‹ Mon orphelinat et Gounod en AngleterreChapitre 5 sur 23 · AU PUBLIC · texte numérisé non relu

AU PUBLIC

Tavistock House, Tavistock Square, 19 JuUlet, 1876.

Mesdames et Messieurs,

Si j'en avois le courage, je vous adresserais la parole ce soir ; je vous dirais et je vous ferais comprendre bien mieux ce qui est en mon cœur en vous parlant qu'en vous écrivant, et vous sentiriez mieux Fimpor tance de ce que je vous demande de m'aider à accomplir.

L'Oeuvre que je poursuis m'est dévolue, ma mission m'a été envoyée, sans l'avoir cherchée, ou en aucune façon Fai-je entreprise par un sentiment qui m'auroit porté à chercher en dehors de mon foyer d'autres intérêts ou d'autres occupations. Il y a huit ans, lorsque je me réveillais à la certitude que Dieu m'avait fait un grand don, peut-être le plus beau de tous, — celui d'enseigner à d'autres ce dont le Ciel m'avait douée.

Je crois même que Dieu augmente en moi ce dont il m'a douée à mesure que j'initie les autres, et je suis poussée par un mouvement irrésistible à donner à un nombre plus considérable de créatures ce qui m'a été prodigué si largement. C'est voiis qui pouvez m'aider à faire ceci — vous, le Public — ^vous, la, Masse, — vous, le grand, le véritable cœur de l'humanité — vous, le Feuple, qui, comme Masse, ne connoissez ni la jalousie, ni l'envie, ni l'intrigue — qui méprisez tout sentiment mesquin

et qui acclamez toujours le Droit C'est à vous que

j'en appelle, à vous, le peuple bienveillant, bon de nature, bon de sentiment — le public généreux de l'Angleterre.

Je vous demande de me confier à moi de quoi m'aider à augmenter le nombre des orphelins que j'adopte, en plus de ceux que ma propre fortune me permet d'élever, et dont je voudrais avoir cinquante. Avec ce qui est à moi, je) fais vivre maintenant vingt deux êtres humains. .

Ces enfants, que je noyerais plutôt que de les élever comme musiciens de profession, sont, néanmoins, habitués par moi, dès le berceau, à entendre des sons doux, rhythmiques et harmonieux. La petite Katie, Bébé comme elle l'est à présent, il y a même trois mois, allait au piano et avait soin de ne pas tapper des accords faux. Elle fredonnait des petits airs qu'elle avait entendu une on deux fois, et maintenant elle s'en va toute seule au piano et trouve des petits airs qu'elle a l'habitude d'entendre. Les enfants sont nourris de musique, et cette condition, est, j'en suis persuadée, suivie des plus heureux résultats. Ils sont jugés par les domestiques et par tous ceux qui les connaissent, des enfants exceptiondlement sages; même en ce qui touche leurs santés ils semblent très-favorisés. Leur éducation, sous les autres rapports, n'est pas négligée ; ils savent, tous, leur Alphabet en trois langues, ils apprennent à lire, connaissent leurs chifires, ils jouent aux dominos, et comme je les instruis entièrement

moi-même, je pais répondre d'eux, je sais qu'ils savent et qu'ils observent beaucoup de choses vers lesquelles l'attention des enfants n'est pas ordinairement dirigée. Je pourrais, pourtant, en instruire cinquante aussi facilement, (selon mon sjstême) que j'en instruis quelques uns; c'est parcequjd je Sais que je pourrais faire profiter plus d'enfants abandonnés, qui, à leur tour, et avec la bénédiction de Dieu, deviendraient des membres dévoués et utiles à la Communauté, que j'ai lutté pour me forcer à sortir de ma nature tranquille et amie de la retraite et de venir devant le public lui demander de me donner ce qu'il me faut.

Je suis contrainte de m'adresser ainsi personellement au public car c'est le seul espoir que j'aie de faire connaître mon œuvre et ses besoins.

Quand, il j a sept ans, j'ai commencé à chanter en public ; un de mes amis les plus anciens, qui jouit en Angleterre de la position la plus influente dans la profession musicale me dit que si je désirais ^^ faire mon cfiemin/* il m'etoit indispensable â} amadouer un des critiques (le plus important) de l'art musical en lui envoyant une barique de vin de Xérès, après l'avoir, auparavant, prié de venir diner avec moi, goûter le mien qu'il devait supposer venir de ma cave ! — Je n'ai pas envoyé le vin de Xérès, et je n'ai jamais ''/at< mon chemin,*' Au contraire, il arriva, que toutes sortes d'intrigues furent inventées pour m'empécher de *^ faire mon chemin,'* Je ne veux pas revenir plus en arrière qu'à mon dernier Concert — donné le 17 Juin. Je prie le public d'en référer aux annonces du Daily Télégraph, etc., qui étaient imprimées aussi bas que possible dans la colonne musicale — le jour même— -et sous l'annonce des soirées qui n'avaient lieu que le 28 Juin. Je prie également le public d'en référer aux journaux quotidiens du jour suivant — de la même semaine. Le public n'y trouvera nulle part un seul compte rendu du concert. UAthenceum, Le SpirituaMst, Le Bravoirvg Boom Gazette, Le Homet, et im ou deux autres journaux hebdomadaires et insignifiants firent des comptes rendus favorables au Concert Yoilà comment la Presse me traite depuis sept ans ! . . .

