VI PRÉFACE
arbres flottant sur de petits lacs, les étangs placés au sommet des montagnes, les sources filtrant des roches, les chapelles bâties sur le bord des abîmes, tout prend une voix éclatante pour vous crier : admire ! Voix à laquelle répond intérieurement un écho qui ajoute : Souviens-toi !
Et qui pourrait oublier Évian, les ruines de Ripaille, les antiques souvenirs des Allinges, la tombe de la reine Berthe, ces pierres éloquentes qui racontent tour à tour la légende chevaleresque et la légende mystique !
Aujourd'hui, les magnificences d'un pays que nous parcourions en touristes nous appartiennent et en doublent le prix ; la Savoie, qui nous donna de grandes régentes et de pieuses princesses, fait partie de la France; fîère de s'unir à nous, nous sommes heureux de l'accueillir.
Quand nous visitâmes la Savoie pendant plusieurs étés consécutifs, ce fut au milieu d'un enchantement perpétuel. Partout l'hospitalité nous était douce, et de chaque ville, de chaque bourgade nous emportions un souvenir.
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Les personnages mis en scène dans Monique sont peints d'après nature : nous avons connu le docteur N... Janotte s'est trouvée plus d'une fois avec nous dans le bateau qui va d'Évian à Morges et à Lausanne. L'histoire que nous publions, recueillie dans le Chablais', fut écrite sur les bords du Léman dont les flots baignent à la fois Genève, Évian, Villeneuve, Vevay, Chillon et Montreux. Les paysages sont exacts comme le récit lui-même.
Monique est sœur de Viatrice : tandis que l'une affronte les dangers de l'apostolat et s'exile dans les forêts du Nouveau-Monde, l'autre garde sa place dans la famille; humble, généreuse et forte, elle remplit le rôle ordinaire de la femme, tandis que Viatrice est une exception sublime.
Raoul de Navery.
Une jeune fille sortant de la petite église d'Évian se dirigea vers le port, après la dernière note du carillon.
Elle chercha une barque du regard ; mais bateaux et péniches étaient au large emportant lespromeneurs.
— Voulez-vous traverser le lac, Mademoiselle? demanda un batelier alerte et robuste.
— Combien mettrez-vous de temps?
— Trois heures, si la brise ne fraîchit pas; si le vent est bon, deux heures et demie. J'ai déjà une passagère, la Janotte, si cela vous convient, sautez dans la péniche.
Au nom de Janotte, Monique m put réprimer une expression de dégoût.
— Faut pas la mépriser, Mademoiselle ! c'est une brave femme qui ne prendrait pas un sou à son prochain. Faire tort au gouvernement ce n'est pas voler. Janotte se livre honnêtement à la contrebande: les douaniers peuvent s'en plaindre, mais personne ne la blâme ; chacun vit de son état.
Monique sourit et, comprenant que si elle voulait se rendre à Ouchy elle n'avait d'autre moyen que d'accepter l'offre de Jacques, elle sauta du petit pont de bois dans la barque et s'assit à l'arrière.
Janotte arriva.
Elle était invariablement vêtue de sa robe d'indienne à dessins rougeàtres, portait un large chapeau d'homme et fumait de mauvais tabac dans une pipe courte.
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— Démarre, Jacques, et nage ferme, je t'aiderai au besoin.
Jacques détacha le câble et la contrebandière demeura debout dans la péniche, tandis que le jeune homme maniait les rames.
— Le commerce va, la mère? demanda-t-il.
— Assez bien, mon fils ! Voici ma gourde, si le cœur t'en dit, bois sans gêne : l'eau-de-vie est bonne et nous ne payons pas de droits d'entrée. Nous arrimons quelques tonnes ce soir. Bonjour, la jeunesse ! ajouta-t-elle en regardant Monique ; on va se promener à Lausanne?
— Janotte, dit le batelier d'un air mécontent, Mademoiselle est la fille adoptive de Madame d'Esterne, je la conduis voir sa mère.
— Elle est donc fîère, qu'elle renie sa famille?
— Non, dit le batelier; mais Guillaume ne peut donner de pain à ses enfants, ce qui est aussi dur pour lui que pour sa fille, dont le bon cœur n'a certes pas son pareil en Suisse ni en Savoie !
Pendant que Jacques et la Janotte causaient à voix basse, Monique regardait alternativement le lac et les montagnes; et des montagnes son regard se dirigeait vers le ciel.
Jacques se tut.
La contrebandière fredonna:
O Dieu des flibustiers!
Jamais pays ne sembla plus charmant que le port d'où s'éloignait la péniche Y Hirondelle. Les maisons au bord de l'eau, la tour carrée de l'église, la petite place plantée d'arbres près de la porte des Allinges, les vignes qui descendent en pente douce, à gauche le casino d'Amphion présentent le plus riant aspect. De l'autre côté, ladentd'Oche nue, aride, crayeuse pendant le jour, rose ou dorée à l'heure où le soleil se couche, découpait sa vive arête. Monique connaissait tous les accidents de terrain, toutes les sinuosités du lac. Jamais elle ne contemplait ce magnifique spectacle sans que son cœur s'élevât vers Dieu et que son esprit tombât dans la rêverie.
— Mademoiselle, demanda Jacques, Guillaume n'est donc pas à Ouchy?
— S'il y était, Jacques, vous ne me feriez pas traverser le lac à cette heure. J'ai reçu une lettre de Samoise, une voisine de ma mère ; Guillaume est parti avec une vingtaine de ses camarades.
— Il est fièrement entêté, le père Guillaume ! repousser une jeune fille comme vous!
— Il est dans l'erreur, mais Dieu l'éclairera, Jacques.
— En attendant, vous souffrez.
— Et Dieu compte mes souffrances, répondit la jeune fille avec le sentiment d'une angélique résignation.
Pendant que Jacques, Monique et la contrebandière voguaient rapidement, la famille de Guillaume s'éveillait dans la pauvre cabane.
Une }eune femme, car Marine n'avait guère que trente cinq ans, achevait de s'habiller à la hâte. Elle prit dans une armoire un vieux livre de prières et dit à l'aîné de ses enfants :
— Pierre, tu rangeras un peu le ménage et tu aideras à tes frères à s'habiller ; je tâcherai de vous apporter à déjeuner; je monte à Lausanne.
Les huit enfants demeurèrent seuls.
Ils étaient beaux, forts et robustes. A défaut d'une nourriture abondante, ils avaient l'air et le soleil.
L'intérieur de la cabane était misérable.
Un lit pour le père, deux matelas de mousse pour les quatre frères aînés ; un grand filet suspendu comme un hamac pour deux petites filles ; les plus jeunes de la nombreuse famille, Joseph et Benjamin, dormaient dans le même berceau.
Des cordes de tilleul rousses et solides, des paniers d'osier et quelques hottes s'étageaient dans un angle; l'armoire de bois blanc renfermait les habits du père et un peu de vaisselle; sur une planche s'alignaient des sabots ornés d'une voile et d'un mât, flotille grossière, seul amusement des pauvres petits.
— Pierre, dit Benjamin, nous n'avons pas vue Lémantine depuis deux grands mois.
— N'empêche qu'elle reviendra! répondit Pierre d'un air capable.
— Quand cela?
— Aujourd'hui. Dès que j'ai vu le père proparer le canot de pêche, j'ai couru chez la Samoise, qui lui a envoyé une lettre; comme je garde souvent sa chèvre, la .Samoise m'aime bien.
— Quel bonheur ! dit Joseph ; elle me donnera des images.
— A moi un livre!
— Vn fichu à moi ! s'écria une des petites filles.
— Et j'apprendrai sa belle chanson! dit Benjamin.
— Pourquoi Lémantine est-elle restée si longtemps sans venir à Ouchy? demanda Rosette.
— Oh! dit Joseph, le père est fâché.
— Sais-tu pourquoi?
— Elle avait mal raccommodé les filets, comme Pierre.
— Non, répondit le jeune garçon en s'animant; notre sœur raccommode et fait mieux le filet que pas un pêcheur du lac. Nous demanderons à la mère pourquoi le père est fâché, et nous le forcerons de pardonner à Lémantine.
— Oui, oui, il pardonnera, nous le prierons tant! En ce moment, le bruit des rames de Jacques
attira l'attention des enfants.
Une voix bien connue les appela.
Pierre nagea vers la péniche, et Benjamin, relevant avec précaution son pantalon déchiré, entra dans le lac en riant et en tendant les bras.
Peu s'en fallut que Monique n'imitât Benjamin pour l'embrasser plus vite.
La jeune fille descendit, serra la petite famille sur sa poitrine, chargea chacun de ses frères de paquets et de paniers, enleva de terre le plus jeune et baisa longuement ses cheveux blonds et ses joues roses.
Janotte chercha sa bourse en disant à Jacques :
— A huit heures 1
Elle fut obligée de répéter sa phrase ; le batelier était absorbé dans la contemplation de la scène charmante qui se passait sur la rive.
La contrebandière paya son passage. Jacques secoua tristement la tête et se dirigea vers Monique.
— Si Mademoiselle compte partir ce soir ,
dit-il.
— Oui, Jacques; voici trois francs; vous me préviendrez. Où est le père, Justin?
— A Villeneuve; il ne reviendra pas avant la nuit.
— Alors je vous quitterai au coucher du soleil. Au revoir. Jacques.
— Dieu vous garde, Mademoiselle.
MONIQLE 17
— Où est notre mère, Joseph?
— Au prêche de Lausanne.
Monique soupira et marcha vivement vers la maison. Elle s'arrêta sur le seuil, affligée, interdite. Le désordre régnait dans la cabane : les matelas, les paniers roulaient, à terre; les enfants étaient à peine couverts de haillons.
Monique se débarrassa de son chapeau à grands bords, fit lestement le lit de son père, borda les couchettes, plia le hamac, essuya la table, rendit son lustre à l'armoire, plaça dans de vieux vases des fleurs qu'elle avait apportées, et regarda ensuite autour d'elle avec une joie naïve.
— A votre tour! dit-elle aux enfants.
Benjamin s'assit sur ses genoux, elle lava sa
figure mutine, peigna ses cheveux blonds dont elle roula sur ses doigts les longs anneaux, lui mit une blouse qu'elle-même avait cousue, chaussa ses petits pieds de souliers de chamois, et le trouva si beau après cette transformation qu'elle ne se lassait pas de le couvrir de baisers.
Quand les soeurs eurent des robes neuves, que de belles tresses dorées s'arrondirent autour de leurs fronts, que chacun des enfants fut paré
comme pour une fête, Monique prit un panier soigneusement couvert.
— Avez-vous déjeuné ? demanda-t-elle.
— La mère apportera peut-être du pain, dit Jean; il faut croire que le père prendra du poisson et que l'on pourra souper.
— Ce soir! répondit Monique, heureusement j'ai pensé au matin, moi! Jean, mets cette nappe sur la table; Élizabeth, prends la vaisselle. Toi, Rosette, place ce poulet sur une assiette. Pose ici une bouteille, Benjamin; voilà un pain blanc, des fruits, des gâteaux, vous êtes propres et gentils comme des oiseaux des bois, la maison est en ordre, notre mère peut venir.
Marine prêtait une oreille attentive à l'éloquence simple et naturelle du prédicateur. Sans i chercher à séduire l'esprit, il gagnait sans effort ;
Je cœur de ceux qui l'écoutaient. Le jeune vicaire parlait, à Lausanne, pour la première fois. Il remplaçait, ce jour-là, le pasteur ordinaire retenu au lit par une cruelle maladie.
Avant d'aller au temple, Abel Renix avait préparé un beau discours. Il l'avait divisé selon les règles ordinaires de la rhétorique, c'était de l'éloquence comme on l'apprend dans les cours littéraires ; des phrases cadencées, de "sonores périodes, une argumentation forte et pressée. Abel avait un vrai talent d'orateur, auquel il ne manquait que plus de spontanéité, d'élan, d'enthousiasme. En entrant dans le temple, il n'aperçut que quelques femmes, des enfants, des pauvres, des vieillards...
Au lieu d'impies et de pharisiens orgueilleux, ses regards virent des malheureux convaincus. A quoi bon parler des maladies morales qu'on nomme scepticisme, égoïsme, incrédulité, à des infortunés dont la foi est l'unique soutien et renferme la seule espérance?
Abel Renix comprit que son discours était inutile.
Debout dans la chaire, les deux mains appuyées sur le bord, il demeura un instant immobile,
perdu dans sa pensée et. priant. l'Esprit consolateur de lui enseigner ce qu'il devait dire.
D'une voix émue, il prononça ces paroles :
« Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la « justice, parce qu'ils seront rassasiés ! »
Suivant alors la pensée de l'Homme-Dieu, il montra que deux nourritures sont également nécessaires : le pain quotidien et la parole divine. Il plaignit les pauvres, releva leur courage, déroula devant eux la vie du Juste qui n'avait pas une pierre où reposer sa tête, et ne porta pendant sa vie qu'une tunique tissée par sa mère.
Les femmes, attentives, sentirent, plus d'une fois leurs yeux humides de larmes, et Marine éclata en sanglots quand elle songea que le pain manquait à ses huit enfants.
Le pasteur descendit de la chaire.
L'office terminé, il aperçut la malheureuse mère agenouillée à la même place et pleurant maintenant sans bruit.
— La semence évangélique est tombée dans une bonne terre, lui dit-il .
Marine releva son visage baigné de larmes.
— Venez, reprit-il, vous souffrez et j'ai le droit de vous demander la cause de vos pleurs.
— Monsieur, dit Marine quand elle eut franchi le seuil' du temple, vous avez un peu consolé ma pauvre âme... Tandis que vous parliez, j'espérais un miracle en faveur de ma misère... Je me berçais de l'espoir que ma couvée d'oiselets ne manquait pas du grain qui peut la nourrir... Mais à cette heure qu'il me faut redescendre les mains vides vers ceux qui guettent avidement mon retour, le chagrin se fait sentir plus vif et l'espérance s'en est allée...
— Vous avez beaucoup d'enfants?
— Huit, Monsieur... je devrais dire neuf... ajouta-t-elle d'une voix triste.
Cet enfant n'habite donc plus votre maison ?
— Non, Monsieur.
— Elle est en service ?
— Une dame d'Évian a pris Monique chez elle.
— Mais vous pouvez la voir?
— Rarement.
— Sa conduite vous affligerait-elle donc ?
— Oh! Monsieur ma fille est une sage enfant; mais...
Marine s'arrêta et parut hésiter à finir une délicate confidence.
— Je vois bien, pourtant, qu'elle est pour vous une source de douleurs cachées. . . confiez-les moi, peut-être me sera-t-il possible de les adoucir.
— Il y a douze ans de cela, Monsieur, Lémantine était encore toute petite, elle était jolie et rose comme les fleurs des Alpes... Nous étions bien pauvres... la pêche de Guillaume ne suffisait pas toujours à nous payer du pain... Madame d'Esterne passant à Ouchy remarqua l'enfant, s'enquit de notre position, l'adoucit, et finit par nous proposer d'adopter ma fille. . . Guillaume ne vit qu'une
' chose, le bien-être de cette pauvre créature, et nous la cédâmes à la tendresse de l'étrangère...
— N'a-t-elle pas bien rempli son mandat 1
— Oui et non, Monsieur... Elle éleva Lémantine avec affection, l'entoura de soins, nous l'amena chaque semaine et rendit un peu d'aisance à notre pauvre ménage. Lémantine avait de belles toilettes sans devenir pour cela fière et méprisante; ses meilleurs jours, disait-elle, étaient ceux qu'elle passait près de nous... Pourquoi ce temps n'a-t il pas toujours duré! Elle nous aimait plus
que jamais, et cependant près de moi elle semblait affligée; je surpris plus d'une fois des larmes dans ses yeux, tandis qu'elle me regardait... Un jour, par erreur sans doute, elle emporta mon livre d évangiles et me laissa un volume d'offices à l'usage des catholiques. Madame d'Esterne ne l'appelait plus Lémantine, mais Monique... l'enfant était devenue sérieuse, et prenait un peu de ressemblance avec les figures de pierre qui ornent le portail et qui paraissent prier sans cesse... Je compris que quelque chose de grave se passait dans l'àme de mon enfant...
Un dimanche, son père et moi nous nous disposions à monter à Lausanne, quand Guillaume se tournant vers Lémantine :
— Accompagne-nous au temple, lui dit-il.
— Pardonnez-moi, répondit .Monique en hésitant, si vous le permettez, je m'occuperai de mes petits frères pendant votre absence.
— Samoise a promis de les garder..., Puis il ajouta :
— Tu aimais à prier autrefois, ma fille, cesserais-tu d'être à la fois notre joie et notre édification?
24 MONIQUK
— Je prie encore..., répondit Lémantine.
— Où donc?
— A l'église d'Évian.
— Évian n'a pas de temple, mais Dieu est partout...
— Là plus qu'ailleurs, mon père!
— Allons, viens 1 dit Guillaume en insistant, cela me fera plaisir de te voir à mon côté; il me semble que ma prière ira plus vite à Dieu en se mêlant avec la tienne...
— Veuillez m'excuser, dit Lémantine d'une voix respectueuse, mais ferme, il m'est impossible d'assister au prêche.
— Rougirais-tu de nous? demanda mon mari. Lémantine se jeta dans ses bras.
— Rougir de vous, père bien aimé? Oh jamais! jamais ! je vous vénère, je vous respecte comme je vous aime...
— Et tu refuses de m'obéir?
— C'est impossible! répondit Lémantine en courbant la tête.
— Pourquoi?
— Ne me le demandez pas.
. — Pourquoi, je veux le savoir, pourquoi?
— Parce que, dit Lémantine, parce que...
— Achève...
— Je suis catholique ! balbutia Lémantine en courbant la tête.
— Toi hérétique, toi papiste! s'écria Guillaume avec une irritation croissante.
— Catholique, mon père! répéta-t-elleavec une douceur qui, malgré moi, m'attendrit.
— Ce n'est pas vrai! madame d'Esterne n'a pas abusé ainsi de ma confiance, et n'a pu vendre ses bienfaits au prix de l'âme de mon enfant... Elle n'a pas fait de la charité le chemin de l'apostasie ! tu crois à notre évangile, tu adores le Christ...
