; je m'agitai, m'animai, m'enthousiasmai; j'appuyai beaucoup sur*

les qualités prônées dans mon histoire, après quoi je passai à mes connaissances particulières.

« Et quel charmant homme, monsieur le curé I Sa

taille était majestueuse, sa figure noble et belle; une

5 si jolie barbe taillée en pointe et de si beaux yeux! »

Je m'arrêtai un instant pour reprendre haleine, et le curé, effarouché, se dressant tout raide comme ces diablotins à ressort^ enfermés dans des boîtes en carton, s'écria:

10 — Mon enfant, où avez-vous appris ce que vous venez de me dire?

— Dans un livre, répondis- je laconiquement, sans faire mention de la bibliothèque.

— Que dit-elle ? rugit ma tante, qui, m'écoutant at- 15 tentivement depuis quelques instants, tira les pronostics les plus désastreux. Petite effrontée ! vous . . .

— Paix, ma bonne dame, paix ! interrompit le curé. Laissez-moi m'expliquer avec Reine.

Et le curé, me donnant une petite tape sur la joue, 20 abrégea la leçon, me dit qu'il reviendrait le lendemain et s'en alla confisquer la clef de la bibliothèque qu'il connaissait sans que je m'en doutasse.

Il n'avait pas encore quitté la cour que ma tante s'élançait sur moi, et me secouant à m'en disloquer 2$ l'épaule:

« Vilaine péronnelle ! qu'avez-vous dit, qu'avez-vous fait pour que le curé s'en aille si tôt?

— Pourquoi vous mettez-vous en colère, dis-je, si vous ne savez pas ce dont il est question?

30 — Ah! je ne sais pas! n'ai-je pas entendu ce que vous disiez au curé, effrontée ? »

Jugeant que les paroles ne suffisaient pas pour ex-

haler sa colère, elle me donna un soufflet, me frappa rudement, et me mit à la. porte comme un petit chien.

Je m'enfuis dans ma chambre, où je me barricadai solidement. Mon premier soin fut d'ôter ma robe, et de constater dans la glace que les doigts secs et maigres s de ma tajite avaient laissé dés marques bleues sur mes épaules.

« Vile petite esclave, dis- je en montrant le poing à mon image, supporteras-tu longtemps des choses pareilles? Faut-il que, par lâcheté, tu n'oses pas te ré- lo volter?))^

Je m'admonestai durement pendant quelques minutes, puis la réaction se produisant, je tombai sur une chaise et pleurai beaucoup.

« Qu*ai-je donc fait, pensai-je, pour être traitée 15 ainsi? La vilaine femme! Ensuite, pourquoi le curé avait-il une si drôle de figure pendant que je lui récitais ma leçon ? »

Et je me mis à rire, tandis que des larmes coulaient encore sur mes joues. Mais j'eus beau creuser ce 20 problème, je n'en trouvai pas la solution.

M 'approchant de la fenêtre ouverte, je contemplai mélancoliquement le jardin et je commençais à reprendre mon sang-froid, quand il me sembla reconnaître la voix de ma tante qui causait avec Suzon. Je me 25 penchai un peu pour écouter leur conversation.

« Vous avez tort, disait Suzon, la petite n'est plus une enfant. Si vous la brutalisez, elle se plaindra à M. de Pavol, qui la prendra chez lui.

— Je voudrais bien voir ça ! Mais comment voulez- 30 vous qu'elle songe à son oncle? C'est à peine si elle connaît son existence.

l6 MON ONCLE ET MON CURÉ

— Bah ! la petite est futée ! il lui suffira d'un instant de mémoire pour vous envoyer promener,^ si vous la rendez malheureuse, et ses bons revenus disparaîtront avec elle.

5 — Ah! bien, nous verrons. . . Je ne la battrai plus, mais ...»

Elles s'éloignaient, et je n'entendis pas la fin de la phrase.

Après le dîner, où je refusai de paraître, j'allai troulo ver Suzon.

Suzon avait été l'amie de ma tante avant de devenir sa cuisinière. Elles se disputaient dix fois par jour, mais ne pouvaient pas se passer l'une de l'autre. On aura peine à me croire, si je dis que Suzon aimait 15 sincèrement sa maîtresse; cependant c'est l'exacte vérité.

Mais si "elle pardonnait à ma tante personnellement son élévation dans l'échelle sociale, elle s'en prenait, sans doute, au prochain, aux circonstances et à la vie, 20 car elle grognait toujours. Elle avait la mine rébarbative d'un voleur de grands chemins, et portait constamment des cotillons courts et des souliers plats,* bien qu'elle n'allât jamais à la ville vendre du lait et que son imagination ne trottât point comme celle de Feras rette.*

« Suzon, lui dis-je en me plaçant devant elle d'un air délibéré, je suis donc riche?

— Qui vous a dit cette sottise, mademoiselle?

— Cela ne te regarde pas, Suzon; mais je veux que 30 tu me répondes et me dises où demeure mon oncle de

Pavol.

— Je veux, je veux, grogna Suzon; il n'y a plus

d'enfant, ma parole ! Allez vous promener, mademoiselle! Je ne vous dirai rien, parce que je ne sais rien.

— Tu mens, Suzon, et je te défends de me répondre ainsi. J'ai entendu ce que tu disais à ma tante tout à rheure ! . S

— Eh bien, mademoiselle, si vous avez entendu, ce n'est pas la peine^ de me faire parler.»

Suzon me tourna le dos et ne voulut répondre à aucune de mes questions.

Je remontai dans ma chambre, très agacée, et res- lo tant longtemps accoudée à la fenêtre, je pris la lune, les étoiles, les arbres à témoin que je formais la résolution immuable de ne plus me laisser battre, de ne plus avoir peur de ma tante et d'employer tout mon esprit à lui être désagréable. is

Et laissant tomber les pétales d'une fleur que j'effeuillais, je jetai en même temps au vent mes craintes, ma pusillanimité, mes timidités d'autrefois. Je sentis que ^*e n'étais plus la même personne et m'endormis consolée. 20

Dans la nuit, je rêvai que ma tante, transformée en dragon, luttait contre François I*"^ qui la pourfendait de sa grande épée. Il me prenait dans ses bras et s'envolait avec moi, tandis que le curé nous regardait d'un air désolé et s'essuyait le visage avec son mouchoir à 25 carreaux. Il le tordait ensuite de toutes ses forces, et la sueur en découlait comme s'il l'avait trempé dans la rivière.

l8 MON ONCLE ET MON CURÉ

Le lendemain, à peine étions-nous installés à notre table, le curé et moi, que la porte s'ouvrit avec fracas et que nous vîmes entrer Perrine, le bonnet sur la nuque et ses sabots bourrés de paille^ à la main. 5 «Le feu est-il à la maison ? demanda ma tante.

— Non, madame, mais le diable est chez nous, bien sûr ! La vache est dans le champ d'orge qui poussait si ben,^ elle ravage tout, je ne peux pas la rattraper; les chapons sont sur le toit et les lapins dans le pota-

10 ger.

— Dans le potager! exclama ma tante, qui se leva en me lançant un regard courroucé, car ledit potager était un lieu sacré pour elle et l'objet de ses seules amours.

15 — Mes beaux chapons ! grogna Suzon, qui jugea à propos de faire une apparition et d'unir sa note bourrue à la note criarde de sa maîtresse.

— Ah ! péronnelle ! » cria ma tante.

Elle se précipita à la suite des domestiques en frap- 20 pant la porte avec colère.

« Monsieur le curé, dis- je aussitôt, croyez-vous que, dans l'univers entier, il y ait une femme aussi abominable que ma tante ?

— Eh bien, eh bien, ma petite, que veut dire ceci ? 25 •^— Savez-vous ce qu'elle a fait hier, monsieur le

curé ? Elle m'a battue !

— Battue! répéta le curé d'un ton incrédule, tant il lui paraissait incroyable qu'on osât toucher seulement

du bout du doigt à un petit être aussi délicat que ma personne.

— Oui, battue ! Me battre le jour de mes seize ans ! repris- je. Savez-vous que je la déteste ! »

Et je frappai la table de mon poing fermé, ce qui me 5 fit grand mal.^

« Voyons, voyons, mon bon petit enfant, me dit le curé tout ému, calmez-vous et racontez-moi ce que vous aviez fait.

— Rien du tout! Quand vous êtes parti, elle m'a 10 appelée effrontée et s*est jetée sur moi comme une furie. La vilaine femme !

— Allons, Reine, allons, vous savez qu'il faut pardonner les injures.

— Ah! par exemple!^ m'écriai- je en reculant brus- 15 quement ma chaise et en me promenant à grands pas dans le salon, je ne lui pardonnerai jamais, jamais ! »

Le curé se leva de son côté et se mit à marcher en sens inverse de moi, de sorte que nous continuâmes la 20 conversation en nous croisant continuellement, comme Togre et le petit Poucet,^ quand celui-ci a volé une des bottes de sept lieues et que le monstre est à sa poursuite.

« Il faut être raisonnable. Reine, et prendre cette 25 humiliation en esprit de pénitence, pour la rémission de vos péchés.

— Mes péchés ! dis-je en m'arrêtant et en haussant légèrement les épaules; vous savez bien, monsieur le curé, qu'ils sont si petite, si petits que ce n'est pas la 30 peine d'en parler.

— Vraiment! dit le curé qui ne put réprimer

un sourire. Alors, puisque vous êtes une sainte, prenez VOS ennuis en patience pour Tamour de Dieu.

— Ma foi, non! répliquai-je d'un ton très décidé. Je veux bien aimer le bon Dieu, mais j'entends qu'il

5 m'aime assez pour ne point être satisfait de me voir malheureuse.

— Quelle tête! s'écria le curé. Quelle éducation j'ai faite là!

— Enfin, continuai- je en me remettant en marche, 10 je veux me venger, et je me vengerai.

— Reine, c'est très mal. Taisez- vous et écoutezmoi.

— La vengeance est le plaisir des dieux, répondisje en sautant pour attraper une grosse mouche qui

15 voltigeait au-dessus de ma tête.

— Parlons sérieusement, ma petite.

— Mais je parle sérieusement, dis-je en m'arrêtant un instant devant une glace pour constater avec quelque complaisance que l'animation m'allait très bien.^

20 Vous verrez, monsieur le curé ! je prendrai un sabre et je décapiterai ma tante, comme Judith avec Holopheme.^

— Cette enfant est enragée ! s'écria le curé d'un air désolé. Restez un peu tranquille, mademoiselle, et ne

25 dites pas de sottises.

— Soit, monsieur le curé, mais avouez que Judith ne valait pas deux sous ? »

Le curé s'adossa à la cheminée et introduisit délicatement une prise de tabac dans ses fosses nasales. 30 « Permettez, ma petite ; cela? dépend du point de vue auquel on se place.

— Que vous êtes peu logique ! dis-je. V0U3 trouvez

superbe l'action de Judith, parce qu'elle délivrait quelques méchants Israélites qui ne me valaient certainement pas, et qui ne devraient guère vous intéresser, puisqu'ils sont morts et enterrés depuis si longtemps ! . . . et vous trouveriez très mal que j'en fisse autant pour ma 5 propre délivrance! Et Dieu sait que je suis bien en vie! ajoutai- je en pirouettant plusieurs fois sur mes talons.

— Vous avez bonne opinion de vous-même, répondit le curé, qui s'efforçait de prendre un air sévère. 10

— Ah ! excellente !

— Voyons ! voulez-vous m'écouter, maintenant ?

— Je suis sûre, dis- je en poursuivant mon idée, qu'Holopherne était infiniment plus agréable que ma tante, et que je me serais parfaitement entendue avec 15 lui. Par conséquent, je ne vois pas trop ce qui m'empêcherait d'imiter Judith.

— Reine ! cria le curé en frappant du pied.

— Mon cher curé, ne vous fâchez pas, je vous en prie; vous pouvez vous rassurer, je ne tuerai pas ma 20 tante, j'ai un autre moyen pour me venger.

— Contez-moi cela,» dit l'excellent homme, déjà radouci et se laissant tomber sur un canapé.

Je m'assis à côté de lui.

« Voilà ! Vous avez entendu parler de mon oncle de 25 Pavol?

— Certainement; il demeure près de V...

— Fort bien. Comment s'appelle sa propriété ?

— Le Pavol.

— Alors, en écrivant à mon oncle au château de 30 Pavol, près de V. . ., la lettre arriverait sûrement?

— Sans doute.

— Eh bien, monsieur le curé, ma vengeance est trouvée. Vous savez que si ma tante ne m'aime pas, en revanche^ elle aime mes écus?

— Mais, mon enfant, où avez- vous appris cela ? me 5 dit le curé, ahuri.

— Je le lui ai entendu dire à elle-même; ainsi je suis sûre de ce que j'avance. Elle craint par-dessus tout que je ne me plaigne à M. de Pavol et que je ne lui demande de me prendre chez lui. Je compte la menacer

10 d'écrire à mon oncle; et il n'est pas dit, continuai- je après un instant de réflexion, que je ne le fasse pas un jour ou l'autre.

— Allons, c'est assez innocent, dit le bon curé en souriant.

15 — Vous voyez! m'écriai-je en battant des mains, vous m'approuvez!

— Oui, jusqu'à un certain point, ma petite, car il est clair que vous ne devez pas être battue, mais je vous défends l'impertinence. Ne vous servez de votre

20 arme qu'en cas de légitime défense, et rappelez-vous que si votre tante a des défauts, vous devez cependant la respecter et ne point être agressive.»

Je fis une moue significative.

«Je ne vous promets rien... ou plutôt, tenez, pour 25 être franche, je vous promets de faire précisément le contraire de ce que vous venez de dire.

— C'est une véritable révolte ! . . . Je finirai par me fâcher. Reine.

— C'est plus qu'une révolte, répHquai-je d'un ton 30 grave, c'est une révolution.^

— J'en perdrai la patience et la vie, marmotta le curé. Mademoiselle de Lavalle, faites-

moi le plaisir de vous soumettre à mon autorité.

— Écoutez, repris-je d'un ton câlin, je vous aime de tout mon cœur, vous êtes même la seule personne que j'aime au monde. . .» 5

Le visage du curé s'épanouit.

' « Mais je déteste, j'exècre ma tante; mes sentiments ne varieront jamais sur ce sujet. J'ai beaucoup plus d'esprit qu'elle. . .»

Ici le curé, dont l'expression s'était rembrunie, m'in- lo terrompit par une vive exclamation.

« Ne protestez pas, repris-je en le regardant en dessous,^ vous savez bien que vous êtes de mon avis.

— Quelle éducation, quelle éducation! murmura le curé d'un ton piteux. 15

— Monsieur le curé, mon salut n'est pas compromis, soyez tranquille; je vous retrouverai un jour ou l'autre dans le ciel. Je reprends: ayant donc beaucoup plus d'esprit que ma tante, il me sera facile de la tourmenter en paroles. Hier soir, je me suis promis à moi- 20 même de lui être très désagréable. J'ai pris la lune

et les étoiles à témoin de mon serment.

— Mon enfant, me dit le curé sérieusement, vous ne voulez pas m'écouter, et vous vous en repentirez.

— Bah ! c'est ce que nous verrons ! . . . J'entends 25 ma tante, elle est furieuse, car c'est moi qui ai lâché

la vache, les lapins et les chapons, afin de rester seule avec vous. Donnez-lui une semonce, monsieur le curé ; je vous assure qu'elle m'a battue bien fort, j'ai des marques noires sur les épaules.» 30

Ma tante entra comme une ouragan, et le curé, com- • plètement abasourdi, n'eut pas le temps de me répondre.

« Reine, venez ici ! » cria-t-elle, le visage empourpré par la colère et la course désordonnée^ qu'elle avait dû faire après les lapins.

Je lui fis un grand salut.

S « Je vous laisse avec le curé,» dis- je en adressant un signe d'intelligence à mon allié.

La croisée, fort heureusement, était ouverte.

Je sautai sur une chaise, j'enjambai l'appui de la fenêtre et me laissai glisser dans le jardin, au grand 10 ébahissement de ma tante, qui s'était placée devant la porte pour me couper la retraite.

Je confesse que je fis semblant de me sauver, mais qu'en réalité je me cachai derrière un laurier et que j'entrai dans un accès de jubilation sans pareil en 15 écoutant les reproches du curé et les exclamations furibondes de ma tante.

Le soir, pendant le dîner, elle avait l'air gracieux d'un dogue auquel on a pris un os.

Elle grognait Suzon, qui l'envoyait promener,* mal-

20 traitait son chat, jetait l'argenterie sur la table en

faisant un tapage affreux; enfin, exaspérée par mon

air impassible et moqueur, elle prit une carafe et la

lança par la fenêtre.

Je saisis aussitôt un plat de riz, auquel elle n'avait 2$ pas encore goûté, et le précipitai à la suite de la carafe.

« Misérable pécore ! hurla ma tante en s'élançant sur moi.

— N'approchez pas, dis-je en reculant ; si vous me 30 touchez, j'écris ce soir même à mon oncle de Pavol.

— Ah !.. . dit ma tante, qui resta pétrifiée, le bras en l'air.

— Si ce n'est pas ce soir, repris-je, ce sera demain ou dans quelques jours, car je ne veux pas être battue.

— Votre oncle ne vous croira pas ! cria ma tante.

— Oh ! que si !^ . . . Vos doigts ont laissé leur empreinte sur mes épaules. Je sais qu'il est très bon et je 5 m'en irai avec lui.»

Je n'avais certes aucune notion sur le caractère de mon oncle, étant âgée de six ans quand je l'avais vu pour la première et la dernière fois. Mais je pensai que je devais paraître en savoir très long sur son 10 compte^ et que je faisais preuve ainsi d'une grande diplomatie.

Je sortis majestueusement, laissant ma tante s'épancher dans le sein de Suzon.

La guerre était déclarée et, dès lors, je passai mon 15 temps à lutter contre Mme de Lavalle. Autrefois, j'osais à peine ouvrir la bouche devant elle, excepté quand le curé était en tiers entre nous;' elle m'imposait silence avant même que j'eusse fini ma phrase-

J'affirme que cette manière de procéder m'était par- 20 ticulièrement pénible, car je suis extrêmement bavarde. Je me dédommageais bien un peu avec le curé, mais c'était absolument insuffisant ; aussi avais- je pris l'habitude de parler tout haut avec moi-même. Il m'arrivait souvent de me planter devant mon miroir et de 25 causer avec mon image durant des heures entières . . .

Mon cher miroir ! ami fidèle ! confident de tnas. ^^Vjûs* secrètes pensées!

Je ne sais si les hommes ont jamais réfléchi sérieusement à Tinfluence énorme que ce petit meuble peut exercer sur un esprit.

Si j'écrivais un ouvrage philosophique, je traiterais 5 cette question : « De Tinfluence du miroir sur Tin-

telligence et le cœur de Thomme.»

, Je ne nie pas que mon traité serait peut-être unique dans son espèce, qu'il ne ressemblerait en aucune façon à la philosophie dans laquelle Kant,^ Fichte, Schelling,

10 etc. . ., ont pataugé toute leur vie pour leur plus grande gloire et le bonheur bien grand de la postérité, qui les lit avec un plaisir d'autant plus vif qu'elle n'y comprend rien. Non, mon traité n'irait point sur les brisées de ces messieurs :^ il serait clair, net, pratique, avec

15 une pointe de^ causticité, et il faudrait pousser bien loin l'amour de la contradiction pour ne pas convenir que ces qualités ne sont point l'apanagp des philosophes ci-dessus mentionnés. Mais, ne trouvant pas mon intelligence assez mûre pour ce grand œuvre, je

20 me contente de conserver à mon miroir une sincère affection et de m'y regarder chaque jour très longtemps, par esprit de reconnaissance.

Je sais bien que, devant cette révélation, quelquesuns de ces esprits fâcheux, grincheux, qui voient tout

25 en noir, insinueront que la coquetterie joue un grand rôle dans le sentiment que je prétends éprouver pour mon miroir. Mon Dieu ! * on n'est point parfait ! et remarquez, beau lecteur, que si vous êtes de bonne foi, ce qui n'est pas certain, vous avouerez que l'in-

30 térêt personnel, pour ne pas dire un plus gros mot, tient la première place dans la plupart de vos sentiments.

MON ONCLE ET MON CURÉ 2y

Pour en revenir à mon sujet, je dirai que, ayant rompu complètement avec mes anciennes terreurs, je ne cherchais plus à modérer ma loquacité devant ma tante. Il ne se passait pas un repas sans que nous eussions des discussions qui menaçaient de dégénérer 5 en tempêtes.

Quoique je ne connusse pas encore Son origine, je n'avais pas tardé à* découvrir qu'elle était ignorante comme une carpe, et qu'elle éprouvait une vive contrariété quand j'appuyais mes opinions sur mon savoir 10 ou sur celui du curé. Du reste, je n'hésitais jamais à donner la qualification d'historiques à des idées tirées de mon propre cerveau. Malheureusement, il m'était impossible de lutter contre l'expérience personnelle de ma tante, et, lorsqu'elle m'affirmait que les choses 15 se passaient de telle et telle façon dans le monde, que les hommes n'étaient guère que des sacripants, des suppôts de Satan, j'enrageais, car je ne pouvais rien répondre. J'avais assez de bon sens pour comprendre que les personnages avec lesquels je vivais ne pou- 20 vaîent me donner qu'une idée très imparfaite sur le genre humain dans les circonstances ordinaires de la vie.

Le curé dînait tous les dimanches à la maison. Il avait, sans doute, ses raisons secrètes pour ne point 2% vanter devant moi le roi de la création, — excepté quand il s'agissait de ses héros antiques dont il ne pouvait plus craindre l'esprit entreprenant, — car il n'opposait que de bien faibles dénégations aux affirmations de ma tante. 30

Le dîner du dimanche se comço^^.v\. \\vN^xSa^^xcsK^^ d'un chapon ow d'un poulet, d'utve s^\a.à^e^ ^>x'^ ^>a^^

i28 MON ONCLE ET MON CURÉ

durs et de lait égoutté,^ quand c'était la saison. Le curé, qui faisait assez maigre chère^ chez lui, et dont le palais savait apprécier la cuisine de Suzon, arrivait en se frottant les mains et en criant la faim.'

S Nous nous mettions bien vite à table, et le commencement de la conversation était non moins invariable que le menu du dîner.

« Il fait beau temps, disait ma tante, dont la phrase, s'il pleuvait, n'était modifiée que par le changement

10 du qualificatif.

— Un temps superbe! répondait le curé joyeusement. C'est charmant de marcher par ce joli soleil ! »

S'il avait plu, s'il avait neigé, s'il avait gelé, s'il

était tombé de la grêle, des pierres ou du soufre, le

15 curé eût également exprimé sa satisfaction, soit en

s'étendant sur l'agrément d'un appartement bien clos,*

soit en chantant les charmes d'un feu brillant.

<( Mais il ne fait pas chaud, reprenait ma tante. C'est étonnant! De mon temps on prenait des robes MO blanches à Pâques.*^

— Les robes blanches vous allaient-elles bien ? » demandais- je vivement.

Ma tante, qui prévoyait quelque impertinence, me foudroyait d'un regard préventif avant de répondre: 25 (( Certainement, très bien.

— Oh! m'écriais-je, d'un ton qui ne laissait aucun doute sur mon intime conviction.

— De mon temps, affirmait ma tante, les jeunes filles ne parlaient que lorsqu'on les interrogeait.

30 — Vous ne parliez pas dans votre jeunesse, ma tante?

— Quand on m'interrogeait, pas autrement

— Toutes les jeunes filles vous ressemblaient-elles, ma tante ?

— Certainement, ma nièce.

— La vilaine époque!» soupirais- je en levant les yeux au ciel. 5

Le curé me regardait d'un air de reproche, et Mme de Lavalle laissait ses regards errer sur les divers objets qui couvraient la table, avec la tentation bien évidente de m'en lancer quelques-uns à la tête.

La conversation, arrivée à ce point . . . aigu,* tom- 10 bait subitement, jusqu'au moment où les sentiments amers de ma tante, refoulés par les efforts de sa volonté, éclataient tout à coup, comme une machine soumise à une trop forte pression. Elle exhalait son courroux sur la création entière. Hommes, femmes, 15 enfants, tout y passait.^ De ces pauvres hommes, il ne restait, à la fin du dîner, qu'un horrible mélange, non d'os et de chairs meurtris,* mais de monstres de toutes les espèces.

« Les hommes ne valent pas les quatre fers d'un 20 chien,»* disait ma tante dans le langage harmonieux et élégant qui lui était habituel.

Le curé, qui avait la certitude désolante de n'être point une femme, baissait la tête et paraissait rempli de contrition. 25

« Quels mécréants ! quels sacripants ! reprenait-elle en me regardant d'un air furieux, comme si j'avais appartenu à l'espèce en question.

— Hum! répondait le curé.

— Des gens qui ne pensent qu'à jouir, qu'à martger ! 30 continuait ma tante, qui avait sur le cceoix \a. '^•axij>^^^^ léguée par son mari. Quels suppôts à^ ^^\axA

— Hum ! hum ! reprenait le curé en hochant la tête.

— Monsieur le curé, m'écriais- je avec impatience, hum ! n'est pas un argument très fort.

— Permettez, permettez, répondait le brave homme S troublé dans la dégustation de son dîner ;^ je crois que

Mme de Lavalle va au delà de sa pensée en employant cette expression : suppôts de Satan. Mais il est certain que beaucoup d'hommes ne méritent pas une grande confiance.

10 « Et vos héros, monsieur le curé ? et vos Grecs ? et vos Romains?

— Oh! les hommes d'aujourd'hui ne ressemblent guère à ceux d'autrefois, disait le curé, bien convaincu qu'il exprimait une grande vérité.

15 — Et les curés? reprenais-je.

— Les curés sont hors de cause,»* répondait-il avec un bon sourire.

Ce genre de conversation, rempli de sous-entendus, avait pour privilège de m'agacer énormément. J'avais

20 conscience qu'un monde d'idées et de sentiments, que je ne devais pas tarder du reste à découvrir, m'était fermé. Je doutais que le jugement porté par ma tante sur l'humanité fût absoltiment juste, mais je comprenais que j'ignorais beaucoup de choses et que je ris-

^5 quais de croupir longtemps dans mon ignorance.

