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«eraient tous restés dans l'enveloppe... Vous n'avez pas parlé du tiroir? Mais il suffit que quelqu'un ait su que la somme était ici et soit venu fureter pendant que nou-; déjeunions tous, et comme le tiroir ne fermait pas. . . Ah ! bavards ! bavards!... A la loge, ils prétendent bien que personne n'est entré. Je vous demande : qu'en savent-ils? lis déjeunaient aussi et n'y regardaient pas... Je vous pardonnerrà, » conclut-il, « à une condition : vous me jurez de garder dès maintenant sur le vol le secret le plus absolu... C'est le seul moyen que nous pincions notre voleur. Je vais prévenir le commissaire, qui pré« viendra tous les changeurs du quartier. Mais vous, pas un mot à vos femmes. Est-ce promis?»
— « C'est juré, » dirent d'une seule voix les trois coupables, et le Méridional ajouta : « Nous avons été fautifs, patron. Mais je suis sur que les camarades penseront comme moi, prenez toujours l'obligation que M. le comte vous avait donnée pour nous... »
— Il Espitalier a raison, » dit Chassaing. « Ça fera un titre rendu sur les cinq. îj
— « Et deux avoc le mien, » fit Jolibois.
— « Ça, ça n'est pas juste, » interrompit Avron, » puisque tu n'as pas jabolé avec ton épouse... »
— « Vous gardere?. vos obligations; vous et
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loi aussi, Jolibois, » dit Franquetot tout ému. « C'est à moi de vous demander pardon pour vous avoir parlé durement tout à l'heure. Vous êtes des cœurs d'or... Vous venez de me faire du bien... Ah! que vous venez de m'en faire!... Mais un patron répond de la casse. Je n'avai» qu'à prendre la clef de la porte. . . Bouche cousue sur le vol, c'est tout ce que je vous demande, et aussi de savoir à qui vos femmes ont parlé... J'irai chez le commissaire dès ce soir. En attendant. . . » — et il quittait sa jaquette pour passer la longue blouse de travail — « au rabot! Pour riioniieur de l'atelier Franquetot, et pour que M. de Lingendes eut ses meubles cette semaine!... » Puis avisant le fauteuil en gondole, il s'écria : « Quelle idée aussi de faire d'un Leleu une tirelire ! » Et, pour la première et la dernière fois de sa vie, dans la voix du vengeur de Riesener passa toute la colère d'un Jacobin, outrageant une aristocrate, et il jeta, en montrant le poing à l'ombre de la défunte dame de Lingendes, qui avait caché dans le coussin de la bergère les papiers tentateurs, cette malédiction: • Vieille sorcière, va[.«. ».
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lE SOUPÇON
Cette nécessité de garder le secret sur le vol afla d'endormir la défiance du coupable paraissait si imporLante à Franquctot qu'il ne laissa pas ses ouvriers partir de l'atelier, sur le coup de sis heures, comme à l'habilude, sans leur avoir vivement et instamment recomm-andé à nouveau le silence. Puis, quand il fut seul, sa première action fut de raconter lui-même à »a femme l'incroyable événement. Disons, pour excuser cette contradiction, qu'il obéissait, en consultant Françoise, moins au besoin, si naturel après tout, de la confidence, qu'à celui de demander un conseil. On l'a vu : au premier instant l'idée d'aller dénoncer la disparition des titres au commissaire lui avait traversé l'esprit, et, tout de suite, cette démarche lui avait semblé trop pénible. Une fois la police avertie, on viendrait chez lui, on perquisitionnerait dans l'atelier, oii interrogerait, non seulement les auvrieri», mais ie e^ncierge, mais les voisine»
Bref, on saurait par tout le quartier qu'un vol avait été commis dans l'atelier Franquetot, et, pour le sculpteur, l'hoimeur de son atelier, c'était son propre honneur. On l'a vu aussi : à la seule pensée que, chez lui, une chose de valeur eut disparu, toute sa fierté professionnelle de patron avait été blessée, et combien profondément! Il était donc naturel que, sitôt le premier saisissement passé, il hésitât devant une démarche dont il apercevait trop les compromettantes conséquences. Il n'était pas moins naturel que cette répugnance augmentât à la réflexion et qu'il essayât de se faire donner des raisons, dans le sen« de son désir caché, par sa meilleure amie, par la fidèle compagne de ses bons et de ses mauvais jours depuis tantôt trente ans. Au déjeuner, lui non plus n'avait pas eu d'autre sujet d'entretien que la trouvaille faite par son ouvrier dans le coussin du fauteuil en gondole. D'ailleurs, les deux jeunes filles, Marguerite et Monique, n'avaient-elles pas assisté à la découverte Le hasard avait voulu qu'en revanche elles n'assistassent pas, la porte de l'atelier de tapisserie étant fermée à ce momentlà, aux explications qui avaient suivi la seconde découverte, celle du vol. Le sculpteur crut donc trouver un accommodement entre la consigne qu'il avait donnée à ses ouvriers et sa propre
faiblesse en insistant auprès de sa femme pour qu'elle ne répétât point son récit aux enfants, — comme il les appelait. Il les confondait toutes deux dans la même appellation protectrice, comme il les confondait dans la même chaleur de tendresse :
— « Je serai muette comme un carpîau, » dit l'Auvergnate. « Quoique Gote ait une si bonne jugeotte. » (Elle appelait toujours sa fille de cette abréviation. Monique, elle, était Monniau, qui signifie moineau en patois. Le nom de la mère vénérable de saint Augustin, de la grande Chrétienne des adieux d'Ostie, s'était transformé ainsi en un sobriquet qui prenait jadis sur la bouche de la paysanne une grâce caressante et qui maintenant devenait un terme de mépris. Monniau, prononcé doucement, c'avait été longtemps le petit oiseau frileux à qui la main compatissante de la fermière émiette un gâteau sur le bord d'une fenêtre. Prononcé rudement, c'était l'importune bestiole dont le piaillement agace, et, que la ménagère va chasser en la menaçant.) « Bien sûr, je n'irais pas raconter ça au Mati' niaii, » continua-t-elle, » mademoiselle s'imaginerait qu'on nourrit de mauvaises idées sur elle »
— « Il ne s'agit ni de Gote ni de Monique, » répondit Franquetot. Quoique bien peu observateur, il était de sensibilité trop fine pour ne
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pas flairer, malgré tout, luic hostilité chez sa femme contre l'enfant trouvée. Chaque fois qu'il percevait une trace de ce mauvais sentiment, il détournait la conversation. « Il s'agit du commissaire. M'engages-tu à l'avertir ou non?" — « Avertir le commissaire, » s'écria Françoise. « Pour que les geudariiies descendent chez nous et que nous devenions ia disandenne de tout le quartier! Je n'oserais plus aller chez le boucher et chez le boulanger. — Non, mon homme, nous trouverons le voleur à nous tout seuls, la mère Franquetot en fait son affaire, et si nous ne le trouvons pas, nous lui bâillerons ses cinq papiers sur nos petites rentes, à l'héritier.. Mais pas de gendarmes citez nous, je t'en supphe, pas de gendarmes... »
Cette supplication de la prudente campaguarde, pour laquelle une enquête judiciaire représentait, <'ij)rés l;.nt d'années de Paris, — mais quel Paris! — les mêmes images que si elle n'eût jamais quitté Fontfrède-en-Mon(agne, correspondait trop bien aux appréhensions de Franquetot pour qu'il ne s'y rendit pas. Les deux époux convinrent donc qu'ils vaqueraient chacun de leur côté à la recherche du voleur. Franquetot recueillerait le lendemain matin les noms des |)ersonnes à qui les femmes de ses
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ouvriers avaient pu parler, Françoise, de son côlé, saurait^ chez îcs fournisseurs, ti aucune de ces femmes n'avait fait quelque dépense exagérée. Le sculpteur devait aussi passer chez les deux changeurs du voisinage et les prévenir. La première partie de ce programme s'accomplit, en effet, aussi exactement qu'inefficacement, pour le plus grand désespoir du bonhomme, à qui ce vol commis sous son toit était physiquement aussi insupportable que s'il eût vu de ses yeux massacrer un meuble de son cher Riesener :
— « Si ça continue, » dit-il à sa femme quand ils se retrouvèrent le soir en tête à tête, « je ne fais ni une ni deux. J'achète les cinq obligations. Les plus chères étaient de cinq cents francs. Total : deux mille cinq cents francs. Et puis après? Ce sera comme si on ne m'avait pas payé une grosse facture, voilà tout... C'est arrivé déjà et nous n'en sommes pas morts! J'aime mieux cela que d'être là, tout le jour, à me tarauder, à me vriller le cerveau. Je n'ai plus la main à mes outils. Je gâche. Je bousille. Ça ne peut pas durer.. »
Fut-ce la perspective de cette grosse somme à débourser qui induisit l'avi.Je Auvergnate à trahir l'engagement qu'elle avait pris? Fut-elle amenée
à cette inrliscrétion par les chatteries de sa fille Marguerite, qui lui disait sans cesse, depuis la veille, avec une de ces voix qui appellent l'épanchement : « As-tu un ennui, maman?... Papa et toi, vous avez l'air tout inquiets, tout mal lunés?... » Une certaine idée, qu'elle ne voulait pourtant pas accepter, commençait-elle de vaguement lever dans sa tète, depuis la découverte du vol, et suffisait-il d'une insinuation pour qu'elle prît conscience de ce soupçon et ne pût plus le contenir? Toujours est-il qu'au lendemain de cette déclaration de son mari, voici les propos qui s'échangeaient, après le déjeuner, entre elle et sa fille, toutes deux en train de desservir la table. Franquetot était déjà redescendu dans l'atelier, afin d'examiner un nouveau lot de meubles, apporté tard dans la matinée. Monique était sortie sous le prétexte d'une emplette de laine.