— Oui, je crois, j'adore, je prie, et la Vierge- Mère me protège du haut du ciel.
— S'il en est ainsi, malédiction sur toi ! dit Guillaume d'une voix tonnante.
Il s'avança le bras levé vers elle ; je saisis Lémantine, je l'enveloppai de mes bras pour la défendre contre la colère paternelle. Ce fut inutile... Guillaume, habituellement si doux, l'arracha brusquement à mon étreinte, et la tenant devant lui, pâle et tremblante :
— Jure de revenir à ma religion !
— Je ne le puis pas! répondit- elle en tombant à genoux.
— Par le Christ mort en croix, par ta mère, par tes frères, Lémantine, reviens à notre culte!
— Pardonnez-moi, pardonnez-moi, mon père, je ne puis devenir parjure à Dieu!
— Eh bien va! reprit-il, de même que tu as renié ta religion je te renie... de même que tu as déserté le temple, je te chasse de la maison paternelle qui est un temple aussi!
— Grâce! dit-elle en joignant les mains.
— Va-t-en, va-t-en ! ne reparais jamais devant mes yeux ; je te maudis !
— Père! père! rétractez cette parole, dit-elle en se traînant à genoux.
— Obéis!
Lémantine fondit en larmes, regarda son père irrité, puis le ciel, et tomba raide et glacée sur le sol.
Guillaume sortit en me jetant ces mots :
— Quand je reviendrai, il faut qu'elle soit partie!
— Oh! Monsieur le pasteur, j'aime bien la religion dans laquelle je fus élevée ; j'aime le mari que
j'ai choisi pour vivre avec lui dans la concorde et l'union; mais ni ma foi ni ma conscience ne me faisaient un devoir de renoncer à mes droits de mère... Je n'éloignai pas de moi l'enfant égarée, je la chéris encore! Je dus céder pourtant, et Monique partit... Chassée, maudite ! Elle est si malheureuse que mon amour pour elle a grandi ; il semble que l'ancienne affection de son père est passée en moi pour la dédommager... Comme pasteur vous me blâmerez peut-être, Monsieur; mais comme homme vous me comprendrez ! Si vous la connaissiez, vous seriez plus encore porté à l'indulgence. Elle est belle, mais sa bonté est plus grande encore. Toute petite, elle était la sérénité et la joie de la maison. Son père, alors, ne pouvait se séparer d'elle. La barque de Guillaume fut le berceau de ma fille. Il l'emportait le matin, la couchait sur un lit de filets et la regardait dormir, ou bien il écoutait les refrains qu'elle gazouillait de sa voix douce. Puis il jouait avec elle, lui apprenait des chansons, cherchait pour elle dans le lac des cailloux les plus blancs et les plus polis. Enfin il la nommait Lémantine , du nom de ce lac qui est à la fois notre providence et notre orgueil. L'enfant
aimait d'instinct l'eau bleue, la barque, la voile blanche; elle se montrait la digne fille d'un pêcheur... J'étais trop heureuse! entre Lémantine, Pierre, Elisabeth, Rosette et un mari que chaque jour de labeur partagé et de peine subie me rendait plus cher... un malheur devait arriver... La misère pesait sur nous, je cédai mes droits à madame d'Esterne et Dieu m'en a punie ! Ah ! quelle que soit sa pauvreté, la femme ne peut, ne doit pas renoncer au plus beau de ses privilèges! Depuis le jour où se passa la scène que je vous ai racontée, ma fille ne vient me voir qu'à de longs intervalles et, lorsque son père est absent d'Ouchy, quelque voisin obligeant le lui fait savoir et elle passe une journée avec nous. Ses petits frères sont accoutumés à la discrétion ; ici tout le monde nous aime et nous plaint, Guillaume ignore ou feint d'ignorer les visites de Lémantine ; sa colère a puni, il laisse agir ma tendresse... Hélas ! Monsieur, j'ai tenté de parler à mon enfant, de la ramener à la foi que nous avons tous et qui m'a conduite ce matin à écouter votre parole... J'y ai renoncé... Lémantine trouvait des raisons qui me confondaient, et des mots qui me faisaient pleurer. .. Maintenant, je ne
lui parle plus de ces choses, je lui montre sa place vide et le berceau de ses frères. . . elle me comprend , fond en larmes et porte à ses lèvres une pièce d'argent marquée d'une sainte figure... Voilà ma grande croix, Monsieur; le bon Pasteur oublie ses quatre-vingt-dix-neuf brebis pour chercher celle qui s'est égarée... moi, j'ai vu s'augmenter ma famille, mais vainement de nouveaux enfants se suspendent à mon cou et m'enlacent de leurs bras. Je pleure et je regrette Lémantinel
— Pauvre mère ! dit Abel.
— Vous ne me montrez pas, pour ajouter à mes peines, le tableau des châtiments de Dieu pour ce que le pasteur ordinaire de Lausanne appelle ma faiblesse... .
— Les chcâtiments de Dieu, et pourquoi?
— Il voulait me forcer à maudire aussi ma fille!
— Il n'a donc jamais lu l'Évangile?
— Si, Monsieur, et il en parle tous les jours; mais il prêche pour les pharisiens orgueilleux et riches, et le publicain ne reçoit pas même l'aumône d'un encouragement... Que de fois, dans l'excès de ma douleur, je me suis sentie prise d'un besoin
irrésistible d'épanchement! Avec quel sentiment d'abandon et de confiance j'aurais déposé le fardeau de mes peines dans une âme compatissante ! La rigidité du pasteur me repoussait, il ne sentait pas comme moi, il ne souffrait pas avec moi ! Et dans le temple vide où j'allais, pas une image, pas une figure ne semblait vouloir me consoler à défaut des hommes. Pardonnez-moi, Monsieur, la sincérité de mes aveux ; mais, un jour, me souvenant que Lémantine m'avait dit : — Le catholique dont l'âme est oppressée peut, à toute heure, aller trouver un prêtre; quand ces paroles : « Bénissez-moi, mon père! » sont sorties de sa bouche, ce prêtre, par un prodige ineffable, devient soudain son ami, son frère et son père ! Ses entrailles brûlent du feu d'une charité ardente; il peut tout dire : le secret du roi est gardé! Il p?ut tout avouer, le pardon suit l'humilité de l'accusation qu'il por'.e contre lui-même. Alors, Monsieur, je fus tentée de courir à Évian et de dire à celui qui avait foi tifié la fille : donnez aussi du courage à la mère ! Abel était devenu pensif à cette dernière partie des confidences de Marine.
— En vous entretenant de mes chagrins, Mon-
sieur, je vous ai fait descendre vers Ouchy, sans réfléchir que vous habitez de l'autre côté de la ville.
Je vous accompagnerai, Marine; je n'ai pas déjeuné, vos enfants non plus ; nous prendrons ce repas en commun, comme des chrétiens de l'Église primitive.
— Dieu vous bénisse, Monsieur le pasteur ! vous verrez une pauvre maison et des enfants à peine vêtus, c'est la demeure de l'honnêteté, mais de la plus complète indigence.
Ils étaient arrivés.
Abel jeta un coup d'œil dans l'intérieur de la cabane.
Les petits lits rangés étaient drapés de courtespointes à losanges patiemment assemblés par Monique.
Le couvert étalait des assiettes de faïence dite de Strasbourg; l'étain brillait comme de l'argent, deux bouteilles de vin, du pain frais et une belle volaille étaient accompagnés d'une corbeille de fruits. Les huit enfants lavés, propres et rieurs formaient un groupe serré et semblaient, à voir leurs mines à la fois éveillées et inquiètes, cacher
quelqu'un au milieu d'eux. Elisabeth étendait des deux mains sa petite robe pour lui donner plus d'ampleur, et Rosette regardait finement à travers les doigts dont elle feignait de se cacher les jeux. Les gentils enfants avaient un aveu sur les lèvres et dans les regards une expression à laquelle leur mère ne pouvait se tromper.
C'était, en action, le ravisant tableau d'Hamon : Ma sœur n'y est pas!
— Lémantine ! Lémantine ! appela Marine attendrie.
La jeune fille se leva d'un bond et tomba dans ses bras.
Abel regardait cette scène touchante et naïve, caressait les têtes blondes et souriait :
— Voilà le miracle demandé, dit-il, en montrant le couvert.
— Ah! chère fille, ma Lémantine, disait la mère, deux mois sans te voir! Tout change ici, quand tu arrives... Je t'ai devinée à la joie de tes frères, à leur parure, à l'ordre qui sem!»!.1 se faire de luimême dès que tu parais... Tes visites ressemblent à celles du bonheur... Elles sont rares... Plus d'inquiétudes ni de soucis maintenant, tu m'es
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rendue pour tout un jour! Monsieur le pasteur, . bénissez la table où vous daignez vous asseoir; Dieu est bon, il est juste de le remercier!
Abel allait se rendre à la prière de Marine, quand un gros homme, riche propriétaire d'Ouchy , parut sur le seuil.
A son aspect, la femme du pêcheur pâlit et les enfants se serrèrent autour d'elle.
— Ah! je vous dérange, dit Simon en touchant, légèrement le bord de son chapeau. Vous festoyez..., tant mieux ! Quand on fait grande chère, c'est que la poche est pleine. Voici la quittance du loyer : une année entière, sans compter les impôts...
Ah! Monsieur Simon, dit Marine avec l'accent de la prière.
— Monsieur Simon, Monsieur Simon, c'est facile à dire, plus facile que de payer, il paraît. On fait des économies, que diable ! On ne met pas tout le gain dans la marmite et dans la casserole! On ne gaspille pas ses profits; on n'invite personne à dîner quand on manque d'argent! Mais vous ne manquez de rien, Marine ! assez de paroles.
le temps est de l'argent, dit l'Anglais. Payez ou décampez, je ne connais que cela.
— Remettez la dette à votre débiteur, afin que le maître vous remette la vôtre, dit Abel d'une voix grave.
— Par pitié! ajouta Monique.
— Accordez-moi encore un peu de temps, Monsieur, reprit Marine, je vous paierai tout ! Nous sommes trop misérables pour que la Providence ne nous vienne pas en aide.
— Malheur à qui garde dans ses coffres une pièce d'or oxydée par les larmes du pauvre, dit Abel ; vous le voyez, Monsieur Simon, Marine est dans la plus profonde misère.,.
— Et ce luxueux déjeuner? dit brutalement Simon.
— L'abondance inusitée qui règne ici vient de sa fille...
— Eh bien! que Mademoiselle paie!
— Si je pouvais! murmura Monique.
— Non, non. jamais s'écria Marine. Ton père me maudirait à mon tour; l'argent de madame d'Esterne nous porterait encore malheur !
— Monsieur Simon, dit .Monique à voix basse,
ma mère repousserait l'or que je pourrais employer à l'acquittement de sa dette, mais je travaillerai...
I l— Voyons, laissez-vous toucher, Monsieur Simon, ajouta Abel Renix ; accordez un délai. Asseyez-vous à cette table et déjeunons fraternellement, débiteurs et créancier.
Simon regarda Monique, puis la table, pensa que ce repas était un acompte et prit place près du vicaire.
Monique fit asseoir commodément ses petitefrères, leur servit de belles et farineuses pommes de terre jaunes et fendillées, trempa de vin l'eau qu'ils buvaient d'ordinaire, les partagea en souriant, et prévoyante, active, empressée, semblait prendre au sérieux son rôle de mère de famille.
Qu'elle était ainsi charmante sans le savoir, cette sœur aînée dont la présence transformait ainsi tout ce qu'elle approchait !
La vue de Simon interdit d'abord les enfants. Peu à peu ils reprirent leur gaîté. Abel eut pour le vieil avare des attentions qui flattèrent son amour-propre.
Après le déjeuner, Monique lui dit tout bas :
— Je peins à l'huile des galets du lac, que je vends facilement ; dans quinze jours la somme sera faite.
— C'est à savoir, répondit Simon ; enfin, vous êtes une bonne fille! C'est dommage que Guillaume gagne si peu et que Marine ait tant d'enfants !
— Vous oubliez la Providence! ajouta le pasteur.
Il mit de l'or dans la main de Simon, prit la quittance, lui fit signe de se taire et rentra dans la cabane. J
L'orage que Jacques avait prévu éclatait dans toute sa furie. Les vagues du lac, soulevées par un vent violent, s'élevaient mugissantes, couraient effarées,, blanches d'écume, escaladant le rivage,
battant le pied des maisons, entraînant les arbres déracinés et se ruant, menaçantes, sur les barques dépêche.
Désormais, il n'était plus possible de retourner à Évian.
Jacques amarra solidement son bateau et demeura sur le rivage.
Marine et ses enfants regardaient si la barque de Guillaume ne montrait pas de loin sa coque légère et ses longues voiles.
Un sinistre pressentiment serrait le cœur de la femme.
Le temps devenait de plus en plus noir...
Les nuages, poussés par le vent, couraient sur les flancs des montagnes, qui trouaient leur masse compacte; un sourd roulement de tonnerre ébranla l'étendue; bientôt se succédèrent des éclairs sinistres, rouges et blafards; les éclats secs et pressés de la foudre, répétés par le triple écho des ravins, jetaient l'effroi dans toutes les âmes. Une ligne de feu se déroula, un bruit formidable retentit, et bientôt les flammes d'un violent incendie éclairèrent le rivage.
Abel courut sur le lieu du sinistre.
Il vit un nombreux attroupement d'hommes et de femmes, mais aucun des spectateurs ne paraissait songera porter secours.
On riait, on battait des mains, on était heureux ! L'incendie semblait un feu de joie.
— De l'aide ! cria M. Renix ; faisons la part du désastre ! Allons, mes amis, du courage!
— Laissez-donc! répondit un homme, c'est la maison de Simon-le-Riche qui brûle.
— Des pompes ! Cherchez des seaux, au nom du Ciel !
— C'est le Ciel qui condamne le mauvais riche, Monsieur le pasteur.
— Il est si dur au pauvre monde! dit une femme.
— Il a fait vendre mon ménage! ajouta un ouvrier.
— Dieu le punit ! Dieu est juste ! s'écrièrent plusieurs voix.
— Ce même Dieu vous punira de rendre le mal pour le mal ! dit Abel.
Le jeune pasteur s'avança, résolument vers la maison. Les gens d'Ouchy pris de honte, formé-
rent instantanément une chaîne, et deux heures après les flammes étaient éteintes.
Simon-le-Riche, qui était allé assezloin recueillir le prix d'un fermage, rentra pendant qu'on jetait les derniers seaux d'eau.
— Hé! Simon, dit une femme, remerciez Monsieur le pasteur: sans lui, votre maison faisait une belle frésille !
— Bah ! dit une autre, il était avec Janotte la contrebandière, et tous deux gagnent des mille et des cents ! Janotte les boit, Simon achète du terrain, voilà la différence^^--^"'
Abel, les mains blessées et la figure noircie, passait près de l'avare sans le reconnaître.
— Monsieur, dit le vieillard en lui prenant le bras, je vous remercie! A ce mot je n'ajoute rien ! Sans vous, ma maison aurait brûlé comme un fagot de bruyère. Ces gens me fuient comme si j'avais la lèpre.
— Aimez et vous serez aimé! dit le vicaire.
— Je m'acquitterai, dit Simon.
— Vous ne me devez rien à moi, Monsieur, mais tout à Dieu et beaucoup aux pauvres... Dieu
ne vous a pas créé méchant, pourquoi fausser votre nature?
— J'ai maintenant regret d'avoir accepté l'argent que vous m'avez remis pour payer la cabane de Marine, et si vous vouliez...
— Rendez-le aux enfants, Monsieur Simon, mais lentement, doucement, l'aumône exige bien de la délicatesse... Faites la charité, séchez quelques larmes, et vous verrez !
— Au revoir, Monsieur Renix, je profiterai de vos conseils.
L'orage propice aux contrebandiers devait être fatal à la famille de Guillaume. Marine et ses enfants restaient immobiles sur la grève, cherchant à la lueur des éclairs la barque désirée.
Après une douloureuse attente deux cris retentissent:
C'est Guillaume qui les a poussés.
Il arrive sans doute...
Déjà Monique s'est levée, elle embrasse silencieusement sa mère, serre les enfants dans ses bras, et va suivre Samoise pour quitter la famille avant le retour du père...
Le cri de Guillaume retentit de nouveau.
MONIQUK 41
Il demande du secours.
La rive est déserte; en ce moment, Abelet quelques hommes de bonne volonté sauvaient la maison de Simon.
— Jacques! Jacques! dit Monique éplorée en courant vers le batelier qu'elle aperçut, sauvez mon père !
— Impossible, Mademoiselle, on ne distingue pas la barque!
— A moi ! à moi ! répétait le malheureux pêcheur.
— Par pitié, Jacques, au nom de votre mèrel voyez la famille de Guillaume sans père, sans appui... vous êtes bon, vous êtes brave!
— Il faudrait être fou, Mademoiselle!
— O mon Dieu ! mon Dieu ! dit-elle, que faire pour le sauver?
— Vous l'aimez donc bien?
— C'est mon père !
— Non., il vous a maudite et chassée !
— C'est mon père, un père adoré! vous dis-je; Jacques. Ah ! Jacques. Oh ! rendez-moi mon père !
— Donneriez-vous votre vie pour lui, Mademoiselle?
— Cent fois!
Le batelier hésita une seconde, puis saisissant la main de la jeune fille :
— Épouseriez- vous celui qui le sauverait?
— Jacques, cette question...
— Est l'arrêt de Guillaume, Mademoiselle... Un cri plus déchirant, plus désespéré que les
autres se fit entendre.
— Hâtez-vous! hâtez-vous! peut-être est-il déjà trop tard ! dit Monique éperdue.
Jacques sauta dans son bateau.
Les vagues le couvrirent presque. Il rama avec énergie, lutta contre les vents et les lames, encouragea le pêcheur dont la voix s'affaiblissait, et arriva près de lui au moment où sa frêle embarcation coulait.