Un matin que je méditais sur cette lamentable situation, l'idée me vint de consulter les trois personnes que j'étais à même de voir tous les jours: Jean, le fermier, Perrine et Suzon.

30 Cette dernière ayant vécu à C . . ., je décidai que son appréciation devait être basée sur une grande expérience, et je la gardai pour la bonne bouche.*

M'enveloppant dans un capulet, je pris mes sabots et m'acheminai vers la ferme, située à un kilomètre de la maison.

Tout en barbotant, pataugeant, enfonçant, j'arrivai près de Jean, qui nettoyait sa charrue. 5

« Bonjour, Jean.

— Ben le bonjour, mamselle ! dit Jean en ôtant son bonnet de laine,^ ce qui permit à ses cheveux de se dresser tout droits sur sa tête. Quand ils n'étaient pas soumis à une pression quelconque, c'était une particu- 10 larité de leur tempérament de se livrer à ce petit exercice.

— Je viens vous consulter sur une chose très, très importante, dis-je en appuyant sur l'adverbe pour éveiller son intelligence, que je savais disposée à courir 15 la prétantaine^ quand on le questionnait.

— A votre service, mamselle.

— Ma tante dit que tous les hommes sont des sacripants; quel est votre avis sur ce sujet, Jean?

— Des sacripants ! répéta Jean, qui écarquilla les 20 yeux comme s'il apercevait un monstre devant lui.

— Oui, mais c'est l'opinion de ma tante et je veux avoir la vôtre.

— Dame ! ça se pourrait ben tout de même !

— Mais ce n'est pas une opinion, cela, Jean ! 25 Voyons ! croyez- vous, oui ou non, que les hommes sont généralement des sacripants ? »

Jean appuya le bout de son nez sur l'index de sa main droite, ce qui est, comme on le sait, l'indice d'une profonde méditation. 30

Après avoir réfléchi une bonne minute, il me fit cette réponse claire et décisive :

« Écoutez, mamselle, je vas* vous dire ! ça se pourrait ben que oui, mais ça se pourrait ben que non.

— Buse!» lui dis- je, indignée de contempler un tel phénomène de bêtise.

s II ouvrit les yeux, il ouvrit la bouche, il ouvrit les mains, il eût ouvert toute sa personne, s'il avait pu, pour mieux manifester son étonnement.

Je revins dans la cour du Buisson, en pestant contre la boue, mes sabots, Jean et moi-même.

10 « Perrine, criai- je, viens ici ! »

Perrine, qui nettoyait les terrines de sa laiterie, accourut aussitôt, une poignée d'orties à la main, les bras nus, le visage rouge comme une pomme d'api^ et le bonnet sur le derrière de la tête, selon son habi- 15 tude.

(( Quelle est ton opinion sur les hommes ? dis-je brusquement.

— Sur les hom . . .»

Et Perrine, de pomme d'api devenue pivoine, laissa 20 tomber ses orties, prit le coin de son tablier et me regarda d'un air ébahi.

« Eh bien, réponds donc ! Que penses-tu des hommes ?

— Mamselle veut rire, ben sûr !

25 — Mais non, je parle sérieusement. Réponds vite!

— Dame! mamselle, me dit Perrine, quand ce sont de beaux gas,^ m'est avis qu'il y a des choses plus désagréables à regarder ! »

Cette manière d'envisager la question me donna 30 grandement à réfléchir.

« Je ne parle pas du physique, repris- je en haussant /es épaules, mais du moral?

— Ma foi! je les trouve ben aimables! répondit Perrine, dont les -petits yeux brillaient.

— Comment ! tu ne les trouves pas mécréants, sacripants, suppôts de Satan ? »

Perrine se mit à rire à pleine bouche,^ puis elle s'ar- 5 rêta soudain pour se donner un grand coup de poing sur la tête. Elle tortilla son tablier, baissa les yeux, et me parut disposée à prendre la poudre d 'escampette.*

(( Après ! Finis donc !

— Mamselle va me faire dire des sottises, ben sûr ! 10 je m'en vas.»

Et, m'adressant la plus belle de ses révérences, elle disparut dans les profondeurs de sa laiterie, dont elle me ferma la porte au nez.

«Pourquoi dirait-elle des sottises?... Allons! je 15 n'ai plus de ressource que dans Suzon ; reste à savoir si elle voudra parler.»

J'entrai dans la cuisine. Suzon, armée d'un balai, se préparait à le faire fonctionner activement. Il me sembla qu'elle était dans ses jours sombres, et je jugeai 20 qu'il serait habile d'user de quelques précautions oratoires avant de poser ma question.

(( Comme tes cuivres sont beaux et reluisants ! lui dis-je d'un air gracieux.

— On fait ce qu'on peut, grogna Suzon. Après 25 tout, ceux qui ne sont pas contents n'ont qu'à le dire.

— Tu réussis très bien* la fricassée de poulet, Suzon, continuai- je sans me décourager, tu devrais m'apprendre à la faire.

— C'est pas votre besogne, mademoiselle; restez 30 chez vous, et laissez-moi tranquille d^a-xv^ xssa. ^vixsine.)>

Mes moyens de corruption ne produisant aucun effet, je dirigeai mes batteries sur un autre point.

« Sais-tu une chose, Suzon ? Tu as dû être bien jolie dans ta jeunesse! » dis-je, en pensant à part moi^ s que, si j'avais été son mari, je Taurais mise à cuire dans le four pour m'en débarrasser.

J'avais touché la corde sensible,^ car Suzon daigna sourire.

« Chacun a son beau temps, mademoiselle.

10 — Suzon, repris-je, profitant de ce subit adoucissement pour arriver au plus vite à mon sujet, j'ai envie de te faire une question! — Quelle est ton opinion sur les hommes... et les femmes?» a joutai- je, songeant qu'il était ingénieux d'étendre mes études sur 15 les deux sexes.

Suzon s'appuya sur son balai, prit son air le plus rébarbatif, et me répondit avec une conviction entraînante :

«Les femmes, mademoiselle, sont des pas grand'- 30 chose,^ mais les hommes sont des rien du tout.

— Oh! protestai- je, en es-tu bien sûre?

— C'est aussi sûr que je vous le dis, mademoiselle ! » Elle administra un grand coup de balai aux débris

de légumes qui se trouvaient par terre, et les fit dis- 25 paraître avec autant de dextérité que s'ils avaient représenté les bipèdes, objets de son antipathie.

Je me retirai dans ma chambre pour méditer sur l'axiome misanthropique énoncé par Suzon, assez découragée en pensant que je n'étais pas grand chose, et 30 que mes amis inconnus, les hommes, méritaient la dénomination humiliante de rien du tout.

Néanmoins, mes études de mœurs me paraissant tout à fait insuffisantes, je résolus de les poursuivre à Taide des romans de la bibliothèque.

Précisément un lundi, jour de foire,^ ma tante, le curé et Suzon devaient aller ensemble à C . . . Ma tante s avait décidé, comme toujours, que je resterais à la garde de Perrine, et pour la première fois de ma vie, cette décision m'enchanta. J'étais sûre d'être livrée à moi-même, Perrine s'occupant beaucoup plus de sa vache que de mes inspirations. lo

Pour ce genre d'excursions, le fermier, à huit heures du matin, amenait dans la cour une sorte de carriole appelée dans le pays maringote. Ma tante apparaissait en grande tenue,* le chef orné d'un chapeau rond en feutre noir, auquel elle avait ajouté des brides d'un 15 violet tendre. Elle le posait' crânement sur le haut de son chignon. Elle était enveloppée de fourrures, qu'il fît chaud ou froid, ayant, depuis son mariage, adopté ce principe qu'une dame de qualité ne peut pas se mettre en route sans porter sur elle la peau d'un animal 20 quelconque. Quand elle était ainsi vêtue, elle croyait fermement que toutes les tares qui dénonçaient . son origine étaient effacées.

Elle s'asseyait sur une chaise, au fond de la maringote. 25

Suzon, chargée de conduire un cheval qui se conduisait tout seul, se plaçait à droite, sur VaL Vi^'wa^^xx^ de devant, et ie curé montait près à'é\^.

Alors, simultanément, ils se tournaient vers moi.

<( Ne faites pas de sottises, disait ma tante, et n'allez pas dans le potager.

— Ne mettez pas le désordre dans ma cuisine, criait 5 Suzon, et contentez- vous du veau froid pour déjeuner.»

Le curé ne soufflait mot, mais il m'envoyait un aimable sourire et faisait un geste qui voulait dire :

« Elle n'a pas voulu, mais je vous aurais bien em- 10 menée, moi.»

Ce mémorable lundi, les choses se passèrent comme à l'ordinaire. Je fis quelques pas sur la route et je les vis bientôt disparaître, secoués tous les trois comme des paniers à salade.^ 15 Sans perdre une minute, je mis à exécution un projet mûri depuis longtemps. Il s'agissait de prendre possession de la bibliothèque, dont le. curé avait eu la malencontreuse idée d'emporter la clef, mais je n'étais pas fille à me décourager pour si peu.

20 Je courus chercher une échelle que je traînai sous la fenêtre de la bibliothèque; après des efforts surhumains, je réussis à la lever et à l'appuyer solidement contre le mur. Grimpant lestement les échelons, je cassai une vitre avec une pierre dont je m'étais munie; 25 puis ôtant les morceaux de verre encore attachés au châssis, je passai la partie supérieure de mon corps dans l'ouverture et me glissai dans la bibliothèque.

Je tombai la tête la première sur le carreau ; je me fis une bosse énorme au front, et, le lendemain, le 30 curé m'apporta un onguent pour la guérir.

Mon premier soin, quand je me relevai et que l'étcurdissement causé par ma chute se dissipa, fut de

fouiller dans les tiroirs d'un vieux bureau pour découvrir une clef pareille ^ celle que le curé avait fait disparaître. Mes recherches ne furent pas longues, et, après deux ou trois essais infructueux, je trouvai mon affaire.^ 5

Après avoir supprimé, autant qu'il me fut possible, les traces de mon effraction, je m'installai dans un fauteuil, et, pendant que je me reposais de mes fatigues, mon regard fut frappé par les ouvrages de Walter Scott placés en face de moi. Je pris au hasard lo dans^ la collection et je m'en allai dans ma chambre, emportant comme un trésor la Jolie Fille de Perth.^

De ma vie je n'avais lu un roman, et je tombai dans une extase, dans un ravissement dont rien ne pourrait donner l'idée. Je vivrais neuf cent soixante- 15 neuf ans, comme le bon Mathusalem, que je n'oublierais jamais mon impression en lisant la Jolie Fille de Perth.

J'éprouvais la joie d'un prisonnier transporté de son cachot au' milieu des arbres, des fleurs, du soleil ; ou, 20 mieux encore, la joie d'un artiste qui entend jouer pour la première fois, et d'une manière idéale, l'oeuvre de son cœur et de son intelligence. Le monde qui m'était inconnu, et après lequel je soupirais inconsciemment, se révéla à moi tout à coup. Une lueur se fit si 25 soudainement dans mon esprit, que je crus avoir été jusque-là stupide, idiote. Je me grisai, m'enivrai de ce roman rempli de couleur, de vie, de mouvement.

Le soir, je descendis en rêvant dans la salle à manger, où le curé, qui dînait avec nous, m'attendait avec 30 impatience.

Il regarda mon visage avec \xsMt çioioxAs. ccstoxc^-

sération, et me demanda, avec le plus grand intérêt, comment cet accident était arrivé.

« Un accident? dis-je d'un air étonné.

— Votre front est tout noir, ma petite Reine.

5 — La sotte aura monté^ dans un arbre ou une échelle, dit ma tante.

— Dans une échelle, oui, c'est vrai, répondis- je.

— Ma pauvre enfant! s'écria le curé désolé; vous êtes tombée sur la tête ? »

10 Je fis un signe affirmatif.

<(Avez-vous mis de l'arnica, ma petite?

— Bah ! c'est bien la peine !^ reprit ma tante. Mangez votre soupe, monsieur le curé, et ne vous occupez pas de cette étourdie ; elle n'a que ce qu'elle mérite ! »

15 Le curé ne dit plus rien; il me fit im petit signe d'amitié et m'observa à la dérobée.

Mais je ne faisais pas grande attention à ce qui se passait autour de moi. Je songeais à cette charmante Catherine Glover, à ce brave Henri Smith, dont j'étais 20 éprise, en attendant mieux,* et voilà que, sans le moindre préambule,* j'éclatai en sanglots.

« Ah ! mon Dieu ! s'écria le curé en se levant vivement. Ma chère petite Reine, mon bon petit enfant!

— Laissez donc! dit ma tante; elle est mécontente 25 parce qu'elle ne nous a pas accompagnés à C . . .

Mais le curé, qui savait que je détestais les pleurs

et que j'étais trop fière pour manifester devant ma

tante un chagrin causé par elle, s'approcha de moi, me

demanda tout bas pourquoi je pleurais et s'efforça de

30 me consoler.

« Ce n'est rien, mon cher bon curé, dis-je en essuyant mes larmes et en me mett^.tvt à rire. Voyez-

VOUS, j'ai horreur de la souffrance physique, la tête me fait mal, et puis je dois être affreuse.

— Pas plus qu'à l'ordinaire,» dit ma tante.

Le curé me regarda d'un air inquiet. Il n'était pas satisfait de l'explication et se disait que quelque chose 5 d'anormal s'était passé dans la journée. Il me conseilla d'aller me coucher sans plus tarder; ce que je fis avec empressement.

J'étais humiliée d'avoir fait une scène d'attendrissement ; d'autant plus humiliée que je ne savais pas pour- 10 quoi j'avais pleuré. Était-ce de plaisir, de contrariété? Je n'aurais pu le dire, et je m'endormis en me répétant qu'il était inutile de chercher à analyser mon impression.

Pendant lè mois qui suivit, je dévorai la plupart des 15 ouvrages de Walter Scott. Certes, depuis ce temps, j'ai eu des joies profondes et sérieuses, mais, quelque grandes qu'elles aient été, je ne sais si elles ont surpassé de beaucoup en vivacité celles que j'éprouvais pendant que mon esprit sortait de son brouillard comme 20 un papillon de sa chrysalide. Je marchais de ravissement en ravissement, d'extase en extase. J'oubliais tout pour ne songer qu'à mes romans et aux personnages qui excitaient mon imagination.

Quand le curé me définissait un problème, je pen- 25 sais à Rebecca,^ que j'avais laissée en tête à tête avec le Templier; quand il me faisait un cours d'histoire,^ je voyais défiler devant mes yeux ces charmants héros parmi lesquels mon cœur volage avait déjà choisi une quinzaine de maris ; quand il m'adressait des 30 reproches, je n'en entendais pas la moitié, é\.'a.\>^. <^!^cupée à me confectionner un cos\.\xn\^ ^^vc^'s^^

à celui d'Elisabeth d'Angleterre ou d'Amy Robsart.^

(( Qu'avez-vous fait aujourd'hui? demandait-il en arrivant, s — Rien.

— Comment rien?

— Tout cela m'ennuie,» disais-je d'un air fatigué. Le pauvre curé était consterné. Il préparait de

longs discours et me les débitait tout d'une haleine,

10 mais il aurait produit autant d'effet en s'adressant à un Peau-Rouge.^

Enfin, je devins subitement très triste. Si ma tante ne me battait plus, elle se dédommageait en me disant des choses désagréables. Elle avait deviné que

15 j'étais peinée d'être si petite, et elle ne perdait pas l'occasion de frapper sur ce point vulnérable.

Peu de temps auparavant, je me trouvais très jolie, et j'avais beaucoup plus confiance dans mon opinion que dans celle de ma tante. Mais, en faisant connais-

20 sance avec les héroïnes de Walter Scott, le doute surgit dans mon esprit. Elles étaient si belles, que je me désolais en songeant qu'il fallait leur ressembler pour être aimée.

Le curé, par sympathie, perdit ses sourires et ses

25 couleurs. Il m'observait d'un air éploré, passait son temps à priser, en oubliant toutes les règles de l'art, cherchait à deviner mon secret et employait des moyens machiavéliques pour arriver à son but ; mais j 'étais impénétrable.

30 Un jour, je le vis se diriger vers la bibliothèque,

mais je n'avais garde d'oublier la clef dans la serrure;

// revînt sur ses pas en secouant la tête et en passant

la main dans ses cheveux, lesquels, plus ébouriffés que jamais, produisaient Teffet d'un panache.

Je m'étais cachée derrière une porte, et, quand il passa près de moi, je l'entendis murmurer:

(( Je reviendrai avec la clef ! » 5

Cette décision me contraria vivement. Je me dis qu'il découvrirait certainement mon secret et que je ne pourrais plus continuer mes chères lectures.

J'allai aussitôt chercher plusieurs romans que j'emportai dans ma chambre, et les remplaçai sur les rayons lo par des livres pris au hasard; mais, malgré mes précautions, je jugeai que le carreau de papier dont je m'étais servie pour remplacer la vitre brisée était un indice qui m'accuserait hautement.

C'est ce jour-là que, en examinant des lettres trou- 15 vées dans le bureau, je découvris l'origine de ma tante. C'était une arme contre elle, et je résolus de ne pas tarder à m'en servir.

Le lendemain, à déjeuner, elle était de très mauvaise humeur. Dans cette disposition morale, si elle ne trou- 2^ vait pas un prétexte pour m'être désagréable, elle s'en passait.

Je rêvais à cet aimable Buckingham^ qui me paraissait adorable avec son insolence, ses beaux habits, ses bouffettes et son esprit, et je me demandais pourquoi 2$ Alice Bridgeworth était au désespoir de se trouver chez lui, quand ma tante me dit sans préambule:

« Que vous êtes laide ce matin. Reine I »

Je sautai sur ma chaise.

«Voilà! dis- je en lui passant la salière. 30

— Je ne demande pas le sel, sotte ! En vérité^ vou!^ devenez aussi stupide que laide \v>

Il est à remarquer que ma tante ne me tutoyait

jamais. Du jour où elle était devenue la femme de

mon oncle, elle avait cru se mettre à la hauteur de sa

situation en supprimant le tutoiement de son vocabu-

5 laire. Elle disait vous même à ses lapins.

«Je ne suis pas de votre avis, répondis- je sèchement, je me trouve très jolie.

— La bonne farce ! s'écria ma tante. Jolie, vous ! un petit être pas plus haut que la cheminée!

10 — Mieux vaut ressembler à une plante délicate qu'à un homme manqué,» répliquai- je.

Ma tante croyait fermement avoir été une beauté et n'entendait pas raillerie sur ce sujet.

<(J'ai été belle, mademoiselle, si belle qu'on nous 15 avait donné le nom d'une déesse, à ma sœur et à moi.

— Votre sœur vous ressemblait-elle, ma tante ?

— Beaucoup, nous étions jumelles.

— Son mari a dû être bien malheureux,» dis- je d'un ton pénétré.

ao Ma tante lança une imprécation que je ne permettrai pas à ma plume de répéter.

« Du reste, repris- je avec calme, vous avez naturellement le goût d'une femme du peuple, tandis que moi, je. . .»

25 Mais je restai la bouche ouverte au milieu de ma phrase; ma tante venait de casser une assiette avec le manche de son couteau. Ce que j'avais dit rendait inutiles les efforts qu'elle avait faits jusqu'alors pour me cacher sa naissance et me vengeait entièrement de ses 30 méchancetés envers moi.

« Vous êtes un serpent ! s'écria-t-elle d'une voix étranglée.

^fT^ MON ONCLE ET MON CURE 43

<■— Je ne crois pas, ma tante.

— Un serpent !

— Vous l'avez déjà dit, répondis- je en avalant tranquillement ma dernière fraise.

— Un serpent réchauffé dans mon sein,» répéta ma 5 tante, qui était trop en colère pour faire des frais d'imagination.

Je secouai la tête, et me dis que si j'étais serpent, je refuserais certainement de me trouver bien^ dans cette position. 10

« Permettez, repris- je, j'ai étudié cet animal dans mon histoire naturelle, et je n'ai jamais vu qu'il eût l'habitude d'être réchauffé dans le sein de qui que ce soit.))^

Ma tante, toujours déconcertée quand je faisais al- 15 lusion à mes lectures, ne répondit rien, mais l'expression de sa physionomie me parut si peu rassurante que je m'esquivai en chantant à tue-tête:

« Il était une fois un oncle de Pavol, de Pavol, de Pavol I » '20

Nous étions au milieu de juin. Les papillons volaient de tous les côtés, les mouches bourdonnaient, l'air était imprégné de mille parfums; bref, le temps me parut si séduisant que j'oubliai ma prudence ordinaire. Je pris mon livre et j'allai m'installer dans un 2$ pré, à l'ombre d'une meule de foin.

J'avais le cœur un peu gros en songeant aux paroles de ma tante. Il est certain qu'il était désolant d'être si pçtite, si petite! Qui donc pourrait m'aimer jamais? Mais je me consolai en lisant Péveril du Pic, Parmi 30 les romans de Walter Scott, c'était mx\ ^^ ^^>û»w que je préférais, précisément à caM?.fc ^^ ^^xv^^-»

dont la taille était certainement plus exiguë que la mienne.

J'aimais, j'adorais Buckingham. J'étais en colère contre Fenella, qui lui disait des choses vraiment très s dures, et, au moment où elle disparaissait par la fenêtre, je m'arrêtai dans ma lecture pour m'écrier:

<( La petite niaise ! »

En disant ces mots, je levai les yeux et jetai un grand cri en voyant le curé, debout, devant moi. Les 10 bras croisés, il me regardait avec stupéfaction. Il semblait aussi consterné que ce personnage des contes de fées qui trouve ses diamants changés en noisettes.

Je me levai un peu honteuse, car je l'avais abominablement attrapé.^ 15 « Oh ! Reine . . . , commença-t-il.

— Mon cher curé, m 'écriai- je en serrant Péveril du Pic sur mon cœur, je vous en prie, je vous en supplie, laissez-moi continuer.

— Reine, ma petite Reine, jamais je n'aurais cm 20 cela de vous ! »

Cette douceur m'attendrit d'autant plus que je n'avais pas la conscience très nette, mais, par une tactique éminemment féminine, je m'empressai de changer la question.

25 « C'était une distraction, monsieur le curé, et je me trouve si malheureuse!

— Malheureuse, Reine?

— Croyez-vous que ce soit amusant d'avoir une tante comme la mienne! Elle ne me bat plus, c'est

30 vrai, mais elle me dit des choses qui me font tant de peine ! »

Que je connaissais bien motv cvxtél II avait déjà

oublié ses griefs et ses sermons ; d'autant qu'il y avait un grand fonds de vérité dans mes paroles.

« Est-ce pour cela que vous êtes si triste, mon bon petit enfant?

— Certainement, monsieur le curé. Pensez donc que s ma tante me répète sur tous les tons que je suis laide à faire peur.»

Mes yeux s'emplirent de larmes, car ce sujet m*allait droit au cœur.

Le bon curé, très ému, se frotta le nez d'un air per- lo plexe. Il était loin de partager les idées de ma tante sur ce point, et se demandait quel moyen il pourrait bien employer pour dissiper mon chagrin sans éveiller dans mon âme l'orgueil, la vanité et autres éléments de damnation. 1$

« Voyons, Reine, il ne faut pas attacher trop d'importance à des choses qui périssent si vite.

— En attendant, ces choses existent, répliquais- je, me rencontrant, à deux siècles d'intervalle, avec la pensée de la plus belle fille de France.^ 20

— Et puis, vous verrez peut-être des gens qui ne penseront pas comme Mme de Lavalle.

— Êtes-vous de ces gens-là, monsieur le curé ? Me trouvez-vous jolie?

— Mais. . .oui, répondit le curé d'un ton piteux. 25

— Très jolie?

— Mais. . .oui, répondit le curé sur le même ton.

— Ah! que je suis contente! m'écriai- je en pirouettant. Que je vous aime, mon curé!

— C'est très bien. Reine ; mais vous avez commis 30 une grande faute. Vous vous êtes introduite daxNs» \a. bibliothèque au risque de vous cassti \^ cqw, ^e^ N^>a.%

avez lu des livres que je ne vous aurais probablement jamais donnés.

— Walter Scott, monsieur le curé, c'est Walter Scott ! ma littérature en dit beaucoup de bien.» 5 Et je lui narrai toutes mes impressions. Je parlai longtemps avec volubilité, ravie de voir que non seulement le curé ne songeait plus à me gronder, mais qu'il écoutait avec intérêt ce que je lui racontais. Devant mon entrain et ma gaieté, reparus comme par enchante- 10 ment, il reprit subitement ses couleurs et sa physionomie souriante.

«Allons, me dit-il, je vous permets de continuer à lire Walter Scott; je le relirai même pour en parler avec vous, mais promettez-moi de ne pas recommencer 15 votre escapade ! »

Je le lui promis de grand cœur, et dès lors nous eûmes un nouveau sujet de discussions et de disputes, car, bien entendu, nous ne fûmes jamais du même avis.

Mais bientôt l'intérêt que je prenais à mes romans jo se trouva effacé par un événement surprenant, inouï, qui arriva quelques semaines plus tard au Buisson. Un de ces événements qui n'ébranlent pas les empires sur leurs bases, mais qui jettent la perturbation dans le cœur ou l'imagination des petites filles.

25 C'ÉTAIT un dimanche.

Le dimanche, nous assistions régulièrement à la

grand'messe, qui était Tunique office du matin, le

€niré n'ayant pas de vicaire. Ma tante entrait la pre-

mière dans notre banc armorié, je la suivais immédiatement ; Suzon venait ensuite, et Perrine fermait la marche.

Notre petite église était vieille et misérable. La couleur primitive des murs disparaissait sous une sorte s de limon verdâtre causé par Thumidité; le sol, loin d'être uni, était formé d'une quantité de crevasses et de monticules qui invitaient les fidèles à se casser le cou et à profiter de leur présence dans un lieu sanctifié pour monter plus tôt au ciel; Tautel était orné de figures lo d'anges peintes par le charron du village, qui se piquait d'être artiste; deux ou trois saints se contemplaient avec surprise, étonnés de se trouver si laids. Plusieurs fois, en les regardant, je me suis dit que si j'étais une sainte, et si les mortels me représentaient d'une 15 manière aussi hideuse, je serais absolument sourde à leurs prières; mais les saints n'ont peut-être pas mon tempérament. Par une fenêtre privée de ses vitraux, une rose blanche montrait sa tête parfumée et, par sa beauté, sa fraîcheur, semblait protester contre le mau- 4 vais goût de l'homme.