Ce Concert était, peut-être en lui même, le Concert le plus important de la saison, car j'y fis exécuter plusieurs nouvelles œuvres de M. Gounod, le compositeur de Faust, en outre sa musique de Jeanne Da^rc qui n'avait jamais encor été jouée à Londres pendant la saison; une nouvelle œuvre par Mr. Hamilton Clarke, de la musique composée par mon jeune élève Alfred Kawlings ; et, finalement, des œuvres de quelque importance, extrêmement bien reçues par le public présent, composées par M. John XJrich, un jeune compositeur Anglais, dont la musique était alors jouée en public pour la première fois.

Ce silence complet des journaux, puisqu'ils n'osaient ni dire du mal de moi ni de la musique exécutée, est dû à l'influence de Mr. J. W, Davison du Times, et de Mr. Bennett, du Daily Telégraph et par le reste de la tribu qui suit plus ou moins dans leurs eaux, parceque moi, au lieu de faire avaler à ces Messieurs là du vin de Xérès, des liqueurs, des gâteaux ou des galettes leur fis avaler ce à quoi ils ne s'attendaient pas, et ce qui ne leur fit point plaisir. Je leur

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£s avaler un livre intitulé ^'Za Réforme Musicale" et *'la Querelle du Royal Albert HaU" Avec ma bonne petite pointe d'acier — en blanc et en noir — ^je répondais aux mensonges anonymes de ces Messieurs de la Presse; à leurs inventions, à leurs insinuations. Je leur rendais ce qu'il me donnaient— aussi bien, et, même mieux; car tandis qu'eux n'osaient m'attaquer que par derrière un mur et sous le bouclier de leur anonyme ; Je me défendais, moi, en les attaquant par leurs noms — en champ découvert— et tout ce que j'écrivais je le signais de mon nom. J'avais la Vérité pour mon BoucUer, et il m'a si bien servi, que quoique je m'exposasse à être attrapée par cet ami des malfaiteurs — la loi sur la diffamation — on trouva plus prudent de me laisser tranquille. Comment! J'ai derrière moi le Chœur entier, l'Orchestre au grand complet. Ils désireraient voir d'autres les traiter comme je le fais. Ils connaissent l'amertume de la profession musicale. Je ne suis qu'une femme, et seule pour me défendre, et je n'ai pas une âme qui viendrait ouvertement à mon aide. Mais ces paroles me tintent constamment à l'oreille : '' Ma maison sera appelée la maison de la prière, vous en avez fait le repaire des voleurs,'* Est-ce que le public sait que les critiques musicales d'un journal sont toutes entre les mains d'un seul rédacteur ? et que si un de ces hommes se trouve offensé, toute la bande se ligue contre vous, tellement puissant est Vesprit de corps. Le public, sait-il qu'une femme doit se soumettre à la grossière familiarité avec laquelle ces hommes là la traiteront pour prix '* du chemin qu^Us lui permettront de faire ?" Qu'il n'y a pas moyen d'échapper à cette tyrannie % Que le propriétaire, que le rédacteur en Chef d'un Journal n'a aucun pouvoir dans le département musical — n'a pas le droit d'y mettre v ordre? Le public, sait-il ceci quand il gobe les comptes-rendus du critique musical ? . . .

Mesdames et Messieurs, Je n'ai jamais su ce que c'était que d'avoir faim, Je n'ai jamais su ce que c'était que de manquer de quelquechose, je n'ai pas trop d'enfants adoptifs, et je ne les vois manquer de rien. Si j'avais dû subir ce que d'autres subissent, je n'aurais peut-être pas été si courageuse, je n'aurais peut-être pas été si consciencieuse.

Je suis née dans un rang élevé audessus de celui des chanteuses de profession; J'ai naturellement un caractère remarquablement indépendant, et qui est singulièrement indifférent -aux louanges et aux blâmes. Si j'avais aspiré aux louanges et à la popularité, je n'aurais pas agi comme je l'ai fait. Je n'aurais pas écrit ni ^^La réforme musicale" ni "La Querelle de la Compagnie du Royal Albert Hall" etc., etc. Mais je les ai écrit et je n'en rétracterais ni une ligne, ni n'en regretterais une parole. . . . Car c'est la vérité — MM. von Biilow et Bubinstein sont revenus en Angleterre depuis que j'ai écrit ces livrés; et, tandis que, il a quelques années, ils avaient été 1/ués par les critiques musicales, depuis lors Us ont recueilli les triomphes qu'ils méritaient si bien, et que le public qui ne juge et qui n'apprécie les hommes et les choses qu'à travers les colonnes des journaux, était incapable de leur accorder naguère-^ mais qu'ils méritaient aussi bien alors qu'aujourd'hui Cher public^

ne vous en rapportez donc pas à la critique musicale des journaux. Servez vous de votre propre jugement impartial, qui serait infaillible si vous vouliez vous donner la peine de vous en servir, et aidez moi à former les Voix de l'Avenir.

Je publie ici une liste des sommes d'argent qui m'ont été données pour mon école depuis que j'ai commencé à enseigner. A l'avenir je publiersds un rapport tous les ans.

Comme tous les enfants auront un jour une position bonne et très en vue, et que je les élève comme j'élèverais les miens, je suis sure que le public aura la délicatesse de désirer que je m'abstienne de faire appel à leur sentimentalité ou leur amour de la sensation en ne donnant aucun compte de ce qu'ils sont, ni d'où ils viennent. Qu'il leur suffise, seulement, de savoir que je suis la seule amie qu'ils aient.

GEORGINA WELDON.

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