Une legua équivaut à trois milles anglais
d'œuvre est si chère. M. Vischer, par exemple, avait besoin, pour entourer sa propriété, de trente mille pieux de 2 mètres et demi de haut. Le prix de mille pieux était de 50 dollars pour les couper dans là forêt, de 30 pour les transporter et les épointer, de 20 pour les ficher en terre; si Lien que l’enclos revenait à 3000 dollars.
A 12 milles de San-José se trouve une mine considérable de vif-argent ; nous devions la visiter : la voiture était déjà devant la porte; mais une pluie violente et continue fit tomber, dans le sens propre du mot, notre partie dans l’eau : les chemins étaient impraticables, et il fallut me.contenter de la description que me fit M. Vischer.
L'entrée des galeries se trouve sur une montagne de 450 mètres de haut, et à 250 mètres de profondeur on reçoit la lumière du jour. Le minerai contient de trentecinq à quärante-cinq pour cent. La mine appartient Aune société mexicaine, dont le capital d’exploitation est d’un million d’écus.
Cette mine est si riche, qu’elle pourrait suffire aux besoins du monde entier. Depuis qu’on l’exploite, c'est-àdire depuis dix ou douze ans, le prix du vif-argent est tombé dans le Pérou de 80 à 50 dollars.
Le temps ne s'éclaircit pas encore le lendemain, et il ne nous resta autre chose à faire qu’à renoncer à la partie la plus intéressante du voyage, la visite des mines, pour retourner à la ville dans des omnibus bien fermés.
Quelques jours avant mon départ de San-Francisco, les journaux apportaient une nouvelle fort extraordinaire de la Basse-Californie, qui fait encore partie du Mexique.
Une cinquantaine d’Américains étaient partis de San- Francisco, sur une chaloupe, et avaient abordé à Felipe, dans le district de Sonora, y avaient planté un drapeau, et avaient pris formellement possession du pays. Le petit peuple libre, qui ne s'attendait pas à une semblable invasion de pirates, n'avait pas d’armes : Guaymas ne se
défendit presque pas, d’autant plus que les ptrates avaient dit n’etre que l'avant-garde de forces considérables. Les cinquante Américains restèrent donc victorieux, et déclarèrent un pays qui avait une population de 10 000 àmes indépendant du Mexique.
La cause de cette expédition illégale était la soif de l'or; car le bruit s'était répandu à San-Francisco qu'il y avait dans ce pays des mines très-considérables d'or et d'argent.
Et que dit-on à San-Francisco de cette piraterie? Les uns prirent le parti des pirates, les autres virent là un . coup de génie |
La veille même de mon départ, le 15 décembre, sans obstacle de la part du gouvernement, une bande de deux cent cinquante-six pirates partit pour aller aider la première à Sonora. Comme je l’appris plus tard, cette expédition ne réussit pas. Le gouvernement mexicain envoya des troupes contre ces aventuriers, avec ordre de les tuer partout où on les trouverait, et quelques-uns seulement purent échapper.
La compagnie des lignes de bateaux à vapeur allant à Panama me donna, sur la simple demande de M. Mathes, un de ses employés, une carte de libre passage de San- Francisco à Panama.
Le 16 décembre dans l'après-midi, je me rendis, accompagnée de la famille Morton, qui m'était devenue trèschère, à bord du magnifique vapeur Golden Gate, commandé par le capitaine Isham, et à quatre heures on leva l'ancre.
De ma vie je n’ai vu un plus beau vaisseau. Il était de la force de 8000 chevaux, ou de la capacité de 2500 tonneaux, et contenait facilement huit cents, eh, en cas de besoin, mille passagers. Il brülait quinze tonnes de charbon par jour, et avait une vitesse de
douze milles à l’heure. Sa longueur était de 90 mètres, sa plus grande largeur de 22. Le salon principal avait 40 mètres de long. On pouvait comparer ce vapeur à un grand palais. Il avait quatre étages, dont deux au-dessus de l’eau.