Nous possédions un harmonium dont trois notes seulement pouvaient vibrer; quelquefois le nombre en allait jusqu'à cinq, cet instrument étant, grâce à la température, sujet à des caprices, comme les rhumatismes 25 de notre chantre, lequel rugissait pendant deux heures avec la conviction si naïve et si profonde de posséder une belle voix qu'il était impossible de lui en vouloir.

Le tabouret de l'officiant était placé au fond d'un précipice, de sorte que, de ma place, je ne voyais que la 30 tête et le buste du curé, qui avait l'air en çét\vt^VL<:Â.^ Les enfants de chœur se faisaient àes ^tvkv^c^^ ^^. ^î^c^^*

chotaient derrière son dos, sans qu'il eût l'idée de se fâcher.

Après révangile, il quittait sa chasuble et son étole devant nous, les choses se passant en famille,^ trébu- 5 chait dans quelques trous et arrivait à la chaire.

Parmi les êtres humains qui s'agitent sur la surface du globe, il n'y en a pas, je suppose, qui, dans le cours de son existence, n'ait fait un rêve. LTiomme, que sa position soit infime ou élevée, ne peut vivre sans 10 désirs, et le curé, subissant la loi commune, avait, durant trente ans de sa vie, rêvé la possession d'une chaire.

Malheureusement, il était très pauvre, ses paroissiens l'étaient également, et ma tante, qui seule eût pu 15 lui venir en aide, ne répondait rien à ses timides insinuations; outre qu'elle était d'un intérêt sordide quand il s'agissait de donner, elle avait la plus mince considération pour le rêve de son prochain.

Enfin, à force d'économiser, le curé se trouva un

20 jour à la tête d'une somme de deux cents francs. Il

résolut alors de réaliser son rêve tant bien que mal.*

Un matin, je le vis arriver hors d'haleine.

« Ma petite Reine, venez avec moi, s'écria-t-il.

— Où ça, monsieur le curé?

2$ — A l'église, venez vite!

— Mais la messe est dite !

— Oui, oui, mais j'ai quelque chose de charmant à vous montrer.»

Il avait l'air si joyeux, sa bonne figure respirait une 30 telle allégresse, que je ris encore en y songeant et que sa joie est pour moi im des meilleurs souvenirs de ce temps-là.

Il ne marchait pas, il volait, et nous arrivâmes tout courant à Téglise. On venait de poser la chaire, et le ciiré, en extase devant elle, me dit à voix basse :

« Regardez, petite Reine, regardez ! N'est-ce pas une heureuse invention ? Nous possédons enfin une chaire 1 5 Elle n'a pas Tair très solide, et cependant elle tient très bien. Et voilà donc le rêve de ma vie réalisé ! Il ne faut jamais désespérer de rien, ma petite, jamais ! »

Je regardais, un peu consternée, car je ne pouvais pas me dissimuler que mon imagination m'avait repré- 10 sente une chaire comme quelque chose de grand, de monumental. Ce que j'avais sous les yeux était une sorte de boîte en bois blanc posée sur des supports en fer si peu élevés que, à la rigueur,^ on eût pu se passer de marches pour y entrer. Mais une chaire sans marches, 15 cela ne se serait jamais vu ;^ aussi, pour que l'honneur fût sauf, avait-on réussi à en placer deux, hautes chacune de quinze centimètres.

<( Voyez donc, Reine, disait le curé, comme elle produit bon effet! Quand j'aurai un peu d'argent, je lui 20 ferai donner une couche de peinture, ou, plutôt, je la peindrai moi-même; cela m'amusera, et puis ce sera économique. Certainement elle pourrait être un peu plus élevée, mais il ne faut pas avoir trop d'ambition.»

Et le pauvre excellent homme tournait autour de la 25 chaire d'un air admiratif. Les panneaux eussent été peints par RaphaëP ou sculptés par Michel-Ange qu'il n'eût pas été plus heureux.

Il ne songeait pas que la réalité, comme toujours, hélas ! ne ressemblait guère au rêve ; il n'avait garde de 30 faire des comparaisons, et jouissait d^ %Qf^ \i<^\^^:ûs. sans arrière-pensée.

<( C'est moi qui ai donné le plan, mon cher enfant, et vraiment j'ai eu là une bien bonne idée! Cependant il y a un revers à la médaille,^ et je dois avouer que j'ai une petite dette; le prix qu'on me demande est plus 5 élevé que je ne l'avais supposé, mais il paraît que c'est toujours ainsi quand on fait construire. Je comptais m'acheter une douillette, cet hiver ; eh bien, mon Dieu, je m'en passerai, voilà tout! »

Oh ! oui, sa joie est pour moi un des meilleurs soulo venirs de ce temps-là ! Jamais je n'ai vu un homme si heureux, et parer ainsi une joie si médiocre des reflets de sa bonne nature et de son esprit un peu enfantin.

(( C'est qu'elle a tout à fait l'air d'une chaire ! » di- 15 sait-il en riant et en se frottant les mains.

J'avais bien quelque doute sur ce point, mais je cachai ma déception et m'extasiai de mon mieux sur cet objet extraordinaire qui, à cause de la forme irrégulière de l'église, était placé dans un renfoncement, de 20 telle sorte que, lorsque le curé prêchait, les trois quarts de l'auditoire ne voyaient qu'un bras et une mèche de cheveux blancs qui s'agitaient avec éloquence, selon les diverses phases du discours.

Le curé était si content de se dire : « Je vais monter 25 en chaire ! » que nous dûmes nous résigner à avoir un sermon tous les dimanches.

A peine avait-il ouvert la bouche que les bonnes

femmes prenaient une pose commode afin de faire

un petit somme; que Perrine profitait de l'assou-

30 pissement général pour lancer quelque œillade dans

le banc voisin du nôtre, et que Reine de Lavalle

• se préparait à méditer sur les vicissitudes de la

vie représentées par une tante et l'ennui des sermons.

Pendant une heure, il nous mettait sous les yeux la grande iniquité dans laquelle nous étions plongés; puis, lorsque notre état moral était devenu vraiment 5 tout à fait lamentable, il descendait d'un air radieux avec nous dans les enfers et nous faisait toucher du doigt les supplices que méritaient nos âmes ravagées par le péché ; après quoi passant, par un tour de phrase hardi, à des idées moins horribles, il émergeait peu à 10 peu des régions infernales, restait quelques instants sur la terre, nous déposait enfin tranquillement dans le ciel et descendait de la chaire du pas triomphant d'un conquérant qui vient de trancher quelque nœud gordien. 15

L'auditoire se réveillait alors en sursaut, sauf Suzon, trop contente d'entendre dire du mal de l'humanité pour s'endormir, et qui buvait une tasse de lait pendant que le curé fustigeait ses ouailles de ses fleurs de rhétorique. 20

C'était donc un dimanche. Il faisait une chaleur écrasante, et en revenant a la maison, Suzon nous dit :

« Il y aura de l'orage avant la fin de la journée.»

Cette prophétie me fit plaisir ; un orage était un incident heureux dans ma vie monotone, et, malgré ma 25 poltronnerie, j'aimais le tonnerre et les éclairs, bien qu'il m'arrivât de trembler de tous mes membres lorsque les roulements se succédaient avec trop de rapidité.

Pendant la première partie de l'après-midi, j'errai comme une âme en peine^ dans le jardin et le petit bois. 30 Je m'ennuyais â mourir,^ me disant ave.c vcvéîsaxsKJ^^^ qu'il ne m'arriverait jamais que\cfae ^.N^x^îeox^, ^ ^2^^

j'étais condamnée à vivre perpétuellement auprès dé ma tante.

Vers quatre heures, rentrant dans la maison, je montai dans le corridor du premier,^ et, le visage collé 5 contre la vitre d'une grande fenêtre, je m'amusai à suivre des yeux le mouvement des nuages qui s'amoncelaient au-dessus du Buisson et nous amenaient l'orage annoncé par Suzon.

Je me demandais d'où ils venaient, ce qu'ils avaient

10 vu sur leur parcours, ce qu'ils pourraient me raconter, à moi qui ne savais rien de la vie, du monde et qui aspirais à voir et à connaître. Ils s'étaient formés derrière cet horizon que je n'avais jamais dépassé, et qui me cachait des mystères, des splendeurs (du moins, je

15 le croyais), des joies, des plaisirs sur lesquels je méditais tout bas.

Je fus distraite dans mes réflexions en remarquant qu'une voiture légère, que je n'avais pas entendue approcher, entrait dans la cour. Un homme sauta à terre,

2o dit quelques mots au domestique qui l'accompagnait et regarda autour de lui pour trouver à qui parler. Quant à moi, stupéfiée par cette apparition, j'avais poussé un des battants de la fenêtre^ et j'observais les événements sans faire un mouvement.

25 L'inconnu franchit en deux enjambées les marches délabrées du perron et chercha la sonnette qui n'avait jamais existé; ce que voyant et la patience n'étant point sa qualité dominante, il donna de grands coups de poing dans la porte.

30 Ma tante, Suzon, surgirent ensemble devant lui, et

je certifie que, dès cet instant, j'eus la plus favorable

opinion de son courage, car il ne manifesta aucun ef-

froi. Il salua légèrement, puis je compris d'après ses gestes que, le ciel menaçant Tayant inquiété, il demandait à se réfugier au Buisson.

Au même moment, en effet, Torage éclata avec une grande violence; on n'eut que le temps de mettre la 5 voiture et le cheval à Tabri.

Il est dit que la solitude rend timide ; mais, dans certains cas, elle produit Teffet contraire. Ne m'étant frottée à personne,^ n'ayant jamais rien comparé, j'avais la plus grande confiance en moi-même, et j'igno- 10 rais complètement ce que c'était que cet étrange sentiment qui annihile les facultés les plus brillantes et rend stupide l'homme le plus supérieur.

Néanmoins, devant cette aventure qui semblait évoquée par mes pensées, le cœur me battait bien fort, et 15 j'hésitai si longtemps à entrer dans le salon que j'étais encore à la porte quand le curé arriva tout ruisselant, mais bien content.

« Monsieur le curé, m'écriai- je en m'élançant Vers lui, il y a un homme dans le salon I 20

— Eh bien. Reine? un fermier, sans doute?

— Mais non, monsieur le curé, c'est un homme véritable.

— Comment, un homme véritable ?

— Je veux dire que ce n'est ni un curé, ni un 25 paysan; il est jeune et bien habillé. Entrons vite! »

Nous entrâmes, et je faillis jeter un cri de surprise en remarquant que ma tante avait une expression vraiment gracieuse et qu'elle souriait agréablement à l'inconnu, qui, assis en face d'elle, semblait aussi à Taise 30 que s'il s'était trouvé chez lui.

Du reste, son aspect seu\ e\i\. svîAïv ^\ix ^^^^^^^^

Tesprit le plus morose. Il était grand, assez gros, avec une figure épanouie, franche et ouverte. Ses cheveux blonds étaient coupés ras, il possédait des moustaches tordues en pointe, une bouche bien dessinée et des s dents blanches qu'un rire franc et naturel montrait souvent. Toute sa personne respirait la gaieté et Tamour de la vie.

Il se leva en nous voyant entrer, et attendit un instant que ma tante fît la présentation. Mais ce cérémonial

10 était aussi ignoré d'elle que des habitants du Groenland, et il se présenta lui-même sous le nom de Paul de Conprat.

« De Conprat ! s'écria le curé ; êtes- vous le fils de cet excellent commandant de Conprat que j'ai connu

15 autrefois?

— Mon père est en effet commandant, monsieur le curé. Vous l'avez connu?

— Il m'a rendu service il y a bien des années. Quel brave, quel excellent homme!

20 — Je sais que mon père est aimé de tout le monde, répondit M. de Conprat, le visage plus épanoui que jamais. C'est pour moi un bonheur toujours nouveau de le constater.

— Mais, reprit le curé, n'êtes-vous pas parent de M. ^5 de Pavol?

— Parfaitement ; cousin au troisième degré.

— Voici sa nièce,» dit le curé en me présentant.

Malgré mon inexpérience, je m'aperçus fort bien 30 que le regard de M. de Conprat exprimait une certaine admiration.

(r/e SUIS enchanté de faire la cotvtvaîssance d'une

aussi charmante cousine,» me dit-il d'un ton convaincu en me tendant la main.

« Pas précisément cousins, dit le curé en prisant d'un air de jubilation; M. de Pavol n'est que Toncle par alliance de Reine : sa femme était une demoiselle de La- s valle.

— Ça ne fait rien, s'écria M. de Conprat, je ne renonce pas à notre parenté. D'ailleurs, si l'on cherchait bien, on trouverait des alliances entre ma famille et celle des de Lavalle.» lo

Nous nous mîmes à causer comme trois bons amis, et il me sembla que nous nous étions toujours vus, connus et aimés. J'éprouvais cette impression bizarre qui fait supposer que ce qui se passe immédiatement sous vos yeux est déjà arrivé à une époque lointaine, si loin- 15 taine qu'on n'en a gardé qu'un souvenir vague et presque effacé.

Mais j'avais beau passer en revue dans mon esprit tous les héros de roman que je connaissais, je n'en trouvais pas un seul aussi dodu que mon héros à moi.^ 20 Il était gros, cela ne faisait pas l'ombre d'un doute, mais si bon, si gai, si spirituel, que ce défaut physique se transforma promptement à mes yeux en une qualité transcendante. Bientôt même mes héros imaginaires me parurent totalement dénués de charme. Malgré leur 25 taille élégante et toujours mince, ils étaient effacés, radicalement effacés par ce bon gros garçon bien vivant et tout joyeux que je revêtais mentalement d'une foule^ de qualités. ^"^"^

Cependant, quoique l'orage eût diminué de violence, 30 la pluie ne cessait pas, et, l'heure du dîner ^.i^^^xo^'îcc*.^ ma tante invita Paul de Conprat à.*\e i^T\a.'i,^^ -as^*::-

nous. Il déclara aussitôt qu'il avait une faim de cannibale et accepta avec un empressement qui me ravit. Je m'esquivai un instant pour aller affronter la mauvaise humeur de Suzon.

s « Suzon, dis- je en entrant dans la cuisine, d'un air excité, M. de Conprat dîne avec nous. Avons-nous un gros chapon, du lait, des fraises, des cerises ?

— Hé ! Seigneur, que d'affaires ! grogna Suzon ; il y a ce qu'il y a, voilà ! ♦

30 — Grande vérité, Suzon! mais réponds-moi donc! Un chapon, ce ne sera peut-être pas suffisant ?

— C'est pas un chapon, mademoiselle, c'est un dindon ; voyez un peu ! »

Et Suzon, avec un vif mouvement d'orgueil, ouvrit is la rôtissoire et me fit admirer l'animal, qui, bien empâté par ses soins et ceux de Perrine, pesait au moins douze livres. La peau dorée se soulevait de place en place, prouvant ainsi la délicatesse, la tendresse de la chair qu'elle recouvrait et offrant à mes yeux charmés 20 le spectacle le plus réjouissant.

«Bravo! dis-je. Mais le lait égoutté, Suzon, est-îl réussi? Y en a-t-il beaucoup? Et la salade, assaisonne-la bien !

— J'ai l'habitude de réussir ce que je fais, mademoi- 25 selle. D'ailleurs, ce monsieur n'est ni un prince ni un

empereur, je suppose. C'est un homme comme un autre, il s'arrangera de ce qu'on lui donnera.

— Un homme comme un autre, Suzon! dis-je indignée. Tu ne l'as donc pas vu ?

30 — Ma foi, si, mademoiselle, je l'ai vu! et entendu,

je peux bien le dire ! Est-il permis à un chrétien de co-

gner^ ainsi à tour de bras à la porte d'une maison hon-

nête? Après cela, amourachez-vous de luî, si vous voulez ! »

J'ouvrais la bouche pour répondre vertement, mais je m'arrêtai prudemment, en songeant que, pour se venger et me contrarier, Suzon serait bien capable de s donner un coup de feu à^ son dindon.

Quelques instants après, nous passâmes dans la salle à manger, et je ne pus m'empêcher de lancer un regard désolé sur la tapisserie sale et. usée qui tombait en lambeaux. Ensuite, Suzon avait une manière bien singu- lo lière de mettre le couvert! Trois salières se promenaient au milieu de la table en guise de surtout; Targenterie était jetée à la bonne franquette;^ les bouteilles couraient les unes après les autres, tandis qu'une seule et unique carafe était placée de telle fa- 15 çon que chaque convive devait se disloquer un peu pour l'attraper, la table étant trois fois trop grande.

Pour la première fois de ma vie, j'eus l'intuition que toutes les lois de la symétrie étaient violées par le 20 goût fantasque de Suzon.

Mais M. de Conprat avait un de ces heureux caractères qui prennent chaque chose du meilleur côté. Et puis il possédait la faculté de s'identifier au milieu dans lequel il se trouvait. 25

Il examina la table d'un air joyeux, avala son potage sans cesser de parler, fit des compliments à Suzon et poussa de véritables cris de joie à l'apparition du dindon.

« Il faut avouer, monsieur le curé, dit-il, que 30 la vie est une heureuse invention, et q;v^VL^raclite* était doué d'une forte dose àe s\>\^\^>xé.-

— Ne médisons pas des philosophes, répondit le curé, ils ont quelquefois du bon.

— Vous êtes plein de bienveillance, monsieur le curé. Pour moi, si j'étais gouvernement, je mettrais

5 les fous dehors et les philosophes à leur place, en ayant soin de ne pas les isoler les uns des autres, de façon qu'ils puissent mieux se dévorer.

— Qu'est-ce que c'est qu'Heraclite ? dit ma tante.

— Un imbécile, madame, qui passait son temps à lo pleurnicher. Était-ce ridicule, mon Dieul^ et l'avoir

fait passer pour cela à la postérité !

— Peut-être, insinuai- je, vivait-il avec plusieurs tantes ; ça lui avait aigri le caractère.

M. de Conprat me regarda d'un air étonné et partit is d'un grand éclat de rire. Le curé me fit les gros yeux,^ mais ma tante, aux prises avec le dindon, qu'elle découpait avec art, je dois l'avouer, n'avait pas entendu.

« L'histoire passe ce fait sous silence, ma cousine.

— Dans tous les cas, repris- je, gardez- vous d'atta- 3o quer les hommes antiques ; M. le curé vous arracherait

les yeux.

— Ah! les gredins, m'ont-ils fait enrager! Je n'ai gardé d'eux qu'un souvenir: celui des pensums qu'ils m'ont valus.^

2$ — Permettez, dit le curé, qui fit un effort pour ramener sur l'eau ses amis, en train de se noyer complètement dans mon opinion, permettez ! vous ne pouvez pas nier certaines belles vertus, certains actes héroïques qui . . .

30 — Illusions, illusions! interrompit Paul de Conprat.

C'étaient des gredins insupportables, et parce qu'ils

sont morts, on les pare de vertus incroyables pour

humilier ces pauvres vivants qui valent mieux qu'eux. Dieu ! l'excellent dindon ! »

Tout en parlant sans discontinuer, il mangeait avec un appétit et un entrain sans pareils.

Les morceaux s'empilaient sur son assiette et dispa- 5 raissaient avec une vélocité si remarquable qu'il arriva un moment où ma tante, le curé et moi nous restâmes, la fourchette en l'air, à le contempler dans un muet étonnement.

« Je vous avais bien prévenus, nous dit-il en riant, lo que j'avais une faim de cannibale, ce qui m'arrive, du reste, trois cent soixante-cinq fois par an.

— Quel argent vous devez dépenser pour votre table ! s'écria ma tante, qui avait la spécialité de saisir le côté mercantile des choses et de dire ce qu'il ne fallait pas 15 dire.

— Vingt-trois mille trois cent soixante-dix-sept francs, madame, répondit M. de Conprat avec un grand sérieux.

— Pas possible ! marmotta ma tante stupéfaite. 20

— Vous semblez parfaitement heureux, monsieur, dit le curé en se frottant les mains.

— Si je suis heureux, monsieur le curé? Je crois bien! Et voyons, là, franchement, est-il bien naturel d'être malheureux? 25

— Mais quelquefois, répondit le curé en souriant.

— Ah ! bah I les gens malheureux le sont le plus souvent par leur faute, parce qu'ils prennent la vie à l'envers.* Voyez-vous, le malheur n'existe pas, c'est la bêtise humaine qui existe. 30

— Mais voilà déjà un malheur, réçU<3^^. \fc ^>ax%:.

— Assez négatif en lui-même, ttvotvsv^wT \^ oax^, ^^

6o MON ONCLE ET MON CURÉ

de ce que mon voisin est bête, il ne s'ensuit pas que je doive Timiter.

— Vous aimez le paradoxe, monsieur?

— Point; mais j'enrage quand je vois tant de gens 5 assombrir leur existence par une imagination maladive.

Je suppose qu'ils ne mangent pas assez, qu'ils vivent d'alouettes ou d'oeufs à la coque, et se détraquent la cervelle en même temps que Testomac. J'adore la vie» je pense que chacun devrait la trouver belle et qu'elle

10 n'a qu'un défaut : c'est de finir, et de finir si vite ! » Le dindon, la salade, le lait, tout était dévoré; et ma tante regardait, avec une physionomie qui n'était plus du tout gracieuse, la carcasse du volatile sur lequel elle avait compté pour festoyer durant plusieurs

is jours.

Nous allions quitter la table quand Suzon entr'ouvrit la porte et, passant la tête dans l'ouverture, nous dit d'un ton rogue :

«J'ai fait du café, faut-il l'apporter?

20 — Qui vous a permis . . . , commença ma tante.

— Oui, oui, dis- je en l'interrompant vivement, apporte-le tout de suite.»

Je l'aurais bien embrassée pour cette bonne idée, mais ma tante ne partageait pas mon avis. Elle dispa- 2$ rut pour aller se disputer avec Suzon, et nous ne la revîmes que dans le salon.

« Vous avez une excellente cuisinière, ma cousine, dit Paul de Conprat en sirotant son café.

— Oui, mais si grognon ! 30 — C'est un détail,^ cela.

. — Et ma tante, comment la trouvez-vous? demanàâ/'je d'un ton confidentiel.

MON ONCLE ET MON CURÉ • 6l

— Mais... assez majestueuse, répondit M. de Conprat un peu embarrassé.

— Ahl majestueuse. . .vous voulez dire désagréable?

— Reine I murmura le curé.

— Eh bien, parlons d'autre chose, monsieur le curé, s mais je voudrais bien avoir l'heureux caractère de mon cousin et découvrir le bon côté de ma tante.

— Ayez un peu de philosophie pratique, charmante cousine, c'est là une base sérieuse pour le bonheur et la seule philosophie qui me paraisse avoir le sens com- lo mun.

— Quel malheur que vous ne soyez pas ma tante, comme nous nous aimerions I

— Pour cela, j'en réponds! s'écria-t-il en riant, et nous n'aurions pas besoin de philosophie pour arriver 15 à ce résultat. Mais si cela vous était égal, je préférerais être votre oncle.

« A propos d'oncle, dis-je, vous connaissez beaucoup M. dePavol?

— Oui, beaucoup ; ma propriété est à une lieue de la 20 sienne.

— Et sa fille, comment^ est-elle?

— J'ai joué bien souvent avec elle, quand elle était enfant; mais, depuis quatre ans, je l'ai perdue de vue. On la dit fort belle. 25

— Que je voudrais bien être au Pavol ! soupirai-je. Nous nous verrions souvent.

— Qui sait, petite cousine? peut-être ne vous plairais-je plus si vous me connaissiez mieux. Cependant je puis certifier que je suis un brave garçon, sauf que 30 j'ai une passion pour le dindon et que j'aitofi. l^^ y:}ô^^% filles.

— Aimer les jolies filles, mais ce n'est pas un défaut! Moi, je déteste les gens laids, ma tante, par exemple. Mais assimiler un dindon à une jolie fille, c'est peu flatteur pour cette dernière, mon cousin.

S — C'est vrai, je conviens que ma phrase était malheureuse.

— Je vous pardonne, dis- je avec vivacité. Ainsi, vous me trouvez jolie? »

Il y avait au moins deux heures que je me répétais, 10 en mon for intérieur,^ qu'il ne fallait pas laisser échapper l'occasion de m'éclairer par un avis carré^ et compétent sur un sujet palpitant d'intérêt pour moi. Depuis le commencement du dîner, j'attendais avec impatience le moment de placer ma question. Non pas js que j'eusse des doutes sur la réponse; mais s'entendre dire, bien directement et bien en face, qu'on est jolie par autre chose^ qu'un curé..., c'est vraiment délicieux !

«Jolie, ma cousine! vous êtes ravissante! Jamais jo je n'ai vu de plus beaux yeux et une plus jolie bouche !

— Quel bonheur! et comme c'est agréable, les hommes, quoi qu'en dise ma tante !

— Madame votre tante n'aime pas les hommes ? Il est certain qu'elle a passé l'âge de la coquetterie.

2$ — La coquetterie ! on ne m'en parle jamais. Est-ce que vous trouvez qu'il faut être coquette?

— Sans doute, cousine ; à mes yeux, c'est une grande qualité.

— Vous ne m'avez pas appris cela, monsieur le 30 curé ! » m'écriai- je.

Le malheureux curé, pendant cette conversation, avait un avant-goût des peines du purgatoire. Il s*é-

pongeait la figure, et avalait avec effort son café, qui lui semblait plein d'amertume.

« M. de Conprat se moque de vous, me dit-il.

— Est-ce vrai, mon cousin ?

— Mais pas du tout, répondit Paul de Conprat, qui s m'avait Tair de s'amuser énormément. A mon avis, une femme qui n'est pas coquette n'est pas une femme.

— Bien, je vais tâcher de le devenir alors !

— Passons dans le salon, mademoiselle de Lavalle,» dit le curé en se levant. lo

« Bon, pensai- je, voilà le curé fâché. Je n'ai pourtant rien dit de travers.»

La pluie avait cessé, les nuages s'étaient dispersés, et je proposai à Paul de Conprat de faire une promenade dans le jardin. Et nous voilà partis sans attendre x$ de permission, suivis du curé qui nous lançait des regards presque sombres et pensait que sa chère brebis était en voie de perdition.