— « Ne trouves-tu pas qu'elle est toujours dehors? »» avait demandé Marguerite, et elle avait ajouté : « Surtout depuis ces quarante-huit heures, on dirait qu'elle ne tient plus en place. »
— « Qu'est-ce qui te fait dire cela?» répondit Mme Franquetot, en dévisageant son interlocutrice d'un regard inquisiteur.
— « Mais toutes sortes de petites choses... (ies deux nuits-ci d'abord, à peine si elle a
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dormi. Je l'ai entendue qui marchait, marckait dans sa chambre... Je crois qu'elle aurait bien voulu avoir trouvé les titres cachés dans le fauteuil... »
; — « Elle t'en a parlé? » interrogea la mère avec le même regard, mais plus appuyé encore.
— « Non, » répliqua Marguerite. « C'est tout le contraire. C'est moi qui lui en parle et elle qui change la conversation... Justement cela me fait penser que l'idée qu'on les a rendus lui est désagréable. Elle aurait sans doute préféré qu'on les partageât entre nous tous. Elle a tant envie d'avoir de l'argent! Elle est si fière ! »
— a C'est vrai qu'elle a bien perdu, » reprit la mère. « Autrefois, elle était si gentille!... En grandissant, elle s'est gâtée... C'est la faute à ton père et à Michel. Leurs compliments sans 6n, c'est du poison pour elle. Je le leur ai dit, pas une fols, mais vingt : « Vous lui donnerez de (t l'orgueli. » Et ils lui en ont donné. Je te demande. Rïivauder des trous de vieux tapis, le beau mérite ! Et se pâmer devant des vieux bois verres, voilà-t-il pas de quoi faire sa tête I... » (Toutes les injustices, dans le petit monde aussi bien que dans le grand, ont les mêmes ingéniosités. Ou trouve changés ceux envers qui l'on change soi-même.) Mme Franquctot continua, après un silence, et son soupir prouvait que sa
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rancune contre Monique, causée réellejnent par les assiduités de son neveu Tavernier, n'étouffait pourtant pas entièrement l'ancienne affection. « Tiens, ne parlons pat d'elle, cela vaudra mieux... »
— « D'ailleurs, » dit Marguerite, « je serais bien étonnée si elle ne nous quittait pas d'ici à peu de temps... Elle a des idées qu'il va lui arriver une fortune!... Elle a au aclieter aussi quelque papier à lots sur son argent. Hier, quand je suis sortie après elle vers les six heures, je l'ai vue qui entrait, rue de Sèvres, chez le changeur. Sans doute elle venait voir si son numéro était sorti. 0
— B Tu Tas vue entrer hier chez le changeur? w demanda la vieille femme avec un accent qui parut étonner profondément Marguerite, car elle répondit, avec l'air d'une personne qui, pour un peu, retirerait ce qu'elle a dit, tant elle a peur d'avoir nui à une autre :
— « Mais oui, maman... Il n'y a pas de mal à ça. Pourquoi n'aurait-elle pas mis de l'argent de côté, comme moi? Papa est si généreux avec nous... Je ne sais pas comment, par exemple, avec les toilettes qu'elle se fait. . . »
— « Écoute, Gote, » reprit la mère, et le remords de manquer à sa promesse de silence étouffait sa voix en même temps que l'associa-
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lion d'idées éveillée en elle par le« dernières phrases de sa fille la contraignait d'ouvrir son cœur : « Peux-tu garder un secret? » et sur la réponse affirmative de l'autre : « Ce que tu ne sais pas, » continua-t-elle à voix plus basse encore, « c'est qu'un vol a été commis dans l'atelier avant-hier... Ces titres que Jolibois avai trouvés, quand ton père a voulu les compter avec M. de Lingendes, il n'en restait plus que trentedeux. Il en manquait cinq, et ils n'ont pu être pris que chez nous, dans le tiroir, à ce momentci, entre midi et deux heures. •
— « Alors, ce serait une de ces valeurs qu'elle vendait chez le changeur hier?... « dit Marguerite, achevant et précisant tout haut la pensée enveloppée dans la phrase de sa mère. Puis, comme révoltée contre elle-même d'avoir conçu une pareille hypothèse : « Non, maman, ce n'est pas possible! Monique a des défauts. Elle est vaniteuse. Elle s'en croit. Elle est en dessous. Mais c'est une honnête fille et qui ne ferait tort d'un centime à un enfant!... » Et, avec une hésitation : « C'est vrai, pourtant, qu'elle est devenue bien rouge quand elle m'a aperçue qui venais sur le trottoir et qu'elle est entrée bien vite dans la boutique... Mais non, je l'aurais vue prendre ces titres dans le tiroir que je n'y croirais pas. . . »
— « Et moi, » dit Mme Franquetot, «je ne
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l'ai pas vue, et j'y crois.. Oui, c'est elle, c'est elle... Car, enfin, il faut bien que ce soit quelqu'un. Ce n'est pas toi. Ce n'est pas moi. Ce n'est pas ton père. Ce n'est aucun des ouvriers; je réponds d'eux comme de toi, comme de moi. Ils ont d'eux-mêmes offert de rendre la gratification que M. de Lingendes leur avait fait remettre. Us voulaient que nous n'ayons à racheter que trois titres sur les cinq volés... Car ton père les restituera, ces titres, s'il ne les retrouve pas. Je le connais, et moi aussi, je me connais. Je les rendrais de mon argent, s'il ne les rendait pas... Le portier jure son grand serment qu'il n'est venu personne de midi à deux heures... Et Monique, elle, pendant les deux nuits qui suivent, elle est agitée, elle ne peut pas dormir? Elle détourne l'entretien quand tu lui parles des titres? Et elle va, le lendemain du vol, chez un changeur, et chez celui de la rue de Sèvres, remarque, alors qu'il y en a deux plus près, et en cachette? C'est elle, je te le dis, c'est elle... Une enfant que nous avons ramassée dans la rue, c'est le cas de le dire, nourrie de notre travail, élevée comme notre fille, à qui nous n'aurions jamais même appris qu'elle n'était pas notre fille, si ta tante ne te l'avait pas raconté, et toi à elle, sans comprendre ce que tu faisais, pauvre Cote. Tu en as eu assez de chagrin i . . . Mais ce n'est d'aujour-
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d'hui que je le pense, le sang est là... De qui sort-elle? On ne sait pas. Pour l'avoir aban> donnée dans ce panier, sur ce mur de jardin, la nuit, il fallait que sa mère fût une fameuse coquine, et son père un fier gueux... C'étaient un voleur et une voleuse, peut-être... Ah! quand elle va rentrer, maintenant, il faudra bien qu'elle parle. Je la traînerai de mes mains chez le changeur, si elle n'avoue pas... Mais d'abord je vais appeler ton père. »
— o Non, maman, » dit Marguerite en retenant le bras de Mme Franquetot, qui avait fait le geste de prendre à la gorge l'enfant d'adoption, aussitôt convaincue que soupçonnée, tant était fort le ferment de jalousie insinué dans les veines de la paysanne, depuis longtemps déjà, par la constatation quotidienne des supériorités de l'étrangère sur sa propre enfant, a Non, maman, -i repéta-t-elle, a tu n'as pas le droit de lui faire cet affront. . . Tu n'as pas assez de preuves.. . »
— a Et qu'est-ce qu'il te faut donc, à toi? » répondit la mère déchaînée, en qui les petits détails rapportés par sa fille — elle avait dans sa Gote une foi si aveugle! — faisaient certitude. Elle n'avait pas remarqué vingt petits signes qui eussent dû éveiller sa défiance : la rougeur venue aux pommettes de l'accusatrice, le regard de ses yeux, où cet eiltretien allumait une flamia«
fauve, !e dosage savant de ses révélations. Gomment eût-elle rais en doute la sincérité de la dénonciatrice, dans cette défense de la dénoncée ? Et elle l'embrassa en lui disant : «Tu as toujours été trop bonne pour elle, au lieu qu'elle!... » Mme Franquetot n'acheva pas cette ex&îamation qui sous-entendait toute sa rancune contre l'intérêt que son neveu Michel ïavernier montrait à la perfide orpheline au détriment de la généreuse Gote. Celle-ci d'ailleurs ne laissa pas à sa mère le temps de continuer :
— «Je ne suis pas bonne, » interrompit-elle, « je suis juste. Si Monique n'a pas pris les titres, elle ne mérite pas celte injure. Si elle les a pris... »
— « Hé ! comment le «avoir sans lui en parler? » dit la mère.
-— « Elle est trop fine, si elle a fait le coup, pour avoir vendu les cinq à la fois, » répondit Marguerite. «Elle a dû aller chez le changeur pour essayer de se débarrasser d'un d'abord, puis, un autre jour, d'un second. »
— tt C'est juste, » fit Mme Franquetot. « Ah! quelle tête tu as, toi! Quelle entendouèrel... Celui qui t'aura aura un trésor!... Mais où les aurait-elle cachés, ces papiers?... Tu l'as entendue qui fasillait dans sa chambre ces nuits-ci, m'as-tu dit?... C'est là qu'ils sont..* » et regar*
dant le réveil qui, posé sur la cheminée de la cuisine, marquait en ce moment une heure un quart : « Nous avons un peu de temps à nous avant qu'elle reiitre. Viens chercher...