Guillaume disparaît dans le lac, Jacques plonge dans l'abîme, cherche, appelle, saisit le pêcheur évanoui, le hisse dans la péniche et reprend ses rames.
Guillaume ne donnait plus signe de vie; en tombant dans le lac, sa tête avait heurté la quille du bateau et une large blessure coupait son front ensanglanté.
La pauvre famille était à genoux sur le rivage.
Monique, le cœur plein d'anxiété, courait sur la plage, effrayée du silence de Jacques.
Quand il aborda, enfants et femmes s'inclinèrent sur le bateau.
— Il est mort!
Marine ne dit que ce mot et s'affaisa sur ellemême.
— Pas encore, répondit Jacques. Aidez- moi, Mademoiselle, vous seule dans le malheur restez calme et vaillante; portons-le à la maison.
Le vicaire, ayant fini sa tâche, revenait à la cabane.
— Le ciel vous envoie! dit Monique, mon père est blessé dangereusement peut-être... Ma mère est évanouie, mes frères éclatent en sanglots ; il fuut agir à cette heure et non pas pleurer... Allez vers ma mère, calmez-là, nous porterons le malade.
Quand le blessé eut été déposé sur son lit, il ouvrit lentement les yeux; Marine, soutenueparAbel, se tenait à son chevet. Il essaya de parler, mais ses forces le trahirent...
Une fièvre ardente se déclara.
Abel courut à Lausanne chercher un médecin ; la blessure de Guillaume était grave; le docteur secoua la tête d'un air découragé; il sortit en prescrivant quelque remèdes et en recommandant un calme absolu.
Monique, plus maîtresse d'elle-même que Marine, apaisa la bruyante douleur de la petite famille. Elle coucha les enfants après avoir récité la prière à côté de leurs lits fraternels, et revint prendre sa place au pied de la couche de son père.
Le lendemain elle continua l'œuvre de la veille.
Avant que le soleil pénétrât dans la chaumière, l'ordre et la propreté y régnaient. Quand les enfants s'éveillèrent, Monique s'occupa de leur toilette, leur distribua un déjeuner frugal et leur confia un travail proportionné à leurs forces.
De vieux filets jetés en monceaux occupaient une place inutile, elles les fit couper, puis rouler en cordes solides qui devait plus tard servir au pêcheur. Sur les bords du Léman, rien n'est perdu. Les filets usés se vendent à la livre, enfants et vieillards en forment des cables blancs d'un excellent usage. Les deux petites filles tricotaient dos bas de laine; le Benjamin préparait de l'ôcorce
de tilleul pour faire des amarres. Pierre passait rapidement sa navette chargée de fil et achevait un filet à larges mailles. Pour empêcher que le lac se dépeuple et que les petits poissons soient pris, les gardes-côtes inspectent les filets des pêcheurs qui doivent être faits sur un moule uniforme. Si l'un rencontre un filet à mailles plus serrées, le pêcheur paie une amende et le filet est confisqué.
Les enfants obéissaient doucement et en silence. Ils suivaient du regard leur sœur aînée. Parfois l'un d'eux quittait son ouvrage, allait l'embrasser sans bruit et à petits pas, puis reprenait docilejument son travail.
/^Marine, accablée d'inquiétude, s'affaisait sur le lit de Guillaume; elle fixait un regard morne sur le front pâle de son mari; puis, enveloppant d'un coup d'œil ses huit enfants, elle fondait en larmes. Monique souffrait à la fois alors de sa propre angoisse et de celle de sa mère, mais le devoir lui disait :
— Multiplie-toi pour elle et pour eux ; étouffe tes pleurs, attends à être seule pour laisser parler
tes craintes et couler tes larmes...
Jacques partit le lendemain chargé d'une lettre pour madame d'Esterne. Le batelier ne fit aucune allusion à la scène de la veille, et pria Monique de ne point le remercier pour avoir agi comme tout homme de cœur l'eût fait à sa place.
Le jeune pasteur revint chaque jour apporter à Marine des consolations chrétiennes; il trouvait dans son cœur de tendres et douces paroles ; il possédait l'art si rare d'endormir la douleur en la berçant d'espérances. Quand il avait longtemps entretenu la pauvre femme du Christ, de la résignation, de la route du Calvaire, Monique soupirait et pensait :
— Pourquoi cette âme évangélique repousset-elle ce qui fait le charme et la tendresse de la religion?
Guillaume ne reconnaissait personne.
Il recevait les soins de Monique, prenait les tisannes de sa main, s'agitait sur le lit qu'elle avait fait elle-même. Plus d'une fois la jeune fille baisa son front brûlant, et le père irrité ne sentit pas les caresses de l'enfant qu'il eût repoussée.
Monique trouvait ces baisers à la fois doux et amers.
Madame d'Esterne vint à Ouchy, laissa des secours abondants à la famille et dit à Marine qui voulait refuser:
— Vous dites que je paie l'âme de votre enfant! Pauvre femme ! l'âme de Monique est sans prix ! Elle est faite pour tout ce qui est grand et pur, pour tout ce qui élève et dilate la pensée... Elle a suivi sa pente naturelle... Elle a compris la parole de l'Écriture : « Passereau va vers la montagne! » Elle l'a gravie seule et comme par instinct. Je ne l'ai ni forcée ni même engagée à suivre cette voie. Elle s'est sentie attirée vers l'autel au pied duquel je priais... Pouvais-je lui défendre de s'agenouiller à mes côtés! Est-elle devenue pour vous moins respectueuse et moins aimante? Se montre-t-elle moins serviable, moins humble, moins dévouée? Marine, toutes deux nous sommes femmes, toutes deux nous sommes mères! vous par le sang, moi par l'adoption. Monique est une fille accomplie ! aimons la sans rivalité ! aimons-la dans la religion des grands cœurs toute de paix et d'amour!
La femme du pêcheur et madame d'Esterne s'entendirent dès ce moment, et Marine pleura en baisant la main de la grande dame.
48 M'iNIQUE
— Marine, Marine! dit madame d'Esterne en la quittant, si vous connaissiez le don de Dieu! Monique, ajouta-t-elle, priez beaucoup! et vous, chers petits, aimez Monique, obéissez-lui comme à une seconde mère... Écoutez-la comme si un ange vous parlait.
La jeune fille se jeta dans les bras de sa marraine.
— Courage! dit celle-ci.
— On en a toujours quand on espère ! répondit Monique.
— Et Ton doit espérer contre toute espérance ! ajouta la pieuse femme.
Pour remplirlapromesse faiteà Simon, Monique peignait des galets et des éventails. Elle y représentait les aspects différents du lac, les vue- de
Morges, de Villeneuve, les rochers de Meillerie, le bosquet de Clarens, ou des vues de la coquette Lausanne qui semble sortir d'un jardin splendide. Monique était plus artiste par le sentiment que par l'exécution. Elle rendait admirablement les couchers de soleil ou les beaux clairs de lune qui argentent le Léman. On aimait ses œuvres pour leur naïveté, et le Bazar vaudois lui payait généreusement ses esquisses et ses' peintures.
Le pasteur, assis près d'elle, admirait souvent, critiquait quelquefois, travaillait à son tour et partageait le labeur qui soutenait l'indigente famille.
En Suisse, on naît paysagiste.
La nature nous entoure, nous saisit, nous possède.
< >n se passionne pour ces cimes bleues couronnées de neige, pour ces châtaigneraies séculaires que l'automne enrichit d'admirables teintes; pour ces glaciers, ces aiguilles, ces lacs suspendus sur la plateforme des monts ; ce renversement habituel des lois de la nature nous captive et nous enchante.
Jamais le lac n'a les mômes teintes, les nuages
la même forme, la montagne le même aspect. Les vapeurs, les brouillards, les nuances, les reflets varient à toute heure. Chaque rayon dore ou rougit une crête; chaque minute éloigne ou rapproche la côte du regard. Il y a des jours où le lac est bleu ; souvent il paraît couvert de roses effeuillées ; d'autres fois, il semble rayé de bandes d'argent. Les pointes d'Oche et de Jaman, les monts qui encaissent le Rhône et s'éloignent en s'étageant, les collines, les pentes deviennent bleuâtres, violettes ou roses, selon l'heure, la lumière et les rayons du soleil.
Monique aimait et comprenait la grande nature.
Abel amena un jour l'entretien sur les événements qui avaient causé son exil de la maison paternelle.
Il écoutait la voix pure et modulée de la jeune fille qui lui racontait les douze années de souffrances traversées par elle. Le pasteur questionnait bien bas pour ne point troubler le sommeil fiévreux du malade. Monique répondait plus bas encore, et cette conversation avait le charme ti du mystère enveloppant un souvenir douloureux.
— Cette terre est une vaHée de larmes^ disait
la jeune tille, et plus pour moi que pour tout autre ! Lorsque madame d'Esterne me prit chez elle, je pleurai beaucoup, mais j'étais trop enfant pour ne pas m'habituer bien vite à une existence facile et presque luxueuse. Pourtant, mes meilleurs jours étaient encore ceux que je passai dans la pauvre maison d'Ouchy. J'avais naturellement le goût de l'étude, et ma bienfaitrice m'enseigna ce qu'elle savait : elle sait beaucoup. Désormais, quelque chose qui arrive, je suis à l'abri du besoin. Si Dieu me retirait mon père, je resterais ici, travaillant pour soutenir la petite couvée, et j'en viendrais à bout. Cependant, je ne bénis pas autant madame d'Esterne pour les talents quelle m'a donnés que pour les exemples que j'en ai reçus. Pendant les premières années de mon séjour chez elle, jamais elle ne me parla de la différence des religions. Chaque matin et chaque soir elle me faisait réciter ma prière, mais je ne l'accompagnais point aux offices.
Un jour, par curiosité, j'entrai dans l'Église d'Évian.
Cette église est pauvre et triste, Monsieur.
Mais j'étais enfant : les tableaux, les fleurs, les
statues et l'autel me réjouirent et piquèrent ma curiosité.
A droite, dans une chapelle de mauvais goût, est une madone du xvp siècle, sorte de bas-relief peint de couleurs brillantes et tranchées. La Vierge tient son fils dans ses bras, et Jésus presse sur son sein un petit oiseau bleu. Ce tableau ronde-bosse, est pitoyable comme œuvre d'art; cependant, il respire unepiété naïve. Involontairement, je m'agenouillai devant cette image et je priai cette jeune mère de protéger notre pauvre famille, nid d'oiselets à peine réchauffés dans les bras maternels, à peine nourris par le pain gagné au prix de tant de sueurs !
On était au milieu de la journée.
L'église était déserte.
Le soleil entrait gaiement par la grande porte et par les verrières; tout a coup, derrière moi, j'entendis un bruit de sanglots...
Je me retournai : Madame d'Esterne priait et pleurait près de la fille de sa tendresse et de sa charité.
Elle me serra dans ses bras, regarda l'image de
Marie et sembla lui dire : « Montrez que vous êtes sa mère! »
J'ai senti tout cela au fond de mon cœur, car madame d'Esterne ne me parla pas autrement que par ses larmes.
Je sortis avec elle de l'Église.
Nous suivîmes la grande rue; puis, remontant 'la pente qui conduit au casino, nous gravîmes un sentier pierreux qui aboutit à une riante colline.
De là on apercevait Lausanne et Ouchy à ses pieds.
Je crus même distinguer notre toit de briques rouges.
Nous demeurâmes environ une heure silencieuses, émues, recueillies.
Je regardais le lac, les barques à doubles voiles, et, du sein de cette splendeur du jour, de cette lumière du soleil, de cette limpidité des eaux, se dégageait une forme légère, aérienne, dont les pieds posaient sur une cime comme sur un piédestal : cette image était celle de la Vierge d'Évian, plus belle, plus divine, plus resplendissante !
J'ai beaucoup réfléchi depuis ce jour, Monsieur.
A cette heure, je ne raisonnais pas, je sentais.
Le dimanche suivant, quand ma marraine descendit habillée pour la messe et tenant en main son livre d'heures, elle me trouva prête à l'accompagner. Mariette meregardait,toutétonnée; je présentai à madame d'Esterne son beau rosaire, et je lui dit, en mettant bien des prières dans mon regard :
— Permettez-moi de vous suivre!
Elle me conduisit devant le bas-relief.
J'assistai au Saint-Sacrifice... Les cérémonies du culte catholique n'ontpu me séduire, car l'Eglise d'Évian est pauvre : les vases sacrés sont simples; elle ne possède ni trésor, ni ornements somptueux ; les étoles et les chasubles du vénérable curé sont fanées parle temps; les voix qui répondent aux prières sont plus ferventes que justes. Pourtant je ne sais quel parfum, quelle suavité s'exhalent de ces hymnes, de ces cérémonies, des souvenirs rappelés par une immortelle immolation... Que vous dirai-je, Monsieur, je me sentis catholique sans avoir songé à le devenir... Mon âme trouva un aliment sur cet autel ; une espérance s'affermit dans les divines espérances qui fleurissent au pied de la croix. J'étais née pour faire partie d'une religion d'amour, de grâce et de miséricorde.
J'avais alors douze ans.
Le curé, ami de madame d'Esterne, ne sembla pas surpris quand je lui racontai fidèlement mes impressions; seulement il me fit entrevoir l'opposition de ma famille et les conséquences de l'irritation de mon père.
J'avais tout prévu. Monsieur, je me résignai à tout.
Le dimanche suivant, je changeai mon nom de Lémantine pour celui de Monique.
Huit jours après, j'allai à Ouchy. Vous savez ce qui se passa... Jamais cette scène terrible ne s'effacera de mon souvenir : mon père m'a maudite et m'a fermé la porte de sa maison.
Depuis, j'ai regardé de loin cette chère maison dont le malheur m'a rouvert la porte et d'où me chassera de nouveau la convalescence de mon père.
J'ai seize ans.
Pendant quatre années, assise le dimanche sur les bords du lac, je regardais de loin Lausanne et la côte de la Suisse ! J'ai souvent pleuré ! Quand mon père s'absentait, des pêcheurs me l'apprenaient, et je courais embrasser ma mère et ses enfants que j'aime plus que je ne saurais le dire !
Quand l'an d'eux, placé en observation, distinguait la barque du père, je quittais la cabane, je rentrais à Évian, et fortifiée par une journée d'effusion passée au milieu de mes frères, j'attendais qu'il plût à Dieu de m'en envoyer une semblable.
J'ai tant souffert, que parfois je suis tentée de bénir le ciel qui permet à l'enfant maudite de baigner de larmes le front ensanglanté de son père.
Depuis quinze nuits, je le veille et je hâte sa guérison par mes soins; dans huit jours, sa blessure sera cicatrisée, la fièvre cessera; au premier regard lucide de Guillaume, je devrai disparaître... Ah! les martyrs ne sont pas seulement ceux qui versent le sang de leurs veines, mais aussi, et plus encore, ceux dont les larmes, en tombant goutte à goutte, épuisent le cœur déchiré...
— Pauvre Monique ! dit Abel avec l'accent d'une compassion profonde.
Guillaume s'éveilla.
- Qui êtes-vous? demanda-t-il en regardant le vicaire.
Le pasteur de Lausanne, mon ami...
— Où est Marine?
— Elle repose en ce moment, elle a beaucoup veillé.
— J'ai donc été bien malade ?
— Fort malade, mais vous êtes hors de danger.
— Qui m'a retiré du lac?
— Jacques.
— Et qui m'a soigné?
— Votre femme, et moi...
— Et les petits?
Ils n'ont manqué de rien : les lis ne filent point, et le passereau ne sème pas; mais le lis est vêtu magnifiquement et l'oiseau trouve sa nourriture; le Père céleste pourvoit à tout.
— Il me semblait qu'une personne autre que Marine m'a souvent donné à boire...
— C'était une voisine, Guillaume... Ne vous tourmentez pas, posez votre tête sur l'oreiller, ne parlez plus, je vais éveiller Marine.
— Oh! non, Monsieur, elle doit avoir tant besoin de sommeil !
Les yeux de Guillaume tombèrent sur la table placée à côté de son lit. Il vit la boîte d'aquarelle, la palette fraîche, les pinceaux et les coffrets com-
oo moniquk
mencés. Il comprit la vérité et se contenta de dire au vicaire :
— Voudriez-vous, Monsieur, éloigner ces objets.
Abel regarda Monique qui, tremblante, s'était blottie dans un coin de la chambre.
L'arrêt de la jeune fille était prononcé.
Elle s'assit à terre, et, les jambes repliées, le sein gonflé de soupirs, elle colla ses lèvres sur une petite croix d'argent.
Guillaume était retombé dans son assoupissement.
Quand Monique ne craignit plus d'être aperçue, elle rangea sa boîte, sa palette et ses pinceaux. Elle rassembla autour d'elle ses frères et ses sœurs qu'elle appelait sa couvée d'oiselets, leur recommanda d'être sages, d'obéir à leur mère, de prier, de penser à elle; et, détachant elle-même une petite barque, elle allait partir seule quand elle aperçut La Janotte.
— Al lez- vous à Évian, Mademoiselle?
— Oui, Janotte.
— En ce cas, montez et n'ayez crainte ! Marine et Abel la suivaient des yeux.
— Au revoir, ma fille! dit la pauvre mère.
MONIQl'R 59
— Je vous porterai des nouvelles de Guillaume, ajouta le pasteur.
Monique agita longtemps son mouchoir, puis retomba accablée sur l'arrière de la péniche. Abel demeura rêveur près de la mère éplorée.
— Votre fille a un grand cœur et un grand caractère, dit-il à Marine; sa foi livre à sa tendresse filiale un pénible combat. Oui, Monique est grande et forte ! Elle est \& femme de l'Écriture louée par Salomon et la Vierge sage de l'Évangile.
Marine rentra la première.
Elle s'approcha du lit de Guillaume, serra le malade dans ses bras et lui apporta ses deux plus petits enfants.
Benjamin avait de grosses larmes dans les yeux. Il était partagé entre le bonheur d'embrasser son père, et le regret de quitter sa sœur. Guillaume les accabla de caresses, comme pour les dédommager d'avoir perdu les baisers de leur seconde mère. Lui-même sentait ses paupières humides et sa main serra fortement celle de Marine.