Nous courions comme des enfants dans l'herbe mouillée, nous trempant les pieds en riant aux éclats. 20 Nous causions, nous bavardions, moi surtout, racontant les événements de ma vie, mes petits chagrins, ' mes rêves et mes antipathies.

Oh ! la bonne, la charmante, la délicieuse soirée !

M. de Conprat grimpa dans un cerisier, et l'arbre, 25 fiecoué violemment, laissa tomber sur moi toute la pluie dont il était chargé. La bouche pleine de cerises, et du haut de son cerisier, il s'écriait que les gouttes d'eau brillaient dans mes beaux cheveux comme une parure idéale et qu'il n'avait jamais rien vu de si 30 joli.

«Et Suzon, me disais-je, qui çt^^iA q^^ ^^^njsv

homme comme un autre! Est-il possible d'être aussi sotte ! »

Nous revîmnes dans le salon, où Ton fit une grande flambée pour nous sécher. Assis à côté Tun de Tautre, s Paul de Conprat et moi, nous continuâmes la conversation sur un ton mystérieux.

Ma tante, abasourdie par mon audace, ma liberté et

la joie qui rayonnait sur mon visage, ne disait rien.

Le curé, ravi de me voir contente, n'en était pas

10 moins si vivement préoccupé qu'il oubliait de se mettre

en tiers entre nous. Ah ! la bonne soirée I

Enfin, M. de Conprat se leva pour partir, et nous le conduisîmes dans la cour.

Il fit des adieux affectueux au curé et remercia ma 15 tante; puis, arrivé à moi, il prit ma main et me dit à voix basse:

« J'aurais désiré que cette soirée n'eût jamais de fin, ma cousine.

— Et moi donc ! mais vous reviendrez, n'est-ce pas ? 20 — Certes ; et dans peu de temps, j'espère ! »

Mon esprit, après le départ de M. de Conprat, vécut pendant plusieurs jours dans une espèce de béatitude qu'il me serait difficile de décrire. J'éprouvais des sensations multiples qui se manifestaient à l'extérieur 25 par des gambades ou des pirouettes, car ce dernier exercice, durant un temps assez long, a été ma manière d'exprimer nn^ foule de sentiments.

Je découvris enfin que j'étais amoureuse et que Ta-

mour était la plus charmante chose du monde. Cette découverte me transporta de la joie la plus vive. D'abord, parce que ma vie se trouvait embellie d'un charme qui, quoique vague, n'en était pas moins réel; ensuite, parce que si j'aimais, j'étais certainement 5 aimée. En effet, j'aimais M. de Conprat parce qu'il m'avait paru charmant, par conséquent ma vue avait dû produire le même ravage dans son cœur, car il me trouvait ravissante. Ma logique, doublée d'une inexpérience complète, n'allait pas plus loin et suffisait 10 amplement à asseoir mes raisonnements et à me rendre heureuse.

Cependant, les jours s'écoulant et Paul de Conprat ne revenant pas, mon système nerveux s'ébranla et manifesta une irritabilité de mauvais augure. Un mois 15 après l'aventure mémorable, j'avais perdu mes espérances, ma quiétude, et, l'ennui aidant, je tombai dans une morne tristesse.

C'est alors que le curé se brouilla avec ma tante, qui le mit à la porte. ^ 20

Assise sous la fenêtre du salon, j'entendis la conversation suivante :

« Madame, dit le curé, je viens vous parler de Reine.

— Pourquoi cela ?

— Cette enfant s'ennuie, madame. La visite de M. 25 de Conprat a ouvert à son esprit des horizons déjà éclaircis par les quelques romans qu'elle avait lus. Il lui faut de la distraction.

— De la distraction ! Où voulez- vous que je la prenne? Je ne peux pas remuer, je suis malade. 30

— Aussi, madame, je ne compte i^^.ç» %\^^ ^<5nss» pour la distraire. Il faut écrite k ^- ^^ ^-a^c^ ^^^ y

le prier de prendre Reine chez lui pendant quelque temps.

— Écrire à M. de Pavol!. . . certes non! La petite ne voudrait plus revenir ici.

5 — C'est possible, mars c'est là une considération secondaire dont on s'occupera plus tard. Ensuite, elle est appelée à vivre un jour ou l'autre dans le monde, il me paraît nécessaire qu'elle change sa manière de vivre et voie beaucoup de choses dont elle n'a pas la moindre 10 idée.

— Je n'entends pas cela, monsieur le curé, Reine ne sortira pas d'ici.

— Mais, madame, repartit le curé qui s'échauffait, je vous répète que c'est urgent. Reine est triste, sa

15 tête est vive^ et travaille beaucoup, je suis certain qu'elle s'imagine être éprise de M. de Conprat.

— Ça m'est égal ! dit ma tante, qui était bien incapable de comprendre les raisons du curé.

— On a écrit que la solitude était l'avocat du diable, 20 madame, et c'est parfaitement vrai pour la jeunesse.

La solitude est contraire à Reine ; un peu de distraction lui fera oublier ce qui n'est, en somme, qu'un enfantillage.»

« Qu'un curé a de drôles d'idées ! pensai- je. Traiter 2s légèrement une chose si sérieuse et croire que j'oublierai un jour M. de Conprat! »

« Monsieur le curé, reprit ma tante de sa voix la

plus sèche, mêlez-vous de ce qui vous regarde. Je

ferai à ma tête,^ et non à la vôtre.

30 — Madame, j'aime cette enfant de tout mon cœur et

je n'entends pas qu'elle soit malheureuse! répliqua le

curé sur un ton que je ne lui coTvtvaissais pas. Vous

Tavez enterrée au Buisson, vous ne lui avez jamais donné la moindre satisfaction, et je puis dire que, sans moi, elle eût grandi dans l'ignorance, Tabrutissement, et qu'elle eût été une petite plante sauvage ou étiolée. Je vous le répète, il faut écrire à M. de 5 Pavol.

— C'est trop fort! s'écria ma tante, furieuse; ne suis- je pas la maîtresse chez moi? Sortez d'ici, monsieur le curé, et n'y remettez pas les pieds.

— Très bien, madame, je sais maintenant ce que je 10 dois faire, et je vois clairement aujourd'hui que, si je n'ai pas agi plus tôt, c'est que j'étais aveuglé par le plaisir égoïste de voir ma petite Reine constamment.»

Le curé me trouva dans l'avenue tout éplorée. 15

« Est-il possible, mon bon curé ! . . . Mis à la porte

à cause de moi ! . . . Qu'allons-nous devenir si nous ne

nous voyons plus?

— Vous avez entendu la discussion, mon petit enfant ? 20

— Oui, oui, j'étais sous la fenêtre. Ah! quelle femme ! quelle . . .

— Allons, allons, du calme. Reine, reprit le curé, qui était tout rouge et tout tremblant. Ce soir même, j'écris à votre oncle. 25

— Écrivez vite, mon cher curé. Pourvu qu'il vienne me chercher tout de suite !

— Espérons-le,» répondit le curé avec un bon sourire un peu triste.

Mais différents devoirs l'empêchèrent d'écrire le 30 soir même à M. de Pavol, et, le lendemain, ma t^.x^JL^^ qui luttait depuis quelques semâmes coxvVc^ \a. vcsaSa.^^-»

tombait dangereusement malade. Cinq jours plus tard, la mort frappait à la porte du Buisson et changeait la face de ma vie.

Je me réfugiai au presbytère immédiatement après s la mort de ma tante, qui, pas une fois pendant sa maladie, ne demanda à me voir, et que Suzon soigna avec beaucoup de dévouement.

Le curé avait écrit à M. de Pavol pour lui apprendre que Mme de Lavalle était malade, mais les progrès du

10 mal furent si rapides que mon oncle reçut la dépêche lui annonçant le dénouement fatal avant d'avoir pu répondre à la lettre du curé. Il télégraphia aussitôt pour nous prévenir qu'il lui serait impossible d'assister au service funèbre.

15 Le lendemain, nous reçûmes une lettre dans laquelle il disait que, imparfaitement remis d'un accès de goutte, il ne viendrait pas au Buisson. Il priait le curé de me conduire quelques jours plus tard à C. . ., espérant être assez bien pour venir m'y chercher.

20 Ma tante fut enterrée sans faste et sans cérémonie. Elle n'était pas aimée et partit pour l'autre monde sans un grand cortège de sympathies.

Je revins de l'enterrement en faisant beaucoup d'efforts pour éprouver un peu de désolation, mais sans

25 pouvoir y parvenir. Quelles que fussent les remontrances de ma conscience, un sentiment de délivrance s'agitait dans ma tête et dans mon cœur. Cependant, SI j'avais connu le mot d'un homme célèbre, je me le

serais certainement approprié, et j'affirme que j'aurais crié dans un superbe accès de misanthropie :

« Je ne sais pas ce qui se passe dans le cœur d'une misérable, mais je connais celui d'une honnête petite fille, et ce que j'y vois m'épouvante ! » 5

Mais ce mot m'étant totalement inconnu, je ne pus pas m'en servir pour satisfaire aux mânes de ma tante.

Mon oncle avait fixé le jour de mon départ au 10 août, nous étions au 8, et je passai ces deux jours avec 10 le curé, dont la bonne figure s'altérait d'heure en heure à la pensée de notre séparation.

Le mardi matin, il me fit préparer un excellent déjeuner, et nous nous installâmes une dernière fois en face l'un de l'autre pour essayer de prendre des forces. 15 Mais chaque bouchée nous étouffait, et j'avais toutes les peines du monde â retenir mes larmes.

La nuit, pour le pauvre curé, s'était passée sans sommeil. Il avait trop de chagrin pour dormir, et d'ailleurs, ne pouvant m'accompagner â C. . ., il avait écrit 20 à mon oncle une lettre de dix-sept pages dans laquelle, comme je l'appris plus tard, il énumérait mes qualités, petites, grandes et moyennes. De défauts, il n'était y;:^^ point question. / 1'

« Mon cher petit enfant, me dit-il après un long 25 silence, vous n'oublierez pas votre vieux curé?-

— Jamais, jamais! dis-je avec élan.

— Vous n'oublierez pas non plus mes conseils. Méfiez-vous de l'imagination, petite Reine. Je la compare

à une belle flamme qui éclaire, vivifie une intelligence 30 lorsqu'on la nourrit discrètement ; mais si on lui dotNxss. trop d'aliments, elle devient utv ieM àfc \cà^ <^ '«sn--

jOr^\^ MON ONCLE ET MON CURÉ

brase la maison, et Tincendie laisse derrière lui de la cendre et des scories. — Ne jouons pas avec le feu, Reine.

— Rien qu'un petit feu de joie, monsieur le curé, S c'est charmant ! Et si on a peur de l'incendie, on jette

un peu d'eau froide sur le foyer.

— Mais où trouve-t-on l'eau, froide, ma petite ?

— Ah ! je n'en sais rien encore, mais je l'apprendrai peut-être un jour.

10 — Plaise à Dieu que non! s'écria le curé. L'eau froide, mon cher petit enfant, ce sont les désillusions et les chagrins, et je prierai chaque jour ardemment pour qu'ils soient écartés de votre route.»

Les larmes me gagnaient en entendant mon curé

15 parler ainsi, et j'avalai un grand verre d'eau pour calmer mon émotion.

« Avant de vous quitter, repris-je, je dois vous prévenir que je me crois un goût très prononcé pour la coquetterie.

*o — C'est là le point faible chez toutes les femmes, je sais cela, dit le curé avec son bon sourire, mais pas trop n'en faut,^ Reine. Du reste, la fréquentation du monde vous apprendra à équilibrer vos sentiments, et votre oncle, d'ailleurs, saura bien vous guider.

£S — Que ce doit être charmant, le monde, monsieur le curé! et je suis sûre de plaire, étant si jolie. . .

— Sans doute, sans doute, mais défiez-vous des compliments exagérés, défiez-vous de la vanité.

— Bah! c'est si naturel d'aimer à plaire, il n'y a 30 aucun mal à cela.

— Hum ] voilà une morale un peu lâche, répondit le curé en s'ébouriffant les cheveux. E.tvtm, ces raison-

nements sont de votre âge, et, Dieu merci ! vous n'en êtes point encore à dire^ avec l'Ecclésiaste : Tout est vanité, et rien que vanité !

— Que cet Ecclésiaste est exagéré ! Et puis, il est si vieux ! J'imagine que ses idées doivent être bien suran- 5 nées.

— Allons, allons, laissons cela. Je sais bien que TÉcriture sainte et les pensées d'un pauvre curé de campagne ne peuvent pas être comprises par une fille jeune, jolie, et qui me semble assez éprise de sa lo figure.»

Il me regarda en souriant, mais ses lèvres tremblaient, car l'heure du départ approchait.

« Prenez garde d'avoir froid en route, Reine.

— Mais, monsieur le curé, nous sommes au mois 15 d'août, on étouffe !

— Cest vrai, répondit le curé, qui perdait un peu la tête. Alors ne vous couvrez pas trop, de peur d'attraper un refroidissement.»

Nous nous levâmes après avoir fait de vains ef- 20 forts pour grignoter quelques miettes de pain et de pâté.

« Que j'ai de chagrin, m'écriai- je en éclatant subitement en sanglots, que j'ai de chagrin de vous quitter, mon cher curé ! 2$

— Ne pleurons pas, ne pleurons pas, c'est tout à fait absurde, dit le curé, sans s'apercevoir que de grosses larmes coulaient le long de ses joues.

— Ah ! mon curé, repris- je, saisie d'un remords subit, je vous ai fait bien enrager ! 30

— Non, non, vous avez été la joie de ma vie^ tow^ mon bonheur.

y2 MON ONCLE ET MON CURE

— Qu'allez- VOUS devenir sans moi, mon pauvre curé ? »

Le curé ne répondit rien. Il fit quelques pas de long

en large^ dans la salle, se moucha fortement et réussit

s à dominer l'émotion qui, Tétreignant à la gorge, ne

demandait qu'à se faire jour par quelques sanglots.

La maringote était à la porte. Perrine, dans tous

ses atours, devait m'accompagner jusqu'à C. . . et me

mettre dans les bras de mon oncle.^ Le fermier était

10 chargé de nous conduire à la place de Suzon, qui,

tout entière à son chagrin, restait provisoirement à

la garde du Buisson.

Je dis à Jean d'aller en avant, et le curé et moi nous fîmes à pied un petit bout de chemin pour être 15 plus longtemps ensemble.

«Je vous écrirai tous les jours, monsieur le curé.

— Je n'en demande pas tant, mon cher enfant.

Écrivez-moi seulement une fois par mois, et bien intimement.

20 — Je vous écrirai tout, absolument tout, même mes idées sur l'amour.

— Nous verrons ça ! dit le curé avec un sourire incrédule. La vie que vous aurez sera si nouvelle pour vous, remplie de tant de distractions, que je ne compte

25 pas beaucoup sur votre exactitude.»

Jean s'était arrêté pour nous attendre, et je vis qu'il fallait partir. Je saisis les mains de mon curé en pleurant de tout mon cœur.

« La vie a de bien vilains moments, monsieur le curé ! 30 — Ça passera, ça passera, répondit-il d'une voix entrecoupée. Adieu, mon cher bon petit enfant, ne m'oubliez pas, et méfiez-vous, méi\ez-vous . . . »

Mais il ne put achever sa phrase et m'aida précipitamment à monter dans la carriole.

Je pris l'ancienne place de ma tante, écrasée d'un côté par une malle qui n'avait plus de serrure, de l'autre par d'innombrables paquets, de la forme la plus s bizarre, confectionnés par Perrine.

«Adieu, mon curé, adieu, mon vieux curé,» m'écriai- je.

Il fit un geste affectueux et se détourna brusquement. A travers mes larmes, je le vis s'éloigner à lo grands pas et mettre son chapeau sur sa tête, preuve péremptoire que son moral était non seulement dans la plus violente agitation, mais absolument sens dessus dessous.

Après avoir sangloté dix bonnes minutes, je jugeai 15 [qu'il était temps de suivre l'avis de Perrine, laquelle répétait sur tous les tons:

« Faut se faire une raison,^ mamselle, faut se faire une raison.»

Je fourrai mon mouchoir dans ma poche et je me 20 mis à réfléchir.

Vraiment, la vie est une chose bien étrange! Qui aurait cru, quinze jours plus tôt,^ que mes rêves se réaliseraient si promptement et que je verrais prochainement M. de Conprat? Cette idée séduisante chassa 25 les derniers nuages qui assombrissaient mon esprit, et je me pris à songer que le firmament était beau, la vie douce, et que les tantes qui s'en vont au ciel ou dans le purgatoire sont douées d'une raison supérieure. 30

Ma seconde pensée fut pour mon oncle. Je tsv'va.quiétais extrêmement de VimçT^ss\oi\. o^^ ^J?SsaN.% ^^^^

duire sur lui, et j'avais conscience que la robe noire et le singulier chapeau dont Suzon m'avait fagotée étaient bien ridicules. Ce malheureux chapeau me causait une torture véritable, j'entends une torture S morale. Fabriqué avec du crêpe qui datait de la mort de M. de Lavalle, il offrait l'apparence d'une galette que des limaçons effrontés auraient choisie pour théâtre de leurs ébats. Il m'enlaidissait évidemment, et, cette idée ne pouvant pas se supporter, j'ôtai mon

10 chapeau, j'en fis un bouchon^ et je le mis dans ma poche, dont l'ampleur, la profondeur faisaient honneur au génie pratique de Suzon.

Ensuite j'étais tourmentée par la crainte de paraître stupide, car je savais qu'une multitude de

1$ choses, qui semblent naturelles à tout le monde, seraient pour moi la source de surprises et d'admirations. Je résolus donc, pour ne point mettre mon amourpropre en péril de moquerie, de dissimuler soigneusement mes étonnements.

^o Ces diverses préoccupations m'empêchèrent de trouver la route longue, et je me croyais encore bien loin de C. . ., lorsque nous étions sur le point d'y entrer. Nous nous rendîmes directement à la gare, après avoir traversé la ville aussi rapidement que le permettaient

25 les jambes raides de notre cheval.

Mon oncle n'étant ni grand ni maigre, je me l'étais naturellement figuré sec et long. Aussi fus- je assez étonnée quand je yis un bonhomme à la démarche lourde s'approcher de la carriole et s'écrier, — si tant

30 est que mon oncle criât jamais:

rr Bonjour, ma nièce; je crois vraiment que j'ai ^3j7/i attendre. n*

Il me donna la main pour descendre de voiture et m'embrassa cordialement. Après quoi, m'examinant de la tête aux pieds, il me dit :

«Pas plus haute qu'une elfe, mais vraiment jolie!

— C'est bien mon avis, mon oncle, répondis- je en s baissant modestement les yeux.

— Ah! c'est votre avis?

— Mais oui; et 'celui de mon curé, et celui de... Mais voici une lettre du curé pour vous, mon oncle.

— Pourquoi n'est-il pas ici? lo

— Il a été retenu par plusieurs cérémonies religieuses.

— Tant pis, j'aurais été content de le voir. Vous n'avez pas de chapeau, ma nièce?

— Si, mon oncle ; il est dans ma poche. 15

— Dans votre poche ! Pourquoi cela ?

— Parce qu'il est affreux, mon oncle.

— Belle raison! A-t-on jamais vu porter son cha- X)eau dans sa poche ! On ne voyage pas sans chapeau, ma petite. Dépêchez-vous de vous coiffer pendant que 20 je fais enregistrer vos bagages.»^

Assez déconcertée par cette algarade, je replantai mon chapeau sur ma tête, non sans constater qu'un voyage dans une poche n'était nullement hygiénique pour ce spécimen de l'industrie humaine. 25

Après cela je fis mes adieux à Jean et à Perrine.

« Ah ! mamselle, me dit Perrine, vous seriez une belle et bonne vache que je n'aurais pas plus de chagrin en vous quittant.

— Grand merci !^ dis-je moitié riant, moitié pieu- 30 rant. Embrassons-nous, et adieu l»

ce Adieu, Jean.

[ j6 MON ONCLE ET MON CURÉ

^ — A VOUS revoir/ marnselle,» dit Jean en riant bêtement, manière comme une autre de manifester de Témotion.

Quelques instants après, j'étais dans le train, as- 5 sise en face de mon oncle, absolument effarée, étourdie par le mouvement de la gare et la nouveauté de ma position.

Quand je fus im peu remise, * j'examinai M. de Pavol.

to Mon oncle, de hauteur moyenne, bien charpenté, avec des épaules larges, des mains épaisses, rouges, peu soignées, n'offrait point au premier abord un aspect aristocratique. Il avait le visage coloré, le front haut, le nez gros et les cheveux en brosse coupés

15 très court; les yeux étaient petits, scrutateurs, profondément enfoncés sous des sourcils touffus et proéminents. Mais, sous ces dehors communs, on découvrait promptement l'homme du monde et l'homme de race.* Le trait saillant de son visage, ce qui frappait le plus

80 chez lui, c'était sa bouche. D'un dessin ferme, vigoureux et assez beau, quoique la lèvre inférieure fût un peu épaisse, cette bouche avait une expression fine, ironique, moqueuse, narquoise, gouailleuse, qui démontait les moins timides et les clouait au carreau.*

35 En l'étudiant, on oubliait complètement les vulgarités que pouvait présenter le physique de mon oncle, ou, pour mieux dire, on ne trouvait plus rien de vulgaire en lui, et l'on convenait que sa nature rustique était un cadre qui faisait admirablement ressortir cette bouche

30 spirituelle.

Mon oncle ne parlait pas beaucoup, et toujours avec lenteur, mais le mot portait gètvéTsitxxv^tA., Il se plai-

sait parfois à employer des expressions énergiques qui ^ produisaient un effet d'autant plus singulier qu'elles étaient dites lentement et posément. Il n'avait guère que soixante ans; néanmoins, étant sujet à de fréquents accès de goutte, son esprit était un peu alourdi s par la souffrance physique. Mais, s'il n'avait plus la vivacité de repartie d'autrefois, sa bouche, par un mouvement souvent presque imperceptible, exprimait toutes les nuances qui existent entre l'ironie, la finesse, la moquerie franche ou gouailleuse, et j'ai vu des gens pulvé- lo risés par mon oncle avant qu'il eût articulé un mot.

J'étais naturellement trop inexpérimentée pour faire immédiatement une étude approfondie de M. de Pavol, mais je le regardais avec le plus grand intérêt. Lui, de son côté, tout en lisant la lettre que j'avais ap- i$ portée, jetait de temps en temps un regard observateur sur moi, comme pour constater que ma physionomie ne contredisait pas les assertions du curé.

«Vous me regardez bien fixement, ma nièce, me dit-il ; me trouveriez-vous beau, par hasard ? 2ù

— Pas le moins du monde.»

Mon oncle fit une légère grimace.

«Voilà de la franchise, ou je ne m'y connais pas. Et pourriez-vous me dire pourquoi vous êtes si pâle?

— Parce que je meurs de peur, mon oncle. 25

— Peur ! et de quoi ?

— Nous allons si vite, c'est effrayant !

— Ah! très bien, je comprends, c'est la première fois que vous voyagez. Rassurez-vous, il n'y a aucun danger. 30

— Et ma cousine, mon oncle, est-elle au Pavol?

8o MON ONCLE ET MON CURÉ

lorsque vous aviez six ans; vous paraissiez alors gaie et bien soignée, et depuis, ma foi ! je vous avais presque oubliée. Je le regrette vivement aujourd'hui, puisque vous n'étiez pas heureuse.

5 — Vous me garderez toujours auprès de vous maintenant, mon oncle ?

— Certes, oui, répondit M. de Pavol presque avec vivacité.

— Quand je dis toujours..., je veux dire jusqu'à 10 mon mariage, car je me marierai bientôt.

— Vous vous marierez bientôt! Comment, vous sortez à peine de nourrice et vous parlez de vous marier! Le mariage est une sotte invention, apprenez cela, ma nièce.»

15 Nous tournions dans une avenue de grands ormes qui conduisait au château.

Ma cousine nous attendait sur le perron. Elle me reçut dans ses bras avec la majesté d'une reine qui accorde une grâce à ses sujets.

20 « Dieu, que vous êtes belle ! » dis-je en la regardant avec stupéfaction.

Certes, il est rare de rencontrer des beautés incontestables, mais celle de ma cousine s'imposait et ne pouvait être discutée. Elle ne plaisait pas toujours,

25 sa physionomie étant hautaine et parfois un peu dure. Elle avait des cheveux bruns plantés bas sur le front, un profil grec d'une pureté parfaite, une carnation superbe, des yeux bleus avec des cils foncés et des sourcils bien dessinés. Grande, forte, elle eiit porté

30 plus de dix-huit ans^ si sa bouche, malgré un arc un

peu dédaigneux qui menaçait de trop s'accentuer plus

tard, n'avait eu des mouvements enfantins dénotant

MON ONCLE ET MON CURÉ 8l

une gratide jeunesse. Sa démarche et ses gestes étaient lents, un peu nonchalants, toujours harmonieux sans aucune affectation. Un ami de M. de Pavol avait dit un jour en riant qu'à vingt-cinq ans elle ressemblerait trait pour trait à Junon. Le nom lui en s resta.

Je me pris subitement d'une passion véritable pour ma splendide cousine, et mon oncle s'amusait beaucoup de mon ébahissement.

« Vous n'avez donc jamais vu de jolies femmes, ma lo nièce?

— Je n'ai rien vu du tout, puisque j'étais enterrée vive dans un trou.

— Vous pouviez vous regarder dans la glace. Reine ; M. de Conprat nous avait bien dit que vous étiez 15 jolie.

— Paul de Conprat? m'écriai-je.

— C'est vrai, reprit mon oncle, j'ai oublié de vous parler de lui. Il paraît qu'il s'est réfugié au Buisson un jour d'orage? 20

— Je m'en souviens bien, répondis- je en rougissant.

— Viendra-t-il déjeuner lundi. Blanche?

— Oui, père ; le commandant a écrit un mot aujourd'hui pour accepter l'invitation. Qui donc vous a ha- 2$ billée. Reine?

— Suzon, un diminutif^ de ma tante pour le mauvais goût et la bêtise, répondis- je avec dépit.

— Nous remédierons à la pénurie de votre toilette dès demain, ma nièce. Seulement, ayez un peu plus de 30 respect pour la mémoire de Mme de Lavalle. Vous i\e. l'aimiez pas, mais elle est nvotle, eX. ^ivs;. ^ %ow ^xe«\

Venez dîner, Junon vous conduira ensuite dans vos appartements.»