La chambre de Monique, où les deux femmes allaient hâtivement pratiquer cette insultante et clandestine enquête, protestait, par son seul aspect, contre cette odieuse accusation d'un vol deux fois criminel, puisqu'il eût été commis par l'enfant trouvée sous le toit même et au détriment de son bienfaiteur. La maison, construite par adjonctions successives, comme la plupart des bâtisses de ce vieux quartier, avait de curieuses inégalités de paliers sur le même étage. C'est ainsi qu'on accédait par deux marches à cette pièce, isolée dans une espèce de lanterne surajoutée au corps primitif. Marguerite logeait à côté, en contre-bas. C'était une chambre spacieuse et qui se terminait sur le jardin par une fenêtre cintrée. Le goût exquis de Monique avait transformé ce réduit en une cellule presque élégante, où tout trahissait et l'enseignement de Franquetot et la reconnaissance que lui gardait l'orpheline. Elle-même, avec des morceaux de tapis cousus ensemble et dont les couleurs se mariaient joliment, avait paré de doux carpettes le carreau passé au rouge. Le.s portioas visibles
des malons luisaient en ce moment sous la caresse du soleil. L'orpheline s'était fait donner par l'ébéniste un petit lit de bois ancien qu'elle avait peint, à ses heures perdues, et des chaises pareilles, sur la canne desquelles ses doigts agiles avaient attaché, par des rubans, des coussins d'une étoffe passée, une ancienne perse à ramages, assortie aux rideaux de la fenêtre. Le papier des murs jouait la cretonne. La tonalité bleue et blanche de cet ensemble s'adoucissait, 86 fondait dans la clarté douce de ce jour de printemps. Quoique toutes sortes de gravures décorassent les parois, pas un clou n'y avait été fiché. La méticuleuse ouvrière avait de ses propres mains fixé le long de la cimaise une baguette de bois, peinte aussi, et d'où pendaient les cordonnets tressés qui soutenaient les cadres. Ces gravures étaient des présents de Franquetot. Il les avait trouvées dans quelques-uns des innombrables journaux d'art qu'il aclietait par passion pour son métier. Elles prolongeaient autour de cette chambre virginale les conversations que l'enthousiaste avait eue* avec sa nupille. Ici, c'était une image représentant un ; tapisserie, d'après François Boucher; ailleurs, la reproduction d'une commode de Gaffieri ; plus loin, des peintures décoratives par Le Prince ou Bérain. Le célèbre bureau du roi Louis XV, gloire de
Rîesener, y figurait, bien entendu. Cette chambre de jeune fille avait une physionomie mêlée de coquet réduit et de salle d'études. C'était quelque chose d'à la fois gracieux et professionnel, comme avait été toute l'existence de la patiente apprentie. Un crucifix au-dessus du lit, avec un bénitier où trempait un brin de buis, disait la piété de l'enfant abandonnée, et un portrait de Franquetot à la sanguine, signé de Michel Tavernier, racontait les deux affections chères à son jeune cœur : celle pour le modèle et celle pour l'artiste. Chaque détail révélait la propreté la plus minutieuse : la tenue des objets rangés sur la table qui servait à la modeste toilette de l'habitante de ce clair asile, les tranches reluisantes des quelques livres placés sur les deux rayons de l'étagère, la profusion des menus rideaux de serge qui garantissaient de la poussière les tablettes où se trouvaient rangées les diverses parties de la maigre garde-robe. Tout cela était très hurable, très étriqué, presque pauvre, et il s'en dégageait pourtant je ne sais quel air d'aristocratie dont s'irrita, une fois de plus, la rude paysanne qu'était Françoise Franquetot. Car elle montra cette chambre à sa fille, quand elles y furent entrées, en lui disant, avec un accent qui trahissait l'aig^reur d'une offens» personnelle :
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— a Groirait-on pas l'appartement d'une princesse? »
— • a Nous n'avons que quelques minutes, » répondit Marguerite. " Visite la commode, pendant que je cherche dans le placard. »
Mme Franquetot commença donc d'ouvrir l'un après l'autre les tiroirs où le linge de Monique était soigneusement plié sons des bouquets de lavande, pendant que sa fiîle fouillait les deux cartons posés sur la planche de l'armoire. Elle affecta de regarder à terre sous les robes et sous le lit. Enfin elle revint à l'armoire, en répétant : — « ïu vois, maman, que nous ne trouvons rien et que tu t'étais trompée. Va. J'en étais sûre... » Puis, battant les jupes pendues, comme distraitement, elle poussa un petit cri : « C'est drôle, » dit-elle, « qu'est-ce qu'il y a donc? C'est comme une épaisseur.. Qu'a-t-elle caché là?... » Et, décrochant la robe qu'elle venait de tâter ainsi, elle la tendit à Mme Franquetot pour que celle-ci touchât l'étoffe à son tour. En relevant la jupe, les deux femmes virent que l'on avait eousu dans la doublure un objet assez volumineux qui devait être une liasse de papiers. Aviser des ciseaux sur la toilette et découdre cette doublure fut l'affaire de quelques secondes, et Marguerite en tira un paquet enveloppé d'un journal.
Elle déplia le journol. Des lUres apparurent :
— a Une, deux, trois, quatre obligations... et la cinquième, qu'elle a vendue au chanjjeur, ça fait bien le compte. Ah! la malheureuse!... » dit la mère, a C'est elle qui les avait volés ! ... » Et, avant que sa fille eût pu la retenir, la terrible femme était déjà dans l'escalier qui criait : « Franquetot! Franquetot! Franquetot!... «
— « On y va, » répoEidit une voix partie du rez-de-chaussée. C'était le sculpteur qui ouvrait la porte de l'atelier, et il ajouta : « Il y aurait le feu à la maison, tu ne crierais pas plus fort, la maman... Je suis pressé de travail... Si tu as à me parler, descends. »
— « Les titres volés sont retrouvés, » cria à son tour Marguerite.
— • Les titres sont retrouvés? Où cela? Gomment?... » dit Franquetot en grimpant quatre à quatre les marches du petit escalier, sans prendre même le temps de poser son outil. La révélation faite par sa fille te bouleversait à un tel point qu'il en demeurait tout tremblant. Il vit les deux femmes debout sur le palier, la porte de la chambre de Monique ouverte. Il n'eut pas le temps de renouveler sa question. Solennellement, impérativement, Françoise Tavait pris par le bras et introduit dans la pièce, «t elle lui montrait l'armoire ouverte,
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la doublure de la robe décousue et les titres. « — Voilà où nous les avons dénichés, »> conclut-elle après cette trop éloquente mimique, « ici, cachés dans ce dessous de jupe, la jupe de Monique, et cette jupe était pendue au fond de l'armoire, l'armoire de Monique. C'est Monique qui a fait le coup... Il ne reste que quatre obligations. Elle a déjà vendu le cinquième papier... I»
— o Où est-elle? » demanda le sculpteur après un silence, effrayant pour qui connaissait sa naturelle expansion et combien vite ses moindres sentiments se traduisaient au dehors enjeux de physionomie, en gestes, en boutades. Il répéta : « Où est-elle? »> et il se laissa choir sur une des chaises, comme assommé par le coup qu'il venait de recevoir. Que Monique, cette enfant qu'il avait recueillie sur le pavé, réchauffée de son affection, entourée de son culte, pénétrée de son esprit, eût commis un vol, et un vol à son détriment, c'était une chose 81 absolument inattendue, si monstrueuse, qu'il se révoltait contre l'évidence, et quand sa femme eut répondu à sa question :
— « Est-ce que nous savons? Elle est allée toucher l'argent, sans doute?.., ■
— « Non fl s'écria-t-il, « je n'y crois pas... Il faut l'attendre. Elle nous expliquera tout, n
— • Tu es comme ta fille, » reprit ia mère. « Elle non plus n'y croyait pas. Mais est-ce ici sa chambre, oui ou non? Est-ce là sa robe, je te répète? Gote l'a-t-elle vue, oui ou non, hier, qui entrait chez le changeur de la rue de Sèvres, en se cachant? »
— « Tu as vu cela, Marguerite? » interrogea Franquetot.
— « Oui, mon père, » répondit la fiile, « hier, à la fin de l'après-midi. •
— « Et elle se cachait? »
— « Elle a fait semblant de ne pas m'aperce voir, » reprit Marguerite, a Pourquoi alors a-t-elle rougi jusqu'à la racine de ses cheveux?»
— « Mais quand aurait-elle pu prendre ces valeurs, et dans quel but? » dit encore Franquetot.
— « Quand? » fit la mère, • mais pendant notre déjeuner. Tu ne te rappelles donc plus qu'elle est partie avant la fin, comme aujourd'hui, soi-disant pour une course? Demande-lui donc un peu où elle est allée?.,. Dans quel but? Mais tu seras donc toujours aveugle, mon pauvre Hippolyte? Ref^arde cette chambre, mon ami. Est-ce la chambre d'une "uvrière, je te le demande?... Et ces nippes? » Et elle montrait les robes dans l'armoire. « Et tous ces affutiaux? » Et elle ouvrait de nouveau un des tiroirs de la
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commode. « Mademoiselle aime à faire toilette, voilà tout, et il lui faut du plus fin, du meilleur, desfiifutj de bourgeoise. . . Ce o'est pas d'aujourd'hui que j'ai ouvert l'œil, mon homme... Tout ça, c'est des manigances pour épouser notre pauvre nigaud de Michel, qui n'y voit que du feu... Elle a pensé que tu ne recompterais pas les valeurs, puis qu'elle les vendrait une par une, pour acheter de quoi turlutcr... Comprendstu maintenant? »
La violente plébéienne n'avait pas achevé ce réquisitoire, où s'épanchait le flot depuis longtemps amassé de ses rancunes maternelles, quand le bruit d'une porte ouverte puis refermée et celui d'un pas dans l'escalier l'arrêta net. Pour des raisons d'ordre bien divers, les trois personnes réunies dans la chambre de l'orpheline se sentirent comme contraintes de se taire à son approche. C'était elle qui rentrait, un peu essoufflée sans doute d'avoir monté vite, car elle s'arrêta une seconde sur une des marches de l'escalier, puis elle vit la porte de sa chambre à demi tirée et elle demanda de sa voix chantante : «Tu es là, Gote? » et elle poussa le battant, avec un sourire sur ses fines lèvres qui se changea en une expression d'étonnement presque effrayé quand elle aperçut son parrain et sa marraine
Monique m
— comme elle appelait son père et sa mère adoptifs — installés chez elle, l'attendant, parmi le désordre des tiroirs fouilles et des armoires bouleversées, et Marguerite auprès, dont les yeux se détournèrent malgré tout, à son entrée, pour ne pas rencontrer les siens.