— Enfin tu es sauvé! s'écria l'épouse raillante. Un triste sourire erra sur les lèvres de Guillaume.
L'amertume se mêlait à sa joie.
Les jours de la convalescence furent sans charme pour lui ; un élément de bonheur manquait à son retour à la vie.
Un matin, il vit Benjamin jouant avec un galet fort beau réprésentant une vue d'Évian.
— Que fais-tu là, Benjamin? demanda-t-il.
— Je m'amuse.
— Avec quoi?
— Avec le sable... répondit l'enfant qui n'avait pas l'habitude de mentir, mais qui craignait d'être grondé si Guillaume devinait de quelle main provenait le galet précieux.
— Montre-moi ce beau caillou, dit le père d'une voix émue, je vais te le rendre et, pour te remercier, je te dirai l'histoire de la Belle Cloche.
Benjamin regarda Guillaume avec une certaine hésitation, tint le galet dans ses mains ; puis, voyant l'expression douloureuse que prenait la physionomie de son père, il le lui tendit.
— Tiens! papa.
Guillaume l'admira longtemps.
— Il est bien beau ! répondit-il en souriant à son fils, et en s'asseyant près de lui sur le tronc d'un
MONIQUK Gl
arbre qu'avait déraciné la tempête, il ajouta : ne le perds pas !
— Oh! non, va! ni les autres...
— Tu es donc bien riche?
— J'en ai trois!
— Qui a peint ces beaux galets?
— Oh! père, vous avez vu bien des endroits du lac, mais vous ne connaissez pas la grotte où demeure la Fée-aux-Galets. Elle plonge sous l'eau, prend une belle pierre polie, et ce qu'elle souhaite s'y reproduit tout de suite. Voilà Évian, j'ai aussi la figure de maman que la fée aime beaucoup, et puis notre maison, et puis devant, Pierre qui tire un filet, ma sœur qui tricote, et puis...
— Et puis?... répéta le père.
— Vous m'avez promis l'histoire de la Belle Cloche.
"Guillaume raconta au Benjamin comment, au moyen âge, une dame nommée Clémence, ayant été condamnée à mort, racheta sa vie en faisant don à la cathédrale de Lausanne d'une belle cloche d'argent; puis il rentra tenant son enfant dans ses bras et s'assit tout soucieux à la table sur laquelle il s'accouda.
Le pasteur n'avait point interrompu ses visites à Ouchy.
Avec Marine, il parlait de Monique.
Avec Guillaume il s'entretenait de la pêche.
— N'avez-vous rien à dire à votre fille? demanda-t-il un jour à la jeune femme, je me rends à Amphion. J'y puis prendre l'omnibus et entrer chez madame d'Esterne.
— Soyez le messager de la Providence, Monsieur; dites à Monique que je n'ai cessé de pleurer... Ses frères et ses sœurs perdent leurs belles couleurs et leur bonne gaîté depuis qu'elle est partie... Dites-lui que la maison n'a plus d'âme... Tenez, Monsieur, hier, Benjamin a pris un morceau d'écorce, une baguette de saule et un lambeau de toile; il a rangé tout cela, et comme je lui demandais ce qu'il faisait...
— Un canot pour aller trouver Lémantine! m'a-t-il répondu.
Si tous ne le disent pas, tous le pensent... Guillaume a repris ses courses et nous restons seuls occupés de son souvenir.
— Eh bien! dit Abel, confiez-moi Benjamin;
le Rhône vaut son bateau d'écorce, je vous le ramènerai ce soir.
L'enfant sauta de joie. On eut beaucoup de peine à lui faire comprendre qu'il fallait songer à sa toilette. Il tirait Abel par les pans de sa longue redingote et cherchait à l'entraîner du côté du pont d'embarquement.
A midi, ils étaient à Évian.
La foule sortait de l'église.
Les paysannes en bonnet rond causaient gaiement par groupes. La vielle d'un petit savoyard dénaturait des airs d'opéra-comique; un montreur de singes, bien connu dans le pays, faisait danser son sapajou sur une petite table portative.
Monique marchait à côté de madame d'Esterne.
Benjamin la reconnut, traversa la foule, et se jeta dans ses bras.
— Mademoiselle, dit Abel en saluant Monique, Benjamin vous apporte les baisers de toute la famille.
— Oui, oui, Lémantine, un pour la mère, un pour Jean! voilà pour Justin et Elisabeth! Ceux-ci pour Rosette et Joseph ! Et pour moi, tiens, je ne compte plus !
— Cher petit, cher ange, murmurait Monique.
— Ah ! par exemple, tu me donneras un autre galet.
— Tu as perdu les tiens?
— Non !
— Tu les as donnés à tes frères ?
— Non!
— On te les a pris?
— Non ! mais le père m'a demandé le plus beau... et... par exemple, je ne lui avais pas fait voir ! Il est venu tout doucement, tout doucement pendant que je jouais près du lac; et comme il avait l'air si triste de n'avoir pas de beaux cailloux comme moi, je lui ai dit : prends! et n'aie plus de chagrin... Il m'a embrassé si fort qu'il m'a fait mal... Tu m'en donneras un autre, pas vrai?
— Deux, trois ! tout ce que j'ai, mon petit ange. La journée fut trop courte.
Le curé vint faire une visite à madame d'Esterne ; il accepta un dîner simple. Abel et M. Lenoir causèrent longuement, effleurant tous les sujets, sans toucher pourtant à celui des opinions religieuses. M. Lenoir aimait la sincérité et l'enthousiasme d'Abel; le vicaire admirait la droiture
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d'âme du curé. Monique les écoutait tour à tour, se félicitant, déjà de la sympathie qui les attirait l'un vers l'autre.
— Garçon, demanda Janotte à Jacques qui regardait arriver le Guillaume-Tell, la pratique donne-telle ferme ?
— Peuh ! l'Anglais devient rare : ils disent que c'est la faute des Chinois ; la Russie manque, le Piémont est ailleurs ; nous nous dédommageons avec les Lyonnais.
— C'est-à-dire que les profits sont maigres?
— On mange du pain.
— Tu as choisi un mauvais métier, garçon. Mieux vaut porter du tabac d'Ouchy à Evian, du coton et des dentelles de Morges à Thonon, que de se fatiguer les bras pour manœuvrer les rames.
— C'est selon ! répondit Jacques.
— Ah! ouiche ! des scrupules, des bêtises, quoi ! Je ne prendrais pas deux sous dans ta poche, mais je triche le gouvernement parce que c'est le gouvernement !
— Il y en a qui disent que ce n'est pas une raison 1
— Des imbéciles 1
— C'est possible !
— Pourquoi Évian n'a-t-il pas un port franc f Tant pis, le pauvre monde doit vivre !
— Mais je vis, Janotte.
— Mal ! D'ailleurs, tu ne seras pas toujours seul jiliol, tu t'établiras. D'après les rubans qu'on met aux bonnets et le tour qu'il faut aux robes, la toilette d'une femme coûte cher. Tu n'en trouveras pas une qui se contente comme moi d'une jupe rougie dont on voit, la trame, d'une casaque usée et d'un chapeau de feutre ! Janotte a eu son temps ; pourtant, on disait, en parlant d'elle : c'est un beau brin de fille! Moi, j'aurais voulu être militaire i t déchirer des cartouches ! Aussi, jamais je ne me suis occupée des chiffons qui damnent les jeunes coquettes.
— Je choisirai bien ! dit Jacques.
— Quand te maries-tu, mon garçon?
— Je n'ai rien dit, balbutia Jacques troublé.
— Mais je devine.
— Je n'aime pas les curieux.
— Ni moi les gens à mystères ; on a des amis ou on n'en a pas.
— Assez, Janotte !
— Si tu ne veux pas me répondre, je parlerai toute seule... Dieu te garde seulement d'épouser une fille élevée en demoiselle, habituée à faire de la musique et à lire toute la journée !
— Taisez-vous, Janotte, et n'ayez pas l'air de parler d'une personne que je respecte. Je ne vous crois pas méchante, quoique vous buviez trop d'eau-de-vie, et je vous aime bien, mais nous nous fâcherions...
— Si je disais à quel prix tu vends tes services.
— Quels services?
— Écoute, Jacques, deux fois dans ma vie j'ai arraché des créatures à la mort; mais plutôt que d'en accepter une récompense...
— Qui vous a dit?
— Je sais tout, Jacques, et je viens te dire ami-
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calement : ce que tu es sur le point de faire est mal ; j'ai connu ta mère, elle t'aurait blâmé. Jacques baissa la tête.
— Viens avec moi, dit Janotte ; tu trouveras du danger, des profits, une vie active, et tu n'auras fait le malheur de personne.
Jacques fit un mouvement de colère, reprit les rames avec une nouvelle vigueur et poussa son canot au large.
— Il faut que cela finisse ! dit-il.
En ce moment Monique, assise près d'une croisée, regardait Abel et Benjamin.
I^lle ne courut pas au-devant de son frère et l'attendit.
— Vous avez vu ma mère ? dit-elle à M. Renix en rougissant.
— Oui, Mademoiselle.
— Est-ce au temple ?
— Je n'y étais pas.
— Seriez-vous malade ?
— Oui. Mademoiselle, malade d'une terrible ma ladie. que vous ignorez : le doute ! J'ai passé ma nuit à compulser des livres, à questionner des savants et des saints, à interroger la sagesse des
hommes et la sagesse divine! Je voulais connaître, comparer, approfondir, me former une opinion, enfanter une idée..., et rien! rien! Je me sens brisé...
— On ne discute pas pour trouver la paix, répondit Monique ; on ne s'agite pas pour garder l'espérance, on ne se tourmente pas pour obtenir l'amour !
— Que faites-vous, Mademoiselle, pour conserver ces trésors ?
— Je crois sans raisonner, j'attends sans impatience, j'aime sans égoïsme ; enfin je mets en pratique ces paroles: Demandez et vous rececre:. Peut-être, jusqu'à ce jour, n'avez-vous rien demandé ..
— Vous avez demandé le pardon de votre père ; l'avez-vous obtenu?
— Je n'assigne point leur jour aux faveurs du Ciel.
— Vous pensez être exaucée?
— J'en ai la certitude..., et la porte de la cabane du pêcheur fût elle à jamais fermée devant sa fille, celle du Père céleste m'est ouverte.
— Même clans cette maison, je ne trouve plus la paix.
— Devenez semblable à ee petit enfant, dit-elle, j
Abel garda le silence.
Le lendemain, comme Monique entrait à l'église, ; elle crut apercevoir Abel. Le curé attendait la jeune fille au confessionnal; il entendit ses candides aveux, releva son courage, lui montra la récompense d'une lutte douloureuse et rendit à son j âme la force dont elle avait besoin pour ne pas se ; laisser abattre.
Après le déjeuner, Abel vint au salon.
— Monsieur, dit Monique d'une voix joyeuse, nous partons pour les Allinges.
— Soyez des nôtres, ajouta madame d'Esterne ; notre bon curé nous accompagne, et vous avez, je ] le crois, du plaisir à vous entretenir avec lui.
— D'ailleurs, reprit Monique, je suis bien aise de vous prouver que vous êtes injuste en préférant ; le canton de Vaud à notre poétique Chablais. Vous ne connaissez pas la Savoie, et aujourd'hui com- j mence votre pèlerinage.
— Faites-le durer longtemps, Mademoiselle, réondit Abel.
Les Allinges sont le |but de la première excursion des étrangers hors d'Évian. .
La beauté du site, les souvenirs qui se rattachent à cette colline, les reliques qu'on y vénère, et la mémoire sainte qui la domine appellent à la fois les fidèles, les curieux, les romanciers et les paysagistes. D'Évian à Amphion, la route est bordée à droite par des haies fleuronnées de convolvulus ; elles enclosent des vignes dont les ceps gigantesques s'attachent aux branches dépouillées des crosses (on donne ce nom à des arbres morts espacés dans les champs pour soutenir les pampres). De loin, il est impossible de comprendre le genre de nature de ces plantations : des troncs blancs et dépouillés, des branches desséchées et sans écorce soutiennent les ceps vigoureux, les feuilles vertes, les grappes nombreuses. La liane
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vivante étreint l'arbre mort; le squelette du cerisier soutient la vigne féconde. De l'autre côté de la route, des espaliers aux carrés largement espacés forment une muraille que la vigne embrasse, dessinant de hautes fenêtres de verdure au travers desquelles on voit des corbeilles de rosiers et les larges fleurs du tournesol, pareilles à un Inca en adoration devant le soleil.
Rien de plus original que l'aspect des vignes d'Évian. Ce genre de culture est particulier au pays. A une lieu de là, le terrain change de nature, et les ceps sont plantés comme aux environs de Bordeaux.
A la bifurcation de la route, une petite chapelle de la Vierge et une croix de bois distinguent les chemins. Le calvaire rustique est encore paré des guirlandes de mousse dont on l'orne pendant les fêtes des Rogations, afin que le Dieu qui bénit le blé, la grappe et l'olive centuple la récolte du laboureur.
Après avoir passé le casino d'Amphion dont l'élégante terrasse domine le lac, on traverse un village composé d'un hôtel, de quelques maisons et d'un poste de douaniers.
La route, plantée de noyers, longe le lac dont les îaux murmurent sur un lit de gravier fin.
Bientôt elle s'éloigne du Léman dans lequel s'avance en presqu'île la petite ville de Thonon.
On traverse le pont de la Dranse dont les vingtît-une arches sont battues au- moment de la fonte les neiges par le torrent qui se précipite de la montagne et se perd dans le lac.
En été, les bûcherons coupent, dans les forêts }ui revêtent les collines, le bois de construction it de chauffage dont ils ont besoin ; ils laissent les troncs de sapin descendre d'en haut et flotter ï l'aventure; puis ils les retrouvent dans les lits de cailloux que les eaux se sont creusés.
Au milieu du pont se dresse une borne portant les armes de Sardaigne. Plus loin, une autre pierre marquait jadis la limite entre Berne qui possédait Thonon, et le Valais dont Évian faisait partie.
A droite est le village de Vaugy, et si l'on descendait, l'on irait à Ripaille.
Ripaille rappelle à la fois des souvenirs guerriers, mondains et religieux, de même que le chcàteau de la Favorite près de Baden-Baden réunit lies élégances de Marly aux austérités du Carmel.
Ripaille devînt la retraite! d'un duc ennuyé du pouvoir qui, en compagnie de six gentilshommes, fonda l'ordre des Cheoaliers-Ermites de Saint- Maurice. Mais, s'il consentait à céder la couronne ducale, Amédée VIII n'en restait pas moins ami du plaisir. Les solitaires du domaine de Ripaille usaient largement de leurs droits de seigneurs. A cette époque, le schisme des papes multipliait les successeurs de saint Pierre : le concile de Bàle offrit la tiare à Amédée VIII qui prit le nom de Félix V; il s'ennuya bientôt de sa papauté temporaire et revint à Ripaille où il mourut.
D'Amédée VIII, de Félix V et du fondateur de l'Ordre de Saint-Maurice, il nous reste une expression populaire : faire ripaille! mener joyeuse vie.
La petite ville de Thonon est triste. Les rues sont garnies de boutiques de menu commerce dont les vitrines, sortes de cages de verre placées extérieurement, sont protégées le soir par delour- (1 ss portes garnies de lames de fer.
Sur le lac est un château percé de meurtrières de hauteurs inégales. Il servait de défense contre les pirates du Léman, sans doute, au temps de ce
Jehan-d'lvoire-aù-bras-de-fer^ l'écumeur manchot et terrible.
Aujourd'hui, les murs sont blanchis et le château est transformé en fabrique. A gauche, enclose dans une propriété élégante, se trouve la Tour-deslangues. Elle tire son nom, de la redevance que payaient les bouchers au seigneur de Thonon; chacun d'eux lui donnait une langue de bœuf par année. Cette tour était jadis sans ouverture. Le soldat placé en vigie montait au moyen d'une échelle que l'on retirait ensuite; il y demeurait jusqu'à ce que sa garde fût finie. Elle durait cinq jours. Un autre soldat le remplaçait et, en cas d'alarme, avertissait les archers du château. En restaurant la Tour-des-langues on y a ménagé une fenêtre ogivale.
La façade de l'église de Thonon est peinte à la fresque. La voûte a été réparée, blanchie et surchargée d'ornements. Des multitudes d'anges soutiennent des médaillons. Les arabesques, les guirlandes, les fleurs forment un fouillis qui fatigue les yeux. Anciennement, l'église était séparée en deux par un jubé dont un crucifix de bois formait le centre. Le Christ, repeint comme le reste de
l'édifice, est placé maintenant dans une petite chapelle.
Les cloches, au lieu d'être suspendues dans le clocher, sont placées dans une cage de bois formée de grosses poutres noires, et bâtie au niveau de l'église.
Le donjon, où naquirent Amédée VIII, Louis Ier et Amédée IX, le Bienheureux, dont la statue fait face à celle de Saint-Bruno, est remplacé par une colonne. Les Bernois, qui furent les Vandales de la Savoie, rasèrent le manoir que leur livra la trahison. Le château du traître fut démoli plus tard, et on sema du sel sur les fondations de sa demeure.
On laisse l'hôpital à gauche : on écoute le bruit des quatre roues babillardes d'un moulin que fait tourner l'eau conduite par un chenal. De distance en distance, on aperçoit le clocher d'une chapelle, le toit d'une grange élégante, les tourelles rondes d'un manoir, les balcons dentelés d'un chalet rustique.
De Thonon aux Allinges, le chemin devient souvent difficile pour les voitures, mais il est coquet, ombragé, fleuri. Les branches des poi-
riers, prêtes à casser sous le poids des fruits, s'inclinent sur les buissons d'épine-vinette. Les pampres ligneux des mûriers sauvages, les églantiers couverts de baies rouges que le merle cherche en sifflant, les genévriers qui parfument la chair savoureuse de l'alouette, les prunelliers couverts de leurs fruits violets se mêlent, s'entrelacent, se marient, tandis que les fraisiers, les campanules, les fougères revêtent le talus, mêlés au thym et à la menthe.
