SCÈNE IX
TACQ.UES entre ; il voit Maurice et Judith s'éloigner. MERCEDES
MERCEDES, souriante.
Nous en étions encore ce matin, mon cher Jacques au libre échange entre nous ; je suis forcée de vous imposer à cette heure le protectionnisme.
jAcauES
Mercedes, un mot. Dois-je les suivre, et me venger ? Ah ! je le ferai terriblement.
MERCEDES
A votre gré.
JACQUES
Vous ne m'y obligez pas, après ce que Judith a dû vous dire.
MERCEDES
Me croyez-vous une enfant?... Cette dame ne m'a rien dit de sa liaison avec vous que je n'aie su avant même de vous connaître. Vous aviez curieusement choisi. Elle est passionnée, vivante, c'est ce que j'appelle une nature, mais un esprit arriéré qui vous eût arrêté court. Il y a mieux à faire de vous, mais à la condition que
vous soyez soumis. (Jacques fait un mouvement de fierté.)
Oui, soumis, telle est ma condition. Croyezvous que j'ai gratuitement délivré votre vie d'une maîtresse audacieuse et d'une famille embarrassante pour n'en point exiger la rançon ? J'ai appris par Judith ce que vous devez de reconnaissance à votre mère, d'aide à votre frère et à votre maîtresse. Ces dettes impayées, je les prends à mon compte, et c'est avec moi que vous les acquitterez.
JACQUES
Vous vous trompez, Mercedes, je n'ai point
de dettes. Je dois à ma mère le pain quotidien que je continuerai à lui servir. J'ai rendu à mon frère, par le travail de l'action, ce qu'il m'a donné par celui de la pensée ; sa situation s'est faite en même temps que la mienne et par la mienne. Q.uant à Judith, mon manque de confiance finale se justifie par sa menace d'esclandre, et je suis quitte envers elle. Je l'ai choisie parce que je croyais pouvoir, au rayonnement de sa célébrité naissante, éclairer ma route, mais je me suis conduit avec elle en galant homme, comme il me plaira toujours de me conduire. Je n'ai ni une tache, ni une tare, si petites qu'elles soient, dans ma vie. Mon ambition haute m'a garé des faiblesses. J'ai trouvé la force de résister à toutes les tentations de la fortune facile, dans cette pensée que des fautes légères pourraient grossir un jour en raison de ma valeur acquise. J'ai souffert mille tortures en tout mon être moral pour grandir, et c'est dans cette souffrance que j'ai perdu, que je devais perdre : la pitié. C'est en étant insensible à ma peine, en bataillant contre le plus cruel des obstacles, la pauvreté, que je suis devenu insensible pour les autres. Je n'ai vu de grand
BIBUOTHECA Ottavlens^
dans la vie que la conquête et je n'ai vécu que de conquêtes arrachées par la force à mon milieu. J'ai une gloire, une fortune, celle de l'honneur difficile. Laissez-moi vous parler sans périphrases, Mercedes, parce que je vous estime haut et que vous êtes une grande dame, de ma liaision avec Judith.
Je lui ai rendu, en fidélité, en constance, ce que je ne pouvais lui donner en amour. J'ai désiré cette femme pour maîtresse, parce que ce choix m'élevait au-dessus de ma condition. Vous n'aurez jamais à redouter ni dans le passé, ni dans l'avenir, de partages indignes de vous. Je suis maître de moi ; vous ne m'avez pas demandé d'amour et je n'avais point à vous confesser que j'en avais déjà donné puisque jamais je n'ai aimé Judith d'amour.
MERCEDES
Vous conviendrez cependant que cette liaison, par le scandale projeté, pouvait rompre notre mariage^ et que vous aviez en vain, vous-même, essayé d'en détourner les menaces.
JACaUES
J'en conviens.
LE TEMPS NOUVEAU lOI
Vous avez donc contracté une dette envers moi, je tiens à l'établir.
JACQ.UES
Aujourd'hui oui, demain non. En protégeant notre mariage d'un scandale, vous avez tout simplement dégagé la communauté !
MERCEDES, durement.
Vous mériteriez que j'hésite, que je renonce même à passer dans cette communauté par profits et pertes votre gratitude.
JACQ.UES, efFrontément.
Vous ne romprez pas. Seul je puis satisfaire vos goûts de domination parce que je les ai ; seul je puis aider votre ambition à jouer un grand rôle parce que je veux moi-même jouer ce rôle. Vous savez qu'à l'heure d'une épreuve, je puis avoir besoin de vous. Q.ue cela vous suffise. Vous avez du félin, j'ai du fauve, n'essayez pas trop vite vos grifies sur ma chair ; guettons plutôt ensemble la même proie.
MERCEDES tend la main à Jacques; la cloche du déjeuner
sonne.
Le déjeuner... Que de besogne faite, que de nuages disparus en si peu d'heures. Voilà qui est de bon augure.