Il y avait le long du bord de larges galeries sur lesquelles s’ouyraient de grandes portes et de grandes fenêtres. Les premières places étaient parfaitement organisées sous tous les rapports, ainsi que les secondes ; les troisièmes elles-mêmes étaient parfaitement bien dans leur genre. La table, qui était la même pour les premières et les secondes, était fort bien servie: les mets étaient très-bien appretes. Deux fois par jour nous avions , du pain frais. Mais si le vaisseau se distinguait par sa commodité et sa magnificence, le capitaine et les officiers du vaisseau ne se distinguaient pas moins par leurs manières prévenantes et polies envers les Passagers, et ce fut avec joie qu’à notre arrivée à Panama, nous rendimes à
. ces messieurs un témoignage public de reconnaissance.
17 décembre. Nous longeämes les îles San-Catarina, Saint-Clément, San-Barbara et San-Anacapa. Il y avait quinze jours, le beau vapeur Winfield-Scott, de 2500 tonpeaux, avait échoué contre cette dernière île. La nuit était très-sombre et chargée de brouillards : le capitaine commit la grande imprudence de ne pas tourner les îles, mais de passer entre elles et laterre, malgré letemps qui eût dü l’en dissuader. Heureusement aucun hommerde l’équipage ne perit; mais le vaisseau coula si rapidement, qu’on n’eut le temps de rien sauver des bagages, et qu’on put à peine enlever les lingots d’or et la moitié des dépêches.
Nous passämes aussi par la passe étroite; mais la lune nous éclairait de tous ses rayons, et la mer était si tranquille, qu’on eût dit qu’elle dormait ou rêvait tout au plus des malheurs qu’elle cause de temps à autre.
18 décembre. Le matin, nous nous arretämes une demi=
heure & -San-Dieyo pour déposer quelques voyageurs ; | mais nous étions si éloignés de la côte que je n’apergus qu’une petite partie de la nouvelle ville bâtie par les Américains, et que je ne pus rien distinguer du tout de l’ancienne ville des Mexicains, qui se trouve à 4 milles plus loin dans les terres, :
Dans le voisinage de SR iogo s'élève une haute chaîne de montagnes, dont les cimes atteignent la région des neiges. La côte que nous n’avions pas encore perdue de vue, et les montagnes sont couvertes d’une végétation peu abondante. Ses sat -
19 décembre. Nous nous &loignämes du continent, et nous nous rapprochämes au contraire de l’île considérable
de Cerroo et de la petite île de Bonnitos. La première à
. LE 26 milles de long, paraît belle et fertile, mais est encore = se, parce que, dit-on, elle manque d’eau. Bonnitos ! ocher à plusieurs pointes, qui n’a ni arbres ni
Sp ne Ge. IL
rdure, mais seulement une herbe rare.
20 décembre. Nons naviguämes en pleine mer une grande partie de la journée ; nous passämes le cap Lazaro, et nous enträmes dans la baie de Madeleine.
21 et 22 décembre, Nous voguämes toujours en pleine mer. :
Depuis quelques jours déjà le mauvais temps de la Californie commençait à céder à l'influence de la chaleur. À chaque tour de la roue on sentait l'approche des contrées tropicales. On quitta sucessivement tous ses vêtements d'hiver. Le soir, le pont formait un beau lieu de réunion: on s’y rassemblait, on s'y promenait en long et en large: des groupes plus ou moins nombreux se formaient, les enfants sautaient et jouaient. Toute la scène était richement éclairée par la pleine lune et par des milliers d’étoiles.
Certes, je-me souviendrai toujours avec beaucoup de plaisir de mon voyage sur ce palais d’eau.
La société se composait principalement d’Américains,
et je dois dire encore une fois que ces messieurs étaient , en général très-polis et très-complaisants envers les personnes de mon sexe. Dans aucun pays je ne vis rien de semblable. Les hommes du peuple, les enfants de dix ans, se conduisaient comme l’Européen le mieux élevé. Tout se faisait de la manière la plus al
venait au salon avec un mâchait du tabac ni ne crachait pag erre 3 ul e moindre sujet 3 d’autant Zr
rait reconnues à cent pas pour étre habituée: seulement la pelle et la pioche. J'avoue franc me trouvais beaucoup plus à l’aise que su teaux Io pre vont d'Europe aux Indes, et où ily avait dans -de toilette plus grand encore que les petits voyages de San-Francisco to et ary’s-Ville, si bien qu’on se fût dit t au bal. Ici, les dames étaient convenablement nplement mises. L’Americain ne fait pas encore a enti u l'on mange avec sa fourchette ou avec son coux we On s’assied, sion marche, si on se tient autrement que hi. I n’a pas ce travers et cette petitesse de l'Anglais, qui regarde comme grossière et mal éle ue personne qui ne fait pas tout absolument comme | 2 23 decembre. Nous enträmes dans la jolie baie PE pulco. Les montagnes qui l’entourent ne sont ni élevées, ni couvertes d’une aussi riche verdure que dans l'archipel In is elles sont magnifiques én comparaison des d e e désertes de la Californie. Le cocotier au
feuillage élevé, le mangoustan aux larges feuilles, le hair; nier aux fruits delicats, et d’autres arbres ou arbustes bor- dent une partie de la mer et couvrent les montagnes.
