NÉE REYER
Mme Ida Pfeiffer est, à coup sûr, la plus étonnante et la plus intrépide voyageuse qui ait jamais existé. Née en 1795, à Vienne (Autriche), elle se maria vers 1820 et passa dans cette ville 1a plus grande partie de sa vie, livrée aux soins domestiques et à l'éducation de ses deux fils; mais elle était possédée d’une violente passion de voyager qui, dans son esprit, se confondait avec la noble ambition d'ajouter quelque chose par ses efforts personnels à la somme des connaissances humäines.
Dans un âge où le repos devient une nécessité, Mme Ida Pfeiffer a quitté ses foyers pour parcourir le monde. Si l’on trouve chez elle tous les traits caractéristiques de la ménagère allemande, ces qualités pâlissent devant l'éclat de hautes qualités beaucoup plus rares chez ses compatriotes, une curiosité ardente, un courage inébranlable, un sang-froid intrépide et une volonté de fer. Quand Mme Pfeiffer a dit : « J'irai là, je verrai telle chose, » les rochers ont beau dresser leurs
4, Nous avons emprunté à des documents réunis par M. Vapereau pour le Dictionnaire des Contemporains, dont l’impression s'exécute en ce moment, ün grand nombre des détails de cette notice. D'autres nous ont élé fournis par MM. Malte-Brun, Marmier, et par l’article que M. Depping a donné sur Mme Pfeiffer, dans la Revue de Paris, (Numéro 4°" seplemhbre 1856.)
u NOTICE SUR MADAME IDA PFEIFFER.
pics, les précipices ouvrir leurs gouffres beants, rien, pas même la menace d’une mort presque certaine, ne la fait reculer, et, grâce à sa persévérance inouïe et à son étoile, elle sait toujours se frayer un chemin pour parvenir à son but!
Dès l’âge le plus tendre, nous dit M. Depping, Mme Pfeiffer a été piquée de la tarentule. Enfant, elle s’échappait pour voir les chaises de poste; elle enviait le sort du postillon et le suivait des yeux jusqu’à ce qu’il eût disparu dans un nuage de poussière. L’horizon de la jeune fille s'agrandit bientôt, car les relations de voyages quelle lisait, ou plutôt qu’elle dévorait, lui avaient montré l'Océan, des vaisseaux flottants, et le monde dont ils faisaient le tour. La vue des montagnes qui se perdaient dans le lointain lui arrachait des larmes; c’est elle qui le dit dans la préface d’un de ses ouvrages. Femme, son plus grand bonheur était d'accompagner son mari dans de longues excursions. Restée seule après la mort de M. Pfeiffer et l’etablissement de ses enfants, elle h’eut plus d'autre pensée que de transformer en réalité les rêves de toute sa vie. Elle pouvait disposer d’une petite somme, fruit de vingt ans d'économie, et nous la voyons, en 1842, à l’âge de quarante-sept ans, commencer le cours de ses longs voyages.
« Née à la fin du dernier siècle, dit-elle, je pouvais voyager seule. »
Elle partit pour la terre sainte dans un véritable ravissement. Sans guide, elle traversa les deux Turquies ; la Palestine et l'Égypte ‘. « Et voyez, ajoute-t-elle : j'en suis revenue. »
Mais ce ne fut pas pour longtemps. Des plages brûlantes de la Syrie, élle passa par une transition assez brusque dans les régions glacées du Nord, visita la Suède, la Norvege, la Laponie et même l'Islande, pays sur lesquels elle a publié de curieux détails ?.
« Les voyages en Islande, dit Mme Pfeiffer, sont beaucoup . plus pénibles qu’en Orient. Je supportais plus aisémént la chaleur excessive de la Syrie que ces affreux ouragans accom-
4. Elle a publié la relation de ce voyage sous le titre : Reise einer Wienerin in das heilige Land (Voyage d’une Viennoise dans la terre sainte). Vienne, 1844, 2 vol,, 4° édition, 4856,
2. Reise nach dem scandinavischen Norden und der Jusel Island im Iark 1846 (Voyage au nord de la Scandinavie et en Islande, dans le cours de l’année 1845), Pesth, 1846, 2 vol., 2° édition, 1855,
NOTICE SUR MADAME IDA PFEIFFER. uI
pagnés de vent et de pluie, que Fäprete de l'air et la rigueur du froid qui glagait cette île. »
Mais ces deux excursions au Nord et au Midi n'étaient que des parties de plaisir, comparées au long voyage queMme Pfeiffer allait entreprendre. Petite de taille, mais douée d’une complexion robuste, d’une force morale à toute épreuve, elle quitta Vienne le 1°" mai 1846 pour faire son premier voyage autour du monde. ’
Partie de Hambourg sur un navire danois qui se rendait directement au Brésil, elle aborde à Rio-Janeiro, dont elle décrit la rade sans pareille; puis elle franchit le cap Horn, touche à Valparaiso, et fait voile vers Canton en relächant à Taïti. La Chine n’est pour elle qu’une étape sur la route de Ceylan, de Madras, de Calcutta; mais le luxe et les mœurs de l'Angleterre, qu'elle retrouve dans ces cités opulentes, ont peu de seductions pour Mme Pfeiffer. Elle s’embarque sur un bateau à vapeur qui la conduit par le Gange à Bénarès, l’Athènes de l'Inde, d’où elle.gagne Delhi, l'ancienne capitale de l'empire mogol. De là, un charrette à bœufs la conduit à Bombay, sur les côtes de la mer d'Arabie , qui forme le golfe Persique. Mme Pfeiffer, bien entendu, penetrera dans le golfe, remontera le Tigre, et visitera Bagdad, la ville des califes; une mule se chargera de la transporter de Bagdad à Mossoul, au milieu des ruines de l’ancienne Ninive,
De Mossoul à Tauris, la seconde ville de Perse, il n’y à qu’un pas, trois ou quatre cents lieues. Mme Pfeiffer fut reçue trèsgracieusement à Tauris, par le vice-roi, héritier du trône de Perse; mais il n’en fut pas de même aux frontières de l'empire russe, où elle se réjouissait de retrouver une terre civilisée.
. Elle avait compté sans les bureaux de douanes, sans les stations de poste, sans les formalités infinies du passe-port. Aussi s’ecrie-t-elle dans son désespoir :
« Oh! mes bons Arabes! Ohl Turcs, Persans, Hindous, j'ai traversé paisiblement vos contrées. Qui m'aurait dit que je rencontrerais tant d'obstacles sur cette terre chrétienne?» +
Quoiqu’ilensoit, Mme Pfeiffer entrait saine et sauve à Vienne, dans le cours de 1848. L’intéressant récit de ses aventures parut deux ans plus tard '.
1. Frauenfahrt um die Welt. (Voyage d’une femme autour du monde). Vienne, 1850, 3 vol. — La traduction de ce premier voyage-est sous presse.