Je passai une partie de la nuit à ma fenêtre, rêvant

délicieusement et contemplant les masses sombres des

5 hauts arbres de ce Pavol, où je devais rire, pleurer,

m'amuser, me désoler, et voir ma destinée s'accomplir.

Je me trouvais si heureuse que mon curé, ce soir-là, n'était plus dans mes souvenirs qu'un point imperceptible.

10 ^ Mais je demande qu'on ne me suppose pas un cœur léger et inconstant, car cet oubli ne fut que momentané, et, trois jours après mon arrivée au Pavol, j'écrivis à mon curé la lettre suivante:

(( Mon cher curé, j'ai tant de choses à vous dire, tant

is de découvertes à vous apprendre, tant de confidences à vous faire que je ne sais par oti commencer. Figurez-vous que le ciel est plus beau ici qu'au Buisson, que les arbres sont plus grands, que les fleurs sont plus fraîches, que tout est plaisant, qu'un oncle est une heu-

20 reuse invention de la nature, et que ma cousine est belle comme une fée. Vous-même, Monsieur le curé, vous-même tomberiez amoureux d'elle en la voyant. Mais je vous avoue que ses manières de reine m'intimident un peu, moi que rien n'intimide. Et puis

25 elle est grande... et j'aurais bien voulu qu'elle fût petite, cela m'eût consolée, quoique je sache aujourd'hui que ma taille, dans sa petitesse, est souple, élé- £-ante, parfaitement proportionnée. C'est égal! quel-

ques centimètres de plus à ma hauteur, je vous demande un peu ce que cela aurait fait^ au bon Dieu! Avouez, Monsieur le curé, que le bon Dieu est quelquefois bien contrariant?

«Je ne vous parlerai pas de mon oncle, parce que $ je sais que vous le connaissez, mais je vois déjà que je l'aimerai et que j*ai fait sa conquête. C'est un grand bonheur d'avoir une jolie figure, mon cher curé, beaucoup plus grand que vous ne vouliez bien me le dire.

« Bien que je marche de surprise en surprise, je lo suis déjà parfaitement habituée au Pavol et au luxe qui m'entoure. Cependant, je jetterais parfois des exclamations d'étonnement si je ne craignais pas de paraître ridicule; je dissimule mes impressions, mais à vous, mon cher curé, je puis confier que je suis sou- 15 vent dans un grand ébahissement.

« Nous sommes allés à V. . . avant-hier, afin de m'acheter un trousseau, les œuvres de Suzon étant décidément des horreurs. Ne nous faisons pas d'illusions, mon pauvre curé, malgré votre admiration pour 20 certaines robes, je suis arrivée ici fagotée, horriblement fagotée.

« Ah ! que c'est plaisant une ville ! je me suis extasiée, émerveillée sur les rues, les magasins, les maisons, les églises, et Blanche s'est moquée de moi, car elle 2$ appelle V. . . un trou sur une hauteur. Que dire du Buisson, alors ? . Après une séance de trois heures chez la couturière et la modiste, ma cousine, qui est très dévote, est allée à confesse et m'a laissée faire quelques emplettes avec la femme de chambre. Mon oncle m'a- 30 vait donné de l'argent pour l'employer à des acquisitions utiles et pratiques; mais cio\i\^-l-nqvx^ ^ijjx^\^^^

sais point apprécier l'utile et le pratique? J'ai commencé par courir chez le pâtissier et par me bourrer de petits gâteaux; je m'en accuse humblement, mon curé, j'ai une passion pour les petits gâteaux. Pen- S dant que je me livrais à cet exercice aussi utile qu'agréable, vous en conviendrez, car, après tout, c'est un 'devoir important de nourrir ce corps de boue,^ j'ai remarqué de bien jolis objets dans la boutique faisant face à celle du pâtissier. J'y suis allée aussitôt et

10 j'ai acheté quarante-deux petits bonshommes en terre cuite, tout ce qu'il y avait dans le magasin. Après cela, non seulement je ne possédais plus un sou, mais j'étais fortement endettée, ce qui m'importe peu, car je suis riche. Ma cousine a beaucoup ri, mais mon

15 oncle m'a grondée. Il a voulu me faire comprendre que la raison doit lester la tête des humains, grands ou petits, qu'elle est bonne à tout âge et que sans elle on fait des bêtises. Exemple: on achète quarantedeux bonshommes en terre cuite, au lieu de se pour-

20 voir de bas et de chemises. J'ai écouté ce discours d'un air contrit et humilié, mon cher curé, mais pendant la fin, qui était, ma foi, très bien, mon esprit rebelle donnait à la raison un corps disgracieux, un nez long, voire même romain, une figure sèche et grin-

2s cheuse, et ce personnage ressemblait tellement à ma tante que, séance tenante,^ j'ai pris la raison en grippe.' Tel a été le résultat de l'éloquence déployée par mon oncle. En attendant, j'ai quarante-deux bonshommes pleurant, souriant, grimaçant, disséminés dans ma

30 chambre et je suis contente.

<( Hier soir, j'ai causé avec Blanche de l'amour, Mons/eur le curé. Que me disiez-vous donc qu'il n'existait i

ique dans les^livres et qu'il ne regardait pas les jeunes filles ?. . . Ah 1 mon curé, mon curé ! j'ai peur que vous ne m'ayez bien souvent attrapée. — Nous irons dans le monde lorsque les premières semaines de deuil seront écoulées. Mon oncle me trouve trop jeune, mais je ne 5 puis rester seule au Pavol. S'il en était question, vous comprenez, Monsieur le curé, que je n'aurais plus qu'une chose à faire: ou me jeter par la fenêtre, ou mettre le feu au château.

«Il paraît que j'ai grandement raison de m'atten- 10 dre à beaucoup de succès, car si je suis jolie, en revanche j'ai une grosse dot. Blanche m'a appris qu'une jolie figure sans dot n'a que peu de valeur, mais que les deux choses combinées forment un ensemble parfait et un plat rare.^ Je suis donc, mon cher curé, 15 un mets savoureux, délicat, succulent, qui sera convoité, recherché et avalé en un clin d'œil, si je veux bien le permettre. Je* ne le permettrai pas, soyez tranquille, à moins que . . . Mais chut 1

« Enfin, Monsieur le curé, j'attends lundi avec im- 20 patience, seulement je ne vous dirai pas pourquoi. Ce jour-là, il se passera un événement qui fait battre mon cœur, un événement qui me donne envie de pirouetter à perte d'haleine, de lancer mon chapeau en l'air, de danser, de faire des folies. Dieu 1^ que la vie est une 25 belle chose!

« Mais rien n'est parfait, car vous n'êtes pas ici et vous me manquez bien. Je ne puis dire combien vous me manquez, mon pauvre curé ! J'aimerais tant à vous faire admirer le château et les jardins bien entretenus 30 qui ressemblent si peu au Buisson ! J'aimex-î^^ \as^ à vous faire jouir de la vie \aTgî^ e\. c,o\Aa\N:^îs^^ ^2^?^

Ton a ici! La moindre chose est en ordre dans ses plus petits détails, et vraiment je me crois dans le Paradis terrestre. A chaque instant, j'ai quelque nouveau sujet de plaisir et d'admiration,, à chaque instant s aussi je voudrais vous en faire part; je vous cherche, je vous appelle, mais les échos de ce beau parc restent muets.

« Adieu, mon cher bon curé ; je ne vous embrasse pas, parce qu'on n'embrasse pas un curé (je me de-

10 mande pourquoi, par exemple!),^ mais je vous envoie tout ce que j'ai dans le coeur pour vous, et ce tout est rempli de tendresse. Je vous adore. Monsieur le curé.

« Reine.»

Il est certain que je m'habituai immédiatement à

*5 l'atmosphère de luxe et d'élégance dans laquelle j'étais brusquement transplantée. Il est également certain que, quoique Blanche fût très aimable avec moi et qu'elle eût décidé que nous nous tutoierions, elle m'intimida pendant les premiers jours qui suivirent

20 mon arrivée au Pavol. Son port de déesse, son air un peu hautain, l'idée qu'elle avait beaucoup plus d'expérience que moi, tout cela m'imposait et m'empêchait d'être très libre avec elle. Mais cette impression eut la durée d'une gelée blanche sous un soleil d'avril, et,

2s à la suite d'une conversation que nous eûmes le dimanche mâtin dans ma chambre, le prestige dont je l'avais parée disparut entièrement.

J'étais encore dans mon lit, sommeillant à moitié, me dorlotant avec béatitude, ouvrant de temps en

jo temps un œil pour contempler avec ravissement ma chambre gaie et confortable, mes petits bonhommes en

terre cuite et les arbres que je voyais ij^t twai içxvêtre

ouverte. Blanche entra chez moi, vêtue d'une robe traînante, les cheveux sur les épaules et le front soucieux.

« Aussi belle que la plus belle des héroïnes de Walter Scott! dis-je en la regardant avec admiration. 5

— Petite Reine, me dit-elle en s'asseyant sur le pied de mon lit, je viens causer avec toi.

— Tant mieux. Mais je ne suis pas bien éveillée et mes idées s'en ressentiront.

— Même s'il est question de mariage? reprît Blanche, 10 qui connaissait déjà mon opinion sur ce grave sujet.

— De mariage? Me voilà très éveillée, dis-je en me redressant subitement.

— Tu désires te marier. Reine?

— Si je désire me marier!. . . Quelle question! Je 15 crois bien, et le plus tôt possible.

— Enfant! dit Blanche en me regardant avec une sorte de pitié qui me parut assez offensante. Je suis venue pour te parler de mon père. Reine.

— Qu'y a»t-il ? 20

— Voici. Comme toi, je veux me marier un jour ou l'autre; mon père a déjà refusé plusieurs partis pour moi, mais cela m'est égal, parce que je ne suis pas pressée. J'attendrai bien jusqu'à vingt ans; seulement je voudrais savoir s'il s'opposera toujours à mon ma- 25 riage.

— Il faut le lui demander.

— Ah! voilà, reprit Blanche, un peu embarrassée; je t'avoue que mon père me fait peur, ou plutôt il m'intimide.» 30

Remplie de surprise, je me soulevai ^mx xwo^ ^'^nî».^^ et j'écartai les cheveux qm coMNii\^xA. tîvow Nrsaai.s?^-.

pour mieux voir ma cousine. En ce moment, elle dégringola des nuages olympiens sur lesquels je Tavais placée, et, sous ce beau corps de Junon, je découvris une jeune fille qui ne m'intimiderait plus jamais.

s (( Personne ne m'intimide, moi ! » m'écriai- je en prenant mon oreiller pour l'envoyer promener au milieu de la chambre.

Blanche me regarda d'un air étonné.

« Que fais-tu donc. Reine ?

10 — Ah! c'est mon habitude... Quand j'étais au Buisson, je jetais toujours mon oreiller n'importe où pour faire enrager Suzon, que cette façon d'agir mettait hors d'elle.

— Comme Suzon n'est pas ici, je te conseille de re- 15 noncer à cette habitude. Pour en revenir à ce que

nous disions, te sens-tu le courage d'avoir avec mon père une discussion sur le mariage, qu'il critique sans cesse ?

— Oui, oui, je suis très forte sur la discussion, tu jo verras! Tantôt j'attaque mon oncle, et je mène les

choses rondement.»

Pendant le dîner, j'adressai une pantomime expressive à ma cousine pour lui apprendre que j'allais entrer en lutte. Mon oncle, qui flairait quelque danger, 25 nous observait sous ses gros sourcils et Blanche, déjà déconcertée, m'engagea par un signe à rester tranquille. Mais je fis claquer mes doigts, je toussai avec force et sautai résolument dans l'arène.

— Mon oncle, serait-ce un malheur si l'humanité 30 disparaissait?

— Hum! voilà une question grave. Les philanthropes répondraient oui, et les mYsaiXvdaro^s, non.

— Mais, votre avis, mon oncle ?

— Je n'ai g^ère réfléchi à cela. Cependant, comme je trouve que la Providence fait bien ce qu'elle fait, je vote pour la perpétuation de Tespèce humaine.

— Alors, mon oncle, vous n'êtes pas conséquent 5 avec vous-même quand vous blâmez le mariage.

— Ah I reprit M. de Pavol en relevant sa lèvre d'un air si moqueur que Blanche en devint rouge, voilà ce qui s'appelle raisonner ! Qu'est-ce donc que le mariage

à votre avis, ma nièce? * xo

— Le mariage! dis- je avec enthousiasme; mais c'est la plus belle des institutions qui existent sur la terre 1 Une union perpétuelle avec celui qu'on aime! on chante, on danse ensemble. . . Ah! c'est charmant!

— Le mariage est une institution qui livre ime vie- 15 time à un bourreau, grogna mon oncle.

— Ah!!!

Junon et moi, nous protestâmes avec la plus grande énergie.

« Quelle est la victime, mon père? mo

— L'homme, parbleu!

— Tant pis pour les hommes, répliquai-je d'un ton décidé, qu'ils se défendent! Pour moi, je suis prête à me transformer en bourreau.

— Où voulez-vous en venir maintenant, mesdemoi- 25 selles?

— A ceci, mon oncle : c'est que Blanche et moi nous sommes les partisans dévoués du mariage, et que nous avons résolu de mettre nos théories en pratique. Je désire que ce soit le plus tôt possible. 30

— Reine! cria ma cousine, stupéfaite de matv ^sscdace.

-r— Je ne dis que la vérité, Blanche; seulement, tu veux bien attendre, mais moi je n'ai aucune patience.

— Vraiment, ma nièce! Je suppose cependant que vous n'avez pas d'inclination?

5 — Naturellement, dit Blanche en riant, elle ne connaît pas une âme ! »

Depuis mon arrivée au Pavol, j'avais beaucoup réfléchi à mon amour et à M. de Conprat, et je m'étais demandé plusieurs fois si je devais révéler à ma cou-

10 sine nntime secret de mon cœur. Mais, toutes réflexions faites, je me décidai, dans cette circonstance, à rompre avec tous mes principes pour m'unir à l'Arabe et trouver avec lui que le silence est d'or.^ Toutefois, devant l'assertion de Blanche et malgré

15 ma ferme résolution de garder mon secret, je fus sur le point de le divulguer, mais je réussis à surmonter la tentation de parler.

«Dans tous les cas, j'aimerai un jour ou l'autre, car on ne peut pas vivre sans aimer.

20 — En vérité ! Où avez- vous pris ces idées. Reine ?

— Mais, mon oncle, c'est la vie, répondis- je tranquillement. Voyez un peu les héroïnes de Walter Scott: comme elles aiment et sont aimées!

— Ah ! . . . est-ce le curé qui vous a permis de lire 2$ des romans?

— Mon pauvre curé ! Quant aux romans, mon oncle, il ne voulait pas m'en donner, il avait même emporté la clef de la bibliothèque, mais je suis entrée par la fenêtre en cassant une vitre.

30 — Voilà qui promet!^ Ensuite, vous vous êtes empressée de rêver et de divaguer sur ,Z i 'amour?

— Je ne divague jamais, surtout là-dessus, car je connais bien ce dont je parle.

— Diable ! dit mon oncle en riant. Cependant vous venez de nous dire que vous n'aimiez personne !

— C'est certain! répliquai- je vivement, assez con- s fuse de mon pas de clerc. Mais ne pensez-vous pas, mon oncle, que la réflexion peut suppléer à l'expérience ?

— Comment donc! j'en suis convaincu, surtout sur un sujet pareil. Et puis vous m'avez l'air d'avoir une lo tête assez bien organisée.

— Je suis logique, mon oncle, simplement. Ditesmoi, on n'aime jamais un autre homme que son mari?

— Non, jamais, répondit M. de Pavol en souriant.

— Eh bien! puisqu'on n'aime jamais un autre 15 homme que son mari, qu'on aime toujours naturellement son mari d'amour et qu'on ne peut pas vivre sans aimer, j'en conclus qu'il faut se marier.

• — Oui, mais pas avant d'avoir atteint l'âge de vingt et un ans, mesdemoiselles. 20.

— Cela m'est égal, répondit Blanche.

— Mais moi, ça ne m'est pas égal du tout. Jamais je n'attendrai cinq ans!

— Vous attendrez cinq ans, Reine, à moins d'un cas extraordinaire. 25

— Qu'appelez-vous un cas extraordinaire, mon oncle ?

— Un parti si convenable sous tous les rapports que ce serait absurde de le refuser.»

Cette modification au programme de mon oncle 30 me fit tant de plaisir que je me levai pour ^itcsvasîs.ter.

« Alors je suis sûre de mon affaire 1 » criai-je en me sauvant.

Je me réfugiai dans ma chambre, où Junon apparut bientôt d'un air majestueux.

S « Comme tu es effrontée, Reine!

— Effrontée ! C'est ainsi que tu me remercies quand j'ai fait ce que tu as voulu?

— Oui, mais tu dis les choses si carrément!

— C'est ma manière, j'aime les choses carrées.

lo — Ensuite, on eût dit que tu voulais taquiner mon père. •

— Je serais désolée de le contrarier; il me plaît, avec sa figure moqueuse, et je l'aime déjà passionnément. Mais ne changeons pas la question. Blanche;

15 c'est lui qui nous fait enrager en protestant contre le mariage, et enfin tu sais ce que tu voulais savoir.

— Certainement,» répondit Blanche d'un air rêveur. M. de Pavol apprit bientôt à ses dépens que si les

femmes ne valent pas grand'chose, les petites filles ne jo valent pas mieux et foulent aux pieds sans sourciller les idées d'un père et d'un oncle.

Le lundi matin, je me levai avec le sentiment d'un bonheur très vif. Dans la nuit, j'avais rêvé à Paul de Conprat, et je m'étais éveillée en jetant un cri de 2s joie.

Le plaisir de mettre pour la première fois une robe

telle que je n'en avais jamais eu ajoutait encore à

mon a/Iég-resse, et, lorsque je fus habillée, je me con*

templai longuement dans une admiration silencieuse. Puis je me pris à tourbillonner dans un accès de bonheur exubérant, et je faillis renverser mon oncle dans un corridor.

« Où courez-vous ainsi, ma nièce ? 5

— Dans les chambres, mon oncle, pour me voir dans toutes les glaces. Voyez comme je suis bien !

— Pas mal, en effet.

— N'est-ce pas que ma taille est jolie avec une robe bien faite? 10

— Charmante! répondit M. de Pavol, que ma joie paraissait enchanter et qui m'embrassa sur les deux joues.

— Ah! mon oncle, que je suis heureuse! M'est avis, comme disait Perrine, que le cas extraordinaire se 15 présentera bientôt.»

Là-dessus je disparus et me précipitai comme une trombe dans la chambre de Junon.

« Regarde ! criai- je en tournant si vivement sur moimême que ma cousine ne pouvait voir qu'un tourbil- 20 Ion.

— Reste un peu tranquille. Reine, me dit-elle avec son calme habituel. Quand donc seras-tu pondérée dans tes mouvements? Oui, ta robe va bien.

— Regarde quel petit pied. 25

— O coquette innée ! s'écria Blanche en riant. Qui aurait cru qu'un loup^ comme toi en serait déjà arrivé à un tel point de coquetterie?

— Tu verras bien autre chose, répondis- je gravement. Je sais, vois-tu, que la coquetterie est une qua- 30 Hté, une sérieuse qualité.

— C'est la première fois c^\^ \^ ^^t^sxn.^^ ^^^^

Qui t'a appris cela? Ce nest pas ton curé, je suppose?

— Non, non, mais quelqu'un qui s y connaissait bien. Avons-nous d'autres personnes que les Conprat à dé-

5 jeûner, Blanche?

— Oui, le curé et deux amis de mon père.»

Nous nous installâmes dans le salon en attendant nos convives, et bientôt mon oncle arriva, accompagné du commandant de Conprat, auquel il me présenta. 10 Mon Dieu, Texcellente figure que^ celle du commandant !

Il avait les yeux limpides comme ceux d'un enfant, avec des moustaches et des cheveux blancs comme la neige ; une physionomie si bonne, si bienveillante, qu'il 15 me rappela mon curé, bien qu'il n'y eût entre eux aucune ressemblance véritable. Je me sentis aussitôt attirée vers lui, et je vis que la sympathie était réciproque.

« Une petite parente dont j'ai entendu parler, me

20 dit-il en me prenant les mains ; permettez-moi de vous

embrasser, mon enfant, j'ai été l'ami de votre père.»

Enfin, son fils entra ! . . .

Il donna une poignée de main à ma cousine et me salua si cérémonieusement que je restai interdite. 2$ « Donnez-moi donc la main, dis- je ; vous savez bien que nous nous connaissons.

— J'attendais votre bon plaisir, mademoiselle.

— Quelle bêtise!

— Eh bien, Reine! gourmanda mon oncle.

30 — Une fleur un peu sauvage, dit le commandant en me regardant avec amitié, mais une jolie fleur, vraiment!

Ces paroles ne réussirent pas à dissiper Tirritation que j'éprouvais sans trop savoir pourquoi, et je restai quelque temps silencieuse dans mon coin, à observer M. de Conprat, qui causait gaiement avec Blanche. Ah! qu'il me plaisait! et que le cœur me battait pen- 5 dant que je retrouvais en lui ce bon rire, ces dents blanches, ces yeux francs auxquels j'avais tant rêvé dans mon affreuse vieille maison! Et ma tante, mon curé, Suzon, le jardin mouillé, le cerisier dans lequel il avait grimpé défilaient dans mes souvenirs comme 10 des ombres fugitives.

Bientôt je me mêlai à la conversation, et j'avais recouvré une partie de ma bonne humeur quand nous passâmes dans la salle à manger.

Placée entre le curé et M. de Conprat, j'attaquai 15 immédiatement celui-ci.

« Pourquoi n'êtes-vous pas revenu au Buisson ? lui dis- je.

— Je n'ai pas été libre de mes actions, ma cousine.

— L'avez- vous regretté au moins? 20

— Vivement, je vous assure.

— Pourquoi donc ne me donniez- vous pas la main en arrivant?

— Mais c'était à vous de le faire, mademoiselle, selon l'étiquette. 2$

— Ah! l'étiquette! vous n'y pensiez pas là-bas!

— Nous étions dans des conditions particulières et loin du monde, à coup sûr! répondit-il en souriant.

— Est-ce que le monde empêche d'être aimable?

— Mais pas précisément; seulement, les convenan- 30 ces répriment souvent l'élan de l'amitié.

— C'est bien niais!» dis- je d'xiw Iqtû. \i\^\.

Maïs je fus assez satisfaite de Texplication pour retrouver tout mon entrain. Toutefois, je m'aperçus, en causant avec lui, qu'il n'attachait point la même importance que moi aux paroles qu'il m'avait dites au S Buisson. Mais j'étais si heureuse de le voir, de lui parler, que, dans le moment, cette petite déception glissa sur mon âme sans entamer sa sécurité.

M. de Conprat nous apprit qu'il y aurait plusieurs bals dans le mois d'octobre.

10 «J'en suis charmée, répondit Junon.

— Tu m'apprendras à danser, dis- je en sautant déjà sur une chaise.

— Je demande à être professeur, s'écria Paul de Conprat.

is — Paul est un valseur émérite, dit le commandant ; toutes les femmes désirent valser avec lui.

— Et puis il est charmant ! » répliquai- je avec onction.

Le commandant et son fils se mirent à rire ; le curé 20 et les deux amis de mon oncle me regardèrent en souriant et en hochant la tête d'une façon paternelle. Mais le visage de M. de Pavol prit une expression mécontente, et ma cousine releva ses sourcils par un mouvement qui lui était particulier quand quelque 25 chose lui déplaisait, mouvement rempli d'un tel dédain que j'eus la sensation pénible d'avoir dit une bêtise. Après le déjeuner, nous circulâmes dans les bois; j'avais retrouvé ma gaieté et je parlais sans m'arrêter, m'amusant à contrefaire la tournure et l'accent d'un 30 de nos convives dont les ridicules m'avaient frappée. «Reine, que tu es mal élevée! disait Blanche.

— Il parle ainsi,» répondis- je en me pinçant le nez pour imiter la voix de ma victime.

Et M. de Conprat riait; mais Junon s'enveloppait dans une dignité imposante qui ne me troublait pas le moins du monde. 5

Il arriva un moment où je me trouvai près de lui pendant que ma cousine marchait devant nous d'un air nonchalant. Je m'aperçus qu'il la regardait beaucoup.

« Qu'elle est belle, n'est-ce pas ? lui dis-je dans l'innocence de mon cœur. lo

— Belle, bien belle!» répondit-il d'une voix contenue qui me fit tressaillir.

Un doute et un pressentiment me traversèrent l'esprit; mais, à seize ans, ces sortes d'impressions s'envolent et disparaissent comme les papillons qui vol- 15 tigeaient autour de nous, et je fus d'une gaieté folle jusqu'au moment où nos invités prirent congé de M. de Pavol.

Quand ils furent partis, mon oncle se retira dans son cabinet et me fit comparaître devant lui. 20

« Reine, vous avez été ridicule !

— Pourquoi donc, mon oncle !

— On ne dit pas à un jeune homme qu'il est charmant, ma nièce.

— Mais puisque je le trouve, mon oncle. 25

— Raison de plus pour ne pas le dire.

— Comment! répartis-je, interloquée. Alors je devais dire que je le trouvais anticharmant?

— Vous ne deviez pas aborder ce sujet. Ayez l'opinion qu'il vous plaira d'avoir, mais gardez-la pour vous. 30

— C'est pourtant bien naturel de dire ce qu'on pense, mon oncle!

— Pas dans le monde, ma nièce. La moitié du temps, il faut dire ce que l'on ne pense pas et cacher ce que l'on pense.

— Quelle affreuse maxime! dis-je avec horreur. . 5 Jamais je ne pourrai la pratiquer.

— Vous y arriverez; mais en attendant, conformezvous à l'étiquette.

— Encore l'étiquette!» répondis-je en m'en allant de mauvaise humeur.

10 Le soir, en rêvant à ma fenêtre, ainsi que j'en avais

pris l'habitude, mes rêves furent troublés par une

sourde inquiétude que je n'arrivai pas à bien définir.

