‹ Mon oncle Thomas (volume 5)Chapitre 8 sur 9 · Tome L L · texte numérisé non relu

Tome L L

son clier père , lequel se fâcha bientôt sérieusement , s'emporta ensuite , çnlra enfin dans une colère telle , qu'un Espagnol n'en éprouve pas deux semblables dans toute sa vie. Plein de respect pour son sang, il assouvit sa furtur sur le malheureux et bien innocent livre : en un instant les feuillets jonchèrent le parquet.

Un cordon de sonnette , qui n'étuit pas plus coupable que le livre , de l'ignorance du petit duc, fut tiré , retiré , arraché et Jeté au feu. Voilà comment les gens de haut parage rendent souvent justice.

Faites donc un consul , un législateur , un ministre , un ambassadeur , même un chef de bureau d'un homme orgueilleux , entêté , violent , et voyez à quoi vous exposez le citojen paisible , le mérite modeste, l'innocent qui demande justice, le sage , les mœurs , l'économie , une administration sage. . . . Mais en voilà assez à propos d'un cordon de sonnette.

Celui-ci ne s'étoit pas arraché sans un bruit qui fit sortir de leur apathie sept à huit laquais qui bâilloient aussi dans une antichambre. Us se lèvent, ils accourent, ils se heurtent, ils arrivent pêle-mêle chez monseigneur, qui leur crie, aussi haut que le permet sa poitrine usée , de lui amener Thomas.

Mon digne oncle, qui grandlssoit, qui

ne se soucioît plus de jouer à la chique , et qui vouloit pourtant s'amuser à quelque chose , avoit troqué un des écus d© Kiboulard contre un tiageolet , sur lequel il avoit trouré sans maître le menuet à'Exaudet et la musette de Desjardins.

Il ëtoit tout à la musique , plaisir des âmes pures, dil-on , lorsqu'il fut pris, enlevé et transporté devant monseigneur, sans avoir eu le temps de se recounoître.

Prends ce Cervantes , lis , petit drôle , et tais honte à un duc qui connoît à peine ses lettres, dit monsieur l'ambassadeur à Thomas , qui se mit aussi-tôt en devoir de le satisfaire , «ans s'embarrasser de la manière dont il se tireroit de-là.

Suivez le tableau , s'il vous plaît. Le papa enfoncé dans un grand fauteuil à oreillettes j les laquais derrière ; le petit duc en avant , debout , les yeux baissés , et ne sachant que faire de ses mains; moa oncle , un genoux en terre aux pieds de son excellence , ouvrant et feuilletant sur l'autre le célèbre Espagnol doré sur tranche, et s'amusant à regarder les gravures; l'ambassadeur répétant son commandement ; mon oncle plus ignorant encore que le fils du patron , cherchant tous les O de chaque ligne , les appelant l'un après l'autre, et n'appelant que des O, parce que c'était la seule lettre qu'il connût j

son excellence , plus furieuse que jamais, faisant rouler d'un coup de pied et mon oncle et Cervantes ; mon oncle se relevant, se sauvant, et laissant le père et le fils s'arranger comme ils l'entendroient ; monseigneur faisant un signe aux valets ; ceux-ci suivant Tliomas à la piste ; mon oncle courant toujours , et jetant aux: jambes de la valetaille les tabourets et les chaises qui se trouvent sur son chemin 9 les valets cherchant à se dépêtrer , ou à esquiver les coups ; Thomas gagnant du terrain sur eux , enfonçant enfin d'un coup de tête un joli panneau d'acajou à moulures dorées, qui faisoit partie de la port© du boudoir de madame l'auibassadrice, qui avoit eu la prudence de tourner la clef , et qui ne dev^oit pas s'attendre qu'on entreroit chez elle par-dessous la serrure.

O surpiise ! ô terreur ! Thomas , qui s'applaudit de voir la livrée arrêtée devant l'asile du mjstère, qui se flatte de devoir une seconde fois son salut à madame , mon oncle apperçoit très-distinctement le père Poljcarpe battant à outrance sa bienfaitrice , et aussi ardent qu'imperturbable , sourd au bruit des tabourets et des chaises , du panneau enfoncé , et des exclamations de Thomas.

Celui-ci , habile à saisir l'avantage du moment, conçoit avec la rapidité de i'é-

clair, que le service qu'il va rendre à madame, le remettra intaiiliblement en grâce avec monseigneur.