Des fillettes aux pieds nus, au teint hàlé, mal défendu par un chapeau de paille, guident les voyageurs jusqu'au sommet de la colline.
Un sentier est frayé au milieu de la châtaigneraie. De belles pentes de mousse, des tapis de gazon fin invitent au repos. L'ombre est épaisse, le silence profond; le serpolet embaume l'air, et l'on sent sa poitrine se dilater en aspirant l'air de la montagne et les senteurs des bois.
— Voyez, dit Monique en montrant au pasteur de gigantesques pans de murailles, ce sont les débris des manoirs du pays; créneaux et tours, donjons et ponts-levis ont roulé de la montagne dans la plaine; de cette splendeur évanouie quel-
ques pierres restent seules pour attester ce que dure l'œuvre de l'homme. La nature s'est emparée de ces ruines, elle a drapé ces murs d'un manteau de lierre. Des sapins élèvent leur colonnade, des arbustes fleurissent dons les cours désertes. La porte croulante est cimentée par des mousses, des herbes, des pariétaires. Quand l'homme s'efface, la nature reparaît.
— Mais il existe deux ruines distinctes, Mademoiselle, dit Abel Renix en désignant les débris des tours.
— Ici la légende ressuscite, répondit Monique : deux châtelains voisins, issus d'une même famille, mais de branches différentes, se défièrent en combat singulier. Pendant que leurs maîtres maniaient avec fureur l'épée de guerre et la hache d'armes, les manoirs pris d'une rage jalouse se rapprochèrent, s'ètreignirent, et l'un d'eux étouffa, brisa, pulvérisa son rival entre ses bras de granit. L'histoire est un mensonge traditionnel, Monsieur Renix. On affirme que le château des Allinges date du xc siècle, et qu"il fut construit par Rodolphe II, roi de la Bourgogne transjurane.
— Et d'où vient son nom ? car on peut tout vous
demander, à vous qui avez autant de science que de modestie.
— Vous raillez, Monsieur Abel! n'importe, je mets mon érudition à la merci de votre malice. Son nom vient de la langue germanique : alleinig, admirable, unique. Le beau pays de Chablais subit des viscissitudes comme un grand royaume : pris, repris, échangé, vendu en quelques semaines, il appartint tour à tour à la Bourgogne, aux Bernois et aux ducs de Savoie. Lors du traité conclu à Nyon en 1589, et rendu inviolable par l'abjuration d'Henri IV, il fut définitivement réuni au duché. Ce qui m'attire aux Allinges, ce ne sont point ces souvenirs! J'aime un nom plus modeste et pourtant plus durable ; je suis des pas dont l'empreinte est bénie; je salue ici l'ombre d'un sage, d'un héros et d'un saint!
— François de Sales, dit Abel.
— Vous connaissez son nom?
— Et toutes ses œuvres, Mademoiselle.
— Tant mieux! Nous nous entendrons tout à l'heure, quand, arrivés au sommet de la montagne, nous visiterons la pauvre chapelle où il officia pendant la persécution vaudoise... Nous
voici sur le plateau... Les arrangeurs, dont les pierres neuves et le badigeon défigurent toutes choses, ont laissé leurs traces ici; vous le voyez, tout est propre, rangé; les granges sont neuves et la maison de l'abbé est repeinte. Sur les murailles, les sots qui viennent aux Allinges cherchent, grâce au couteau ou au crayon, à nous laisser un souvenir de leur visite : voici des noms de marchands et de militaires en congé, des signatures de commis-voyageurs et des caricatures! Parcourez le livre des étrangers, placé sur cette table boiteuse : vous y verrez des citations tronquées, des phrases à prétention, parfois une naïve prière déjeune fille et beaucoup de mauvais vers. A côté du petit bénitier de marbre placé à droite de la porte de la chapelle, on remarque pourtant un nom illustre, George Sand. Sur la colonne à laquelle fut lié Gonivard pendant sept années, elle a gravé son nom dans les souterrains de Ghillon, que vous avez sans doute visités.
La porte de la chapelle est en bois, garnie de gros clous et d'un guichet formé de lames de fer entre-croisées; les murs sont nus. Deux petits confessionnaux en sapin attendent les pénitents
au bas de l'église. L'autel est pauvre; la fresque qui forme le fond en dôme de la chapelle est à demi effacée; on ne distingue plus que deux femmes semblables de figure et portant un costume uniforme. Deux apôtres accompagnent un Christ placé entre deux anges.
A gauche, un reliquaire en bois doré, de la forme d'un ostensoir, renferme un chapeau ayant appartenu à l'apôtre deChablais. Le 14 septembre une foule innombrable de pèlerins se rend aux Allinges pour honorer le souvenir du saint prélat. Monique s'agenouilla et pria longtemps.
En sortant elle dit à Abel :
— François de Sales, alors prévôt de la cathédrale de Genève, célébra ici la messe le lendemain de son arrivée chez le baron d'Hermance. On l'envoyait alors dans le Chablais pour combattre l'hérésie. Pendant une année il parcourut seul, à pied, ce malheureux pays, revenant chaque soir coucher à la forteresse. Enfin il se fixa à Thonon. Ces lieux sont pleins de son souvenir : sans doute, il s'est reposé sous ces arbres; il trouva une nuit asile dans cette chapelle; là, des assassins l'attendirent : les Vaudois traquaient l'apôtre
comme l'ours sauvage qu'ils peignent sur leurs armes. Partout il fatigua ses pieds, partout il porta la lumière et la consolation. Jamais saint ne se montra plus sévère pour lui-même, plus doux à l'égard des autres; il eut l'héroïsme paisible et joyeux ; ses œuvres furent, comme sa vie, toutes de pureté et d'amour! Un siècle après sa mort la forteresse des Allinges fut démolie par ordre de Victor-Amédée II ; la chapelle resta ouverte à tous vents, phare inutile qui ne montrait plus la voie aux égarés. La révolution française, dont le contre-coup se fit sentir en Savoie, ramena dans ce pays une armée de vandales : on décréta la démolition du sanctuaire des Allinges. Au moment où les septembriseurs se mettaient à l'œuvre, un orage épouvantable fondit sur la montagne : la grêle, les éclairs, les vents déchaînés causèrent une frayeur si grande aux envoyés des Bernois qu'ils abandonnèrent leurs outils et descendirent dans le village à demi morts de frayeur.
On oublia le modeste monument.
La paix succéda aux orages de la terreur. Le peuple, naturellement reconnaissant et bon, voulut restaurer la chapelle. Comme au moyen âge, les
ouvriers travaillèrent pour Yamour de Dieu et les indulgences. Chacun apporta des matériaux, du temps ou de l'argent. Depuis, de belles fêtes y ont été célébrées. J'y suis venue plus d'une fois avec ma marraine. J'aime la Savoie qui est la patrie de mon âme, comme la Suisse est mon berceau. Là, chacun me nomme Lémantine; ici, je m'appelle Monique! Je connais toutes ces collines, ces petits caps fleuris, ces oseraies, ces crêtes aiguës. J'aime ces merveilles qui, comme les deux, racontent la gloire de Dieu; il ne manque sur cette poétique et sainte montagne qu'une statue colossale de l'évêque de Genève. D'une main, il étendrait sur la Savoie la croix protectrice ; de l'autre, il indiquerait le ciel aux enfants qu'il rappelle dans le sein de l'Église.
— Afin qu'il n'y ait qu'art seul troupeau et un seul pasteur... dit Abelen achevant par cette citation la pensée de la jeune fille.
Monique leva sur lui ses grandes yeux bleus et Les baissa rapidement vers la terre.
Elle reprit :
— A nos pieds s'étend le Bas-Chablais, riche en plaines fertiles, en coteaux riants, en hameaux
groupés d'une façon pittoresque. Plus loin, la ligne du lac se creuse en croissant, de Genève à Villeneuve. A l'orient, une vallée fleurie règne de l'Armoi à Corvens, du côté de Fessy. Vous apercevez les villages de Lyon, d'Arcier, de Draillant; la chapelle de Notre-Dame-d'Hermone. Partout les eaux, la verdure, la fertilité unies à la grâce. En face, Morges et le château de Vufflens, Aubonne, Lausanne que domine sa magnifique cathédrale! Vous la connaissez, Monsieur le pasteur, car vous y lisez la bible... Moi, je l'ai visitée le cœur rempli de tristesse! Elle est vide, elle est dépouillée! Jérusalem a perdu sa splendeur, le Carmel sa grâce et le Liban sa force. La cathédrale de Lausanne ne renferme plus que des tombes... Mais les colonnes élancées, la voûte élégante, laroseétincelante, tout, jusqu'à l'empreinte profonde creusée dans le marbre du choeur, par les pieds des pèlerins, prend un accent désolé pour rappeler les temps de sa gloire. L< g si fille
de la prière et de l'amour! Les niches des portails sont fleuronnées pour abriter les statues des saints ! Il faut un autel, et sur cet autel un crucifix, dans ce vaisseau qui figure la croix latine. Les tables
nues placées dans le chœur redemandent la nappe blanche, les fleurs, les flambeaux, l'ostensoir et le tabernacle. On aura beau dépouiller les églises catholiques de tout ce que le culte renferme d'imposant et de poétique, les sanctuaires violés ne se feront jamais les complices de l'hérésie. Il protesteront par l'esprit qui les enfanta, par leur antiquité et leur charme indescriptible contre l'hérésie humaine qui change la maison de prière en asile du mensonge.
Monique s'arrêta, étonnée, confuse... Jamais elle n'avait parlé aussi longtemps et avec une animation semblable. Elle craignit d'avoir été trop loin.
Abel comprit son inquiétude.
— Tranquillisez-vous, Mademoiselle, lui dit-il d'une voix douce, vous n'avez blessé ni l'homme, ni le pasteur. Plus d'une fois vous avez pu m'entendre donner à la religion catholique et à ses ministres des louanges qui ne pouvaient être suspectées. Votre clergé est dévoué, généreux et véritablement apostolique.
— Il est libre! répondit Monique, il se souvient
des paroles du Christ : Quittez vos filets et suivez-moi!
— Vous le privez de toute affection, Mademoiselle.
— De toute affection parce que je lui donne l'humanité souffrante pour familier Mais il est le père des orphelins, le consolateur de la veuve,' l'ami des pauvres! Les malheureux l'environnent, et vous parlez de solitude! Les ignorants à instruire, les prisonniers à visiter, les riches à prier, au nom des indigents, les indigents à relever au nom du Christ, voilà sa mission, son devoir et sa{ joie. Vous, Monsieur Abel, avec la sensibilité et: l'intelligence que Dieu vous a données, vous étiez destiné à devenir un prêtre catholique.
— Moi ! s'écria le ministre avec une sorte d'épouvante.
— Oui. Jamais âme ne fut plus généreuse que la vôtre : dans la famille du pêcheur chacun le sait! Vous avez l'abnégation qui s'immole, la tendresse avide de se répandre sur tout ce qui sou 11 i <\ L'homme qui se précipita au milieu d'un incendie pour défendre la fortune de Simon le riche; le pasteur qui veilla au chevet de Guillaume; le sa-
faut qui médita les œuvres des Pères et se pénéra de l'esprit de tolérance et de douceur de François de Sales, celui-là est fait pour aimer sans calcul, sans restriction, sans limite! Jamais je n'eusse >sé vous le dire, si le lieu, l'air qui nous entoure, juelque chose de brûlant et de doux ne m'enlevait à moi-même et ne me donnait cette hardiesse. L'on ne gravit pas impunément la colline des Alinges! Les miracles de l'apostolat nous environnent! Les pierres parlent, Dieu se révèle, le ;œur se brise et les larmes coulent... Monsieur Vbel, vous pleurez!...
— Oui, je pleure, Monique, mon âme est pleine l'un sentiment nouveau... Votre éloquence, ces souvenirs, tout m'émeut et m'agite... Je suis heu- 'eux! l'horizon de ma pensée s'élargit, mes regards contemplent une autre lumière ; mon cœur )at plus vite! mais vous vous êtes trompée, Madenoiselle, en me disant que je dois être prêtre? non âme tient trop à la terre, et je n'aurais pas le courage de jeter au pied de la croix les aiïections me j'ai rêvées. Mon père était un digne pasteur Vaudois; nous étions six enfants... J'ai appris à a fois la beauté de la religion et les charmes de
la vie de famille... Je puis devenir un homme d< voué à mes frères, mais mon cœur ne divorc avec aucune des joies de la terre, et je sens que j n'aurais point la force d'immoler aux sentimenl nouveaux qui vibrent en moi, ce qui, jusqu'à cetl heure, était resté le but de mes espérances! N me feriez-vous voir le ciel de plus près que pou me rejeter dans un désert horrible, et serais-j condamné à l'isolement pour avoir senti ce écailles tomber de mes yeux? Je ne puis, je n veux pas le croire, car peut-être alors, faible qu je suis, éteindrais- je le flambeau sacré pour gai der dans mes ténèbres la lumière qui colorait m vie d'une lueur si vive.
— Vous lisez mal dans le livre des cieux, n pondit Monique et, comme les soldats de Gédéoi vous cachez votre lampe brillante. Dieu vous ap pelle et vous luttez; il vous tend les bras et vo| résistez à sa miséricorde !
— Que me demandez-vous l
— Ce que votre cœur exige encore plus qd moi.
— De renier le protestantisme.
— Pour rentrer dans la vérité, ouvrez vota
âme aux vents du ciel pour que toutes les vertus y fleurissent! agenouillez- vous devant la Vierge qui aous garde, nous, jeunes filles! ne raisonnez pas, :royez ! ne controversez pas, aimez! n'examinez •ien, aimez encore, aimez toujours!
— 0 jeune apôtre 1 dit Abel,, qui ne serait convaincu en vous écoutant !
— Je ne suis qu'une enfant ignorante, dit-elle l'une voix presque voilée; Dieu m'a faite votre lœur et vous a donné pour ami à mon père; je rous rends en biens immortels ce que vous avez ait pour moi sur la terre.
— Vous êtes un ange, Monique! s'écria-t-il ivec une émotion profonde.
— Silence! Les anges nous écoutent.
— Monique, dit le pasteur ébranlé, vous trouvez donc la sécurité dans la foi?
— Une sécurité immuable!
— Et le bonheur?
— Un bonheur absolu! 0 mon Dieu! continuai-elle avec une ferveur pleine d'élan et de joie enthousiaste, achevez l'œuvre commencée! Couriez ses genoux rebelles sur votre montagne! Qu'il ïoit à vous comme je vous appartiens moi-même !
— Vous l'emportez et Dieu triomphe, s'écria U pasteur!
Le curé, qui s'entretenait depuis longtemps avec le pauvre desservant de la chapelle, rejoignit en cet instant Abel et Monique.
Jamais la jeune fille n'avait été si belle ! Jamais elle n'avait eu tant de rayonnement dans le regard, tant de persuasion dans la voix, tant de suavité dans le sourire!
Elle courut à madame d'Esterne :
— Chère marraine, dit-elle, je suis trop heu] reuse !
Jacques attendait le retour des pèlerins.
En l'apercevant, Monique pâlit.
Le batelier lui apparut comme un messager de malheur. Elle sentit à la fois son sang se glacer el ses forces défaillir. Abel vit Monique, tremblante,
Dmber plutôt que s'asseoir sur une ottomane. Il ensa que la fatigue d'une longue course se faisait entir et prit congé de la fille de Guillaume et de aadame d'Esterne. Quand il fut sorti, Monique b précipita en pleurant dans les bras de sa bienlitrice.
— Monsieur le curé, dit Jacques, qui demeura eul dans la salle tandis que madame d'Esterne ntraînait la jeune fille, mademoiselle Monique ous a-t-elle raconté dans quelles conditions j'ai auvé la vie de son père?
— Oui, Jacques.
— Vous savez alors que j'ai sa parole?
— Mais, dit le curé, il me semble, je crois...
— Il n'y a point deux manières de faire un erment, Monsieur, ni deux façons de le tenir.
— Et vous exigerez que Monique remplisse un ngagement pris par elle dans un mouvement d'élouvante et d'angoisses telles que la malheureuse nfant conservait à peine sa raison?
— Je l'exige, Monsieur.
— Tu n'es pas généreux, Jacques !
— Je le sais, dit brusquement le batelier; mais ;e que je veux s'accomplit, voyez-vous! Et puis
qui sait, ajouta-t-il d'une voix plus douce, si le vertus de Monique ne me changeront pas!
— Qu'elle va souffrir! murmura le prêtre.
— Souffrir d'épouser le sauveur de son père Mais pourquoi comptez-vous donc la reconnais sauce filiale?
— Jacques, Jacques, vous agissez mal. On E réclame pas le prix d'une bonne action comme ! montant d'une dette.
— Pensez-vous qu'elle refuse?
— Monique est capable de tous les héroïsmes
— Retenez bien ceci. Monsieur : J'ai sa pr< messe; si elle y manque, je me vengerai !
~ Malheureux!
— Je le sens : je la tuerais ! dit froidement I batelier.
— En quelles mains va tomber cette enfant balbutia M. Lenoir.
— Parlerez- vous à Monique?
— Non ! plaider votre cause serait indigne ! J mentirais à ma conviction.
— Je m'expliquerai moi-même, alors.
— Non, Jacques, de grâce!
— Alors amenez-la à me donner une réponse
— Je le ferai.
— Tout de suite!
M. Lenoir passa dans le second salon.
Monique se leva, et avant que le prêtre eût rononcé une parole, elle lui dit :
— Retournez vers Jacques, Monsieur, je suis rête à ratifier mes engagements, je serai sa mme, à moins que lui-même ne me rende ma *omesse.
— Une promesse! qu'est-ce que tu veux dire, [onique? demanda madame d'Esterne.
— Ah ! chère maman, répondit Monique, ne 'accusez ni de fausseté ni d'ingratitude. Dans un ornent de désespoir, j'ai offert ma vie pour celle i mon père... Le créancier exige que j'acquitte a dette... Je suis bien malheureuse! ajouta-tle en fondant en larmes, et bien coupable aussi ! s suis une mauvaise fille qui paie à regret l'exisnce de son père.