Le lendemain, dans l'après-midi, je reçus une longue

missive de mon curé, missive remplie de bons conseils

15 et se terminant ainsi :

« Petite Reine, votre lettre est venue me consoler et me réjouir dans ma solitude, ne vous lassez pas de m'écrire, je vous en prie! Je ne sais que devenir sans vous et je n'ose aller au Buisson de peur de 20 pleurer comme un enfant. Je me reproche mon égoïsme, car vous êtes heureuse, mais, comme le dit l'Écriture, la chair est faible, et mon presbytère, mes devoirs, mes prières n'ont pu encore me consoler. « Adieu, cher bon petit enfant, mon dernier mot 25 sera pour vous dire: Méfiez-vous de l'imagination.»

Et cette phrase produisit une impression désagréable sur mon esprit ébranlé.

J'ÉTAIS installée depuis trois semaines au Pavol et mon oncle prétendait que j'avais assez embelli pour qu'il fût impossible au curé de me reconnaître s'il me rencontrait. Il me comparait à une plante vivace, qui pousse belle dans un terrain ingrat parce qu'elle a bon 5 caractère, et dont la beauté se développe tout d'un coup d'une façon incroyable lorsqu'on la transplante dans une terre favorable à sa nature.

Quand je me regardais dans la glace, je constatais que mes yeux bruns avaient un éclat nouveau, que ma 10 bouche était plus fraîche et que mon teint de Méridionale^ prenait des tons rosés et délicats qui excitaient chez moi une vive satisfaction.

Cependant, peu de jours après le déjeuner dont j'ai parlé, j'avais décidément découvert que, dans ma 15 grande naïveté, je m'étais grossièrement trompée en croyant M. de Conprat amoureux de moi. Mais je n'ai jamais été pessimiste, et je m'empressai de me raisonner pour me consoler. Je me dis que tous les cœurs nécessairement ne doivent pas être construits de la 20 même manière, que les uns se donnent en une minute, mais que les autres ont le droit de méditer, d'étudier avant de s'enflammer; que si M. de Conprat ne m'aimait pas, il en arriverait là un jour ou l'autre, attendu qu'il était clair qu'une véritable ressemblance 25 existait entre nos goûts et nos caractères respectifs. De sorte que, bien que la déception eût été grande, ma tranquillité, durant bon nombre de ^Oîvxt's», ^^ Vois, ^"^s*

lOO MON ONCLE ET MON CURE

sérieusement troublée. Et je m'épanouissais dans un milieu sympathique à tous mes goûts ; je me chauffais aux rayons de mon bonheur, comme un lézard aux rayons du soleil, s Ma cousine était très musicienne. Le commandant, qui adorait la musique, venait au Pavol plusieurs fois par semaine, et son fils l'accompagnait toujours. La porte lui était d'ailleurs ouverte par ses relations d'enfance avec Blanche, et les liens de parenté qui unissaient

10 les deux familles. En outre, mon oncle voyait cette intimité avec plaisir, car, de concert avec le commandant et malgré ses paradoxes sur le mariage, il désirait vivement marier sa fille avec M. de Conprat, trouvant avec assez de raison qu'il représentait un. cas

15 extraordinaire.

J'appris ce projet plus tard, en même temps que d'autres faits qu'il m'eût été facile de découvrir si j'avais eu plus d'expérience.

En général, ces messieurs arrivaient pour déjeuner.

20 Paul, doué de l'appétit qu'on connaît, déjeunait plantureusement et collationnait ensuite solidement vers trois heures. Après cela, si nous étions seuls. Blanche me donnait une leçon de danse pendant que lui^ jouait avec entrain une valse de sa composition. Quelque-

25 fois, il devenait professeur: ma cousine se remettait au piano, le commandant et mon oncle nous regardaient d'un air réjoui, et je tournais dans les bras de M. de Conprat au milieu d'une joie inénarrable. Ah 1 les bons jours I

30 Nous ne faisions aucun projet sans qu'il y fût mêlé.

Sa gaieté communicative, son esprit conciliant, le génie

de l'organisation et des inventions drolatiques qu'il

MON ONCLE ET MON CURE lOI

possédait au plus haut degré en faisaient un compagnon charmant, égayaient notre vie et développaient mon amour. Adroit, industrieux, complaisant, il était bon à tout et savait tout faire. Quand nous cassions une montre, un bracelet, ou n'importe quel objet, s Blanche et moi nous disions:

« Si Paul vient aujourd'hui, il nous le raccommodera.»

Mon oncle avait de nombreux amis à V. . . ; il était allié à la plupart des familles du pays et tenait table lo ouverte. Il était rare que nous n'eussions pas quelques convives à déjeuner ou à dîner. C'était un moyen pour moi de faire connaissance avec les usages mondains et d'apprendre, comme me l'avait dit le curé, à équilibrer mes sentiments. Mais je dois dire que je 15 n'équilibrais pas grand'chose, et que je n'arrivais guère à dissimuler des impressions et des pensées souvent aussi saugrenues qu'impertinentes.

Mon oncle et Junon, absolument rigides sur le chapitre des convenances, m'adressaient quelques objur- 20 gâtions bien senties ; mais autant en emportait le vent 1 Avec une ténacité vraiment désolante, je ne perdais pas l'occasion de commettre une bévue ou de dire une bêtise.

« Tu as été très impolie avec Mme A . . . , Reine. 25

— En quoi, Junon hypocrite? Je lui ai laissé voir qu'elle me déplaisait, voilà tout!

— C'est précisément ce qui est inconvenant, ma nièce.

— Elle est si laide, mon oncle! Voyez-vous, je 30 ne me sens pas attirée vers les femmes; elles sont moqueuses, méchantes, et vous ^yL'axcvvcvfôc^ \^ Na- "^^^

aux pieds, comme si vous étiez une bête curieuse.

— Comment peux-tu leur reprocher d'être moqueuses, Reine? Tu passes ton temps à saisir le ridi-

5 cule des gens et à les mimer.

— Oui, mais je suis jolie, par conséquent tout m'est permis. M. C. . . me le disait l'autre jour.

— Je ne vois pas bien la conséquence . . . Ensuite, crois-tu que les hommes ne t'examinent pas de la tête

10 aux pieds?

— Oui, mais c'est pour m'admirer, tandis que les femmes cherchent des défauts à mon physique et en inventent au besoin. Vois-tu, j'ai déjà remarqué une foule de choses.

15 — Nous le voyons bien, ma nièce, mais tâchez de remarquer que la tenue est une qualité appréciable.» M. de Pavol aimait la causerie et même la discussion. S'il parlait peu, il écoutait avec intérêt. Sous une écorce rustique, il cachait des connaissances géné-

20 raies, un goût sûr, élevé, délicat, et un grand bon sens uni à une réelle hauteur de vue. Ce n'était ni un saint ni un dévot. Comme la plupart des hommes, il avait eu, je suppose, ses défaillances et ses erreurs; mais il croyait à Dieu, à l'âme, à la vertu, et ne considérait

2$ point l'incrédulité, l'ergotage, l'esprit de dénigrement, comme des signes de virilité et d'intelligence. Il aimait à écouter les matérialistes et les libres penseurs développer leurs systèmes, et sa bouche en disait bien long^ pendant qu'il observait son interlocuteur en rejoignant

30 ses gros sourcils qui lui cachaient presque entîèrement les yeux.

Au milieu de cette vie douce, de mes espérances.

de mes petites inquiétudes qui s'évanouissaient devant un mot aimable et les distractions d'une existence si nouvelle pour moi, nous arrivâmes à la fin de septembre. Mon oncle, avec la mine funèbre d'un homme qu'on mène à l'échafaud, se prépara à nous conduire dans les soirées annoncées par M. de Conprat.

Je réponds que mon esprit d'observation ne s'exerça point à mon premier bal. De cette soirée, je me rappelle simplement un plaisir délirant et les bêtises que j'ai dites, parce qu'elles me valurent le lendemain une lo verte semonce.

De temps en temps, Junon me frappait sur le bras avec son éventail et me soufflait dans l'oreille que j'étais ridicule ; mais elle donnait là des coups d'épée dans l'eau.^ 15

Parfois, mon cavalier croyait ingénieux de faire quelques frais de conversation.^

« Il n'y a pas longtemps que vous habitez ce paysci, mademoiselle?

— Non, monsieur: six semaines environ. 20

— Où demeuriez-vous avant de venir au Pavol?

— Au Buisson; une affreuse campagne, avec une affreuse tante qui est morte. Dieu merci I

— Dans tous les cas, votre nom est très connu, mademoiselle ; il y avait un chevalier de Lavalle enfermé 25 au Mont-Saint-Michel,^ en 1423.

— Vraiment ! Que faisait-il là, ce chevalier ?

— Mais il défendait le motvt altaio^fe ^^.x V's» Ksnsê^^^^

— Au lieu de danser? Quel grand nigaud 1

— C'est ainsi que vous appréciez vos ancêtres et rhéroïsme, mademoiselle ?

— Mes ancêtres ! Je n'y ai jamais pensé. Quant 5 à l'héroïsme, je n'en fai^ aucun cas.

— Que vous a-t-il fait, ce pauvre héroïsme ?

— Les Romains étaient héroïques, paraît-il, et je déteste les Romains! Mais valsons, au lieu de causer.»

10 Et je mettais mon danseur sur les dents.^

Mon bonheur atteignit son apogée lorsque, dans ce salon plein de lumière, sous les yeux de ces femmes en grande toilette, au milieu de ce monde dont j'étais si loin peu de temps auparavant, je me vis valsant 15 avec M. de Conprat. Il dansait mieux que tous les autres, c'est certain.

Enivrée par la joie et les compliments qui bourdonnaient autour de moi, je dis toutes les bêtises ima- • ginables et inimaginables; mais je fis la conquête de 20 tous les hommes et le désespoir de toutes les jeunes filles.

Le cotillon provoqua chez moi le plus vif enthousiasme, et quand mon oncle, qui avait l'air d'un martyr dans son coin, nous fit signe qu'il était temps de 25 partir, je criai d'un bout du salon à l'autre:

« Mon oncle, vous ne m'emmènerez que par la force des baïonnettes.»^

Mais je dus me passer de baïonnettes et suivre Junon qui, belle et digne comme toujours, s'empressa 30 d'obéir à son père sans se soucier de mes récriminations.

Rentrée dans ma chambre, el s>ut k çoint de me

coucher, je fus prise d'une fringale irrésistible.^ Je saisis mon traversin et me mis à valser avec lui en chantant à tue-tête.

J^unon, dont la chambre n'était pas éloignée de la mienne, entra chez moi d'un air un peu effrayé. $

« Que fais-tu donc. Reine ?

— Tu vois bien, je valse!

— Mon Dieu, es-tu enfant !^

— Ma chère, si l'humanité avait de l'esprit, elle valserait jour et nuit. lo

' — Voyons, Reine, il fait froid, tu vas attraper du mal.^ Je t'en prie, couche-toi.»

Je jetai mon traversin dans un coin et me glissai dans mes draps. Blanche s'assit au pied du lit et improvisa une harangue. Elle s'efforça de me prouver 15 que le calme, dans tous les actes de la vie, est une grande qualité, que chaque chose doit se faire en temps et lieu, et. . .

Sur ce, je m'endormis et ne me réveillai que dans la journée, à trois heures. 20

Quand je fus habillée, M. de Pavol me pria de passer chez lui.* Je me rendis aussitôt à cette invitation, pensant que la cervelle de mon oncle venait d'enfanter quelque sermon. A son air solennel, je vis que mes conjectures étaient justes, et, comme j'ai toujours aimé 25 mes aises aussi bien pendant les sermons que dans les autres circonstances de la vie, j'avançai un fauteuil dans lequel je m'étendis confortablement; je croisai les mains sur mes genoux et fermai les yeux dans une attitude de profond recueillement. 30

Au bout de deux secondes, n'entendant rien, je dis:

« Eh bien ! mon oncle, allez doxicV

— Faites-moi la grâce de vous redresser, Reine, et de prendre une attitude plus respectueuse.

— Mais, mon oncle, dis-je en ouvrant des yeux étonnés, je n'avais pas l'intention de vous manquer de

5 respect, je prenais une pose recueillie pour vous mieux écouter.

— Ma nièce, vous me ferez perdre la tête !

— C'est bien possible, mon oncle, répondis- je tranquillement; mon curé m'a dit bien des fois que je le

10 ferais mourir à la peine.^

— En vérité, croyez-vous que j'aie envie de m'en aller au diable à cause d'une petite fille mal élevée ?

— D'abord, mon oncle, j'espère que vous n'irez jamais au diable, bien que vous aimiez assez ce person-

15 nage; ensuite, je serais bien désolée de vous perdre, car je vous aime de tout mon cœur.

— Hum ! . . . c'est bien heureux. Voulez-vous m'apprendre maintenant pourquoi, après mes leçons et mes conseils, vous vous êtes conduite cette nuit d'une fa-

20 çon si inconvenante?

— Spécifiez les accusations, mon oncle.

— Ce serait bien long, car tout ce que vous faisiez était mal fait, vous aviez l'air d'un cheval échappé. Entre autres sottises, quand vous avez aperçu M. de

25 Conprat, vous l'avez appelé par son petit nom; j'étais près de vous, et j'ai vu que votre danseur trouvait cela fort étonnant.

— Je l'en crois capable, il avait l'air d'une oie!

— Je ne suis pas une oie. Reine, et je vous dis que 30 c'était inconvenant.

— Mais, mon oncle, c'est notre cousin, nous le voyons presque tous les jours. Blanche et moi nous

l'appelons toujours Paul quand nous en parlons, et même quand nous nous adressons à lui directement.

— Cela passe dans Tintimité, mais non dans le monde, où chacun n'est pas tenu de connaître la parenté et les relations des gens. 5

— Ainsi, il faut agir d'une façon chez soi et d'une autre dans le monde?

— Je m'évertue à vous le dire, ma nièce.

— C'est de l'hypocrisie, ni plus ni moins.

— Au nom du ciel, soyez hypocrite, je ne demande lo que cela! Ensuite, il paraît que vous avez dit à cinq ou six jeunes gens qu'ils étaient très gentils?^

— C'était bien vrai! m'écriai- je dans un élan de sympathie pour mes danseurs. Si charmants, si polis,

si empressés! Puis je m'étais embrouillée dans mes 15 promesses et je craignais de les avoir contrariés.

— En attendant, vous me contrariez beaucoup, Reine ; voilà près de sept semaines que Blanche et moi nous essayons de vous apprendre qu'il est de bon goût de pondérer ses mouvements et l'expression de ses sen- 20 timents; néanmoins vous saisissez toutes les occasions de dire ou de faire des sottises. Vous av^z de l'esprit, vous êtes coquette, malheureusement pour moi vous avez un visage dix fois trop joli, et...

— A la bonne heure !^ interrompis- je d'un ton satis- 25 fait, voilà comme j'aime les sermons!

— Reine, ne m'interrompez pas, je parle sérieusement.

— Voyons, mon oncle, raisonnons. La première fois que vous m'avez vue, vous avez dit: Vous êtes bien 30 jolie !

— Eh bien, ma nièce?

— Eh bien, mon oncle, vous voyez bien qu'on ne peut pas réprimer toujours Un premier mouvement.

— C'est possible, mais on doit essayer et surtout m'écouter. Malgré votre jeunesse et votre petite taille,

s vous avez Tair d'une femme, tâchez d'en avoir la dignité.

— La dignité! dis- je étonnée; pourquoi faire?

— Comment . . . , pourquoi faire ? Je vous affirme que si vous ne voulez pas m'écouter, vous n'irez plus

10 dans le monde.

— Oh ! mon oncle,* si vous faisiez une chose pareille, vous seriez digne des tortures de l'inquisition!

— L'inquisition étant abolie, je ne serai pas torturé, mais vous m'obéirez, soyez-en certaine. Je ne veux

1$ pas que ma nièce prenne des habitudes et des allures qui, supportables à son âge, la feraient passer plus tard pour. . ., hum!

— Pour qui, mon oncle ? »

M. de Pavol eut une violente quinte de toux.

20 « Hum ! pour une femme élevée dans les bois, ou quelque chose d'approchant.

— Ce ne serait pas si niais, cette appréciation! le Buisson et les bois se ressemblent beaucoup.

— Enfin, ma nièce, soyez convaincue que j'ai parlé 25 sérieusement. Allez-vous-en, et réfléchissez.»

Pour le coup, je vis qu'il ne fallait pas plaisanter avec cette semonce formidable. Aussi je m'enfermai dans ma chambre, où je boudai durant vingt-huit minutes et demie, espace de temps pendant lequel je 30 sentis germer dans mon cœur le désir louable de faire connaissance avec la pondération.

Je sus bientôt que parfois les proverbes n'usurpent point leur réputation de sagesse, que, dans certains cas, vouloir c'est pouvoir, et qu'avec un peu de bonne volonté je pourrais mettre en pratique les conseils de mon oncle. Je ne veux pas dire par là que je n'aie plus 5 commis de sottises, oh ! non, la chose arrivait encore assez fréquemment, mais je réussis à me dégriser et à prendre possession d'un calme relatif.

Je me trouvais dans un milieu où mes actes et mes paroles étaient jugés avec la plus grande indulgence. 10 Milieu plein d'aménité, de politesse, de traditions courtoises, dans lequel, sans m'en douter, j'avais bon nombre de parents et d'alliés.

Grâce à mon nom, à ma beauté, à ma dot, beaucoup de péchés contre les convenances me furent par- 15 donnés. J'étais enfant gâté des douairières, qui racontaient avec complaisance des anecdotes sur mes grandsparents, mes arrière-grands-parents et certains aïeux dont les faits et gestes^ avaient dû être bien remarquables pour que ces aimables marquises en parlassent 20 avec tant de chaleur. Je découvris avec satisfaction que les ancêtres servent à quelque chose dans la vie, et couvrent de leur égide poussiéreuse les hardiesses et les lubies des jeunes descendantes qui sortent du fond des bois.^ 25

J'étais l'enfant gâté des maris en perspective qui, dans mes beaux yeux, voyaient briller ma dot ; l'enfant gâté des danseurs, que ma coquettet\fc ^xwa'saô^^ .^ \^ *X^

confesse bien bas, très bas, que j'éprouvais un immense bonheur à ravager les cœurs et à métamorphoser certaines têtes en girouettes.

O coquetterie, quel charme renfermé dans chaque 5 lettre de ton nom!

Il fallait que ce sentiment fût inné chez moi, car,

après deux ou trois soirées, j'en connaissais les détails,

les nuances et les ruses.

Je voudrais être prédicateur, rien que pour prêcher

10 la coquetterie à mon auditoire et refuser l'absolution

à mes pénitentes assez privées de jugement pour ne

pas se livrer à ce passe-temps charmant. Peut-être

ne resterais- je pas longtemps dans le giron de TÉglise,

mais, dans ma courte carrière, je crois que je ferais

15 quelques prosélytes.

Pendant que je me donnais beaucoup de mouvement et que je révolutionnais les cœurs. Blanche passait, belle et fière, trop sûre de sa beauté pour faire des frais, trop digne pour s'abaisser aux agitations 20 et aux roueries qui faisaient ma joie.

Néanmoins, quand la première effervescence fut

calmée, j'en vins bien vite à réfléchir que M. de Con-

prat mettait un temps infini à s'éprendre de moi. II

me voyait sous toutes les faces, en grande toilette, en

25 demi-toilette, coquette, sérieuse, parfois mélancolique,

rarement, je dois l'avouer, et, malgré cette diversité

d'aspects qui empêchait la monotonie de s'attacher à

ma personne, non seulement il ne se déclarait pas,

mais il avait l'air vraiment de me traiter en enfant.

30 Le mot de mon curé : « Soyez sûre qu'il vous a prise

pour une petite fille sans conséquence,» commençait

â me troubler grandement.

Nonobstant ma coquetterie, mes plaisirs, mes nombreuses distractions, jamais mon amour ne s'altéra un instant. Sans doute l'animation de ma vie m'empêchait d y attacher constamment ma pensée, et c'est ce qui explique mon long aveuglement; mais je n'eus 5 jamais l'idée de trouver un homme plus charmant que Paul de Conprat.

Pourtant, dans la cour qui se pressait sur mes pas, plusieurs courtisans offraient une similitude réelle avec les types de Walter Scott que j'avais beaucoup 10 admirés. Je me suis demandé maintes fois comment mon gros héros au visage réjoui, à l'appétit merveilleux, avait pu m'émouvoir à ce point étonnant, alors que mon esprit était sous l'influence de personnages imaginaires qui lui ressemblaient fort peu. Voilà un 15 sujet psychologique que je livre aux méditations des philosophes, car, moi, je n'ai pas le temps de m'y arrêter; je constate le fait, je salue la philosophie et je passe.

Le 25 octobre, nous eûmes une dernière soirée dans 20 un château situé près du Pavol. Je mis une robe bleu lumière avec deux ou trois pompons piqués dans mes cheveux noirs et me tombant sur le coin de l'oreille. Ce soir-là, j'eus un succès fou.^ Succès si sérieux que, la semaine suivante, cinq demandes en mariage me 25 concernant furent adressées à mon oncle. Mais j'étais inquiète, fébrile, tourmentée, et, contre mon habitude, je ne jouis pas de l'engouement provoqué par ma beauté.

Je remarquai avec dépit que Paul valsait souvent 30 avec Blanche, tandis qu'il m'invitait rarement. Je redoublai de coquetterie pour attirer sotv ^.tl^\:^^\s.\ xsîoî^s»

que lui importait! sa tête, son cœur étaient loin de moi, et je me réfugiai dans un coin reculé en refusant énergiquement de danser.

Il y avait quelques instants que je me dissimulais 5 dans les draperies qui séparaient le grand salon d'un boudoir où plusieurs femmes étaient assises, quand je surpris la conversation de deux respectables douairières dont j'avais fait la conquête.

« Reine est ravissante, ce soir ; comme toujours elle 10 a tous les succès.

— Blanche de Pavol est plus belle, cependant.

— Oui, mais elle a moins de charme. C'est une reine dédaigneuse, et Mlle de Lavalle une adorable petite princesse des contes de fées.

15 — Princesse est le mot ; elle a de la race, et ce qui choquerait chez les autres est charmant chez elle.

— On dit que le mariage de sa cousine est décidé avec M. de Conprat.

— Je l'ai entendu dire.»

20 Durant quelques secondes, orchestre, douairières, danseurs exécutèrent devant moi une danse sans nom, et pour ne pas tomber je me cramponnai à la draperie dans laquelle j'étais enfouie.

Lorsque je me remis de mon étourdissement, le sa- 25 Ion brillant me parut voilé d'un crêpe épais ; à la grande surprise de Junon, j'allai la supplier de partir immédiatement sans attendre le cotillon.

En revenant au^ Pavol je me disais: «Ce n'est pas vrai, je suis sûre que ce n'est pas vrai! Pourquoi 30 tant me troubler ? »

J'eus l'idée qu'un immense malheur allait fondre sur mol Je m'enfermai chez moi et me promenai de long

en large dans ma chambre, en maugréant contre mon aveuglement et en me donnant de grands coups de poing sur la tête, d'après la mode de Perrine quand elle se trouvait dans l'embarras. Mais les coups de poing sur la tête, outre qu'ils peuvent ébranler le cer- s veau n'ont jamais servi de remède à un amour malheureux, et, profondément découragée, je me laissai tomber dans une. bergère, où je restai longtemps à me morfondre et à me désoler.

Ainsi que dans toutes les circonstances de ce genre, lo je me rappelais des mots et des détails qui, me disaisje, auraient dû m'éclairer vingt fois pour une. Le sentiment dominant en moi, au milieu de beaucoup d'autres très confus, c'était celui d'une colère vive, et ma fierté, se réveillant, grande et irritée, me fit jurer 15 que personne ne s'apercevrait de mon chagrin. J'étais sincère, et je croyais fermement qu'il me serait facile de dissimuler mes impressions alors que j'avais pour habitude de les jeter à la tête des gens. ^

Peut-être s'étonne-t-on de mon manque de perspi- 20 cacité, mais quel est celui qui, sans avoir l'excuse de mes seize ans, n'a pas donné, au moins une fois dans la vie, la preuve d'un aveuglement incroyable? Je voudrais bien savoir s'il existe un seul homme qui ne se soit pas traité d'imbécile en découvrant un fait 25 qu'il ne voyait pas depuis longtemps, bien qu'il fût très visible ? Ah ! qu'il est facile de se dire perspicace ! facile aussi de le prouver quand on vous met les points sur les i . . . ^

C'était un véritable supplice pour moi d'observer maintenant M. de Conprat, de saisir toutes les attentions délicates qu'il avait pour Blanche, en sachant fort bien quel en était le secret mobile. Comme je S pleurais en cachette! mais jamais, je crois, je n'éprouvai un grand sentiment de jalousie contre Junon. Seulement j'étais dans une perpétuelle irritation contre M. de Conprat. Il était le bouc émiçsaire^ que je chargeais de ma mauvaise humeur avec mes chagrins 10 et mes amertumes en sous-entendus. Je ne cessais pas de le taquiner et de lui dire des choses aigres-douces. Puis je me réfugiais dans ma chambre, où je me promenais à grands pas.

Je sanglotais le soir dans mon lit, même la nuit paris fois, et, malgré ma résolution bien prise de cacher mes impressions, au bout de quinze jours, habitants et habitués du Pavol s'étonnaient de mes allures fantasques. Le matin, j'étais gaie au point de rire durant des heures entières; le soir, je me mettais à table d'un air 20 sombre et je ne desserrais pas les dents pendant le repas.

Ce silence, si contraire à mes habitudes, inquiétait beaucoup M. de Pavol.

« Que se passe - 1 - il dans votre petite tête, 25 Reine?

— Rien, mon oncle.

— Vous ennuyez-vous? Voulez- vous faire un voyage ?

— Oh! non, non, mon oncle; je serais désolée de 30 quitter le Pavol.

— Si vous tenez essentiellement à vous marier, ma nièce, vous êtes libre, Je ne suis pas un tyran. Re-

gretteriez-vous le refus par lequel vous avez accueilli les demandes qui se sont succédé depuis quelque temps ?

