SCÈNE VI
CÉCILE, LOUIS CÉCILE, tenant la main de Louis.
Restez, je vous en conjure. Je ne pourrais attendre votre retour. Je deviendrais folle !
LOUIS, grave et triste.
De quelle façon avez-vous brisé un bonheur qui pouvait se retrouver ! Vous m'avez écrit une lettre atroce^ faite pour broyer le cœur d'un mari, pour torturer son honneur !
CÉCILE
Son honneur !
LOUIS
Je suis votre juge, madame. Vous vous êtes trahie. Accusez-vous ! Qui dois -je chercher pour acquitter ma dette de vengeance ? Allons ! nommez-le !
Cl^CILE passe devant lui et va s'asseoir sur le canapé '.
L'égarement est impardonnable. J'accepte le châtiment. Vous reprendrez votre liberté.
LOUIS
Ah ! oui, un divorce ! Voilà qui remédie à tout. Serez-vous moins criminelle après ? En serai-je moins malheureux ? (Allant près d'elle.) Ah I tenez 1 vous avez été coupable dès le premier jour de notre mariage. Vous avez tout fait pour me lasser, pour me détourner de la tendresse. Q.uand je vous ai quittée, j'avais le vague espoir de vous retrouver plus raisonnable. Oui, j'espérais qu'alors nous pourrions être heureux. Votre absence déjà m'avait montré que je vous étais attaché par d'autres liens que ceux du mariage. Sans cette lettre, j'aurais couru là-bas vous surprendre, vous dire : « Cécile, nous étions fous tous deux. Veux-tu connaître la confiance, la paix dans la joie, le doux amour ? »
CLCILE
Le voilà, ce mot, ce doux mot, que j'ai attendu
* Louis, Cécile.
en vain toute une année ! Pourquoi vient-il trop tard ?
LOUIS, allant à droite.
Adieu, madame.
CÉCILE, suppliante, se lève.
Louis^ pardonne, c'est par amour que...
LOUIS, furieux.
Ah ! Taisez- vous ! ne blasphémez pas !
CÉCILE, se redressant.
Oui, par amour! Je soufîrais mille morts de votre absence. Chaque minute me paraissait un siècle. Je ne pouvais penser à vous sans me dire que vous me trompiez. Une jalousie épouvantable me torturait. Je cherchais des distractions folles. Ah ! vous ne comprenez pas la passion d'une femme qui adore son mari, qui ne peut avoir le remords de l'aimer trop, qui sait qu^elle ne devra ni ne pourra jamais en aimer un autre !
LOUIS
Madame, épargnez-moi l'ironie.
Cl'CILE
Un matin, mon frère, me trouvant désolée, organisa pour moi une partie à Monaco, avec Hector Servant, Hébert...
LOUIS, dédaigneux.
Auxquels vous m'aviez fait l'honneur de me préférer. Je le sais, vous me l'avez assez dit.
CÉCILE
Après déjeuner, mon frère et Servant allant au tir aux pigeons, je demandai à Hébert de me conduire dans les salles du jeu. A peine étionsnous entrés qu'il devint tout autre avec moi, me parlant de sa passion de la roulette, des cartes, du plaisir extrême qu'il avait à se ruiner, de ces émotions terribles qui seules guérissent de l'amour. — « Je veux jouer ! » m'écriai-je affolée. « Mais je n'ai pas d'argent !» — « Qu'importe ! j'en ai pour vous ! » Il me prenait le bras, m'entraînait. Je ne voyais, n'entendais rien que le bruit de l'or. Je jouai et j'ai perdu !
LOUIS
Et?...
Bl}&.
«Si 1
CÉCILE, cachant sa tête entre ses mains.
Et je dois depuis deux jours soixante mille francs à Hébert ! Je suis désespérée. Ma faute est impardonnable.
LOUIS, souriant.
Ce n'est pas une faute, madame, c'est une leçon, une leçon que je reçois; et je ne la trouve pas payée trop cher.
CECILE , folle de joie, se jette dans les bras de son niari.
Ah ! Louis !