Ici, pour la première et probablement la dernière fois, je mis le pied sur le sol mexicain.
La petite ville d’Acapulco est située dans un fond accidenté, au coin de la baie, et tellement cachée qu’on l’aperçoit à peine du bateau. En revanche, le fort se présente d'une manière magnifique à la pointe d’une colline qui s’avance beaucoup dans la mer. La petite ville a 1500 habitants et un aspect très-misérable. Les maisons.sont faites de bois, d’argile ou de briques séchées au soleil, et n’ont qu’un rez-de-chaussée avec des fenêtres bien barricadees. L'intérieur a une apparence un peu plus agréable, Les chambres sont grandes, aérées, et la cour est entourée de vérandas, dans lesquelles les habitants prennent leurs repas et passent la plus grande partie de la journée.
Sur la place qui sert de marché, et qui est défigurée par une grande quantité de pauvres baraques, s'élève une assez jolie petite église catholique couverte de tuiles séchées au . soleil. Les Espagnols semblent aimer ce genre de matériaux : tautes leurs constructions en sont faites.
Le village entier avait l’air d'être en ruine: un violent tremblement de terre avait plus ou moins endommagé les constructions, le 4 décembre .de l’année précédente. Plusieurs des maisons de brique s'étaient en partie écroulées. Heureusement cet accident arriva à neuf heures du soir: tout le monde était encore éveillé, et l’on put se sauver sans que personne périt. Le fort, où je montai pour avoir la vue de la baie et du pays, avait beaucoup souffert : ses remparts de pierre et ses murs “aient en partie lézardés et écroulés.
Acapulco est célèbre pour ses perles, qu’on va chercher dans les différentes îles des environs, à une distance de 20 à 30 milles. La pêche des perles se fait de la manière la
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plus simple. Les pêcheurs se munissent d'un couteau et d’un panier, plongent dans la mer à une profondeur qui varie souvent de 15 à 25 mètres, détachent ces coquillages qui appartiennent à l’espèce de l’huitre, et que l’on mange, et remontent au bout d’une ou deux minutes à la surface de l’eau avec ou sans butin. Le seul danger qu'ils courent est d'être attaqués par les requins qui infestent la côte: mais ils savent leur échapper avec assez d'adresse. Ils portent toujours avec eux, comme ils me le dirent euxmêmes, un long morceau de bois arrondi qu'ils plongent dans la gueule béante du requin, quand ils ne peuvent lui echapper en nageant ou en plongeant: pendant que l'animal se debarrasse de ce bäillon, le plongeur a le temps de s’eloigner de son dangereux voisin.
On ouvre l’huitre et l’on trouve la perle dans l’animal, et non, comme beaucoup de personnes le croient faussement, dans la coquille; celle-ci ne renferme que ce qu’on appelle la nacre. Dans beaucoup de coquillages il y a des excroissances qui ressemblent & des perles mal formées. Ces excroissances, comme celles des feuilles et des plantes, proviennent d'animaux étrangers. Quoique chaque huître renferme de la matière à perle, et contienne quelquefois jusqu’à huit ou neuf perles, il faut un grand nombre d'huîtres pour que le pêcheur ait le bonheur de trouver une perle bien formée et pure. Plus ies huîtres renferment de perles, moins elles valent. On pense que les perles sont produites par une maladie de l'animal : quand une huître en contient plusieurs, on ne la mange pas, parce qu'on la croit nuisible à la santé.
Les perles des côtes du Mexique et de la Grenade se distinguent par la pureté de leur eau. On les vend trèscher, même sur le lieu de la pêche.
Je vis aussi à Acapulco de trös-belles fleurs artificielles faites avec de tout petits coquillages, et de gracieuses petites figures en cire très-exactes, représentant les Mexi-
cains ‚dans leur costume et occupés aux travaux de la maison. Les figures de cire viennent de la ville de Mexico.