— Non, mon oncle; j'ai abandonné mon idée, je ne veux pas me marier.» S

Ces malheureuses demandes ajoutaient encore à mes ennuis. Je ne pouvais plus entendre parler de mariage sans avoir envie de pleurer. Si M. de Pavol ne me pressait pas pour accepter, il me faisait voir les avantages de chaque parti et insistait un peu pour que je lo consentisse au moins à connaître mes chevaliers. Il les eût même assez facilement qualifiés de cas extraordinaires,^ et, parmi les nombreuses découvertes que je faisais journellement, l'inconséquence de mon oncle n'est pas celle qui m'ait le moins étonnée. Au fond du is cœur, je pense qu'il était légèrement effrayé de la charge d'âme^ qui lui était incombée. Mais il me laissait entièrement libre et se contenta, pour refuser quelques partis, de mes raisons qui n'avaient ni queue ni tête. ao

« Pourquoi tant dire que tu étais pressée de te marier. Reine? me demanda Blanche.

— Je fais comme toi. Blanche, j'attends.

— Je n'ai pas les mêmes succès que mon petit loup iiu Buisson, répondit-elle en souriant. Cinq demandes' as à la fois!

— Ne m'en parle plus, je t'en prie, cela me fatigue, m'ennuie, m'excède ! »

Par malheur, un sixième chevalier réunissant les qualités les plus rares, les plus extraordinaires, les plus 30 complètes, se mit tout à coup sur le rang de mes adorateurs.

Il6 MON ONCLE ET MON CURÉ

Mon oncle me fit appeler, et nous eûmes ensemble une longue conférence.

« Reine, M. Le Maltour sollicite l'honneur de vous épouser.

S — Grand bien lui fasse,^ mon oncle !

— Vous plaît-il ?

— Du tout.

— Pourquoi? Donnez-moi des raisons, de bonnes raisons ; celles de l'autre jour, pour les partis que vous

10 avez refusés d'emblée, ne valaient rien.

— Ils n'étaient pas présentables, vos partis, mon oncle !

— Voyons, M. de P. . . était très bien.

— Oh ! un homme de trente ans . . . Pourquoi pas xs un patriarche?

— Et'M. C...?

— Un nom affreux, mon oncle !

— M. de N. . ., garçon de mérite, très intelligent?

— J'ai compté ses cheveux, il n'en a plus que qua- 20 torze à vingt-six ans !

— Ah!... et le petit D...?

— Je n'aime pas les bruns. Ensuite, c'est la nullité la plus parfaite. Une fois mariée, il adorerait sa figure, ses cravates et ma dot, voilà tout !

25 — Je vous l'abandonne. Mais j'en reviens au baron Le Maltour; que lui reprochez-vous?

— Un homme qui n'a jamais dansé que des quadrilles avec moi parce que je ne valse pas à trois temps !^ m'écriai- je avec indignation.

30 — Sérieux grief! Reine, je vous le répète, je trouve

absurde de se marier si jeune; mais, malgré votre dot

et votre beauté, peut-être ne retrouverez-vous jamais

un parti comme celui-là. C'est un charmant cavalier, j'ai les meilleurs renseignements sur sa moralité et sur son caractère; une fortune immense, un titre, une famille honorable et très ancienne...

. — Ah! oui; des aïeux! comme dit Blanche, inter- s rompis-je avec dédain. J'ai horreur des aïeux, mon oncle.

— Pourquoi cela?

— Des gens qui ne pensaient qu'à batailler et à se faire casser le nez! Quel idiotisme! lo

— Eh bien! je sais que le greffier du tribunal de V. . • vous trouve charmante; il n'a pas d'aïeux; voulez-vous qu'on lui dise que, pour cette raison, Mlle de Lavalle est disposée à l'épouser?

— Ne vous moquez pas de moi, mon oncle, vous 15 savez bien que je suis patricienne jusqu'au bout des ongles, répondis- je en saisissant cette occasion d'admirer ma main et l'extrémité de mes doigts effilés.

— C'est ce que je crois, si votre physique n'est pas trompeur. Maintenant, ma nièce, écoutez-moi bien. 20 Vous ne connaissez pas assez M. Le Maltour pour avoir une appréciation sur lui, et je veux absolument que vous le voyiez plusieurs fois avant de donner une réponse définitive. Je vais écrire à Mme Le Maltour que la décision dépend de vous, et que j'autorise son 25 fils à se présenter au Pavol quand bon lui semblera.^

— Très bien, mon oncle, il en sera ce que vous voudrez.»

Cinq minutes après, j'errais dans les bois, en proie à la plus violente agitation. 30

« Ah ! c'est ainsi ! disais- je en mordant mon mouchoir pour étouffer mes sang,\ols\ '\\ ^^x'^Xîsrxn.x^^:^^.^^^

Il8 MON ONCLE ET MON CURÉ

Maltour ! Dans quatre jours, je veux qu'il ait disparu de mon existence. Et mon oncle qui ne voit rien, qui ne comprend rien ! ... »

Je me trompais. Mon oncle, malgré mes préten-

S tions soudaines à la dissimulation, voyait très clair, mais il agissait sagement.

Deux jours plus tard, Mme Le Mal tour et son fils arrivaient au Pavol, le sourire aux lèvres et l'espoir dans le regard. L'excellente dame me dit cent choses

10 aimables, auxquelles je répondis avec la mine sinistre et refrognée d'un portier de Jésuites.

Le baron était un bon garçon. . . ; permettez, je ne veux point dire par là que ce fût une bête; pas du tout! Il était intelligent, spirituel, mais il n'avait que

iS vingt-trois ans. Il était timide et très amoureux, dernière particularité, qui ne lui déliait pas l'esprit, mais que j'aurais eu mauvaise grâce à lui reprocher.

Le lendemain, il vint nous voir sans sa mère et s'efforça de causer avec moi.

30 <( Regrettez-vous qu'il n'y ait plus de soirées, mademoiselle ?

— Oui, répondis- je d'un ton aussi rogue que celui de Suzon.

— Vous êtes-vous amusée, l'autre jour, chez les ***? 25 — Non.

— C'était brillant, cependant. Quelle jolie robe vous aviez! Vous aimez le bleu?

— Évidemment, puisque j'en porte.»

M. de Maltour toussa discrètement pour se donner 30 du courage.

^r Aimez-vous les voyages, mademoiselle? - — Non,

— Vous m'étonnez ! Je vous aurais cru l'esprit entreprenant et voyageur.

— Idiotisme! j'ai peur de tout.»

La conversation dura quelque temps sur ce ton. Déconcerté par mon laconisme et l'intérêt avec lequel, de s l'air le plus impertinent du monde, je suivais les évolutions d'une mouche qui se promenait sur le bras de mon fauteuil, le baron se leva un peu rouge et abrégea sa visite.

Mon oncle le conduisit jusqu'à la porte du jardin lo et revint me trouver en colère.

« Cela ne peut pas continuer ainsi. Reine ! C'est de l'insolence, pardieu! aussi bien pour moi que pour ce pauvre garçon qui est timide et que vous démontez complètement. M. Le Maltour n'est pas un homme 15 qu'on puisse traiter comme un pantin, ma nièce I Personne ne vous forcera à l'épouser, mais je veux que vous soyez polie et aimable. Dieu sait si vous avez la langue bien pendue^ quand vous le voulez! Tâchez qu'il en soit ainsi demain; M. Le Maltour déjeunera 20

— Bien, mon oncle; je parlerai, soyez tranquille.

— Ne dites pas de sottises, au moins.

— Je m'inspirerai de la science, mon oncle, répondis- je avec majesté. 25

— Comment, de. . .

— Ne vous tourmentez pas, je ferai ce que vous désirez, je parlerai sans désemparer.

— Il ne s'agit pas, ma nièce. . .»

Mais je laissai mon oncle confier sa pensée aux 30 meubles du salon, et je courus dans la bibliothèque chercher ce dont j'avais besoin çovit ^i^feroX<^^\\^^'^^5i5^

venait de me passer par la tête. J'emportai chez moi la philosophie de Malebranche et une étude sur la Tartarie.

Malebranche faillit me donner un transport au cer- S veau, et je l'abandonnai pour me rejeter sur la Tartarie, qui m'offrit plus de ressources. Jusqu'à minuit, j'étudiai attentivement quelques pages, en grognant et maugréant contre les habitants de la Boukharie, qui s'affublent de noms si baroques. Je réussis cependant 10 à retenir quelques détails sur le pays et plusieurs mots étranges dont j'ignorais tout à fait la signification. Je me couchai en me frottant les mains.

« Nous verrons, me dis-je, si Le Maltour résistera à cette épreuve. Ah! mon brave oncle, j'aurai le dessus, 15 soyez-en convaincu ! et, dans quelques heures, je serai débarrassée de cet intrus.»

Le jour suivant, il se présenta avec l'air heureux et dégingandé d'un homme qui marche sur des aiguilles,^ mais je le reçus d'une façon si gracieuse 20 qu'il prit pied sur un terrain naturel et que les inquiétudes de M. de Pavol se dissipèrent.

Les de Conprat et le curé déjeunaient avec nous. J'avais le cœur serré en regardant Paul causer joyeusement avec Blanche, tandis que j'étais condamnée à 25 subir les prévenances timides de M. Le Maltour, dont la jolie figure me portait sur les nerfs.

« J'ai changé d'avis depuis hier, lui dis-je brusquement, j'aime beaucoup les voyages.

— Je partage votre gotit, mademoiselle, c'est la plus 30 intelligente des distractions.

— Vous avez voyagé?

— Oui, un peu.

— Connaissez- VOUS les Ruddar, les Schakird-Pische, les Usbecks, les Tadjics, les Mollahs, les Dehbaschi, les Pendja-Baschi, les Alamane? dis- je tout d'un trait, confondant races, classes et dignités.

— Qu'est-ce que tout cela? demanda le baron, aba- s sourdi.

— Comment! est-ce que vous n'êtes jamais allé en Tartarie ?

— Mais non, jamais.

— Jamais allé en Tartarie I dis-je avec mépris. Con- lo naissez-vous au moins Nasr-OuUah-Bahadin-Khan- Melic-el-Mounemin-Bird-Blac-Bloc et le diable?»

J'ajoutai quelques syllabes de ma façon au nom de Nasr-Oullah pour faire plus d'effet, pensant que l'ombre de ce digne homme ne sortirait pas de la is tombe pour me le reprocher.

Mon oncle et ses convives se mordaient les lèvres afin de ne pas rire, la physionomie de M. Le Maltour offrant l'expression du plus complet effarement, et Blanche s'écria: 20

<( Perds-tu la tête. Reine ?

— Mais non, du tout. Je demande à monsieur s'il partage ma vive sympathie pour Nasr-Oullah, un homme qui avait tous les vices, paraît-il. Il passait son temps à égorger son prochain, à jeter les ambassa- 2$ deurs dans des cachots où il les laissait pourrir ; enfin,

il était doué d'énergie et ignorait la timidité, horrible défaut, à mon avis ! Et son pays ! . . . Quel charmant pays! Toutes les maladies y régnent, et j'y enverrai mon mari. 30

— Assez, Reine, assez; laissez-nous déjeuner en repos.

— Que voulez-vous? mon oncle, je me sens attirée vers la Tartane. Et vous? dis-je à M. Le Maltour.

— Ce que vous dites n'est pas très encourageant, mademoiselle.

s — Pour les gens qui n'ont pas de sang dans les veines! répondis- je dédaigneusement. Quand je serai mariée, j'irai en Tartarie.

— Dieu merci, vous ne serez pas libre, ma nièce !

— Bien sûr que si, mon oncle; je ne ferai qu'à ma 10 tête, jamais à celle de mon mari.

Haut et puissant baron Le Maltour, bien que d'une race de preux, ne résista pas à l'épreuve. Comprenant le sens caché de mes lubies tartariennes, il s'en alla et ne revint plus.

iS Mon oncle se fâcha, mais je ne m'en émus point. Je fis une pirouette et lui dis d'un ton sentencieux: <( Mon oncle, qui veut la fin veut les moyens ! ))^

J'avais tenu ma promesse au curé, et je lui écrivais très exactement deux fois par semaine. Cette habi- 20 tude lui parut si douce, si consolante que, lorsque j'interrompis tout à coup la régularité de ma correspondance, il fut plongé dans le chagrin et l'inquiétude.

Absorbée par mes soucis, je restai quinze jours sans lui donner signe de vie; puis, cédant à ses instantes 2$ sollicitations, je lui expédiai des missives dans le genre de celle-ci :

f^ L'homme est stupide, Monsieur le curé, je viens de découvrir cela. Qu'en petvsez-\OM^, mon curé ? Je

VOUS embrasse en envoyant les convenantes au diable.»^

Ou bien:

« Ah I mon pauvre curé, j'ai bien peur d'avoir découvert la source de Teau froide dont nous parlions il y s a trois mois ! Le bonheur n'existe pas, c'est un leurre, un mythe, tout ce que vous voudrez, excepté la réalité.

« Adieu ; si la mort ne nous rendait pas si laids, je serais contente de mourir. De mourir, oui, mon curé, vous avez bien lu.» lo

Il m'écrivit courrier par courrier.*

« Chère fille, que signifie le ton de vos derniers billets? Il y a trois semaines, vous paraissiez si heureuse, dans la joie et la gloire de vos succès mondains I Non, non, petite Reine, le bonheur n'est point un mythe, 15 il sera votre partage; mais, en ce moment, l'imagination vous possède, vous emporte et vous empêche de voir juste. Pauvre petit enfant, venez me voir, et nous causerons ensemble de vos préoccupations.»

Je lui répondis: 20

« Monsieur le curé, l'imagination est une sotte, la vie une guenille, le monde une loque assez brillante de loin, mais bonne tout au plus à mettre dans un cerisier pour faire peur aux oiseaux. J'ai envie de me jeter à la Trappe,* mon cher curé ! Soyez convaincu que 25 vous n'êtes qu'un optimiste en prétendant que le bonheur existe et m'est destiné. Vous menez la vie du rat dans un fromage ; non pas que vous soyez égoïste, mais vous ignorez les catastrophes qui peuvent fondre sur la tête des gens vivant dans le monde. 30

« Je n'ai plus d'illusions, mon curé. Je suis une vieille petite bonne femme T2fcou^^> x^\.x^\^^ x'2&aJâi.-

née, — au moral, j'entends, car je suis plus jolie que jamais, — une petite vieille qui ne croit plus à rien, qui n'espère rien, qui se dit que la terre est bien bête de continuer des révolutions quand ses joies et ses s rêves à elle sont broyés, pulvérisés, réduits en atomes imperceptibles . . . Ma personne morale, si on pouvait la dépouiller de son enveloppe charnelle qui trompe l'œil de l'observateur, j'en conviens, ma personne morale, dis- je, n'est plus qu'un squelette, un arbre mort, 10 complètement mort, dépourvu de sève, privé de toutes ses feuilles et tendant vers le ciel de grands bras raides et décharnés. Pourvu que le moral n'abîme pas le physique. Monsieur le curé I J'en tremble ! N'avoir plus la moindre illusion à seize ans, n'est-ce pas teriS rible?

« Au revoir, mon vieux curé.»

Deux jours après avoir expédié cette épître qui devait donner au curé une idée assez triste de l'état de mon âme, mon oncle décida que nous irions passer 20 une après-midi au mont-Saint-Michel.

Ce jour-là, quelque chose de mauvais soufflait dans l'air ; je le pressentais. La veille, le commandant et M. de Pavol avaient eu une conversation secrète et prolongée; Paul paraissait inquiet, nerveux, et ma cou- 2$ sine était rêveuse.

Mon oncle et Junon, qui avaient une passion pour le mont-Saint-Michel, m'en firent les honneurs avec complaisance; mais, outre que l'art architectural me touchait fort peu, je contemplais les choses à travers le 30 voile sombre de mon humeur positivement massacrante. (f Que c'est fatigant de grimper toutes ces marches ! àisais-je en geignant à chaque p^is».

— Plus que six cents à monter* pour arriver jusqu'au haut, ma cousine.

— J'ai envie de m'arrêter là, alors I

— Allons, ma nièce, que diable,^ vous n'avez pas la goutte I » s

Et mon oncle, tout en gravissant ces degrés foulés par les pas de tant de générations, me racontait l'histoire du mont et l'incident de Montgommery.*

Mais qu'est-ce que cela me faisait, à moi, ce Montgommery, ces remparts, cette abbaye merveilleuse, ces lo salles immenses, ces souvenirs multiples qui dorment là depuis des siècles!

« Ah ! nous voici dans la salle des chevaliers. Voyons, Reine, qu'en dites- vous?

— Je dis, mon oncle, que si les chevaliers étaient là, 15 cette salle aurait du charme.

— Vous ne lui en trouvez pas par elle-même?

— Oh! nullement. Je vois de grandes cheminées, des piliers avec des petites machines sculptées au haut, mais sans les chevaliers auxquels on puisse faire tour- 20 ner un peu la tête. . .peuh ! ça ne signifie rien du tout.

— Je n'avais pas pensé à cette manière d'envisager l'architecture féodale,» répondit mon oncle en riant.

Nous traversâmes des couloirs sombres, qui m'épouvantaient. 25

« Nous allons nous casser le cou ! gémissais- je en me cramponnant au bras du commandant, tandis que Paul offrait le sien à Blanche.

— Nous avons du chagrin, petite Reine ? me dit le commandant tout bas. 30

— Vous parlez comme mon curé, répondis- je avec émotion.

— Voyons, voulez-vous avoir confiance en moi?

— Je n'ai pas de chagrin, repartis- je d'un ton bourru, et je n'ai confiance en personne. Suzon m'a dit que les hommes étaient des rien du tout, et je partage

s l'avis de Suzon.

— Oh! oh! dit le commandant en me regardant d'un air si bon que j'eus peur d'éclater en sanglots; tant de misanthropie unie à tant de jeunesse ! »

Je ne répondis rien, et comme nous arrivions sur

10 une sorte de longue terrasse, je m'échappai et courus

me cacher derrière une énorme arcade. J'appuyai la

tête sur une de ces pierres plusieurs fois centenaires,

et je me mis à pleurer.

« Ah ! pensais- je, comme mon curé avait bien raison 15 de me dire, il y a longtemps, déjà bien longtemps, qu'on ne discute pas avec la vie, mais qu'on la subit ! Toute ma logique ne sert à rien devant les circonstances. Qu'il est triste, mon Dieu, qu'il est triste de se voir traitée comme une petite fille sans conséquence ! » ao Et je regardais à travers mes larmes ces grèves si vantées qui me paraissaient désolées, ce monument dont la hauteur m'oppressait et me donnait le vertige ; mais, sans m'en rendre compte, j'éprouvais une sorte de soulagement dans cette affinité mystérieuse d'une 25 nature triste avec mes propres pensées; dans la contemplation de ces grandes murailles qui jetaient leurs grandes ombres mélancoliques et sur la terre et sur le passé.

En revenant vers notre logis, lorsque nous fûmes 30 dans le train, mon oncle me dit :

« Eh bien. Reine, en somme, quelle est votre impres- £Jon sur le mont-Saint-Michel?

— Je pense, mon oncle, qu'on doit y mourir de peur et y attraper des rhumatismes.»

Il était assez tard lorsque nous arrivâmes au château; cependant, mon oncle emmena Blanche chez lui en disant qu'il voulait le soir même causer sérieuse- s ment avec elle.

Je me couchai en pleurant de tout mon cœur, avec la conviction que Tépée de Damoclès^ était suspendue sur ma tête.

Depuis longtemps, Junon s'était humanisée avec moi. lo Chaque matin, elle venait s'asseoir sur mon lit et nous causions indéfiniment. Le lendemain, dès sept heures, elle entra dans ma chambre avec une démarche calme, tranquille, et ce sourire si charmant qui transfigurait sa physionomie hautaine et que moi seule, peut-être, 15 connaissais bien.

« Reine, me dit-elle aussitôt, Paul me demande en mariage.»

Le fil était cassé et l'épée de Damoclès me tomba sur la poitrine. Que ce roi était donc dépourvu de sens 20 commun pour attacher une masse si lourde avec un simple fil! L'histoire ne parle-t-elle pas d'un cheveu? Elle en est bien capable.

Sans doute je m'attendais à cette révélation, mais tant qu'un fait n'est pas avéré, accompli, quelle est la 2$ créature humaine qui, au fond du cœur, ne garde pas un peu d'espoir? Je devins très pâle; si pâle que Blanche s'en aperçut, quoique la chambre fût plongée dans une demi-obscurité.

« Qu'as-tu, Reine ? Es-tu malade ? » 30

— Non, non, repris- je en faisant un violent effort pour me raccrocher à ma fierté qui s'en a.Ua.\^ ^

vau - Teau.^ C'est passé. Blanche, tout à faît passé.

— Éprouves-tu ce malaise souvent, Reine?

— Non . . . , seulement quelquefois. Ce n'est rien, s n'en parlons plus.»

Blanche passa la main sur son front comme une per- , sonne qui désire chasser une pensée importune. Mais je repris la conversation d'une voix si ferme qu'elle parut délivrée de son inquiétude.

10 «Eh bien! Junon, que comptes-tu faire?

— Mon père m'a dit que ce mariage comblerait tous ses vœux, Reine.

— Cela te plaît-il ?

— Le mariage me plaît, évidemment ; toutes les con- 15 venances sont réunies; mais jusqu'ici je n'aime Paul

que comme cousin.

— Que lui reproches-tu?

— Je ne lui reproche rien, si ce n'est de ne pas me plaire assez. C'est un excellent garçon, mais je n'aime

2o pas ce genre d'homme. D'abord il n'est pas assez beau, puis cet appétit normand^ manque de poésie, tu en conviendras !

— C'est pourtant bien logique de manger quand on a faim ! répondis-je en retenant mes larmes.

25 — Que veux-tu? je crois que nous ne nous convenons pas réciproquement.

— Alors, tu refuses, Junon?

— J'ai demandé un mois pour réfléchir, petite Reine. Je suis très perplexe, car je redoute une dé-

30 ception pour mon père. D'ailleurs, à certains points de vue, ce mariage réunit tout ce que je puis désirer; enfin, Vhommt ^st parfaitement estimable.

— Mais puisque tu ne Taimes pas, Blanche !

— Mon père soutient que je Taimerai plus tard, que, du reste, l'amour proprement dit n'est pas nécessaire pour se marier et être heureuse en ménage.

— Comment peux-tu croire une chose pareille ! dis- 5 je en bondissant d'indignation. Mon oncle a vraiment des doctrines abominables ! »

Mais Blanche me répondit tranquillement que son père était plein de bon sens, qu'elle avait remarqué maintes fois qu'il se trompait peu dans ses jugements, 10 et qu'elle se sentait disposée à l'écouter.

Hélas! c'en était fait de mes rêves. . ., et je tombai !dans un grand découragement.

On convint que Paul resterait quelque temps sans venir au Pavol, et, chose qui me parut incroyable, 15 inouïe. Blanche, du jour où elle ne le vit plus, sembla presque décidée à l'épouser. Nous en parlions constamment, nous discutions même les toilettes de mariage et je faisais preuve d'une résignation stoïque, digne des hommes antiques. 20

Mais cette résignation n'était qu'apparente.

Mon découragement augmentait, mes yeux se cernaient, et j'en vins à me dire que la vie n'étant plus supportable loin de l'homme que j'aimais, le plus simple était de m'en aller dans l'autre monde. 25

Mon parti pris, et ma mauvaise mine me confirmant dans mes pensées lugubres, je décidai qu'il était poli, convenable, de prévenir le curé et que, du reste, je ne pouvais pas mourir sans lui ^^xt^t \>. \mîûcsîl.

Ceci bien déterminé, j'entrai un matin dans le cabinet de mon oncle et je le priai de me laisser aller au Buisson.

(( Il vaut mieux dire au curé de venir ici, Reine. 5 — Il ne pourra pas, mon oncle ; il n'a jamais un sou devant lui.

— Ce n'est guère amusant de vous mener là, ma nièce.

— Ne venez pas, mon oncle, je vous en prie, vous 10 me gêneriez beaucoup. Je désire aller seule avec la

vieille femme de charge, si vous le permettez.

— Faites ce que vous voudrez. Ma voiture vous conduira jusqu'à C. . ., où il sera facile de trouver un véhicule quelconque pour vous mener au Buisson.

15 Quand partez-vous?

— Demain matin, de bonne heure, mon oncle, je désire surprendre le curé et je coucherai au presbytère.

— Allons, soit! Je vous renverrai la voiture dans 20 deux jours. Soyez à C... après-demain vers trois

heures.»

Il me regarda attentivement sous ses gros sourcils, en se frottant le menton d'un air préoccupé.

« Êtes-vous malade. Reine ?

25 — Non, mon oncle.

— Petite nièce, dit-il en m'attirant à lui, j'en suis presque arrivé à souhaiter que mes désirs ne s'accomplissent pas.»

Je le regardai bien étonnée, car je croyais toujours 30 fermement qu'il n'avait rien vu.

Je lui répondis avec beaucoup de sang-froid que je ne savais pas ce qu'il voulait dire, que je me trouvais

fort heureuse et que je faisais des vœux pour que tous ses projets réussissent. Il m'embrassa avec affection et me congédia.

Je partis donc le lendemain matin, sans vouloir accepter la compagnie de Blanche, qui désirait venir avec s moi.

Arrivée au presbytère, j'entrai non par la porte, mais par le trou d'une haie que je connaissais de temps immémorial, et je me glissai à pas de loup vers la fenêtre du parloir, où le curé devait être en train de lo déjeuner. Cette fenêtre était très basse, mais j'étais si petite que, pour regarder dans l'intérieur de la salle, je dus monter sur une souche placée contre le mur en guise de banc.

J'avançai la tête avec précaution au milieu du lierre 15 qui formait un encadrement touffu à la croisée, et je vis mon curé.

Il était à table et mangeait d'un air triste ; ses bonnes joues avaient perdu une partie de leurs couleurs et de leur forme arrondie; ses abondants cheveux blancs 20 n'étaient plus ébouriffés comme jadis, mais aplatis sur sa tête avec un air de désolation inexprimable.

« Ah ! mon pauvre bon curé ! »

Je sautai à bas de la souche, je me précipitai dans le presbytère en perdant mon chapeau et j'entrai comme 25 une bombe dans le parloir.

Le curé se leva effaré; son aimable, son excellente figure resplendit de joie en m'apercevant, et ce fut non pour rompre avec les traditions de l'étiquette, mais dans un élan de vive tendresse, de grande émotion, 30 que je me jetai dans ses bras et que je pleurai longtemps sur son épaule.