— « Monique, » commença Franquetot après que sa femme eutfeimé la porte derrière l'arri* vante, « ce que j'ai à te dire m'est extrêmement pénible.,. Tu sais que nous t'avons toujours traitée, Françoise et moi, comme notre fille, et que Marguerite t'aime comme sa sœur... Au nom de cette affection, je te supplie de me répondre avec une entière franchise. Quoi que tu aies fait, je suis prêt à le le pardonner, si tu m'ouvres ton cœur .. Ne me mens pas, mon enfant, c'est tout ce que je te demande. "
— a Je ne t'ai jamais menti, parrain,» rép©n* dit la jeune fille. La pourpre lui était montée aux joues en écoutant Franquetot. Elle ne pouvait pas deviner quelle abominable accusation pesait sur elle. Mais sa conscience ne la laissait pas tranquille. Elle y portait le secret de son innocent roman avec le neveu du sculpteur. Précisément ces jours derniers, et tout à l'heure encore, ce roman caché avait traversé des épisodes décisifs. Pour tout dire, elle avait accepté plusieurs rendez-vous avec Michel dans une des rues solitaires
qui contournent le chevet de l'église Saint-François-Xavier. Elle en revenait à cet instant même. Certes, au cours de ces entretiens en plein jour, entre une heure et demie et deux, rien de coupable ne s'était passé entre elle et celui qu'elle considérait dès à présent comme son fiancé. Mais le seul fait que ces tête-à-tête eussent été clandestins troublait la charmante enfant. Évidemment Franquetot prévenu redoutait quelque aventure de légèreté. On venait de chercher dans sa chambre quelque indice d'une coupable intrigue, une correspondance d'amour, au lieu que si l'orpheline avait tenu secrètes ses accordailles avec Michel, c'était pour ménager Marguerite et Mme Franquetot, par un scrupule qu'elle allait payer bien cher et qui la fit à cette minute prononcer la plus malheureuse des phrases : « Je répondrai à toutes tes questions , mais j'aimerais mieux que ce fût àun autre moment. . . c
— - « Ne l'écoute pas, Hippolyte, » interrompit vivement Mme Franquetot. « Elle est prise. Finissons-en tout de suite. »
— « Moii enfant, » continua le sculpteur, a quand je suis allé chez M. de Lingendes, avanthier, lui restituer les valeurs que Jolibois avait trouvées dans le fauteuil de Leleu, nous avons constaté qu'il en manquait cinq... Il n'est entre dans l'atelier que les ouvriers, la maman, Mar«
guérite, toi et moi. Il faut donc que le coupable soit une de ces huit personnes!... »
— « Ah! parrain!.. » fit Torpheline. Le regard haineux de sa mère adoptive rencontré à ce moment arrêta la protestation indignée qui criait déjà sur ses lèvres. Elle comprit qu'elle était plus que soupçonnée, accusée. Un nouveau flot de sang lui empourpra le visage. Elle était une enfant trouvée, recueillie par charité. Elle le savait. Le plus profond, le plus douloureux des sentiments de son cœur était la pudeur de cette situation. Elle eut un de ces mouvements d'orgueil froissé, si instinctif chez les parias ou ceux qui se croient tels, et, au lieu de se défendre, elle dit, avec une amertume et une hauteur singulières : « On se défie de moi. C'est trop juste. Hé bien! puisqu'on a commencé de chercher dans mes affaires, que l'on continue... »
— a On a cherché, » dit îa mère Franquetot, « et on a trouvé. «
— « Oui, mon enfant, » reprit Franquetot lui-même, et cette fois avec l'accent étonné tout ensemble et peiné d'un homme qui s'attendait à rencontrer certains sentiments chez un interlocuteur et qui en rencontre d'autres. « Tu reconnais bien cette robe comme t'appartenant, n'estce pas? Elle pendait dans cette armoire, qui est bien la tienne? Quatre des titres volés étaient
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COUSUS dans la doublure. Voici ces titres. Voici la place qu'ils occupaient. Je ne t'accuse pas, Monique. Mais il faut que tu m'expliques cela. l\ le faut, et pour toi, et pour moi. »
En parlant ainsi, il avait tendu à l'accusée la jupe retournée. La jeune fille prit la robe d'une main qui tremblait d'émotion. Elle regarda l'espèce de poche, ouverte d'un côté à coups de ciseaux. Les points qui avaient servi à la bâtir s'y voyaient encore. La personne qui avait fait cette couture s'était bien servie d'une des soies que Monique seule possédait dans l'atelier. Mais soie et aiguille avaient été choisies plus fortes que ne comportait ce travail. C'était là une caractéristique habituelle de Marguerite dans ses ouvrages à l'aiguille. Aucune autre personne que Marguerite ne connaissait la place où Monique serrait sa petite mercerie. L'évidence du plan criminel que l'envieuse avait imaginé pour la perdre saisit d'un coup l'enfant trouvée. Elle releva la tête, toute pâle cette fois du battement de cœur que lui donnait l'émotion de cette foudroyante découverte. Elle dévisagea Marguerite, dont les prunelles noires la défiaient à présent avec une horrible férocité; Mme Franquetot, dont la haine, du moins sincèrement égarée, lui fit mal aussi à constater; Franquetot, enfin, le bienfaiteur à qui elle devait tout. Elle ouvrit
la bouche pour parler et la voix lui manqua Pendant une minute, ses traits décomposés exprimèrent l'angoisse d'une agonie intérieure. Son courage l'abandonnait soudain. Pour se dél'endre il lui fallait dénoncer au père, à cet homme qu'elle savait si profondément, si simplement attaché aux siens, l'infamie qu'elle entrevoyait! Elle n'en trouva pas la force, et elle répondit, en posant la robe sur une chaise :
— a C'est ma robe, et c'est une de mes soies Tout ce que je peux dire, c'est que je n'ai pat fait ce travail et que je n'ai jamais touché à ces valeurs. »
— « Qui les a cachées là, alors? » demanda Franquetot. a Et si tu n'as touché à aucun des titres, pourquoi allais-tu chez le changeur, hier au soir, rue de Sèvres? »
— « Je suis, en effet, allée rue de Sèvres, » dit Monique, « mais pas chez le changeur. «
— « Tu mens. Gote t'a vue, » dit la mère.
— ttOui, je t'ai vue, » répéta Marguerite.
— a Que réponds-tu à cela? » reprit Franquetot. « Cinq titres ont été soustraits dans l'enveloppe. On en découvre quatre ici, chez toi. Le cinquième manque. On t'a vue entrer dans une boutique de change. Tu dis que non... Je vais t'y conduire, c'est bien simple. »
il s'était levé et s'avançait vers la porte. De
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nouveau le visage de la jeune fille traduisit une lutte intime d'une extraordinaire intensité. Elle aussi fit deux pas du côté de cette porte, pour se rendre à une confrontation qu'il eût été si naturel qu'elle réclamât après sa dénégation. Puis elle s'arrêta net. La même idée qui tout à l'heure l'avait paralysée et empêchée de formuler tout haut sa remarque sur les points de couture venait de nouveau de la saisir : cette visite chez le changeur, ou bien c'était Marguerite convaincue aux yeux de son père, ou bien, pour elle, Monique, la découverte d'une nouvelle infamie, machinée avec une adresse diabolique. Elle se rappela que, la veille, l'autre lui avait emprunté pour sortir un chapeau et un manteau. C'était le soir, et si, chez le changeur, on se rappelait cette toilette sans reconnaître son Aasage?...
— « Parrain, » dit-elle, «ce n'est pas la peine. Je n'irai point. »
— « Tu n'iras point? » reprit le sculpteur. Et maintenant la colère commençait de gronder dans ses mots : « Et pourquoi? »
— « Je ne peux pas répondre, » dit la jeune fille.
— « Ah ! Prends garde ! » s'écria-t-il en éclatant tout à fait : « Voyons. Els-tu innocente ou coupable? •
— « Je suis innocente, » dit-elle.
MOHIQUE M
— n Alors, prouve-le, » reprit-il avec plus de colère encore. « Explique coinment ces valeurs sont sorties du tiroir de l'atelier pour se trouver ici? Explique ce que tu faisais rue de Sèvres et pourquoi tu ne veux pas être confrontée avec le changeur? Mais justifie-toi donc, malheureuse enfant! »
— «Je ne peux pas, » répondit Monique.