— Espérez, Monique, dit le prêtre.
— Il rejoignit Jacques.
— Elle tiendra sa parole, soyez tranquille; mais, ins votre intérêt comme dans le sien, il est conînable que votre état lui assure une existence ai-
sée. Madame d'Esterne l'eût dotée en la mariant â son gré; Monique,, en vous épousant, sacrifie un brillant avenir. Vous gagnez peu. En doux ani avec du zèle et de l'économie, vous pourrez cepeJ dant amasser ce qui est nécessaire pour acheter un modeste ménage... J'exige ce délai. Si vous aimes réellement Monique, votre conduite le prouvera, et je vous pardonnerai d'abuser des droits que vous faites valoir.
— Je gagnerai de l'argent ! répondit Jacques brusquement.
— A quoi?
— Cela me regarde. Dites à mademoiselle Mo' nique que d'ici à deux ans je ne l'importunerai pas de mes visites; mais si elle m'oubliait...
— N'outragez pas cet ange.
— Au revoir, dans deux ans, Monsieur le curé Il s'éloigna d'un air sombre.
Monique, rentrée dans sa chambre, s'agenouillj sur son prie-dieu.
— Seigneur, dit-elle au milieu de ses sanglots vous montrez à votre pauvre créature qu'elB bâtit sur du sable l'édifice de ses espérances ! Ji suis faible, et je m'humilie devant vous ! Je suii
malheureuse et j'implore votre pitié ! Mon Dieu ! si jette journée brise mon cœur à jamais, n'avez-vous Das mis du miel au bord de mon calice? Abel revient à vous. . . Il connaît la lumière ! Vous m'avez moisie pour lui enseigner la voie, je puis accepter mes souffrances au prix de son salut ! Je vous ai 3éni dans ma joie, je vous bénis encore dans mes armes !
La tranquillité rentra dans l'âme de la jeune îlle. et rien ne trahit au dehors les combats qu'elle ivait soutenus.
A partir de ce jour, Jacques disparut complètenent.
11 demeurait tantôt à Morges, tantôt à Lau- ;anne.
Il vendit sa péniche et acheta un grand bateau.
De temps en temps, madame d'Esterne recevait de lui un billet de banque ou une somme d'argent avec ces mots : Dot de Monique.
On disait qu'il ne quittait plus la Janotte. Des pêcheurs assurèrent l'avoir reconnu au milieu d'une bande de gens suspects et faisant presque ouvertement le métier de contrebandier.
Il possédait une petite vigne du côté d' Amphion. On vit des ouvriers bouleverser le sol. arracher les ceps, bâtir une voûte; puis la terre végétale fut replacée et l'on sema du maïs dans le champ.
Depuis le jour où Jacques avait réclamé ses droits, Monique se tenait retirée plus que jamais dans son oratoire.
En vain, madame d'Esterne voulut la distraire et lui parler d'avenir ; la jeune fille secouait la tête, et demeurait pâle, triste, mais résignée.
Elle avait adopté avec enthousiasme les principes de la foi chrétienne; au temps de Dèce ou de Dioclétien elle aurait couru au martyre, poussée par la sainte ardeur de Tertullien.
Les temps étaient changés, le sacrifice pour être caché n'en restait pas moins douloureux. Elle courba la tête sous la malédiction paternelle, elle
s'inclina sous la croix que le Seigneur lui envoyait. Jamais les exilés de Tibère ne souffrirent ce qu'endura cette jeune fille bannie du pays natal, chassée du foyer de la famille. Madame d'Esterne avait déposé en elle l'abnégation qui fait que l'on ne se compte pour rien; les événements devaient développer dans son âme le sentiment d'une immolation constante.
Humble et douce, enveloppée dans sa douleur, elle marchait sous l'œil de Dieu, sur ce que lui étaient comptées ses souffrances.
Elle attendait, elle croyait, elle savait que la prière fait violence au ciel.
Jamais novice ne fut plus obéissante; jamais femme forte ne se montra plus digne, jamais enfant n'eut autant de simplicité.
Elle était charmante, mais elle l'ignora toujours; le plus grand attrait de sa physionomie était dans l'expression de ses yeux profonds et de son doux sourire.
Elle ne soupçonnait pas le mal.
Elle ne lisait ni romans ni journal. Mais elle connaissait les grandes œuvres du génie, elle s'était nourrie de saines idées ; tout ce qu'elle avait
trouvé de sublime dans les esprits supérieurs et les nobles âmes, elle se l'était assimilé et en avait enrichi son esprit et son cœur.
Son existence coulait uniforme et paisible; elle "savait prier et souffrir: il semblait que Dieu ne voulût lui tracer d'autre voie que celle qu'il avait suivie lui-même.
Lorsque sa marraine, inquiète de sa pâleur et de l'affaissement qui se manifestait en elle, lui demandait :
— Souffres-tu, Monique?
— J'existe, répondait-elle.
— Tu ne désires rien?
Monique regardait le ciel et demeurait de longues heures accoudée sur le balcon, suivant des yeux le vol des nuages et celui des hirondelles.
Elle pria madame d'Esterne de lui acheter deux gravures : Mignon aspirant au ciel et Monique
et Augustin. Ces deux idées résumaient son existence .
Madame d'Esterne prétexta le désir de faire quelques promenades pour forcer son enfant à quitter cette solitude. Elle l'emmenait tantôt à Saint-Paul, près des lacs qui couronnent les
monts, tantôt à Saint-Gingolf et jusqu'à la belle vallée du Rhône.
Quand vint la saison des eaux qui amène à Évian des malades et des ennuyés, elle se rendait le matin à la source, dans la journée au parterre, et le soir au salon de musique.
Monique se prêtait à tous les désirs de sa bienfaitrice avec l'empressement d'une tendre et gracieuse amitié. Mais rien ne l'arrachait à sa préoccupation douloureuse : elle traversait la foule sans rien voir, semblable à une ombre ou plutôt pareille à une de ces vierges que l'art chrétien cisèle et qui, les yeux baissés, les mains croisées sur la poitrine, regardent passer et repasser la foule dont les paroles, les chants et les plaisirs ne peuvent les distraire de leur méditation sainte.
Une date était toujours présente à son esprit, date fatale dont chaque jour la rapprochait davantage.
Au mois de juillet, Évian présente un aspect fort animé : Paris, Turin et le Lyonnais envoient leurs désœuvrés et leurs souffrants chercher à la Source-Cachat la santé et le plaisir. Écrivains, paysagistes, artistes, baigneurs viennent dans ce coin de terre se reposer des ennuis et des fatigues qu'entraîne la vie des grandes villes.
Des littérateurs célèbres ont chanté cet P2den fleuri, et Lamartine, dans le Ressouvenir du laç de Léman, dit :
Pour moi, cygne d'hiver égaré sur tes pin Qui retourne affronter ton cie] chargé d'orages, Puissé-je quelquefois dans ton cristal mouillé Retremper, ô Léman! mon plumage souillé! Puissé-je, comme ici, couché sur Le pré sombre Où les grands châtaigniers d' Évian penche l'ombra] Regarder sur ton sein la voile dn pêcheur,
Triangle lumineux, découper sa blancheur ; Écouter, attendri, les gazouillements vagues Que viennent à mes pieds balbutier les vagues, Et voir ta blanche écume, en brodant tes contours, Monter, briller et fondre, ainsi que font nos jours
Un autre poète a dit :
Sur les bords du Léman où la vague se glisse, Les grèves de Biarritz et la plage de Nice, Sous les rosiers d'Évian, les chênes du Taunus; Sur les flancs du Savère et des pics inconnus, Nous avons, aux échos, dit les vers de Racine; Nous avons répété les chants de Lamartine Sur le lac de Bourget, les pieds au fil de l'eau, Emportés comme lui dans un frêle bateau.
L'auteur de la Fin d'un procès, le comte de Pontmartin, aux fines critiques, aux contes spirituels, a payé son tribut à la ville dont le Léman est le miroir. Au sein de cet admirable pays, tour à tour gracieux et sévère, grandiose et mystérieux, on rêve doucement, on travaille sans peine. La société est bien choisie, aimable dans l'intimité; les peintres enrichissent leurs albums de points de vue; les romanciers trouvent un cadre pour leurs personnages. Souvent des originaux posent eux-mêmes sans le savoir. C'est la jeune femme
feuilletant Rousseau, tandis qu'un batelet l'emporte vers Meillerie; l'adolescent regardant blanchir les murs de Chillon, pendant que les strophes admirables de Byron reviennent à sa mémoire; le savant qui étudie la flore des montagnes cherche des minéraux dans les grottes profondes ou des I cristaux dans les anfractuosités des rochers. I le sont des familles anglaises, raides, guindées, dont les jeunes garçons portent des collerettes semblables à celles de Bassompierre, dont les miss baissent sur leurs fronts un chapeau dont elles inventent la forme étrange; de gros négociants en" soiries qui font étaler par leurs femmes les produits de leurs fabriques; des Italiennes disting et simples, portant l'illustration de leur famille avec une grâce qui leur donne une double nobl Parfois, dans les jardins, quelques costumes pittoresques des différents cantons de la Suisse tranchent sur l'uniformité de la toilette des femm< m On voit alors des mitres en rubans éclatants ronnant des figures pâles, delongues tresses m de velours tombant sur une jupe écarlate, des cor* sets de drap noir décorés de chaînes d'argent, tics chapeaux aux grande- ailes souples, ou le chapeau
coquet que Watteau pose de côté sur la tête de ses bergères de fantaisie.
Le jeudi et le dimanche on danse au salon.
Tous les soirs on fait un peu de musique ; les variations sur Guillaume Tell sont inévitables et, pour peu que l'on ait un souffl,e de voix, on entonne le grand air du Chalet: Vallons de VHelvétie.
Èvian a d'illustres pages d'histoire et pourrait citer des empereurs romains parmi ses hôtes ; quelques érudits cherchent même l'étymologïe de son nom dans le nom de Jovien. La tradition du pays semble s'accorder avec cette opinion, laquelle raconte qu'à la suite d'un violent orage un empereur débarqua sur cette partie du lac, et y fit plus tard bâtir la tour carrée. Du reste., qu'Évian vienne d'Ecius, l'un des noms de Bacchus sous lequel on l'honorait en Macédoine, et dont les fêtes prenaient le nom d'Euianes, ou plutôt du mot patois ' i oua qui veut dire eau, peu nous importe! Sous le régime féodal, Evian eut ses privilèges et ses franchises. Si les romanciers visitent Clarens et Meillerie, ils savent moins bien peut-être que madame de Warèns, la bienfaitrice de Rousseau, abjura a Evian le protestantisme. Cette abjuration
fut prononcée par elle, pendant un voyage qu'elle y fit en 1726, afin de voir le roi de Sardaigne qui s'y était rendu avec sa cour. Cette petite ville qui retentissait alors de l'éloquente parole de M. de Bernex, évêque de Genève, reçut de toutes les fêtes qui y furent données à cette époque ub lustre dont elle a le droit de s'enorgueillir.
« Madame de Warens, dit le philosophe des « Charmettes, se tenait en garde contre les séduc- « tions de l'éloquence, et n'était pas disposée è « céder sans être pleinement convaincue. Mais, « quand on a l'esprit juste et le cœur droit, que « peut-il manquer pour goûter la vérité que le « secours de la grâce? Et M. de Bernex n'était-l « pas accoutumé à la porter dans les cœurs les « plus endurcis ? Madame de Warens vit le pré- « lat; ses préjugés furent détruits, ses doute! « dissipés ; et pénétrée des grandes vérités qu « lui étaient annoncées, elle se détermina à rendn « à la foi par un sacrifice éclatant le prix des lu <» mières qui venaient de l'éclairer.
« Le bruit du dessein de madame de Wared « ne tarda pas à se répandre dans le pays de Yaud « Ce fut un deuil et des alarmes universels.* teti
dame y était adorée, et l'amour qu'on avait pour elle se changea en fureur contre ce qu'on appelait les séductions de ses ravisseurs... «... Madame de Warens n'abusa point des bontés du monarque ; elle voulait acquérir de plus grands biens en participant à ceux que l'Eglise répand sur les fidèles, et l'éclat des autres n'avait désormais plus rien qui pût la toucher. C'est ainsi qu'elle s'en expliqua à M. de Bernex. et c'est sur ces maximes de détachement et de modération qu'on l'a vue se conduire constamment depuis lors. Enfin, le jour arriva où M. de Bernex allait assurer à l'Église la conquête qu'il lui avait préparée; il reçut publiquement l'abjuration de madame de Warens et lui administra le sacrement de confirmation le 8 septembre 1736, jour de la Nativité de i Notre-Dame, dans l'église de la Visitation, : devant la relique de saint François de Sales, t Cette dame eut l'honneur d'avoir pour mari raine madame la princesse de Hesse, sœur de
< la princesse de Piémont, depuis reine de Sar-
< daigne. Ce fut un spectacle touchant de voir
< cette jeune dame d'une naissance illustre, favo-
« risée des grâces de îa nature et enrichie de^ « biens de la fortune, et qui, peu de temps aupa- « ravant, faisait les délices de sa patrie, s'arrachei « du sein de l'abondance et des plaisirs pour venii « déposer, au pied de la croix du Christ, l'éclat « et les voluptés du monde pour y renoncer I « jamais... »
J.-J. Rousseau, Mémoire remis le 19 avM 1742, à M. Bourdet (Antonin):
Ces lignes du philosophe genevois mettent h baronne de Warens dans un lieu plus digne d'ell et mieux en rapport avec le caractère d'une femm< connue, comme Jean-Jacques le dit encore quel ques pages plus loin, par « d'abondantes cha. rites. »
Ce passage du mémoire remis à M. Bourd une sorte d'amende honorable de Rousseau enven sa bienfaitrice.
Monique se mêla donc à la foule des baigneurs elle dansa au bal, se promena sur la terrasse, fi de la musique, et, sans s'apercevoir qu'elle pro
luisait dans le monde une vive sensation, elle continua à se replier sur elle-même.
Elle portait le deuil de sa chère famille, le deuil le son avenir, dont elle n'avait plus le droit de lisposer, le deuil de sa jeunesse, qu'elle sentait lévorée par la douleur.
Un matin, M. Lenoir fut appelé en toute hâte ifin de donner les derniers secours de la religion 1 un douanier, blessé mortellement dans une renïontre qui avait eu lieu pendant la nuit, auprès du poste d'Amphion.
Le corps-de-garde était encombré de soldats, de gendarmes, de bateliers, de curieux.
La Janotte allait d'un groupe à l'autre, s'inforaiant, questionnant, écoutant, montant la tête des nommes du peuple contre les habits verts. Les femmes plaignaient la famille que le douanier laissait dans une pauvreté voisine de la misère; les jeunes Chablaisiennes avaient grande pitié du gar-
çon que les gendarmes surveillaient : ce prisonnier, c'était Jacques.
Moins habitué à cette guerre nocturne, aux mille ruses que le contrebandier met en usage pour dépister les agents et leur échapper, Jacques devait payer pour tous les coupables. La fraude et la mort du douanier lui seraient également imputées.
Il était calme sans forfanterie, et se contentait de répondre brièvement aux questions que lui adressaient les gendarmes.
L'arrivée de M. Lenoir interrompit les conversations; la foule quitta la salle et se groupa sur la petite place. On admirait le courage de Jacques et la fermeté avec laquelle il refusait de nommer ses complices. La Janotte fumait en causant avec des mariniers.
Lorsque M. Lenoir eut finit la tâche sublime de réconcilier le mourant avec le Ciel, la femme qui allait être veuve et les petits enfants qui allaient devenir orphelins s'agenouillèrent; le peuple en fit autant, et l'on porta les armes quand on découvrit le ciboire. Le douanier fit approcher Jacques :
— Mon ami, lui dit-il, si c'est votre carabine qui m'a envoyé cette balle, je vous pardonne.
— Non, dit Jacques, je n'ai pas tiré.
— Alors que Dieu vous soit en aide et que la justice le croie !
Le douanier expira.
— Voilà votre ouvrage! dit sévèrement le curé; la fraude entraîne la lutte, la lutte finit par l'homicide.
— Je paierai pour les autres, Monsieur, et de mon cou à la corde il n'y a pas loin... Seulement...
— Eh bien?
Le visage de Jacques prit une expression dou-» loureuse; il tenta de comprimer son émotion et ajouta plus bas :
— C'était pour elle! pour Monique! Je voulais être riche afin delà voir belle et parée! J'ai tout essayé, tout! Et maintenant elle est perdue pour moi, perdue sans retour! Et quand elle apprendra que je suis en prison, elle n'en souffrira pas! Je serai condamné à mort, elle n'éprouvera pas un regret! Je me suis montré égoiste et implacable, elle sera froide et indifférente, plus peut-être! car
ma mort la délivre!... Quand je songe à cela'...
— Vous vous trompez, Jacques ; Monique donnerait sa vie pour expier la faute d'un autre et paierait une âme au prix de son bonheur.
— Me regrettera-t-elle? demanda-t-il.
— L'avez-vous mérité?
Jacques baissa la tête.
On fit sortir le contrebandier du poste. Janotte passa devant lui, joignit ses pouces comme s'ils eussent été maintenus par des menottes, puis elle fit rapidement le geste de les briser. Jacques traduisit ce mouvement par :
— Sois sans inquiétude; ils seront bien malins s'ils te mènent jusqu'à Chambéry !
Puis elle s'éloigna en fredonnant :
La belle a entendu dire, Que son ami étaii pris, S'est habillée en p En cavalier joli.
Le soir même Jacques, accompagné d'une bonne escorte prit, la route de la capitale de la Savoie.
A leur seconde étape, dans ce pauvre pays, les gendarmes ne trouvèrent qu'une méchante auberge
tenue par une vieille femme rechignée, sale, et passant pour être d'une avarice digne des membres de la race juive. L'espoir d'un gain inespéré la décida à tuer une volaille; deux enfants furent envoyés à la recherche d'un pain frais et de trois bouteilles de vin. On jeta dans la cheminée de vieux ceps et des crosses; quelques assiettes ébréchées accompagnées de couverts d'étain furent placées sur la table vermoulue.