Je sais bien que rien au monde n'est plus inconvenant que de pleurer sur Tépaule d'un curé ; que mon oncle, Junon et toutes les douairières de la terre, en dépit de mes ancêtres, se seraient voilé la face devant

5 un spectacle si scandaleux; mais j'étais depuis trop peu de temps à l'école de la pondération pour avoir perdu la spontanéité de ma nature. D'ailleurs, je tiens pour certain qu'il n'y a que les sots, les poseurs et les gens sans coeur qui prétendent ne jamais sacrifier des lois

10 de convention à un sentiment vrai et profond.

« La vie est uiie loque, mon curé, une misérable loque, disais- je en sanglotant.

— En sommes-nous là, chère petite fille, en sommesnous vraiment là ? Non, non, ce n'est pas possible ! »

15 Et le pauvre curé, qui riait et pleurait à la fois, me regardait avec attendrissement, passait la main sur ma tête et me parlait comme à un petit oiseau blessé dont il aurait voulu guérir l'aile brisée par des caresses et de bonnes paroles.

20 « Allons, Reine, allons, mon cher enfant, calmezvous un peu, me dit-il en m'écartant doucement.

— Vous avez raison, répondis- je en reléguant mon mouchoir au fond de ma poche. Depuis trois mois, on me prêche le calme, et je n'ai guère profité des leçons,

25 comme vous voyez! Mangeons, monsieur le curé.» Je me débarrassai de mes gants, de mon manteau et, par un de ces revirements très communs chez moi depuis quelque temps, je me mis à rire en m'installant joyeusement à table.

30 « Nous causerons quand nous aurons mangé, mon cher curé, je suis morte de faim.

— Et moi qui n'ai presque n^tv à vous donner I

— Voilà des haricots, j'adore les haricots ! et du pain de ménage, c'est délicieux.

— Mais vous n'êtes pas venue seule. Reine?

— Ah! tiens^ c'est vrai! La femme de charge est restée perchée dans la voiture, derrière l'église. En- 5 voyez-la chercher, monsieur le curé, et qu'on lui dise de ramasser mon chapeau qui se promène dans le jardin.»

Le bon curé alla donner ses ordres et revint s'asseoir en face de moi. Pendant que je mangeais avec beau- 10 coup d'appétit, malgré ma phtisie et mes peines, lui ne songeait plus à déjeuner et me contemplait avec une admiration qu'il cherchait vainement à dissimuler.

« Vous me trouvez embellie, n'est-ce pas, monsieur le curé? 15

— Mais ... un peu. Reine.

— Ah! mon curé, si j'allais à confesse, que de gros péchés j 'aurais à vous dire ! Ce ne sont plus les petits péchés d'autrefois que vous connaissez bien.»

Et, sans cesser de manger, je lui racontais mes plai- 20 sirs vaniteux, mes impressions, mes toilettes, mes idées nouvelles. Il riait, prisait sans discontinuer, avec son ancien air de jubilation, et me regardait sans songer certes à me gronder.

« Ne suis- je pas sur la route de l'enfer, monsieur 25 le curé?

— Je ne pense pas, mon bon petit enfant. Il faut être jeune quand on est jeune.

— Jeune, mon pauvre curé! si vous pouviez voir le fond de mon âme ! Je vous ai écrit que je n'étais plus 30 qu'un squelette, et c'est bien vrai!

— Cela ne paraît pas, dans tous les ç:a.%.

— Nous en parlerons dans un instant, monsieur le curé, et vous verrez ! »

Quand je fus rassasiée, la servante débarrassa la table, on fit un feu superbe et nous nous assîmes cha- 5 cun dans un coin de la cheminée.

« Voyons, Reine, causons sérieusement maintenant. Qu'avez-vous à me dire ? »

J'avançai mon petit pied à la flamme du foyer et je répondis tranquillement:

10 « Mon curé, je me meurs.»

Le curé, un peu saisi, ferma brusquement la tabatière dans laquelle il était sur le point d'introduire ses doigts.

« Vous n'en avez pas l'air, mon cher enfant.

15 — Comment! vous ne voyez pas mes yetpc battus, mes lèvres pâles?

— Mais non. Reine; vos lèvres sont roses et votre visage est florissant de santé. Mais de quoi mourezvous ? »

20 Avant de répondre, je regardai autour de moi en songeant que j'allais prononcer un mot que cette salle modeste n'avait jamais entendu retentir entre ses murs misérables; un mot si étrange, que la vieille horloge sans ressort qui se dressait dans un coin et les images

25 pieuses accrochées aux murailles allaient probablement me tomber sur la tête dans un transport de surprise et d'indignation.

« Eh bien. Reine ?

— Eh bien, monsieur le curé, je me meurs d'amour !» 30 L'horloge, les images, les meubles conservèrent leur

j/nmobilité, et le curé lui-même ne fit qu'un petit saut de carpe. ^

«J'en étais sûr, dit-il en passant la main dans ses cheveux, qui avaient repris leur attitude ébouriffée du bon temps, j'en étais sûr! Votre imagination a fait des siennes,^ Reine!

— Il n'est pas question de l'imagination, mais du s cœur, monsieur le curé, puisque j'aime.

— Oh! si jeune, si enfant!

— Est-ce une raison? Je vous répète que je meurs d'amour pour M. de Conprat !

— Ah! c'est donc lui! lo

— Me prenez- vous pour une linotte, pour une tête à rêvent,^ mon curé? m'écriai- je.

— Mais, petite Reine, au lieu de mourir, vous feriez mieux de l'épouser.

— Ce serait logique, mon cher curé, très logique; is par malheur, je ne lui plais pas.»

Cette assertion lui parut si extraordinaire qu'il resta quelques secondes pétrifié.

« Ce n'est pas possible 1 me dit-il d'un accent si convaincu que je ne pus pas m'empêcher de rire. 20

— Non seulement il ne m'aime pas, mais il en aime une autre ; il est épris de Blanche et l'a demandée en mariage.»

Je lui racontai ce qui était arrivé depuis quelques jours au Pavol. Je couronnai cette narration en pieu- 25 rant à chaudes larmes, car mon chagrin était très réel.

Le curé, qui n'avait pu se décider jusque-là à prendre au sérieux mes peines et mes paroles, offrait l'image de la consternation. Il approcha son siège du mien, me prit la main et s'efforça de me raison- 30 ner.

« Pensez donc, Reine, vous êle.% €\ \^\»nr\ ^<^^^

épreuve passera, et vous avez une longue vie devant vous.

— Je ne suis pas d'un caractère résigné, mon curé, apprenez cela. Si je vis, je ne me marierai jamais;

5 mais je ne vivrai pas, je suis phtisique, écoutez!» Et j'essayai de tousser d une façon caverneuse. (( Ne plaisantons pas sur ce sujet. Reine. Dieu merci, vous êtes en bon état.

— Allons, dis- je en me levant, je vois que vous ne 10 voulez pas me croire. Profitons de ce beau temps et

des derniers moments qui me restent à vivre pour aller au Buisson, monsieur le curé.»

Nous nous mîmes à trottiner vers mon ancienne habitation, sous un agréable soleil de novembre, infini- 15 ment moins doux, moins réchauffant que la tendresse de mon curé et la vue de son aimable visage redevenu tout rose depuis mon arrivée. Je regardais avec satisfaction ses cheveux voltiger au vent, sa démarche leste, toute sa personne replète et réjouie que j'avais ao guettée tant de fois par la fenêtre du corridor, pendant que la pluie fouettait les vitres et que le vent mugissait, sifflait entre les portes délabrées de la vieille maison.

Après une visite à Perrine et à Suzon, je la parcours rus du haut en bas. En vérité, le temps ne devrait pas se mesurer sur la quantité des jours écoulés, mais sur la vivacité et le nombre des impressions ! Bien peu de semaines auparavant j'avais quitté l'antique masure, et si l'on m'evit dit que, depuis lors, plusieurs années 30 avaient passé sur ma tête, je l'aurais parfaitement cru.

/'entraînai le curé dans k jardin. Pauvre forêt

vierge I Elle me rappelait de tristes jours ; néanmoins j'eus du plaisir à la parcourir en tous sens.

Et puis le souvenir de quelques heures ravissantes me trottait par la tête ; souvenir encore charmant pour moi, malgré Tamertume des déceptions qui avaient s suivi un moment de bonheur.

«Vous rappelez-vous, monsieur le curé? dis-je en montrant le cerisier oti Paul avait grimpé.

— Pensons à autre chose, petite Reine.

— Est-ce possible, mon cher curé? Si vous saviez lo combien je Taime! Il n'a pas de défauts, je vous assure ! »

Une fois lancée sur ce chapitre, nulle puissance humaine ou surnaturelle, n'aurait pu m'arrêter, d'autant qu'au Pavol^ j'étais obligée de dissimuler mes idées, is Je parlai si longtemps que le malheureux curé était tout étourdi.

Nous passâmes la soirée à bavarder et à nous disputer. Le curé mit en œuvre tout son talent oratoire pour me prouver que la résignation est une vertu remplie de 20 sagesse et facile à acquérir.

De mon côté, je répétais en secouant la tête:

« Vous ne comprenez pas, mon curé, vous ne comprenez pas ! »

Le lendemain, pendant qu'il me promenait dans son 25 jardin, je lui dis :

« Monsieur le curé, j'ai ruminé une idée, cette nuit.

— Voyons l'idée, ma petite.

-—J'ai envie que vous veniez à la cure du Pavol.

— On ne peut pas prendre la place des autres, Reine. 30 . — Le desservant du Pavol est vieux comme Hérode, monsieur le curé ; il vieillit beaucoup ^çX \^ ^^ûxvi^î^^'Nk^

Ijâ MON ONCLE ET MON CURÉ

signes de son affaiblissement avec une tendre sollicitude. Ne seriez-vous pas content de le remplacer?

— Évidemment si; cependant j'aurais du chagrin en quittant ma paroisse. Voilà trente-cinq ans que j'y

5 suis, et je l'aime, maintenant.

— Maintenant! vous ne vous y êtes pas toujours plu?

— Mais non, Reine ; vous savez combien c'est triste. Peut-être n'avez- vous jamais pensé que j'ai été jeune.

lo Mes rêves n'étaient pas précisément les mêmes que les vôtres, mon petit enfant, mais j'aurais aimé une vie active; j'aurais aimé voir, entendre bien des choses, car je n'étais pas inintelligent et je désirais des ressources intellectuelles qui m'ont toujours manqué. En-

is suite, avant de vous avoir dans mon existence, je ne possédais ni affection, ni amitié autour de moi. Mais on surmonte l'ennui et tous les chagrins, Reine, quand on le veut bien. J'étais bien heureux depuis longtemps avant votre départ du Buisson; j'avais oublié

flo les longues journées si tristes et si mauvaises de ma jeunesse.»

Le bon curé regarda devant lui d'un air un peu rêveur, et moi, qui n'avais jamais songé en le voyant toujours gai, satisfait, qu'il avait pu souffrir dans un

as temps, je me sentis attendrie devant sa résignation si vraie, si douce, sans le moindre fiel.

« Vous êtes un saint, mon curé, dis- je en lui prenant la main.

— Chut! Ne disons pas de sottises, cher enfant. 30 J'ai souffert d'une existence comprimée, mais c'est le

sort, voyez-Jvous, de tous mes confrères dont l'esprit est jeixn& et ^ctiL Je vous ai çarli 4e cel^ pour vous

faire comprendre qu'on peut tout supporter, qu'on peut retrouver le bonheur, la gaieté, lorsque les épreuves sont passées et qu'on les endure avec courage.»

Je comprenais fort bien, mais le curé prêchait dans •le désert. J'étais trop jeune pour n'être pas très ab- 5 solue dans mes idées, et je me disais naturellement que, en fait de chagrins, rien n'est comparable à un amour malheureux.

« Si la cure du Pavol est libre 'un jour, je serais content d'y aller. Reine; seulement, ce changement ne 10 dépend pas de moi.

— Oui, je sais, mais mon oncle connaît beaucoup l'évêque, il arrangera cela.»

Le curé me reconduisit à C... Quand il me vit installée dans l'élégant landau de mon oncle, il s'écria: 15

« Que je suis content de vous savoir à votre place,r petite Reine! Cette voiture cadre mieux avec^ vous que la carriole de Jean.

— Vous me verrez bientôt dans un beau château, répondis- je. Je vais faire des neuvaines^ pour que le 20 curé du Pavol s'en aille au ciel. C'est une idée très charitable, puisqu'il est vieux et souffrant. Vous aurez une belle église et une chaire, monsieur le curé, une vraie grande chaire ! »

Les chevaux partirent, et je me penchai à la portière 2$ pour voir plus longtemps mon vieux curé, qui me faisait des signes d'amitié sans penser à mettre son chapeau sur sa tête, car une heureuse, une joyeuse espérance était entrée dans son cœur.

I40 MON ONCLE ET MON CURt

Quelques semaines avaient passé sur ce fait lorsque j'écrivis au curé:

« Mon cher curé, Thomme est un petit animal mobile, changeant, capricieux; une girouette qui tourne 5 à tous les caprices de l'imagination et des circonstances. Quand je dis l'homme, j'entends parler de l'humanité entière, car ma personne est aujourd'hui le petit animal en question.

«Je ne suis plus désespérée, je n'ai plus envie de 10 mourir, mon curé. Je trouve que le soleil a retrouvé tout son éclat, que l'avenir pourrait bien me réserver des joies, que l'univers fait bien d'exister, et que la mort est la plus stupide invention du Créateur. « Blanche se marie, Monsieur le curé ! Blanche se 15 marie avec le comte de Kerveloch I Dieu, qu'ils se conviennent bien ! . . . Et il s'en est f allu^ d'un fétu, d'un atome, d'un rien, qu'elle acceptât M. de Conprat ! . . . Un homme qu'elle n'aimait pas et auquel elle reproche de trop manger! Trop manger. . .est-ce absurde, 20 cette considération ? et n'est-il pas rationnel de manger beaucoup quand on a bon appétit? — Si vous me demandez comment les événements ont ainsi tourné brusquement au Pavol, c'est à peine si je pourrai vous répondre. Je suis bouleversée, et tout ce que je puis 25 vous dire c'est qu'un beau jour, un jour radieux, — non, il pleuvait à torrents, mais n'importe! — un jour, dis-je, M. de Kerveloch est arrivé ici, conduit par un amî de mon oncle. En le voyant entrer, j'ai deviné ,çuy avait une idée de derrière \a \k^^ deviné aussi

qu'il plairaît à Blanche, car il a toutes les qualités qu'elle rêvait dans son mari. M. de Kerveloch Ta regardée en homme qui sait apprécier la beauté, et, quelques jours après, il sollicitait Thonneur de Tépouser, comme disent mon oncle et l'étiquette. s

« Junon est sortie de sa nonchalance habituelle pour déclarer avec chaleur que jamais beau chevalier ne lui avait autant plu et qu'elle refusait décidément M. de Conprat.

« Voilà, mon cher curé ! C'est clair, simple, limpide, lo et depuis ce temps, je rêve aux étoiles comme par le passé; je mets la bride sur le cou de mon imagination, je la laisse trotter, trotter jusqu'à ce qu'elle ne puisse plus courir, et je danse dans ma chambre quand je suis toute seule. Ah ! mon cher curé, je ne sais pourquoi 15 je vous aime aujourd'hui dix fois plus qu'à l'ordinaire. Votre excellente figure me paraît plus riante que jamais, votre affection plus touchante, plus aimable, vos beaux cheveux blancs plus charmants.

(( Ce matin, j'ai regardé les bois sans feuilles, qui me 20 paraissaient frais et verts, le ciel gris, qui me semblait tout bleu, et, soudainement, je me suis réconciliée avec l'imagination. Je me repentirai toute ma vie de l'avoir traitée si vilainement l'autre jour. C'est une fée, mon cher curé, une fée remplie de charmes, de puissance, 25 de poésie qui, en touchant les choses les plus laides de sa baguette magique, les pare de sa propre beauté.

« Mais, quand je vous disais que l'àme est un abîme insondable! Mon cher curé, je vois une procession d'idées noires qui s'avancent vers moi. Mon 30 Dieu, que l'homme est mal équilibré !

(( Sans doute, les circotvst^xvo.^^ T£\o^\^\^^^^. V!^ Sè&s^-

Mon oncle va jusqu'à prétendre que les imbéciles seuls ne changent jamais d'avis; mais en est-il du coeur comme de^ la tête?

« Éclairez-moi, mon vieux curé.»

5 Quant à Paul, il supporta son malheur avec un grand courage.

Lorsqu'il sut ses espérances anéanties, il vint nous voir avec le commandant. Il tendit la main à Blanche en lui disant d'un ton franc et naturel:

10 « Ma cousine, je ne désire que votre bonheur, et j'espère que nous resterons bons amis.»

Mais cette façon d'agir en héros de comédie ne l'empêchait pas d'avoir beaucoup de chagrin. Ses visites au Pavol devinrent très rares; quand je le voyais, je xs le trouvais changé moralement et physiquement.

Et il partit pour ne plus revenir.

Le 15 janvier, il faisait un temps superbe et un froid très vif. La campagne, couverte de givre, avait un aspect féerique. Junon, extrêmement pâle, était si 20 belle dans ses v.êtements blancs que je ne me lassais pas de la regarder. Je la comparais à cette nature froide et splendide qui, parée d'une blancheur éclatante, semblait s'être mise à l'unisson de sa beauté. Après le déjeuner, elle monta chez elle pour changer 25 de costume. Elle redescendit très émue; nous nous embrassâmes tous d'une façon pathétique, et en route pour l'Italie!

f(Le beau moment, le beau moment!» disais-je en ^moî-même.

Je m'installai à mon secrétaire et j'écrivis:

« Tout est fini, Monsieur le curé I Ils sont mariés, ils sont partis, heureux, ravis, et j'aurais donné dix ans de mon existence pour être à la place de Junon, avec celui que vous connaissez bien. Quand donc en s serai- je là?

« Savez- vous ce que mon oncle m'a dit? Il affirme que les hommes qui aiment une seule fois dans leur vie sont aussi rares que le pic de l'Aiguille- Verte. Mon curé, mon cher curé, je vous en supplie, dites lo votre messe demain pour que M. de Conprat ne soit pas le pic de l'Aiguille- Verte.

« Au revoir. Monsieur le curé, j'espère que vous viendrez bientôt à la curé du Pavol.»

Le seul événement de la fin de l'hiver fut en effet 15 l'installation du curé dans la paroisse du Pavol, et je n'insisterai pas sur le bonheur que nous eûmes à nous retrouver sans crainte d'une séparation prochaine.

C'était avec délices que je le voyais monter en chaire 20 et prêcher d'un air réjoui sur l'iniquité des hommes* Puis il arrivait au château, comme jadis au Buisson, sa soutane retroussée, son chapeau sous le bras iet ses cheveux au vent.

Nous reprîmes nos causeries, nos discussions et nos 25 disputes. Le temps me paraissait bien long, et les lettres de Junon, qui respiraient le bonheur le plus complet, n'étaient pas faites pour me consoler et me faire prendre patience. Aussi allais- je sans cesse trouver le curé pour lui confier mes soucis, mes inquié- 30 tudes, mes espérances et mes révoltes contre l'attente que j'étais obligée de supporter.

Néanmoins, malgré la joie de posséder mon curé, malgré la bonté de mon oncle et de tous ceux qui m'entouraient, je devenais extrêmement triste.

J'aimais à parcourir seule les allées du bois. J'ai- 5 mais à rester pendant de longues heures près de la cascade méditant sur notre dernière entrevue, songeant à ce que je ferais si je voyais Paul apparaître gai, charmant et les yeux pleins de cette expression qui m'avait tant plu au Buisson, et que depuis je ne 10 lui avais pas revue pour moi.

Cet amour de la solitude se développait de jour en jour, et ma mélancolie grandissait en proportion. Six mois passèrent ainsi.

Un jour, l'anniversaire de mon arrivée au Pavol, 15 j'étais assise dans le jardin du presbytère. Deux heures auparavant, une pluie d'orage avait rafraîchi l'atmosphère et arrosé les fleurs du curé. Il s'amusait à chercher des limaçons pendant que, sous l'influence de pensées agréables, j'appuyais la tête sur le mur 20 près duquel mon banc était placé et me laissais posséder par de joyeuses espérances. Les gouttes d'eau, qui obligeaient les feuilles à se courber sous leur poids, troublaient seules en tombant mes réflexions, et l'odeur de la terre mouillée me rappelait les meilleures heures as de ma vie.

De temps en temps, le curé me disait :

« C'est étonnant, tous ces limaçons ! Croiriez-vous, Reine, que j'en ai déjà trouvé plus de cinq cents?» Je relevais la tête nonchalamment et .contemplais en 30 souriant le bon curé qui continuait ses recherches avec ardeur. Puis je reprenais mes rêveries et je finis par tomber dans un demi-sommeil.

Je fus réveillée par le grincement de la barrière qui fermait la haie du jardin, et le son d'une voix pleine de gaieté me causa la plus violente secousse que j'eusse jamais ressentie.

«Bonjour, mon cher curé, comment allez-vous? 5 Combien je suis content de vous voir! Et Reine, où est-elle ? »

Reine était toujours assise à la même place, dans l'impossibilité de dire un mot et de faire un mouvement. 10

« Ah ! la voilà, s'écria Paul en s'approchant de moi à grandes enjambées. Chère petite cousine, que je suis heureux, mon Dieu,^ que je suis heureux de vous revoir ! »

Il prit ma main et l'embrassa ... 15

J'assure que ce qui se passa ensuite fut indépendant de ma volonté, et qu'il ne faut pas faire de suppositions malveillantes sur mon compte.

C'était de toutes mes forces, je l'affirme, que je luttais contre la tentation; mais quand je sentis ses lèvres 20 sur ma main, quand je compris que cet acte n'éts^it point inspiré par une galanterie banale, mais par un sentiment plus profond, quand je le vis se pencher sur moi et me regarder avec une expression inquiète, affectueuse, particulière, plus ravissante cent fois que 25 celle qui m'avait tant fait songer. . .ce fut plus fort que mon énergie, et la fatalité, à laquelle je crois depuis ce moment-là, m'emporta et me jeta dans ses bras.

J'eus à peine le temps de sentir l'étreinte qui répondit à mon élan. Je me réfugiai, rouge et confuse, sur 30 le banc, en cachant mon visage dans mes mains, non sans avoir entrevu la figure du cvxtè,, ^o\v^.\'îî^x'^^a.V3^s^

stupéfait, effarouché, ravi, revint plus tard dans mes souvenirs.

« Chère Reine, murmura Paul à mon oreille, si j'avais connu votre secret plus tôt, je ne serais pas resté 5 si longtemps loin de vous.

Tenez, voilà mon père et M. de Pavol qui arrivent.

— Eh bien! ma nièce, que vous semble de ma prédiction ?

xo — ^Vous êtes peu discret, mon oncle, dis-je en rougissant.

— C'est le commandant qui a révélé le secret, Reine ; il le connaissait depuis longtemps.

— Oh! non, depuis huit mois seulement.

15 — Du premier jour que je vous ai vue, chère petite bru.

— Est-il possible!

— Et Paul n'est point allé chez les Esquimaux comme vous le souhaitiez,» reprit mon oncle en riant.

ào Qu'on est heureux de vivre au milieu de braves gens! Je sentis vivement ce bonheur en voyant avec quelle satisfaction ils jouissaient tous de ma joie, avec quelle délicatesse, quelle bonté ils me plaisantaient sur ce fameux secret que, sans m'en douter, j'avais jeté

25 à tous les vents.

Alors commença cette époque ravissante des fiançailles, époque exquise à nulle autre pareille dans la vie. Rien ne remplace ce temps d'amour naïf, de foi, d'illusions complètes et d'enfantillages. Ah! que je

30 plains ceux qui n'ont jamais aimé ainsi! Du reste,

jamais, jamais, quelle que soit l'éloquence des gens

gui voudront me convaincre, je tve ctovc^x c^e l'amour.

vrai puîsse exister sans avoir Testime pour base première.

Nous passions nos jours les plus agréables au presbytère, sous la garde du curé. Nous le regardions trotter dans son jardin, attacher ses plantes à des tu^ 5 teurs, arracher les mauvaises herbes et s'arrêter dans son travail pour lancer de notre côté un coup d'oeil investigateur, afin de nous apprendre qu'il était un mentor sérieux.

Nous nous regardions en riant, car nous connais- i» sions la sévérité de notre gardien débonnaire.

Je m'approchais de l'excellent homme pour m'exta* sier avec lui sur une fleur, un arbuste ou un fruit, et je lui disais:

« Mon curé, vous rappelez-vous le temps où vous 1% vouliez me persuader que l'amour n'était pas la plus charmante chose du monde ?

— Ah! mon petit enfant, je crois que Bossuet^ lui-même n'eût pu vous convaincre.

— Voyons, n'a vais- je pas raison? 20

— Je commence à croire que si, répondit-il avec son bon, son charmant sourire.»

Le jour de mon mariage se leva radieux pour moi. Jamais la voûte céleste ne m'avait paru plus splendide. Depuis lors, on m'a affirmé que le ciel était très cou- 25 vert mais je n'en crois rien.

Une foule sympathique se pressait dans l'église. On chuchotait :

<( Quelle jolie mariée ! comme elle a l'air heureux et tranquille ! » 30

Il est certain que j'étais étonnamment calme.

Mais pourquoi me serais-\e ta\xrKvwv\fefc\ ^^^'^ ^^a'î:.

le plus cher s'accomplissait, un avenir de bonheur s'ouvrait devant moi, et pas la plus légère inquiétude ne venait m'agiter.

Je vis confusément quelques douairières qui sou- S riaient sur mon passage, et je fus prise d'une immense pitié en songeant qu'elles étaient trop vieilles pour se marier.

L'orgue résonnait si joyeusement que, en ce moment, je revins un peu de mes préventions sur la 10 musique. L'autel était paré de fleurs, étincelant de lumières, et tous les détails de l'arrangement, présidé par le goût artistique de Junon, charmaient mes yeux.

Mon mari passa l'anneau nuptial à mon doigt d'une main mal assurée. Il était bien plus ému que moi, et 15 son regard me disait ce que j'aurais aimé à m'entendre répéter éternellement. . .

Et vraiment, on eût vainement cherché sur la terre, et dans toutes les autres planètes de l'univers un visage aussi rayonnant que celui de mon curé.

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