On ne peut rattacher les habitants d’Acapulco à aucune race: ils sont formés du mélange des Aborigènes et des nègres avec les Espagnols qui se sont emparés du pays il y a plus de trois cents ans. Suivant qu’ils se rapprochent plus‘ou moins par le mélange de l’une ou de l’autre de ces nations, leur couleur est brune, blanche ou noire. On observe la même variété dans les physionomies.
Nous nous arrêtâmes six heures dans le pays et nous remontämes à bord, où nous causâmes longtemps avec les jeunes plongeurs qui entouraient le bateau de tous côtés et criaient aux voyageurs de jeter de l'argent à la mer: ils montraient une grande habileté à le saisir. Les enfants se familiarisent de bonne heure avec la mer pour devenir habiles à la pêche aux perles.
Depuis Acapulco nous nous tinmes toujours en pleine mer, et nous ne revimes la terre que peu de temps avant d’arriver à Panama.
24 decembre. Nous passämes la sainte soirée aussi tranquillement que les autres: le jour de Noël on porta beaucoup de toasts à table avec du champagne et d’autres vins.
28 décembre. Aujourd’hui nous apergümes de nouveau la terre: elle se montra d’abord sous la forme de hautes montagnes qui s’affaissèrent bientôt pour faire place à de vastés plaines. Ici encbre la végétation n'était pas des plus luxuriantes : les plaines étaient nues par endroits. A neuf heures du soir nous arrivâmes devant Panama. Nous avions fait les 3300 milles de San-Francisco à Panama, sans y comprendre notre temps d'arrêt, en douze jours et dix-neuf heures,
29 décembre. Dès quatre heures du matin, la vie et le mouvement commencèrent sur nôtre palais d’eau. Chacun se dépéchait d’aller à terre, afin de choisir les meilleurs
mulets pour le passage de l’isthme. Je descendis aussi de bonne heure, quoique je n’eusse pas l’intention de passer l’isthme; mais la terre est toujours la terre : on préfère un sol ferme au meilleur navire.
J’eus le bonheur de trouver chez le docteur Autenrieth une réception cordiale.
La première course que je fis fut d'aller à la place, où je trouvai tous les passagers réunis et se préparant à partir. Tout le monde arrivait en hâte; on se pressait les uns contre les autres ; la place était encombrée de voyageurs, de mulets, de chevaux, de porteurs et de bagages. Les personnes aisées étaient montées sur des chevaux, les petits enfants étaient portés sur les bras, les pauvres suivaient à pied, le bagage était chargé sur des mulets.
La largeur de l’isthme est d’un peu plus de 100 milles: on en fait 23 sur des mulets, 40 environ en bateau, et le reste par un chemin de fer nouvellement établi. Ce petit voyage, comme tout dans ce pays-là, revient à un prix fort élevé, parce que la grande affluence rend tout très-cher. Ainsi, par exemple, le trajet de 3 milles pour aller du vapeur à terre coûtait deux dollars par: tête ; il fallait payer un demi-dollar pour se faire porter à terre depuis la chaloupe, qui ne pouvait pas arriver jusqu’au rivage à cause de la marée basse, et autant pour le transport du bagage. C'est encore pis lorsqu'on veut aller à bord d'un vaisseau : on vous demande souvent le double et le triple. C’estun grand tort de la part de l’administration des vapeurs de ne pas prendre des mesures pour faire cesser ce pillage.
La location d'un mulet pour les 23 milles coûtait, parce qu'il n’y avait pas beaucoup de voyageurs, dix-huit écus : quand les voyageurs sont plus nombreux, elle coûte jusqu'à vingt écus et plus. Une plate sur le bateau coûte cinq écus, le chemin de fer perçoit huit écus, le bagage est coté à vingt cents par livre, si bien que ce petit
voyage, Sans la nourriture et le coucher, ne > revient pas à moins de quarante écus.