— u Tu ne peux pas. Avoue, alors, » dit Franquetot, et lui saisissant le poignet il le serra de toute la force de sa fureur, maintenant à son comble, « avoue donc enfin! »
— « Tu vas me faire mal, parrain, » dit simplement la courageuse fille. Ces quelques mots suffirent pour que le sculpteur, revenu à lui, laissât retomber le poignet fragile que meurtrissaient ses doigts robustes. Gomme pour comprimer les pensées de délire dont il sentait en lui le bouillonnement, il prit son front dans ses mains, avec une telle force que les traces de ses ongles s'imprimèrent sur la peau au-dessus de ses épais sourcils. Puis, d'une voix toute sourde, tant était grande l'intensité du mouvement de passion qui le secouait, il conclut :
— « Je te donne une heure pour prendre un parti, Monique. Tu vas rester seule dans ta chambre à bien méditer ce que je te dis. Si dans une heure tu ne t'es pas résolue ou à te
justifier ou à avouer, lu t'en iras. . . Si tu avoues, » ajouta-t-il, « même maintenant, je te pardonnerai. Je rachèterai un cinquième titre, et ni Françoise, ni Marguerite, ni moi, ne parlerons de rien à personne. Tu auras eu un moment de folie, voilà tout. Si tu n'avoues pas, ce n'est plus de la folie, c'est autre chose... Je ne te ferai rien. Je ne te réclamerai rien. Je ne te dénoncera» pas Mais tu ne coucheras pas ici une nuit de plus... Et maintenant décide... Et vous, » il s'adressait à sa femme et à sa fille, « pas un mot sur tout cela à âme qui vive. Ce n'est pas une prière, c'est un ordre... ■ Sor visage trahissait, en prononçant ces dernières paroles, un tel frémissement de violence domptée que les deux femme» en eurent peur, et suivies par Franquetot, qui ferma la porte derrière elles, toutes deux sortirent de la chambre sans seulement regarder Monique.
l'épreuve
Le bruit des pas avait depuis longtemps cessé dans l'escalier, et Monique restait là, debout, à la place où l'avait laissée le terrible discours de 8on père adoptif. Ce qui dominait en elle dans ces premiers moments, c'était une douleur d'un ordre très spécial et qui tenait à la longue morale de ses dernières années. Il est nécessaire, pour expliquer et son mutisme dans la scène qui vient d'être racontée et sa résolution au cours de celles qui suivront, de dessiner au moins la ligne générale de cette bien simple mais bien humaine histoire. Elle avait été dominée par une seule idée, constamment prise et reprise, et qui donnait le ton à toutes les pensées de la jolie ouvrière, depuis le jour, déjà lointain, où elle avait appris, par une soi-disant étourderie de Marguerite, qu'elle n'était pas la fille de M. et Mme Franquetot. C'était depuis lors que, petit à petit, elle avait commencé d'appeler ses protecteurs de ces noms de parrain et de marraine.
1i MONIQUE
Elle avait, à cette époque, tout voulu savoit des circonstances dans lesquelles elle avait ét4 recueillie, et, aussitôt, elle avait senti s'ouvrir dans son cœur cette plaie qui saigne au cœur de tant d'enfants naturels, de quelques faveurs que la destinée les comble. Personne ne se souvient de leur origine, excepté eux, dont l'amour-propre reste si vif, si ombrageux à cet endroit que tout y fait blessure, même dans le triomphe. La plaie est pire quand cette destinée est tout étroite par elle-même, tout humble; quand le pain que mange l'enfant sans père et sans mère, l'enfant hors la loi, lui est donné par la charité. Chez les êtres orgueilleux et combatifs, cette sensation d'une différence radicale et indestructible entre eux et les autres r— une différence produite par la chose dont ils sont le plus absolument irresponsables, leur naissance ! — se transforme vite en un instinct de haine et de rébellion. Ils deviennent des réfractaires ou des anarchistes. Chez des créatures de tendresse et de douceur, comme était Monique, il se développe une délicatesse maladive, une susceptibilité frémissante. Elles ont une constante appréhension de l'antipathie, du dédain, une reconnaissance passionnée pour les moindres bontés, une anxiété douloureuse et un reploiement devant les natures hostiles, un désir suraigu de perfection, afin
MOIfIQUe 7S
d'échapper au plus léger reproche. Voilà pourquoi Monique avait voulu devenir ce qu'elle était devenue : la plus fine ouvrière dans son métier, — pourquoi elle n'avait jamais perdu une occasion de s'instruire et de lire, — pourquoi les moindres objets lui appartenant avaient cet air de distinction, — pourquoi tout, autour d'elle et sur elle, révélait ce soin méticuleux, cette surveillance des plus petites nuances; — comment, dans ce milieu d'atelier, elle gardait ce quant à soi, ces manières continûment distantes, cette habituelle taciturnité qui la faisait traiter de « sournoise » par Marguerite, et que Mme Franquetot condamnait en disant qu'elle était « fièxe » . La mère et la fille traduisaient ainsi le malaise que leur infligeait la présence auprès d'elles de cette sensibilité qui leur était absolument inintelligible. Si, en effet, le constant travail d'affinement, de perfectionnement, que l'enfant trouvée exerçait sur elle-même avait soulevé chez les deux femmes une aversion grandissante, ce phénomène ne s'expliquait point par la seule envie. Certes, Mme Franquetot en avait, instinctivement, voulu à Monique de tous les éloges qu'elle entendait sans cesse son imprudent mari, son neveu Michel, les clients de l'atelier prodiguer à la grâce, au caractère, au talent de l'orpheline. Marguerite de même en avait
voulu à sa soRur d'adoption de ce que ceîle-ci lui était sans cesse préférée; mais, chez l'une et l'autre, ce qui envenimait cette impression jusqu'à leur rendre la présence de l'orpheline pliysiquement insupportable, c'avait été, à mesure que les années avançaient, ce sentiment, d'un caractère de plus en plus incompréhensible. Par une contradiction apparente qui s'explique pourtant à la réliexion, cette inintelligibilité réciproque semblerait devoir ne produire que des antipathies morales, et elle est le principe le plus fréquent des profondes haines animales. C'est qu'elle rend la différence entre individus d'espèces adverses plus perceptible, comme plus concrète. Monique n'avait pas été seulement pour Mme Franquetot l'émule de sa fille, et une émule toujours préférée, et pour Marguerite de même. Elle avait été la créature d'une autre race, l'intruse, — V étrangère!
Cette aversion des deux femmes, Monique en avait éprouvé les effets bien avant d'en distinguer la cause. Plus elle s'appliquait à être douce, réservée, laborieuse, irréprochable, plus elle se sentait haïe. Puis, durant les longues heures de silence passées à son métier, elle avait réfléchi. Comment n'eùt-elle pas attribué cette hostilité de Mme Franquetot et de sa fille à la tache originelle de sa naissance? Quoiqu'il ne lui res*
tât pas beaucoup de temps pour lire autre chose que des ouvrages d'art et qu'elle n'allât guère au spectacle, les quel(|ues romans tombés entre ses mains, les quelques drames auxquels on l'avait conduite n'avaient-ils pas suffi pour lui apprendre quelle situation est faite, dans la société, aux enfants nés comme elle en dehors des conditions régulières? Tout en trouvant sa mère d'adoption et surtout sa sœur bien iniques, bien cruelles de ne pas l'aimer, elle n'avait pu se soustraire à une impression de honte secrète. C'était vrai, après tout, qu'elle s'asseyait à la table des Franquetot, qu'elle couchait sous le toit des Franquetot, par charité! Elle n'avait pas le droit d'être là! Elle se sentait elle-même V étrangère I... Ah! si le maître de la maison n'avait pas été cet homme excellent, s'il ne l'avait pas traitée avec cette indulgence à laquelle son pauvre cœur, sans cesse meurtri d'autre part, se réchauffait, se ranimait, revivait, comme elle s'en serait allée de ce foyer où sa présence était odieuse, — elle le devinait à chaque regard, à chaque geste, — où ses qualités lui faisaient tort, où ses plus ingénieuses tentatives pour plaire échouaient misérablement! Mais le vieux sculpteur en meubles restait si tendre, si paternel pour elle! Où aurait-elie pris le courage de le quitter, et surtout de lui déclarer pourquoi?
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Elle se rendait trop compte que ce véritable cl fervent artiste, dont elle était la pieuse disciple, habitait un rêve, qu'il ne connaissait ni sa femme ni sa fille, qu'il ne la connaissait pas elle-même, tout en la chérissant. Elle comprenait, par un instinct de sa subtile sensibilité de femme, que, le jour où Franquetot apercevrait Françoise telle qu'elle était, dans l'âpre dureté de sa nature paysanne, Margfuerite surtout dans la basse mesquinerie de son envieux caractère, il subirait le sursaut du plus désolant réveil. Vis-à-vis de cet homme qui avait été pour elle, en même temps que le plus généreux des pères nourriciers, un père spirituel, un éducateur de ses yeux, de ses doigts, de son esprit, elle n'avait jamais cessé d'éprouver le sentiment d'une dette à payer dont elle ne s'acquitterait qu'en acceptant en silence les mesquineries qui la victimaient dans cet intérieur, — pour lui, pour qu'il continuât à se mouvoir librement dans cette atmosphère où elle l'admirait de vivre. La suggestion émanée du visionnaire avait gagné la docile et fidèle enfant. Elle aussi, elle croyait enBoulle, en Cressent, en OEben, en Riesener! Le petit frisson d'une réelle vénération la saisissait devant certaines pièces du Louvre et du Garde-Meuble que Franquetot lui avait expliquées, avec un enthousiasme dont elle n'avait
jamais souri. Elle le partageait, et, de bonne foi, en reportait une part sur celui qu'elle considérait comme le dépositaire d'une tradition d'art presque perdue. Sentant ainsi, elle fût morte plutôt que d'accroître pour son compte le poids du sort sous lequel pliait le sculpteur en meubles, né dans un âge incapable de le comprendre et de l'employer!...