Les gendarmes,, rassurés par l'air tranquille de leurprisonnier,causaientgaiement. Jacques racontait les particularités de l'escarmouche; le maigre poulet se dorait au feu, et la vieille femme debout sur le seuil guettait le retour des petits commissionnaires.
La voix aigre d'un chaudronnier, poussant devant lui un petit étalage de ferblanterie et de casseroles de cuivre, s'entendait au loin. Quand il avait répété :
— Couvercles en fer 1 paniers à salade ! chaudrons à vendre! étamageet raccommodage!
Il sifflait quelques notes d'un air montagnard. En ap piochant de l'auberge, il chanta à demivoix :
Bonjour, maître geôlier, Avec vot' permission, Que je parle à mon maître nui est dans la prison...
Puis il reprit :
— Chaudrons à vendre! Étamage des casseroles. Allons, la mère, n'avez-vous rien à changer, à vendre, à acheter, à troquer avec vingt pour cent de bénéfice! Cette jolie casserole plate, ce couvercle? pour rien! presque pour rien! Le plaisir de vous débarrasser d'une antique batterie de cuisine et de voir briller du cuivre au-dessus de vos fourneaux !
La cabaretière refusa vainement. Avec la ténacité qui caractérise les marchands forains, le colporteur entra dans la salle, inspecta la vaisselle, les objets de ménage, et finit par proposer à la vieille un troc si avantageux que, ses prunelles jaunes se dilatant, elle accepta tout de suite, dans la crainte que le marchand fût tenté de revenir sur son échange.
— Seulement, la mère, dit le colporteur, vous me servirez un morceau de fromage de chèvre. Vous permettez. Messieurs 1 fit-il en se tournant
du côté des gendarmes; les temps sont durs, la route est longue et les profits aussi maigres que notre hôtesse!
On fit place au marchand qui apportait des nouvelles de Chambéry et d'Aix. Il adressa avec discrétion des questions sur le prisonnier et finit par être invité à prendre part au repas commun.
Il causait, inspectait le mobilier, sous prétexte d'une autre affaire à conclure, examinait les êtres, comptait les portes, mesurait de l'œil la hauteur des fenêtres; tout cela, en riant de la cabaretière, en se moquant de sa cassine, en rappelant les souvenirs de l'un de ses voyages en France.
— Allons, l'ami, dit-il à Jacques, soupez quand même !
Une petite lime tomba sur les genoux du prisonnier.
Jacques comprit tout, se mit à table, et parut oublier pour un moment les dangers de sa position et les tristes perspectives qui s'ouvraient devant lui.
Quand l'heure de songer au repos fut venue, le colporteur accepta une soupente assez peu commode; les gendarmes liront préparer des lits à
torre pour eux et pour le prisonnier, et la vieille femme alla se coucher dans un appentis situé derrière la maison.
Les gendarmes, fatigués d'une longue marche, s'endormirent bientôt, et leurs ronflements sonores couvrirent le bruit aigre de la lime de Jacques.
Tout à coup, des cris de terreur partant du hangar où couchait l'aubergiste réveillèrent en sursaut les gardiens du contrebandier. On entendit des voix d'hommes, des pas de chevaux, des menaces, des supplications. La vieille femme avait hérité d'une nombreuse famille, on la croyait riche. Les gendarmes, pensant avoir à repousser ! une attaque de voleurs, se levèrent en toute hâte. Un seul resta pour garder le prisonnier. Le colporteur descendit de la soupente, au même instant la porte fut enfoncée, le gendarme lié et bâillonné ; Jacques, enveloppé d'un ample manteau, est entraîné par le marchand forain; puis le bruit d'un galop de chevaux se perdit dans l'éloignement. tandis que, sur la route opposée, les agents de la force publique poursuivaient les prétendus voleurs qui les égaraient à loisir pour laisser à Jac- j
ques et à ses amis le temps de se mettre en sûreté.
— Eh bien I s'écria Janotte en riant, bien joué, cela ! En avant, et vite, les autres ! Il faut que nous soyons à la cave d'Amphion avant que le jour paraisse.
Lorsque les gendarmes revinrent d'une course inutile, ils trouvèrent leur camarade à demi étranglé, et s'aperçurent que le marchand forain n'était qu'un adroit compère.
D'après l'avis de la Janotte, les chevaux furent laissés à la pointe d'Ivoire, et un canot conduisit les contrebandiers au souterrain construit sous le champ de mais qui formait le patrimoine de Jacques. L'entrée en était habilement masquée ; on y pénétrait du côté du lac, et cette cachette servait de magasin général à la bande des fraudeurs. La Janotte y régnait en souveraine. Nul mieux qu'elle n'appréciait le moment favorable pour opérer les descentes et les embarquements. Elle disposait et échelonnait ses gens sur la route pour amuser la douane avec un paquet de tabac, tandis qu'elle passait tranquillement des soieries et des dentelles. Pendant que les habits verts luttaient pour obtenir
de faibles droits d'entrée, elle mettait à l'abri des ballots précieux.
On suspectait Janotte, mais on ne pouvait rien prouver. Elle trouvait des alibis merveilleux pour se tirer des plus mauvais pas. Personne n'eut au même degré qu'elle le génie de la fraude et la hardiesse téméraire indispensable à ceux qui embrassent ce périlleux métier.
Dans la vie commune, elle se montrait serviable, obligeante, généreuse ; les compagnons de sa bande étaient ses enfants; pour chacun d'eux, elle eût fait ce qu'elle entreprit pour sauver Jacques. Le meurtrier du douanier se trouvait parfaitement en sûreté sous les voûtes du magasin des fraudes. La crainte de s'attirer de terribles représailles empêcha les habits verts de déployer un grand zélé dans la poursuite du coupable ; bientôt cette affaire fut assoupie. La Janotte pensait à faire franchir la frontière à Jacques, afin de laisser le temps à toutes les haines de s'éteindre et au désespoir de la veuve de s'apaiser; mais l'entêtement de son protégé vint déconcerter ses plans. Jacques voulait savoir ce que devenait la fille de madame d'Esterne ; il an-
nonça qu'il ne quitterait jamais la Savoie avant que leur union fût célébrée.
— Tu es lâche ! lui dit la Janotte. Lorsque tant de braves gens risquent leurs têtes pour toi, tu t'arrêtes à des songeries qui n'ont déjà fait que trop de mal !
— Tu oublies, Janotte, que, pour obtenir la main de cette jeune fille, j'ai manquéme noyer dans le lac!
— La belle perte c'eût été ! dit Janotte.
— J'ai fait plus : afin de la rendre riche, j'ai sacrifié l'honneur de mon père !
— Elle devait peut-être t'en savoir gré !
— Non ! Mais en raison du degré d'infamie où je suis tombé...
— Et pour qui nous prends-tu, Jacques ?
— Pour mes camarades, Janotte, mais des camarades hors la loi ! [1 faut que je me cache de peur d'être pendu !... Il faut que je m'exile ! Soit. Je partirai avec ma femme !
— On ne raisonne pas avec les fous !
— Tu refuses de t'occuper de moi ?
— Bah ! on donne des jouets aux enfants ! répondit la contrebandière.
Elle sortit, suivit la route 'd'Amphion à Évian, flânant, causant avec les conducteurs d'omnibus, les voituriers, les âniers et les ménagères. Puis elle descendit la grande rue et arriva devant la maison de madame d'Esterne. Celle-ci allait sortir ; elle leva son voile, et la Janotte vit à ses yeux rougis, à sa figure pâle, qu'elle avait souffert et pleuré.
En reconnaissant la fraudeuse, madame d'Esterne ne put réprimer un geste répulsif.
— Madame, dit celle-ci, vous aimez mademoiselle Monique comme votre fille ; moi, j'aime Jacques comme mon enfant.
— Que voulez-vous ? demanda madame d'Esterne. Quand on accepte le rôle de mère, est-ce ! pour entraîner dans l'abîme ceux que l'on adopte sans retour? Qu'avez- vous fait de Jacques, que vous dites aimer ? J'ajouterai : Qu'avez-vous fait de Monique? La connaissez-vous, la haïssez- vous pour 1 vousliguer ainsi contre elle? Je vous croyais bonne, Janotte!... Il me semblait que la femme, quand elle se réveillait dans votre bizarre nature, était capable de dévouementet de fidélité. Je savais bien que vous pouviez, sans remords, trouer la poi-
MONIQUK I1W
trine d'un homme, mais je ne savais pas que vous prissiez plaisir à compter les larmes d'une enfant. . . L'on m'avait dit que votre sœur, cette pauvre Gertrude...
— Je l'ai vengée !... répondit sourdement la Janotte.
— Il fallait faire plus : au nom de cette malheureuse fille, vous deviez protéger contre la force et la méchanceté celles que vous saviez innocentes et prêtes, par l'excès même de leur vertu, à tomber au dernier degré du malheur. Vous n'aviez pu sauver Gertrude, vous pouviez sauver Monique, et Dieu vous en eût tenu compte là-haut !
Janotte secoua la tête.
— D'ailleurs, poursuivit madamed'Esterne, Monique ;.st à l'abri maintenant. Jacques le batelier pouvait exiger que ma fille accomplit la promesse qui racheta la vie de -son père; Jacques le contrebandier et l'assasbin n'a rien à demander à celle qui vient de mettre les murs d'un eloitre entre elle et lui!
— Monique est au couvent?
— Je l'y ai conduite ce matin ; dites-le à Jacques, que vous avez fait évader.
— Vous le savez ?
— Je sais tout ce qui le concerne.
— Si vous le trahissiez ! s'écria Janotte.
— Depuis quinze jours il est à Amphion et je me suis tue...
— Il est de votre intérêt de parler.
— Et de mon devoir de me taire.
— Monique est instruite de ces mêmes détails?
— Autant que moi.
— Que vous a-t-elle conseillé?
— De garder le silence.
— Dans quel but? demanda Janotte : la mort de Jacques la délivrerait.
— Les cœurs chrétiens n'attendent leur délivrance que du Ciel. Jacques eût disputé ma Mlle au monde entier, il ne la disputera pas à Dieu.
— Pauvre femme ! dit Janotte en regardant madame d'Esterne.
Elle ajouta :
— Pauvre Monique !
— Moins malheureuse que vous, pourtant. Janotte, et moins à plaindre que lui !
— Qui vous a dit que je fusse malheureuse ? demanda la contrebandière d'un air farouche.
— La crainte que vous avez qu'on découvre la plaie de votre cœur!
— Eh bien ! oui, répondit la fraudeuse en crispant ses mains dans ses cheveux courts, je suis malheureuse ! vous semblez me comprendre et avoir pitié de moi, Madame! Vous parlez à une femme dont le cœur n'a pas cessé de battre, tandis qu'autour de moi je ne rencontre que des hommes brutaux dont je suis la camarade et la complice ! Eh bien ! laissez une fois s'ouvrir devant vous cette conscience cuirassée par la souffrance et par un sauvage orgueil. Si vous ne me chassez pas honteusement de votre présence, si vous me donnez une bonne parole comme on fait au mendiant, l'aumône d'un peu de pain, je vous le jure, par cette chère morte dont vous m'avez rappelé le poignant souvenir, j'embrasserai la cause de Monique, je l'adopterai, je la défendrai, et ce que veut Janotte, elle le peutl
— Parlez, répondit madame d'Esterne : de votre bizarre existence je ne connais que le côté périlleux, et si le nom de Gertrude s'est trouvé sur mes lèvres, c'est que vaguement on l'a prononcé devant moi.
— Nous étions deux enfants, Madame, elle et moi. J'avais six ans quand elle vint au monde. C'était une vraie fleur des neiges, pâle avec des nuances roses sur les joues, une timidité charmante, une beauté précoce, un cœur d'or! Nos parents moururent. J'avais quinze ans alors ; active, alerte, je pris du service chez un batelier et mon unique occupation fut de promener sur le lac les étrangers riches et oisifs qui regardaient sanâ les comprendre nos montagnes glacées, nos bois sombres, nos pentes fertiles, et les eaux de notre lac où le ciel se mire jusqu'au fond. Mes profits suffisaient à l'entretien de Gertrude. Bientôt, elle aussi, gagna quelque argent en présentant des verres d'eau fraîche aux voyageurs qui parcouraient le pays, et qui, tous, laissaient une pièce de monnaie dans la main de la jolie enfant. Ce fut un temps de bonheur honnête calme et rapide pour moi. ( îertrude était mon unique affection, ma seule pensée. .l'avais l'ai! un abandon complet de ma félicité et de mon avenir, pour son avenir i féliéité à elle ! C'était juste, Madame ! Dieu l' faiteblanche, frêle et mignonne comme une bruyère fleurie. Moi, je ressemblais à une grossière ébauche.
moniqi i; .123
J'avais la force de muscles, la rudesse de langage, le teint bruni d'un batelier. Je sembiais destinée à supporter le poids du jour et la chaleur du soleil pour lui garder l'ombre fraîche et le loisir heureux.
Ceux qui me condamnent -maintenant auraient besoin de savoir ce que mon cœur couva de tendresse pour cette enfant adoptée par ma misère, pour cette créature qui absorbait mon amour et mes espérances ! Gertrude me tenait lieu de beauté et de bonheur. On pouvait me trouver laide, pourvu que l'on dît, en la regardant: Oh! la ravissante fille ! Je n'existais sérieusement qu'en elle et que pour elle.
Il paraît, cependant, qu'à vingt ans je sus plaire, car on me demanda en mariage; il aurait fallu quitter Gertrude, je refusai : l'enfant ignora que je venais de lui faire un sacrifice. Vous aimez Monique, Madame, mais ce sentiment, si fort qu'il soit, ne saurait se comparer à celui qu»1 j'éprouvais pour ma sœur. C'était un culte, une idolâtrie; il devint trop exclusif, sans doute, puisque j'en fus punie. Ma pauvre sœur voulut se marier; elle le fit contre mon gré. Elle me
quitta pour suivre son mari, un homme riche mais indigne qui la rendit très malheureuse.
Je ne pleurai pas, Madame; tant d'ingratitude brisa mon cœur ; je cachai ma douleur profonde; jamais le nom de Gertrude ne sortit plus de mes lèvres, je pensais à elle comme on pense aux morts.
Un an se passa.
Je reçus enfin une lettre... Gertrude allait mourir... son mari l'avait abandonnée. Elle se souvenait de son enfance, elle avait peur de son isole^ ment, du trépas, de l'horreur d'être jetée dans une fosse commune. Elle me suppliait de venir à son lit d'agonie afin que ma présence la fît espérer dans la miséricorde à laquelle elle ne croyait plus.
Je demandai à mon maître mes gages de l'année précédente et je partis.
Gertrude habitait une mansarde dans un quartier infect de Paris. Je la vis pâle, livide, étendue sur un peu de paille, à peine recouverte d'un lambeau de courte-pointe, grelottante et minée par h fièvre. J'oubliai tout ; je redevins la Jeanne d'autrefois, son amie, sa protectrice, sa sœur, sa mère
MONIQUti 125
Mais combien je sentis mon impuissance en face du dénûment de ses dernières heures! Il eût fallu de l'or pour l'arracher à ce bouge, et je ne possédais plus que quelques pièces de monnaie. J'avais si peu, si peu, que le pain pouvait me manquer en môme temps que les remèdes qui lui étaient nécessaires.
Je cherchai de l'ouvrage, mais les rudes mains de la batelière du Léman étaient inhabiles à manier l'aiguille ; j'ignorais tous les travaux de la femme, je ne connaissais même pas la ville dans laquelle j'étais perdue. Je n'aperçus bientôt devant moi que l'abîme d'un double désespoir.
Le hasard me fit traverser un jour les somptueuses galeries du Pahis-Royal. Je marchais lentement, regardant d'un œil avide les boutiques des changeurs, dont l'or insulte à la misère du pauvre. Madame, le trafic de l'argent, des monnaies, des billets de banque devrait être interdit; ces maisons devraient être cachées ! Pourquoi montrer imprudemment aux misérables tant de pièces d'or dans les sébilles? Pourquoi mettre, entre la main tendue et les richesses interdites, le frôle rempart d'un verre que peut briser la main
crispée dans un mouvement de rage aveugle ! I >n ne doit pas railler l'infortune, et la boutique du changeur est un défi porté à la probité de celui qui meurt de faim !
Je regardais donc une de ces vitrines ; j'étais éblouie, mes yeux ne voyaient plus... J'apercevais Gertrude agonisante, je l'entendais me crier: Je veux vivre !... Donne-moi la vie!... Jeanne, au nom de ta tendresse, de mes belles années enfuies, rends-moi la vie, j'ai si peur de la mort!
Tout à coup, derrière moi, les bruyants éclats de rire de deux hommes me firent tourner la tête. L'un d'eux tenait son chapeau rempli d'or qu'il faisait tinter joyeusement ; l'autre gardait ses deux mains serrées sur ses poches, de crainte,, sans doute, de perdre le précieux métal qu'elles renfermaient.
— On a bien raison de le dire : La fortune est aux audacieux ! dit gaiement le plus jeune. Je suis entré là pauvre comme Lazare, ne sachant où coucher cette nuit par suite de la saisie de mes meubles et du vide déplorable de ma bourse ; grâce à un tour de roulette, à un caprice de rouge, à une chance heureuse de pair et passe, je puis
me donner toutes les jouissances du luxe, me plonger dans une vie plus délicieuse que celle que mena le grand Annibal à Capoue, me payer de splendides festins et me procurer des couches moelleuses comme celles qu'étalait Sybaris l'efféminée!. . .
— Nous devons des offrandes à la Fortune, dit celui qui remuait l'or dans son chapeau, et je commence par donner une dîme à cette fille étrange qui nous regarde avec de grands yeux étonnés,
Il s'approcha de moi.
— Vous n'êtes pas heureuse'.' me demanda-t-il.
— Ma sœur va mourir ! répondis-je.
— De quoi? Je suis médecin.
— De misère, Monsieur...