La position de Panama! est belle, les campagnes d’alentour sont riches et fertiles. De petites îles et des rochers, entre autres Taboga, Taboguilla, sortent de tous côtés de la mer : une chaîne de montagnes, dont le point le plus élevé, l'Anéon, a 175 mètres de haut, s’avance jusqu'au bord de la mer. La chaîne de montagnes du Mexique et de la Nouvelle-Grenade est déjà ici très-abaissée; on l’aperçoit dans le lointain. -
La ville compte, avec les faubourgs et les environs, à peu près 10000 ämes., Elle a des fortifications considerables, qui, du côté de la mer, sont défendues par une demidouzaine de canons et quelques mortiers. Il y a trois places : la place principale se distingue par sa grandeur, sa propreté, et par la cathédrale qui a une jolie façade. Ce qui me faisait beaucoup de plaisir, c'était de voir les rues débarrassées des vieux vêtements, des chiffons, des chaussures, des chiens morts, des rats, des chats et autres saletés qu’on rencontrait à chaque pas à San-Francisco. Les habitations me plurent beaucoup, quoiqu’elles n’eussent ni beaux ameublements, ni tapis, ni autres décorations : on pouvait y respirer librement et s’y mouvoir.
La ville abonde en églises et en chapelles; on en compte plus d’une douzaine qui servent et une grande quantité qui tombent en ruine. Si les églises suffisaient pour rendre les hommes bons,les habitants de ce pays devraient être parfaits.
La plus grande église est la cathédrale; la plus ornée est celle qu’on appelle l’église des nègres. On a mis beaucoup d’ornements d'argent dans cette dernière ; mais tout
1. Panama est la ville la plus importante et le port de mer le plus considérable du district du même nom, dans la république de la Nouvelle-Grenade, qui compte plus de 2 millions d'habitants, et dont la capitale, Bogota, est située dans l’intérieur des terres.
cela est sans goût et sans élégance. Les statues de bois des saints sont sculptées et peintes d’une manière affreuse; elles ont sur la tête des cheveux d'homme, et sont si bizarrement accousées de soie, de velours et de dentelles, qu'on'en est tout stupéfait.
Le dimanche, pendant la grand’messe, il y eut beaucoup de musique et de chants, mais qui écorchaient tellement. les oreilles, qu'après cette exécution musicale, la musique malaise m'aurait certainement plu; aussi je rétracte mon jugement trop sévèré sur cette dernière. Les mélodies de la procession étaient si gaies que je me serais plutôt crue au théâtre qu’à l’église.
Déjà, dans mes précédents voyages au Chili et au Brésil, j'avais remarqué que beaucoup de prêtres de ces payssont placés si bas par l'instruction, et trop souvent même par le caractère, qu’on devrait leur confier tout autre chose que le culte de Dieu et l'éducation du peuple: Ils ne jouissent d'aucune considération, d’aucun-respect. Mais allez à Batavia ou à Padang, vous y trouverez des hommes qui s’acquittent de leurs fonctions d'une manière véritablement digne, et qui jouissent de la considération générale. Si le nombre des bons prêtres n’était pas si petit dans l’Amérique espagnole et portugaise, l'éducation et la moralité du peuple ne seraient pas aussi déplorables qu’elles le sont malheureusement.
Les plus belles ruines sont l’ancien collége, avec sa chapelle, et l’église Saint-Domingue : tous deux fourniraient de beaux dessins. Ils ne sont pas encore tellement détruits qu’on ne puisse distinguer en partie la beauté de leur forme, la hardiesse des coupoles et la hauteur des portiques. De gracieuses plantes grimpantes montent le long des murs à moitié écroulés ; des bananiers, des buissons, des fleurs, couvrent le sol et poussent entre les fenêtres et les portes délabrées. Dans les ruines de l’église Saint-Domingue, il y a un arc de voûte remarquable par
sa construction particulière, et qui attire l’attention de tous les connaisseurs. .Sa courbure est si faible, que sur 9 mètres de long il a tout au plus.un mètre de haut. |
Le peuple de Panama est formé du même mélange d’Es-
pagnols, d’Indiens et de nègres, que celui d’Acapulco. Parmi les métis, il y a beaucoup de jolis hommes avec de beaux cheveux, de beaux yeux et de belles dents. On vante aussi leurs petitesmains et leurs petits pieds. Ils:sont petits, il est vrai, mais rarement beaux : les os ressortent trop, comme chez les Malais; les formes arrondies manquent, et les doigts sont un peu trop longs.