Il repasse par son trou , il déclare à la livrée qu'il se rend de lui-même au fatal cabinet i il vole , il ouvre , il entre j il raconte avec chaleur et ingénuité ce qu'il a vu.

Le mari le plus enclin à battre la femme du prochain , ne se soucie pas du tout qu'on batte la sienne. Son excellence , armée d'uae flamberge, marche au malencontreux boudoir j il arrive , il a le bras levé j d'un suul coup il croit châtier deux coupables.... Autre surprise ! Madame est à genoux devant le père, et celui-ci, assis sur une chaise longue , le coude appuvé sur le bras de la chaise , ia tête soutenue sur sa main, et la joue couverte d'un mouchoir blanc, écoule d'un air de componction , les péchés de sa pénitente.

Oue peut faire un mari, et sur- tout un mari espagnol en semblable circonstance?

Etre sûr de son fait , et se taire. Cependant monseigneur , qui avoit la bile allumée , et qui ne craignoit pas à Paris les bûchers de la sainte inquisition , monseigneur hasarda quelques mots très-clairs et très-énergiques ; madame se plaignit qu'il eût plus de confiance aux propos d'un valet qu'à sa vertu -j monseigneur

insista; madame trouva quelques larmes; le bon père la supplia de mettre cette injure aux pieds de la croix , et d'offrir ses peines à son sauveur ; il adressa ensuite au mari un discours respectueusement pathétique , assaisonné de roulemens d'yeux et d'un gonflement de poitrine 5 monseigneur fatigué, et non pas convaincu , se retira en grommelant ; il prit moa oncle au toupet , et comme il falloit qu'il châtia quelqu'un^ il lui prouva , à grands coups de plat d'épée , qu'il avoit eu tort de lui dire la vérité.

IVlon oncle furieux à son tour de la manière dont on reconnoissoit ses bons offices , ne pouvant et n'osant se venger , fut exhaler sa petite colère dans le sein, de l'ami Dugnés. Celui-ci , après l'avoir gravement écouté , lui dit qu'un domestique adroit ne rapporte jamais chez monsieur ce qui se passe chez madame ; que le mari le plus jaloux fiiiit toujours par maudire celui qui l'a éclairé , que la femme la plus coquette hait invintiblement et sans retour celui qui l'a prise sur le fait, et qu'enfin lui Tlmmas seroit , pour prix de son zèle , ou chassé , ou l'objet des mauvais traitemens qu'imagineroient les caprices de monsieur et de madame.

Mon oncle n'entendoit rien de ce que éisQÏt, Dugiiès. L'obscurité, et par suito

( ï^7 ) l'absurdité de son raisonnement, le faisoit

donner au diable. 11 crioit à tue-tête que lorsqu'on battoit la femme, te qu'on pouvoit faire de mieux , c'étoit d'appeler le mari ; et il lui sembloit injuste , atroce , révoltant , qu'on lui eut meurtri l'omoplate , parce qu'il avoit tait son devoir. Il éprouva bientôt que Dcgnés lui avoit dit vrai, et sans rien entendre à la cause , il n'en fut pas moins sensible aux elfets.

Madame n'osa pas le renvoyer : monseigneur eût pu croire qu'elle craignoit les sui'veilians ; mais elle la traita avec un mépris , une dureté qui l'éloignèrent de son appartement : c'étoit ce qu'elle vouloit.

Monseigneur s'appercut enfin que Thomas ne faisoit rien , n'étoit propre à rien, et comme selon Sanchez , il faut utiliser les hommes , monseigneur s'avisa d'un moyen tout-à-fait nouveau pour tirer parti de Thomas.

Il fit appeler Dugnés et le gouverneur du petit duc ; il défendit au premier de r)ayer plus long-tems le maître d'école. Le pédagogue perdit avec ses honoraires l'affection qu'il avoit jusqu'alors marquée à mon oncle ; il lui défendit nettement de se présenter sur les bancs : jusque là c'étoit au mieux.