Ces émotions d'ordre si complexe s'étaient compliquées encore depuis que Monique avait commencé de s'intéresser à Michel Tavernier, le neveu de son bienfaiteur. Elle avait connu Michel to jt petit. Elle avait joué avec lui quand ils étaient, elle une fillette, lui un garçonnet, sans se douter que cette intimité d'enfant préludait à un de ces attachements d'autant plus forts, d'autant plus passionnés qu'ils nous enveloppent, qu'ils nous lient à notre insu. Elle avait senti de quelle tendresse elle aimait le jeune homme le jour où elle avait appris le secret de sa propre naissance. L'idée de ce qu'il pensait d'elle, maintenant qu'elle se savait une enfant trouvée, lui avait été horriblement douloureuse, et cette souffrance lui avait révélé son amour. Depuis lors, les preuves que Michel partageait cet amour avaient eu beau se muitipiier, la pensée qu'il ne pouvait pa» l'aimer avec la confiance entière, avec l'estime absolue qu'il aurait eue pour la
fille légitime d'honnêtes gens, ne l'avait jamais quittée tout à fait. C'est pour une femme qui aime un tel délice, que de donner à celui qu'elle aime, en se donnant, quelque chose dont il puisse être fier, et elle éprouve une mélancolie si profonde à se dire qu'au contraire il ne peut pas ne pas rougir d'elle ! C'était là une des deux raisons pour lesquelles Monique avait tant hésité au bord du bonheur. Elle avait mis des années à laisser voir à Michel combien elle l'aimait, paralysée par cette idée qu'elle avait à peine le droit de devenir sa femme. L'autre raison avait été un de ces scrupules de délicatesse comme en nourrissent les âmes généreuses et leniires qui ne savent pas rendre haine pour haine et qui se sentiraient dégradées de se venger. Monique n'avait pas eu de peine à deviner que Mme Franquetot désirait un mariage entre son neveu et sa fille; elle s'était rendu compte, avec le sur instinct d'une amoureuse, que celle-ci, de son côté, était éprise de son cousin ; et, plus les deux femmes étaient dures pour elle, plus il lui avait 1 répugné de paraître en triompher Et puis l'invincible et doux penchant qui attirait les jeunes gens l'un vers l'autre l'avait contrainte de recevoir l'aveu de l'amour qu'elle inspirait, d'avouer celui qu'elle ressentait. Mais les motifs intimes de sa longue hésitation n'avaient pas
cessé de la troubler, même alors, et c'est pour cela que son innocent engagement avec Michel demeurait secret. Elle avait toujours reculé le moment où le jeune homme viendrait demander sa main à Franquetot, son tuteur. La poignante appréhension que, plus tard, il ne se repentît d'avoir épousé une enfant trouvée, la fille naturelle et abandonnée d'un père et d'une mère inconnus, faisait trembler encore la romanesque orpheline, au moment de lier pour toujours sa vie à la vie de celui qu'elle aimait. Quel reproche d'ingratitude elle encourrait ce jour-là de Mme Franquetot, de l'injuste femme qui, malgré tout, l'avait élevée, l'avait même gâtée si longtemps, jusqu'à cette rivalité avec Marguerite ! En même temps que cette idée la troublait à l'avance dans son bonheur, elle gardait aussi une pitié pour sa sœur d'adoption, avec une espérance, en dépit de tant de piqûres quotidiennes, qu'une réconciliation aurait lieu entre elles auparavant. Pour certains cœurs, et celui de Monique était du nombre, leur joie n'est pas une joie complète si elle coûte une larme, fût-ce à leurs pires ennemis. Pourquoi faut-il que ces cœurs-là soient précisément ceux qui suscitent chez les cœurs féroces les antipathies les plus violentes? L'action détestable que Marguerite Franquetot venait d'oser, afin de déshonorer la compagne
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de son enfance et de sa jeunesse dans l'esprit de son père et surtout dans celui de son cousin, n'est qu'un petit, un vulgaire épisode de la lutte éternelle qui se poursuit dans tous les temps, à tous les étages de la société, dans toutes les situations, entre les représentants de ces deux lignées d'âmes, symbolisées, au Livre de toute sagesse et de toute vérité, par les deux premiersnés de la première pécheresse : Caïn et Abel. Et que Ton ne trouve pas ce légendaire souvenir trop solennel pour une tragédie qui se jouait entre de pauvres gens, dans un décor bien mesquin et à propos d'un incident de l'ordre le plus médiocre! Si, chrétiennement, toutes les âmes se valent devant le juge, humainement toutes sont pareilles devant la passion et la douleur.
Comprend-on maintenant pourquoi cette enfant de vingt et un ans, mûrie déjà par une si longue expérience et par tant de réflexions amères, avait trouvé en elle assez de force d'âme pour recevoir, sans en être affolée, le coup subit de la plus cruelle accusation qui puisse frapper un être jeune et pur? Comprend-on aussi comment son premier soupçon était allé droit à la vraie coupable, à cette Marguerite dont elle se savait détestée?... Ah! pas à ce degré pourtant, pas jusqu'à cette machination d'une scélératesse si préparée, si calculée ! ... — Comprend-on enfin
par quel miracle d'amour filial, chérissant en effet Franquetot comme son père de sang, sachant de lui tout ce qu'elle en savait, ayant toujours tremblé qu'il ne fût éclairé sur le vrai caractère de sa fille, elle avait, au moment de se défendre, senti les paroles lui manquer? Auraitelle l'énergie de maintenir ce parti pris d'héroïque silence, adopté, sans même y réfléchir, dès la première minute, dans un de ces élans spontanés de sacrifice dont nous ne nous serions jamais crus capables et qui résument des milliers d'aspirations au dévouement demeurées inconscientes et ineffectives? Si, durant les instants qui suivirent cette douloureuse explication, Franquetot était remonté dans la chambre où il avait laissé sa pupille accablée sous le poids de l'abominable calomnie, très probablement la vérité aurait échappé à Monique, parmi ses larmes, car, une fois seule, tout son être se souleva dans une réaction indignée contre l'ignominie qui la victimait :
— a Et Marguerite entendait cela!... » se disait-elle. « Et elle me voyait traitée ainsi!... Et elle n'a pas eu un éclair de remords devant ce qu'elle avait fait!... Car c'est elle qui avait pris ces papiers, elle qui les avait cousus dans la robe, j'en suis sûre, je l'ai lu dans ses yeux... C'est elle qui a passé chez le changeur sous mon nom,
sans doute, et avec mon chapeau et mon manteau!... Il était t.ird. Elle a dû mettre une grosse voilette pour qu'on ne vît passes traits... Ah! quelle infamie! quelle infamie!... Et moi qui, tout à l'heure, suppliais Michel d'attendre encore avant d'annoncer notre mariage, moi qui craignais de la peiner, de peiner Mme Franquetot! . . . J'ai été trop bonne. Je ne le serai plus. Je me défendrai. Je la dénoncerai. Je montrerai comment était cousue la poche où elle a mis ces titres, et que c'est sa manière de travailler. Je justifierai de l'emploi de mon temps. Hier, après le déjeuner, j'étais avec Michel rue Masseran, je le dirai. Je la forcerai de venir chez le changeur avec moi. Si on ne la reconnaît pas à son visage, je la ferai parler et je parlerai. On distinguera bien nos voix. . . Je raconterai à mon parrain tant de misères que j'ai souffertes depuis des années. Il me comprendra. Il me croira. Il m'aime, lui. Gomme il était ému! Gomme il me plaindra, quand il saura tout! Gar il le saura. C'est trop, trop injuste! Ge qu'elle m'a fait est trop abominable ! Je ne peux pas le supporter. . . » Puis, écla-< tant en sanglots : « Mais qu'est-ce que je leur ai fait, moi, » gémit-elle tout haut, « pour qu'elles me haïssent tant?... « Et se laissant tomber sur la chaise même où une demi-heure auparavant Franquetot s'asseyait brisé d'émotion, enenten-^
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dant sa femme accuser sa chère Monique, la jeune fille prit son visage dans ses mains, et elle se mit à pleurer, pleurer, secouée de spasmes convulsifs où se détendaient ses nerfs malades...
Un bruit qu'elle entendit du côté de l'escalier la rappela soudain à la réalité de la situation. Elle crut que Franquetot allait reparaître... Ce n'étaient que les ouvriers qui rentraient au travail. La pendule marquait près de deux heures. L'atelier se peignit devant la pensée de Monique tel qu'elle l'avait vu tous les jours depuis des années, avec le pittoresque amas de ses meubles décarcassés et dévernis, les fragments de bois partout épars et les quatre hommes : Jolibois, Avron, Ghassaing, Espitalier, travaillant et causant sous la surveillance de Franquetot. Elle les vit regardant le patron, surprenant sur son visage la trace d'une poignante inquiétude... Ils en cherchaient la cause... Ils se rappelaient le vol des titres... Ils remarquaient l'absence de Monique... Eux aussi la croiraient coupable si elle ne se défendait pas. Franquetot, certes, ne leur dirait rien. Mais Marguerite ?. . . Et puis quelqu'un viendrait à l'atelier, cet après-midi même, elle le savait, Michel, qui tout à l'heure, en la quittant, lui avait promis cette visite. Il avait juste-
ment le prétexie d'une commande à transmettre à son onde. A lui, cet oncle parlerait. Michel saurait qu'elle était accusée et qu'elle ne s'était pas défendue. Supporterait-elle d'être ainsi salie dans l'opinion qu'il avait d'elle?... Non. Mille fois non. . . Elle se leva de sa chaise, passa de l'eau sur ses yeux pour effacer la trace de ses pleurs, sortit de sa chambre afin d'appeler son parrain et de provoquer tout de suite cette explication décisive. Quand elle fut à mi-chemin, elle s'arrêta sur les marches de l'escalier, et, appuyée contre la rampe, une nouvelle chaîne d'idées commença de se dérouler en elle :
— « Et ensuite? » se demanda-t-elle. «Quand il saura la vérité, que fera-t-il?... » Un autre tableau se traçait maintenant devant son esprit : elle voyait la physionomie du bienfaiteur à qui elle devait tout, tandis qu'elle lui dénoncerait sa fille. Quelle douleur s'éveillerait alors dans ces yeux! Gomme ce cœur de père serait déchiré! La mère serait là, qui prendrait le parti de Marguerite. Quelles paroles se prononceraient entre les deux époux, qu'elle avait toujours connus si unis? « Et ensuite?... » se demanda-t-elle encore... Ensuite, elle se vit reprenant sa place dans le petit atelier de tapisserie, à côté du grand. Son ennemie n'y serait plus, ou, si elle y restait, ce serait après quelque terrible châti-
ment d'humiliation, iniiigé par ce père qui venait de se montrer si violent en présence d'un simple soupçon. Que serait-ce quand il aurait la certitude que le vol avait été commis par Marguerite, et dans quel but!... La vision se précisa. Monique aperçut de nouveau les ouvriers devinant cette triste histoire, leur mépris à l'égard de Marguerite, qu'ils n'aimaient déjà pas beaucoup, Franquetot au milieu d'eux, supplicié par ce mépris dont il surprendrait la trace sur tous ces visages, et qui s'appliquerait à sa propre enfant!... Le respect attendri pour les illusions de ce grand cœur généreux, qui avait toujours retenu la plainte sur la bouche de l'orpheline, s'empara d'elle à nouveau avec une force souveraine, et elle remonta dans sa chambre, incapable, elle le sentait par toutes les fibres de son être, de jamais porter ce coup à celui qui l'avait ramassée, toute petite, frêle et misérable chose abandonnée, pour la sauver, pour l'élever, pour la soigner, pour l'aimer. Ah! qu'elle souffrit, qu'elle fût calomniée, méconnue, persécutée, mais qu'il ne sût rien!...