Depuis qu’une si grande foule de voyageurs traverse l’isthme, le peuple réalise des gains si considérables qu’il ne manquerait de rien s’il voulait travailler : mais il est indolent et paresseux comme dans tous les pays chauds; il préfère la pauvreté et la malpropreté au travail. Sa principale nourriture consiste en riz et en fruits. Il aime beaucoup le porc frais et le bœuf séché. Ce dernier vient surtout de Buenos-Ayres. On le coupe en bandes longues et étroites, et on le vent à l’aune.
Le costume du peuple est le costume européen. L'homme porte la culotte et la jaquette, la femme une longue robe traînante, fort échancrée, avec une. ou deux garnitures si hautes, qu’elles descendent bien au-dessous de la poitrine. Ce costume irait assez bien s'il était propre et soigné; mais la robe est attachée d’une façon si lâche, qu’elle glisse souvent de dessus une épaule qu'elle laisse à découvert ainsi que la poitrine, tandis qu'elle couvre presque le cou du côté opposé. Les femmes se servent de leurs larges falbalas pour essuyer la sueur de leur figure, se moucher et épousseter partout. Les deux sexes portent de petits chapeaux de paille ronds, posés avec beaucoup de coquetterie. Ils ne vont pas très-bien aux femmes, parce qu'ils sont trop petits et tiennent à peine. sur leurs nattes. Les
femmes et les jeunes filles aiment à mettre des fleurs dans leurs cheveux : lorsqu'elles n'ont pas de fleurs fraîches, elles les remplacent par des fleurs artificielles. Hommes et fèmmes ont une grande passion pour le cigare : on voit des enfants de dix ans le cigare à la bouche. Une particularité assez remarquable, c’est que, lorsqu'ils sont occupés à travailler, ils mettent la partie allumée du cigare dans la bouche : c’est un moyen de.le faire durer plus longtemps. Je n’aurais pas fait attention à cette singularité, si le docteur Autenrieth ne me l'eût sipuit.
- Le divertissement favori du peuple est, dit-on, les combats de coqs : cependant le goût ne m’en parut pas poussé bien loin , puisque je ne vis ni cogs dressés, ni combats.
Des établissements publics de Panama, je ne visitai que les hôpitaux : il y en a deux, l’un pourles indigènes, l’au tre pour les étrangers. Le premier a été fondé par le gouvernement, et le second par les Européens. L'hôpital des indigènes est au-dessous de toute critique. Il ne se compose, à proprement parler, que d’un longet large corridor, tout ouvert d’un côté, dans lequel l’homme attaqué d'une maladie contagieuse est placé à côté d’un homme légère. ment malade. La malpropreté et la misère sont les caractères distinctifs de ce lieu, qui ressemble plutôt à une prison qu’à une maison de santé. Son aspect seul suffirait pour tuer toute autre personne que l’indigène, qui est accoutumé à la plus grande saleté et à la plus profonde misère. Je vis là une douzaine d'hommes qui avaient, la plupart, les yeux malades, des ulcères épouvantables.et des maladies de peau. Ils étaient pansés de la manière la plus dégoûtante, et se blottissaient sur un sol non parqueté.
L'hôpital des étrangers offre un tout autre aspect. On n’a employé pour le construire qu’une carcasse de yais-
seau; mais tout est beau, propre, bien tenu, et.les malades y sont parfaitement soignés.
Dans mes courses aux environs de Panama, je fus grandement récompensée d’une excursion au mont Anéon. On peut. arriver très-facilement à son sommet en une heure, et l’on y jouit de la vue la plus ravissante : on pourrait y - rester en contemplation pendant des heures entières. On domine toute la ville, dont une partie s’avance beaucoup dans la mer : au fond du tableau s’étend une grande vallée riche et fertile, coupée par un cours d’eau. Malheureusement des bois et des buissons couvrent encore la plus * grande partie du fond. D'un côté, le vaste Océan avec ses îles et ses’ilots sans nombre, et de l’autre, des ‘chaînes de collines et de montagnes, présentent l'aspect à la fois le plus agréable et le plus imposanñt. Je n’ai jamais joui en Californie d’un semblable spectacle, quoique j'y aie parcouru des étendues considérables.
Il est fächeux que Panama soit si malsain et que le climat y soit si chaud. L'étranger y est- facilement pris de fièvres tenaces et malignes, qui souvent lui donnent la mort. On les attribue au peu de culture du pays; en effet, la plus grande partie de cette vaste et belle vallée, n’est qu’un fond marécageux.