Mais mouâeigueur avoit ea même tems

enjoint au gouverneur de faire assister Thomas à toutes les leçons , et de le fustiger jusqu'au sang quand monsieur le duc feroit mal ; exemple frappant qui lui rappelleroit qu'il avoit un cul tout comme un autre , et qui devoit faire un grand effet sur son esprit. Le gouverneur ne vovoit pas une analogie bien marquée entre"^ les fesses de Thonicis et le cerveau de son élève ; il étoit même persuadé que le disciple ne crainJroit jamais pour lui les actes de rigueur auxquels on alloit soumettre mon oncle : m.^is comme monsieur l'abbé joignoil au goût de la toilette, à l'art de cliaaier ;.grëabiement , au talent de faire de petits vers, beaucoup d'adresse à démêler et à flatter le foibledes patrons, ïl jugea bientôt que l'expédient qu'avoit imaginé monseigneur étoit suggéré par la vengeance , et il conclut que plus Thomas seroit macéré et mieux il feroit sa cour.

Cependant comme ledit Thomas étoit récalcitrant , et qu'un abbé musqué , pomponné, qui tient à sa figure , à sa coiffure, ne peut pas se colleter avec un petit drôle qui mord, qui pince, qui égratigne , le gouverneur mit deux laquais de planton dans la salle d'étude , et à la moindre bévue de monsieur le duc, on les faisoit ^approcher, ils saisissoieat le patient, et

îa fustipTtion étoit d'autant plus vive que la résistance avoit été plus vigoureuse.

piiï^nès auroit vouIm adoucir son sort; mais Du,L,qiés avoit uns excellente place , a laquelle il teuoit plus qu'à mon oncle, et poui- la conserver , il ne falloit pas iieurter les opinions du maître. Il abandonna doîic son protégé à son malheureux Sort ; et tel qui blâme Dugnés , s'il s examine scrupuleusement, conviendra dans son fort intérieur qu'il a quelquefois f'dt pis. Mais laissons cela , et prenons les hommes comme ils sont. Si on na vouloit vivre qu'avec des gens rigoureusement probes, il faudroit vivre seul , et encore combien mériteroient les honneurs de la retraite ! En connoissez-vous/

Revenons. Il y avoit huit jours quô mon oncle étoit soumis à ce genre de vio infernal. Sa patience étoit à bout , et sou postérieur en lambeaux. Trop foible pour s'insurger , il se borna à un projet d évasion ; mais il jura qu'il ne quitteroit la place qu'après s'être vengé de ses bourreaux. Opiniâtre dans ses résolutions , il attendit une occasion favorable, et se laissa fesser jusqu'à ce qu'elle se présentât.

On dcnuoit un opéra nouveau ; la musique étoit du bon faiseur : tous les gens à prétentions dévoient entendre cela ; et comme rien n'est si commun que des pré-

tentions , tout Paris tomba à Topera.

Madame étoit dans sa loge avec quelques complaisans ; monseigneur étoit dans l.i sienne avec une de ses maîtresses ; l'abbé, qui s'étoit un peu fatigué avec une femmede-chambre , dormoit les coudes sur la table , pour ne pas se défriser ; le petit duc faisoit des anglais avec des capucins de carte , et en renversoit dix d'un revers de main ; les valets , qui ont aussi leurs affaires , a voient déserté l'hôtel dès qu'ils furent bien certains que monsieur et madame les laissoient maîtres de leur soirée : il ne restoit enfin dans une immense maison , que le suisse dans sa loge , quelques palfréniers à l'écurie, et mon oncle, maître absolu du local et da ses actions.

Il commença par tirer d'un bahut son équipage de ramoneur, si long-tems oublié dans les jours de sa gloire. U en fit un paquet qu'il déposa dans le coffre au bois , au pied de l'escalier , et il monta , enivré de plaisir , impatient de traiter chacun selon ses mérites , et de rendre en gros à tous , le mal qu'il en avoit reçu en détail.

Il passa d'abord chez madame , et commença cette mémorable soirée en tordant le cou à la perruche. Il pendit le sapajou à une colonne du lit, avec une jarretière couleur de rose qui se trouva sous sa main.

« J'ai vécu avec eux , dit-il en sortant, i> tous deux même étoient mes amis; mais n leur mort coûtera des larmes à leur maîj) tresse : leur mort est donc légitime. i>

Que de gens raisonnent ainsi !

Il entra ensuite chez monsei£:neur , muni d'une cruche d'huile qu'il avoit été prendre à l'office ; il en arrosa indistinctement tous les habits de son excellence 9 et s'attacha de préférence aux plus riches- II cassa sur son genou la flambeix;e qui lui avoit maltraité les épaules , et se rendit de. là chez le petit duc.