Que faire cependant?... A travers ces allées et venues d'impressions contradictoires, le temps avançait. L'horloge du couvent des Bénédictines, tout voisin, et dont Monique connaissait bien le
timbre fort et clair, sonna les deux coups de la demie de deux heures. Encore un quart d'heure, et Franquetot serait là derechef, pour l'interroger, comme il l'avait annoncé. C'est alors, et devant l'imminence de cet entretien où elle ne devait pas répondre, où elle n'était pas sûre d'avoir la force de se taire, que la jeune fille sentit s'éveiller en elle cet irrésistible esprit de fuite, ce besoin d'êère ailleurs, de mettre de la distance entre soi et des circonstances insupportables, — sursaut animal du génie de conservation chez l'être trop faible, élan aussi aveugle, aussi irrésistible que l'impulsion d'un instinct physique. Monique ne discuta pas avec ce vertige; elle ne se dit pas que de s'en aller ainsi, sous le coup de cette infamante accusation, c'était presque s'avouer coupable. Non. D'un regard aigu, celui du sauvage qui cherche une piste, elle fit le tour de sa chambre. Elle avisa un petit sac de voyage en cuir noir, où elle empila les objets de toute urgente nécessité, de quoi passer la première nuit, quelques lettres — celles de Michel, — et quelques instruments de son métier, des laines et des aiguilles, son livret de caisse d'épargne. Dans un des tiroirs de la commode, le dernier, et dans un coin qui avait échappé aux investigations de sa marraine, elle prit un coffret plat qui lui servait à sérier l'ur-
MONIQUE il
gent qu'elle g^ardait par devers elle. Il contenait exactement cent soixante-dix-huit francs. Elle en enferma cent cinquante dans une enveloppe cL elle la posa sur la table, bien en vue, après avoir écrit à la place de l'adresse ; u A M. Fran- Cfuetot, cent cinquanle francs pour racheter le titre qui manque; les trois cent cinquante autres francs seront envoyés! aujourd^ hui ou demain. » Elle avait, au hasard, choisi ce chiffre de cinq cents francs comme étant le plus haut que le sculpteur eût mentionné quand il avait parlé des valeurs trouvées dans la cachette du fauteuil. Ce soin pris, elle sortit de la chambre en fermant la porte avec des précautions de criminelle qui s'évade. Elle descendit l'escalier en étouffant le bruit de ses pas. Cet escalier aboutissait à un couloir sur lequel donnait la porte de l'atelier. La fenêtre dont il s'éclairait doiinrit elle-même sur le jardin. Elle était enlre-bâillée. Monique l'ouvrit tout à fait e* sauta sans trop de peine dans ce jardin, vide par bonheur en ce moment. Elle savait qu'il communiquait avec la cour d'une orande maison de la rue de Babylone Elle se mit à courir en rasant les murs et se dissimulant derrière une rauffée d'arbres taillés en couvert, où les premiers fetiil!;i[ïes pointaient, trop rare» eîU'.ore pour j)roté*>er son évasion, s'il se fût rencontré qnelqu un pouî ré})ier. \\ n'y avait
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personne. Arrivée à l'extrémité de l'enclos, la fugitive poussa bravement la porte à claire-voie, traversa la cour et passa devant la loge du concierge sans être remarquée. Elle héla un fiacre qui passait et se fît conduire au bureau de la caisse d'épargne, situé rue Saint-Romain, où elle savait pouvoir retirer l'argent de son livret. Ensuite elle donna au cocher l'adresse de la gare Montparnasse Elle avait calculé qu'en quittant la voiture là, et allant ensuite à pied, son sac à la main, demander une chambre dans un des hôtels du voisinage, elle passerait tout naturellement pour une voyageuse débarquée d'un des trains qui desservent cette ligne de l'Ouest. Ses prévisions se trouvèrent justes, et quand elle fut installée au cinquième étage de la maison meublée qu'elle avait choisie comme à la fois la plus modeste et la plus décente, elle put voir par la fenêtre que l'aiguille du cadran de la gare marquait à peine un peu plus de trois heures. Il ne lui avait fallu que quarante minutes pour exécuter ce programme de fuite.
Quoique très innocente et très pure, Monique n'était pas une ignorante. Ayant grandi dans un faubourg parisien, et parmi des ouvriers, elle savait quels dangers menacent une jeune fille seule, quand elle est jolie et sans protections et qu'elle a besoin de gajcjner sa vie. En quittant,
comme elle venait de faire, la maison de la rue Oudinot, elle se condamnait à une existence qui risquait d'être très dure, si efle n'épousait pas aussitôt Michel Tavernier. Tout son avenir dépendait maintenant de ce que le jeune homme penserait d'elle. Sous le coup de l'espèce de panique qui l'avait précipitée loin, le plus loin possible de l'intolérable conversation avec Franquetot, elle ne s'était plus rappelé la visite annoncée de son ami à l'atelier. Il allait apprendre, loin d'elle, avant de l'avoir vue, de l'avoir entendue, et les charges qui pesaient sur elle, et qu'elle s'était sauvée! Et s'il y croyait, à ces charges?... Si les indices savamment combinés par la scélératesse de Marguerite faisaient impression sur son esprit?... L'enfant trouvée, et que la tare de sa naissance n'avait jamais cessé d'obséder, sentit son cœur se serrer et une sueur glacée inonder son front à cette pensée Que Michel l'aimât, elle en était très sûre. Pourtant, qu elle s'était demandé de fois s'il ne gardait pas tout au fond de lui une secrète mésestime pour sa qualité de fille naturelle! Qu'elle avait appréhendé de découvrir quelque jour une trace de ce mépris inconscient! Ah! si elle la rencontrait maintenant, cette trace, ce serait trop explicable, mais aussi, dans les circonstances où elle se débattait, trop amer. Sans raisonner tout à
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fait avec cette précision, l'orpheline comprenait que. cette première entrevue avec Michel allait être une épreuve décisive de son bonheur ou de son malheur futurs. S'il ne doutait pas d'elle, même en son absence et devant tant de vraisemblances matérielles, c'est que le cruel préjugée dont la seule idée lui faisait si mal n'existait pas dans ce cœur généreux. S'il doutait d'elle, au contraire, elle ne lui en voudrait certes pas de cette défiance, mais comment accepter ensuite de l'épouser? Un ménage, où le mari n'a pas en sa femme une foi entière, peut-il jamais être un ménage heureux? Et cette foi totale, absolue, son origine n'interdisait-elle pas à Monique de l'inspirer?,,. Tragique et poignante question que l'enfant naturelle s'était tant posée! La destinée lui donnait une occasion d'avoir la réponse. Dieu! qu'elle avait peur!
En tout état de cause, il ne fallait pas laisser le temps passer, cette fois. Même si Michel ne devait pas être ébranlé par la dénonciation de cet après-midi, il en souffrirait. Il s'inquiéterait d'elle. Il s'affolerait de ne pas savoir où elle était réfugiée. S'il devait douter d'elle, la courageuse Monique préférait l'apprendre tout de suite. Sa première idée fut d'aller trouver le statuaire chez lui, dans l'atelier qu'il occupait, pas très loin de celte gare Montparnasse, vers
Ée milieu de la longue et populeuse avenue du Maine, — lieu de départ de tant d'artistes pauvres, et, comme celui-ci, tout voisins de 1 artisan. Une instinctive pudeur retint la jeune fille. Elle osa pourtant une démarche devant laquelle sa modestie avait toujours reculé : écrire à celui qu'elle aimait, pour lui demander un rendezvous, et à la nuit, à huit heures, ce soir même, dans cette paisible rue Masseran où ils s'étaient tant promenés déjà, mais le jour. Quand elle eut rédigé ce billet, sous la forme d'une petite dépêche bleue, dans le bureau de poste le plus proche, elle hésita encore. Dans quelle disposition à son égard Michel lirait-il l'unique phrase, pourtant si simple, qui composait tout ce message : « Michel, Je te prie d'être ce soir, à huit heures, à notre endroit. » Et elle avait signé. Recevrait-il ce télégramme avant ou après la visite à la rue Oudinot?... Le recevrait-il même cet après-midi?... S'il était sorti quand la dépêche arriverait et qu'il rentrât trop tard pour aller au rendez- vous?... Si, la croyant coupable du vol, il refusait de venir à son appel?... Que l'aprèsmidi parut long à Monique tandis qu'elle se débattait parmi ces hypothèses, et aussi qu'elle luttait contre l'émotion, d'un ordre bien différent, qui l'envahissait à l'approche de ce tête-àbêle, dans cette ombre et cette solitude dange-
reuses, avec le jeune homme qu'elle aimait! Elle trompa cette anxiété, comme elle put, en vaquant aux diverses emplettes qui lui étaient nécessaires pour compléter son installation provisoire de cette nuit dans cette chambre d'hôtel dont elle avait aussi un peu peur. Le regard de la patronne, au bureau, quand elle avait donné simplement comme référence : Mademoiselle Monique, de Versailles^ l'avait fait rougir, et plus encore cette question, posée par la logeuse : « Mademoiselle Monique, quoi?... » — « Marie Monique, » avait-elle repris, en faisant ainsi de son second prénom un nom de famille. La dame, habituée à des passantes et à des passants de toute espèce, n'avait heureusement pas insisté, pas plus que l'employé du bureau de poste, lorsque, après avoir expédié le télégramme à Michel Tavernier, la jeune fille avait demandé que l'on ftt un envoi de trois cent cinquante francs à l'adresse de M. Franquetot, sculpteur sur bois, rue Oudinot. L'employé avait interrogé : « Qui envoie? » — et de nouveau elle avait répondu : « Mademoiselle Marie Monique, de Versailles. » Il l'avait regardée, comme la patronne de l'hôtel, avec une curiosité presque insultante. Mais qu'étaient ces mesquines misères à côté du chagrin qui lui déchirerait le cœur si, tout à l'heure, à son arrivée au ren-
dez-vous, elle surprenait, dans les yeux et sur la physionomie de son ami, le doute sur elle?