C'est peu de chooe qu'un duc quand il est seul , et qu'il a attaire à un ennemi viîioureux et déterminé. Celui-ci trembla en voyant l'air terrible de mou ontle; il se souvint d'avoir ri des disgrâces du malheureux qu'on hach.oit à coups de verges : mon oncle ne l'avoit pas oublié , et c'éloit le motif de sa visite. Sans égard pour la qualité , il commença l'explication à grands coups de poing , et le duc , qui cinq minutes avant se croyoit un petit héros capable d'exterminer à lui seul toute une armée anglaise , le duc se mit à crier , au lieu de penser à se défendre. ÎNlon oncle lui jura, en le regardant de travers , que s'il njoutoit un mot , eu s'il faisoit un mouvement , il le jcteroit par la fenêtre j et l'excelleuca , qui tenoit à la vie ^ s»

soumit à tout ce qu'il plairoit à Thomas d'ordonner.

Thomas lui ordonna de mettre culotte bas , et de lever sa chemise j il tira d'une armoire l'osier si souvent teint de son sang , il fouailla à son tour jusqu'à extinction de forces, jeta les verges au nez de l'excellence, sortit, ferma la porte à double tour , et prit la clef dans sa poche.

Restoit à châtier monsieur l'abbé , à qui mon oncle en vouloit plus qu'aux autres , mais qu'il n'étoit pas facile d'étriller. Thomas le trouva dans la même attitude, dormant d'un sommeil voluptueux.

L'argent de Riboulard n'étoit pas entièrement dépensé , et ce qui l'étoit n'avoit pas été uniquement employé en friandises. Entr'autres goûts , mon oncle en avoit un décidé pour les feux d'artifice , et surtout pour les petits soleils.

Il étoit debout devant l'abbé , et il revoit lequel v^aloit mieu , on de lui casser son pot-à-i'eau sur la tonsure, ou de lui piquer les gras de jambes avec un compas qui étoit sur sa table. Aucun des deux partis ne lui convint, parce qu'il sentit que l'abbé prendroit sa revanche s'il ne le mettoit hors de combat , il se souvint qu'il avoit un petit soleil dans sa poche.

Prendre une longue épingle noire sur

la

la toilette du gouverneur , la passer au centre de l'arlitice , en réplier le bout , se glisser sous la table , accrocher le soleil au rabat de monsieur l'abbé , se relever , saisir avec une pincette un charbon allumé, et mettre le feu à la mèche , telle l'ut l'inspiration qui vint à mon oncle, et qu'il exécuta aussitôt.

L'explosion se fait , l'abbé se réveille en sursaut, se lève, égaré, éperdu j il a le visage , les sourcils , les cheveux brûlés , avant qu'il soupçonne la cause de cet étrange accident j le soleil tourne et jaillit encore, que déjà mon oncle est au bas de l'escalier , son paquet sous le bras ; il traverse la cour en riant des hurlemons du prestolet, et il sort en disant au suisse qu'il va chercher un chirurgien pour monsieur le gouverneur , qui vient de se donner une entorse.

O vengeance ! si tes préliminaires sont doux , que tes liuits sont amers. Mon oncle fut à peine dans la rue , qu'il frémit à ridée de ses hauts faits.. Ce u'étoit pas un franc et salutaire remords qui l'agitoit. Une perruclie tuée , un sapajou pendu , trente habits huilés , un duc coigné et fessé, un joli abbé défiguré , tout cela lui paroissoit fort simple , et l'etfet d'une récrimination bien naturelle j mais le patron étoit puissant , il avoit l'oreille du Tome /. IM

lieutenant de police , et le cliâteau royal de Bicêtre se présentoit dans la perspective. Où se cacher , où fuir ?

Comme on peut très-bien réfléchir en courant , mon oncle pensoit à ses petites affaires en trottant le long des boulevarts neufs. Il jugea qu'il falloit d'abord quitter la livrée de monseigneur , qui n'étoit bonne qu'à le faire remarquer par-tout.

Un marais mal clos se présenta ; il faisoit nuit , mon oncle s'y glissa , il y reprit l'humble costume de ramoneur , et il se remit en route en faisant des jétlexions très-philosophiques sur l'instabilité de»

choses humaines.

Des réflexions philosophiques ! s'écrie un censeur rigoureux. De la philosophie dans un enfant qui ne sait pas même lire ! Oui , monsieur le caustique, des réflexions philosophiques sortirent du cerveau de mon oncle. On peut être philosophe sans le savoir, par la même raison que tel qui se croit philosophe , n'est quelquefois qu'un sot.

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