Quand elle déboucha, au moment fixé par ellemême, à l'angle de la rue de Sèvres et qu'elle put voir sous les arbres de cette rue Masseran, toujours déserte, la silhouette de son fiancé, son angoisse était si forte qu'elle put à peine marcher jusqu'à lui. Ses jambes se dérobaient sous elle. Il la vit aussi et s'avança vers son amie, vivement. Que cette demi-minute qu'il mit à la rejoindre fut cruelle à Monique, mais aussi quelle douceur, quel flot de joie dans tout son pauvre cœur blessé quand le jeune homme fut à deux pas d'elle et que, dans l'ombre de cette nuit commençante, leurs yeux se rencontrèrent ! Michel n'avait pas prononcé une parole que la calomniée savait déjà qu'il ne la croyait pas coupable. Le statuaire avait un de ces visages tourmentés comme en ont souvent les artistes issus du peuple, où se devine l'effort d'une intelligence trop tendue pour jamais s'épanouir, mais dont l'énergie pathétique a sa beauté. 11 était maigre et pas très grand, avec un teint pâli par les longues séances de travail et que rendaient plus mat les cheveux très noirs massés en touffes épaisses sous le chapeau de feutre mou. Il était vêtu plutôt comme un ouvrier que comme un étu-
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diant, avec des effets de hasard auxquels la souplesse de ses mouvements donnait une grâce. Ses dents très blanches et bien rangées, la soie floconneuse qui ombrait ses joues, la pourpre saine de ses lèvres, disaient la jeunesse, comme ses mains aux longs doigts minces révélaient le praticien habile, le modeleur délicat et adroit. Pour Monique, élevée, comme elle avait été, dans le respect, dans le culte des grands ornemanistes d'autre fois, cette physionomie du neveu de Franquetot et qui était l'élève favori du maître avait toujours rayonné de l'éclat du talent. Jamais elle ne l'avait contemplé avec autant d'attendrissement ravi que sous ces arbres à peine feuillus de la rue Masseran, dans la pénombre de ces premières heures de nuit, et elle l'écoutait qui lui disait :
— a Je sais tout. Je sais ce dont tu ai été accusée. Je suis allé chez mon oncle... Ils ont voulu me montrer une robe à toi, les titres volés, de l'argent que tu leur as rendu... Je leur ai répondu : — Je n'écouterai rien avant d'avoir vu Monique, mais ce dont je suis sûr à l'avance, c'est qu'elle n'est pas coupable... Ah! mon amie, que tu as dû souffrir ! ... »
— - « Oui! » répondit-elle. «Mais que j'en suis payée! C'est presque trop doux. Gela fait mal... » et elle dut, pour ne pas tomber, tant elle était
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remuée, s'appuyer de» deux mains à l'épaule de son fiancé. Elle y posa sa tête lassée. Le jeune homme l'avait prise par la taille, afin de la soutenir. Il vit ce joli et délicat visage tout près du sien, et leurs lèvres s'unirent pour la première ^ois dans un baiser qui fut vraiment celui de leurs accordailies. Pour la première fois, il n'y avait qu'espoir et que confiance dans l'âme de l'enfant trouvée. — » Tu ne sais pas le bien que tu viens de me faire, » dit-elle en se dégageant de l'étreinte de Michel, chastement, et lui prenant le braspour marcher avec lui. « C'était l'épreuve, vois-tu. Ah! maintenant, je suis sûre de toi... »
— « Tu ne l'étais donc pas avant? » demandat-il. « Et de quelle épreuve veux-tu parler? »
— « Mais de celle-ci, » répondit-elle, et d'une voix que Michel ne lui connaissait pas et où les secrètes et longues souffrances de sa jeunesse s'épanchaient dans un chuchotement : « Quand on est née comme je suis née et que l'on ne sait même pas de qui on est la fille, on a si peur, vois-tu. Je ne t'ai jamais dit ce que je te dis, mais, depuis que je t'aime, il y a bien longtemps, je n'ai pas passé un jour sans y penser, sans tremblera l'idée que, si jamais il se présentait dans la vie une circonstance où j'aurais besoin de te demander de croire en moi, tout à fait, sans pi euves, peut-être tu te défierais, à cause de cela.. .
Sî tu savais que de nuits j'ai passées à pleurer de n'avoir pas une mère et un père, comme toutes les autres jeunes filles, et que cette mère et ce père fussent de braves gens à qui je ressemblerais!. . . Quand je me suis sauvée de la rue Oudinot, cet après-midi, je n'ai eu qu'une terreur, de te trouver soupçonneux. — Ah ! que tu es bon, mon amour ! Que tu es grand ! Que tu es généreux ! ... »
— « Je t'aime, >; interrompit-il, et, de sa main libre, il serra la petite main fiévreuse qui s'appuyait sur son bras, « depuis bien longtemps, moi aussi, depuis toujours, je crois. Vois comme tu as eu tort de ne pas me dire toutes tes pensées. Ce qui te faisait craindre, c'est justement ce qui m'a le plus attaché à toi... Mais, » ajouta-t-il, « tu es déjà trop nerveuse. Calme-toi. Pense que nous avons à prouver ton innocence et à éclairer mon oncle... »
— « Non, » s'écria-t-elle en s'arrêtant de marciier. « Jamais, jamais. . . Écoute, Michel, je t'expliquerai tout, mais il faut que j'aie de toi une promesse, sur ce que tu as de plus sacré, sur ton sentiment pour moi... »
— a Une promesse? » interrogea le jeune homme; puis, comme il la sentait toute tremblante : « Tu sais bien que je ferai toujours tout ce que tu voudras. >•
— «i Cela ne suffît pas, » renrit Mooique, «je
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feux que tu me jures, » et elle insista, • que tu me jures de ne jamais répétera personne, entendstu, à personne, ce que je vais te raconter. »
— 0 Jeté le jure, » répondit Michel.
— « Merci, » dit-elle en se pressant contre lui; et comme soulagée d'un poids immense par ce. serment du jeune homme, elle recommença de marcher avec lui, en lui ouvrant cette fois son cœur tout entier. Elle disait toutes les autres peines dont elle s'était tue autant que de la première, de la plus profonde, et la haine grandissante de Marguerite pour elle depuis des années, et les partialités de la mère, et les aveuglements du père. Elle disait comment elle avait essayé de désarmer celte hostilité, sans y réussir, à force d'application, de prévenance, d'effacement, et sa terreur que jamais son bienfaiteur devinât les tracasseries dont elle était victime. Elle disait son émotion quand elle avait trouvé le père, la mère et la fille rassemblés dans sa chambre, et la suite, et la certitude du plan ourdi par sa rivale pour la perdre, et pourquoi elle ne s'était pas défendue dès la première minute, et son agonie d'après, et sa résolution de s'en aller, et son départ. Tandis qu'elle parlait, Michel hc pouvait se retenir d'exprimer tantôt sa pitié, tantôt son indignation. Quand elle eut fini, ce fut lui qui s'arrêta pour la supplier :
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— « Rends-moi ma parole, Monique. Il faut que mon oncle sache tout... Je ne peux pa» accepter qu'il croie de ma femme qu'elle a volé. Je ne le peux pas. »
— - n Tu m'as promis, » répéta-t-elle. « Je ne te rendrai pas ta promesse... » et comme le jeune homme esquissait un geste de protestation : a Je sais que tu la tiendras, » ajouta-t-elle avec une fermeté douce. « Moi aussi, j'ai foi en toi. — Maintenant,» dit-elle en lui mettant sa petite main sur la bouche, • ne discute plus cette volonté. J'ai bien droit à un peu de gâterie, après cette horrible journée... Mais la fin en est si heureuse!... Tu vas me reconduire jusqu'à ma porte. Dès demain, j'irai prendre du travail. J'en trouverai de l'autre côté de l'eau ou sur le quai, chez les marchands d'antiquités... J'ai trois adresses... Je louerai une chambre, un peu loin, dans le faubourg, derrière chez toi, pour ne rencontrer personne de la rue Oudinot. Dès que nous l'aurons arrêtée, nous nous entendrons pour que tu ailles chercher mes petites choses et annoncer notre mariage... A présent, c'est moi qui veux que ce soit le plus tôt possible... Ah! mon ami, je bénis presque Marguerite, puisque sa méchanceté m'e pormis Je .sentir ce que je sens... »