— Horrible maladie!
Il prit une poignée de louis et me la jeta.
— Monsieur, lui dis-je, le hasard m'a fait entendre une partie de votre conversation, dont je n'ai pu comprendre le sens: cet argent vous est venu comme par miracle?
— A peu près, dit-il en riant.
— Et chacun peut courir les mêmes chances?
— Mon Dieu! oui, répondit son compagnon.
— D'où venez-vous, jeune fille? reprit le docteur.
— De la Savoie.
— Que savez-vous faire?
— Ramer sur le lac, carguer des voiles, tenir la barre d'un bateau et faire en une heure la traversée d'une rive à l'autre.
— Aux innocents les mains pleines 1 dit-il à son ami; il me prend envie de suivre la chance de fortune de cette pauvre créature venue vaillamment à Paris pour sauver sa sœur mourante!
— Allons, répondit l'autre, mais je ne joue plus !
— Bah ! au surplus, j'imiterai ta sagesse : le jeu est un tonneau sans fond, auquel il n'est pas prudent de confier ses richesses ; je veux seulement faire une expérience : Jeune fille, suivez-moi ! Je marchai derrière eux : ils s'arrêtèrent devant une maison sur laquelle brillait ce chiffre :
Je pénétrai dans une salle dont l'étouffante
(atmosphère me fit presque reculer. En apercevant Iles joueurs heureux rentrant pour la seconde fois Idans l'asile de l'aveugle hasard, les employés se jetèrent un regard fin, pensant que le jeu, qui les avait alléchés une première fois, leur arracherait bientôt les trésors qu'il leur avait prêtés. M. de Clavière, celui qui, le premier, fut touché 'de mon angoisse, me remit dix pièces d'or.
— Jetez un de ces louis où vous voudrez, me dit-il. Suivez en tout votre impulsion; il ne faut point de science ni de combinaisons, mais un bonheur que vous aurez d'autant plus vite que vous y comptez le moins.
Je suivis son conseil et jetai à tout hasard la pièce d'or sur le tapis.
Un numéro fut crié, un râteau attira la mise de la plupart des joueurs ; au lieu de m'enlever la mienne, on la doubla. Plusieurs fois je vis s'augmenter la somme placée devant moi ; mes voisins me regardèrent avec envie. M. de Clavière sépara ma masse en deux, elle doubla encore. Je gagnai, je gagnai toujours...
— Venez, me dit M. de Clavière, vous avez vingt mille francs !
— Ah ! Gertrude est sauvée!
— Courons chez elle!
Nous montâmes en voiture, et le médecin gravit
avec moi les cinq étages de la maison.
— Gertrude est perdue ! me dit-il, après avoir examiné la malade. Pauvre Jeanne, votre dévouement ne sera point récompensé; mais vous entourerez de bien-être une agonie qui peut être longue et qui, sûrement, sera douloureuse. .. c'est le der~ nier degré d'une maladie de poitrine.
Monsieur de Clavière avait raison.
Gertrude était condamnée. Je n'espérais plus la conserver, je voulus du moins adoucir l'heure suprême où elle devait dire adieu à tout ce qu'elle avait aimé, à tout ce qui avait jeté quelques rayons sur une vie si courte et si fatalement brisée... Je retrouvai alors ma Gertrude des jours I passés. Elle s'humilia devant Dieu et baigna ma main de ses larmes ; et ce fut sur ma poitrine qu'inclinant sa tête pâlie elle rendit le dernier soupir...
Dès lors, je me sentis dévorée par un sentiment qui m'était resté inconnu. Je n'eus qu'une pensée fixe, pensée terrible, je ne vis qu'un mot écrit en lettres rouges ; je le lisais partout, sans .
cesse... Vengeance! Gertrude malade, j'avais respecté sa douleur, ma haine se taisait devant sa souffrance ; morte, au contraire, je crus qu'elle se levait de sa tombe pour me crier : Venge-moi ! J'avais à faire expier au bourreau le trépas de sa victime ! Mais où le trouver ? Les lèvres de la pauvre enfant, s'étaient closes sans me le dire... Sans doute, consolée par la voix d'une religion qui pardonna elle l'avait couvert d'un oubli généreux.
Il en était ainsi de Jeanne!
L'âme de la sœur saignait de cette perte récente. .Mes yeux ne se fermaient pas pendant les longues nuits, je cherchais un moyen, un indice, une preuve !
En remettant avec un soin pieux dans un coffret de nacre, seul débris que Gertrude eût gardé de son passé, divers objets qui lui avaient appartenu, je trouvai un médaillon en or. Je poussai un ressort, et je vis une figure qui, par sa ressemblance avec le mari de ma pauvre sœur, m'avait frappée dans la salle de jeu, quand j'avais suivi Monsieur de Clavière au 113. L'homme qui avait abandonné Gertrude devait avoir tous les vices. Je retournai au Palais-Royal.
J'inspectai la galerie. Il était là. pâle, sombre, une main cachée dans sa poitrine, l'autre posée" sur un paquet de billets de banque.
J'avais le médaillon dans ma poche ; je comparai : c'était bien lui ! Cette fois, j'avais emprunté un costume qui ne permettait de reconnaître ni mes traits ni mon sexe.
Je me plaçai en face de lui et, le regardant avec un ironique sourire, je feignis de croire qu'un coup heureux pour lui n'avait pas été légal.
Mes habits, ma figure un peu virile ne lai laissèrent rien soupçonner. Je l'insultai et il fut convenu que nous nous battrions.
— Écoutez, lui dis-je, quand nous fûmes arrivés sur le terrain, vous croyez avoir afEaire à un étourdi qui vous a provoqué grossièrement et sans cause. Vous ne trichiez pas au jeu, mais vous n'en êtes pas moins un lâche... Ce n'est pas une fanfaronnade de salle d'escrime qu'il me faut, mais ui duel à mort...
— Pour quelle cause ?
— Vous le saurez plus tard.
— Vous me savez loyal et vous m'insultez?
— Je vous hais !
— Jamais je ne vous ai vu.
— Vous m'avez pris la moitié de ma vie. Assez, Monsieur; il n'y a point de conciliation possible, et pour tout le monde nous vidons une querelle de trente et quarante. Nous nous plaçâmes à dix pas. Il tira le premier et me manqua. . . Je l'ajustai...
Mais avant que j'eusse fait jouer le ressort de mon pistolet, la balle d'une autre arme qu'il tenait cachée dans sa poitrine m'atteignit à l'épaule. La douleur ne me fit point lâcher mon pistolet, le coup partit, il tomba blessé à mort.
— Je suis la sœur de Gertrude, lui dis-je en me penchant vers lui, elle est vengée !
— Dieu est juste! balbutia- t-il.
— Ma blessure était peu grave; quelques jours après je quittai Paris... je le quittai chargée du meurtre d'un homme, brisée par la mort de ma sœur. Je rentrai à Évian où je ramenais le corps de la pauvre jeune fille qui n'aurait jamais dû quitter nos paisibles montagnes... Je tentai quelques affaires de commerce, grâce aux fonds qui me restaient. Mon humeur bizarre devint indomptable et farouche. Je ne me contentai plus de
surpasser les hommes les plus connus dans leur adresse et leur science commerciales ; mes souffrances et mes remords me jetèrent dans une voie plus périlleuse. Je dédaignai de faire entrer mes marchandises par l'entremise de la douane, et m'associant à des fraudeurs de profession, je mis j à leur service la virile énergie de mon caractère. \] Mon habitude des veilles, une adresse digne des sauvages eux-mêmes, et des yeux qui peuvent percer les ténèbres les plus épaisses me rendirent bientôt l'âme de la bande damnée. Grâce au mépris que m'inspirait une vie que ne devait plus animer le souvenir de Gertrude, je devins un sujet de terreur pour les habits verts. On m'associa à toutes les entreprises, je fus le ressort le plus puissant de la contrebande et jamais la main d'un homme de la loi ne se posa sur mon épaule pour m'arrêter. Janotte devint la personnification de la fraude. Bonne et généreuse avec les enfants et les pauvres, je me montrai sans pitié pour cem qui parurent me tenir en mépris ou raillèrent h douleur poignante qui me précipita tête baissée I dans l'abîme du mal. Le crime devint l'élément de ma vie, je ne vivais que pendant les nuits de
tempêtes furieuses, où le ciel noir se confondait avec le lac profond.
Alors, les rames en main, un fusil placé près de moi dans mon canot, je passais sans bruit le long des côtes, et si un habit-vert hélait la barque ou perdait sa poudre et ses balles dans les ténèbres, je lui répondais avec une justesse qui faisait le lendemain matin retrouver un "cadavre sur les rives près desquelles j'avais passé. Oui, j'ai lutté contre les lois depuis la mort de l'enfant de mon idolâtrie ; oui, j'ai bravé la société dont l'un des membres, riches, élégants, heureux avait jeté le désespoir dans l'àme de deux pauvres filles ; oui, j'ai semé la mort au milieu des soldats qui se coalisaient pour me prendre et me traîner dans la prison de Thonon, ou qui m'auraient tuée comme un chien pour me faire expier le meurtre des leurs. Mais ni les terribles scènes qui signalèrent souvent mes audacieuses entreprises, ni le rare bonheur avec lequel j'ai déjoué les embuscades, qui cause la stupeur des étrangers quand, me désignant du doigt, on leur dit : — Voici Janotte la contrebandière ! rien n'a pu fermer la plaie
saignante démon cœur. J'ai voulu m'étourdir !.et le bruit de la fusillade, les cris de mort, les appels désespérés n'ont pu m'empêcher d'entendre la voix de ma Gertrude répétant sur son lit d'agonie :
— Sœur, je voudrais revoir la Savoie... Ramène-moi dans nos montagnes pour que j'y meure s'il ne m'est plus permis d'y vivre.
Juif-Errant du lac, voyageant sans but, femme sans affections possibles, jetée en dehors de toute loi, n'ayant pour perspective qu'un gibet, si jamais on me prend les armes à. la main, je suis la plus redoutée et la plus infortunée des créatures!
— Pauvre Jeanne! dit Madame d'Esterne en prenant les mains de la contrebandière.
— Vous m'appelez Jeanne! s'écria celle-ci en relevant son visage sur lequel coulaient deux grosses larmes. Vous me rendez mon nom d'autrefois; celui que me donnait ma mère, celui que disait Gertrude! Ah! soyez bénie! il me semble que ce nom est un rafraîchissement pour mon cœur ulcéré! Est ce que la vertu peut tendre la main au crime, Madame?
— Sans cela, Jeanne, elle ne serait pas la vertu!
— Vous me plaignez, moi !
— Pauvre Jeanne! répéta Madame d'Esterne, un jour viendra où votre âme fatiguée appellera le calme d'en haut. Un jour viendra où une bonne action vous sera comptée par celui qui n'oublie pas le verre d'eau donné en son nom à un misérable. Vous n'avez pas encore perdu le souvenir de Gertrude, eh bien ! cette fille infortunée vous supplie par ma bouche de venir au secours de Monique... Ah! celle-là est pure aussi comme la neige des sommets que nos yeux aperçoivent làbas. Je l'ai vie grandir, je suis attachée à elle comme vous vous êtes dévouée pour votre sœur. Ne rendez pas inefficaces tant de sacrifices et de vertus! Ne perdez pas une enfant qui s'est jetée dans l'abîme de la douleur pour racheter la vie de son père! ne la liez pas à Jacques, à Jacques que vous avez fait • otre complice !
— Un serment nous lie, Madame.
— Dieu vous en ivleve.
- Je lui ai promis mon aide à toute heure, en tout lieu, pour quoi que ce soit.
— Lui avez-vous juré d'opprimer 1 'innocence^
— Non! fit Janotte d'une voix sourde.
— N'obtiendrai-]3 rien de vous? mes prières et mes larmes ne vous vaincront-elles point? Je redoute moins les fureurs de Jacques que l'excès de vertu de ma fille et l'exagération pieuse qui lui fait voir impossible sa rupture avec un bandit. Votre âme n'est-elle point apitoyée, ne vous lais serez-vous pas attendrir?
— Ne voyez-vous donc pas que je pleure? dit Janotte, moi la femme de fer que l'on juge incapable de souffrir des maux des autres et qui trouve au contraire une sorte de joie dans leur désespoir!
— Vous sauverez Monique ?
— Je la sauverai !
— Vous me le jurez?
— Au nom de Gertrude !
— Eh bien ! en son nom soyez pardonnée et bénie, pauvre femme! la source des pleurs n'est pas tarie en vous, la source de la prière ne peut manquer de couler encore... Si vous priiez, oh] si vous priiez, je répondrais de vous!
— Assez! fît brusquement la contrebandière] Jeanne s'est retrouvée chez vous pendant une heure; Janotte reprend en quittant votre seuj son nom, ses habitudes et son caractère!
ii '•
Quand la sœur de Gertrude reparut devant son protégé, elle lui apporta du rhum, du tabac, lui remit une bourse contenant vingt louis, et lui dit :
— Mon garçon, ce soir, nous avons affaire à M orges; je m'y rendrai avec cinq des meilleurs; toi, tu monteras dans la barque de Gaspard et Ton te descendra tout doucement à Genève. Voici un passeport; deux amis t'accompagneront jusqu'à la frontière de France. Dans un an tu pourras reparaître et nous te le ferons savoir.
— Et Monique?
-- Fais-en ton deuil.
— Ne sera jamais ta femme.
— Où est-elle?
— Au couvent !
— Malédiction !
— Cela vaut mieux pour elle comme pour toi, répondit froidement Janotte.
— Je la retrouverai ! murmura Jacques.
— Tu as bien compris !
— Oui.
— A une heure, Gaspard t'attendra.
— C'est inutile.
— Pourquoi ?
— Je ne partirai pas.
— Tu refuses mes services ?
— Je les repousse au prix que vous y mettez.
— Tu n'es pas libre de les refuser, garçon.
— Qui m'en empêchera?
— Moi, eux tous! Tu connais larègle, Jacques : un ami est pris, on le délivre ; si sa présence compromet l'association, on l'éloigné pour un temps; s'il s'obstine «à ne point se soumettre, l'en, ment est rompu ; il se tire d'affaire comme il peut: toute la bande le renie!
— Je suivrai Gaspard, dit Jaques d'une voix brève.
— Bien t'en prend,, garçon.
' — On vient. Janotte.
— Bon! dit la contrebandière; l'affaire de M orges tient toujours.
Le bruit de deux rames se fit entendre, on distingua le cri du grèbe, et trois hommes entrèrent dans le souterrain.
— Partons-nous, Janotte? demanda le plus vieux.
— Tout est tranquille?
— Dix mille livres à gagner! Les compagnons nous attendent derrière le chàteau-fort.
— Jacques, à une heure Gaspard donnera le signal : trois fois le cri de la mouette.
— Bien.
— Tu viens, la Janotte?
— Sans cela, vous feriez de belle besogne !
En reconduisant ses deux complices, Janotte leur dit tout bas :
— J'ai autre chose à faire; allez seuls, je vous rejoindrai à deux heures.
— A Morges?
— A Morges.
Ils remontèrent en canot et s'éloignèrent.
142 MONIQUK
Le dernier quadrille des lanciers avait depuis longtemps fini ses ritournelles. Les bals se ter minent de bonne heure à Évian; on y danse en famille et presque sans coquetterie.
Les rues étaient désertes, aucune lumière ne brillait aux fenêtres, tout dormait paisiblement, quand un cri prolongé, effrayant, lamentable, retentit du côté du lac :
— Au feu ! au feu !
Les bateliers couraient dans les rues, ralliant
les travailleurs, demandant du secours. Les fe nêtres s'ouvraient, des groupes se formaient, on jetait de toutes les maisons des seaux pour former la chaîne, car Évian ne possède point d pompes, et il fallait faire venir celles de Thonon.
— Au feu ! au couvent ! répétaient les voix ef tarées.
Le tocsin sonnait lentement, les rues étaient encombrées de curieux ; l'établissement et les hôtels envoyaient leurs domestiques, que suivaient des étrangers; on entendait les cris des hommes, les sanglots des jeunes pensionnaires que l'incendie surprenait dans leur sommeil, et qui couraient épouvantées dans le jardin.
Toute l'aile droite était en feu.
L'effroi devenait général. Des femmes à demicouvertes de toilettes élégantes couraient sur le lieu dû sinistre, appelant leurs filles, qui ne pouvaient les entendre : la distribution des prix, qui devait avoir lieu le lendemain, avait réuni toutes les mères.
C'était un effrayant spectacle que cet incendie reflété par le lac, qui baigne les murs du monastère. M. Lenoir encourageait les travailleurs par son exemple; des hommes courageux, debout sur les toits, faisaient à coups de hache la part du feu. Que la flamme atteignît une maison voisine, et la ville était perdue! Les constructions en bois eussent disparu en quelques heures. La surface du Léman était rouge comme le ciel; des gerbes de feu s'élançaient des fenêtres ; les charpentes crou-
laient avec bruit; les seaux manquaient; les religieuses visitaient, au milieu de mille dangers, les corridors envahis par la flamme, cherchant de pauvres enfants que la terreur avait empêchées de suivre leurs compagnes.
Monique partageait leur tâche maternelle, et, enlaçant de ses bras la plus petite fille du pensionnat, elle obéissait à la supérieure, qui lui criait de descendre en toute hâte, quand un homme lui barra le passage.
Cet homme était Jacques.
— Encore lui! s'écria Monique épouvantée.
— Je viens vous sauver comme j'ai sauvé votre père, mademoiselle.
— Dieu me sauvera seul! répondit la jeune fille. Laissez-moi descendre ! Entendez les voix qui m'appellent!... Ayez pitié de cette enfant qui pleure!
— Suivez-moi! une échelle est dressée le long de ce mur, une barque nous attend.
— Vous pensez donc que je ne saurais pas mourir? demanda Monique.
— Je ne veux pas que vous mouriez, moi!
— J'ai peur ! j'ai peur ! cria l'enfant que Monique serrait sur sa poitrine.
— Paix, cher ange! dit la jeune fille; des amis invisibles nous entourent.
— Venez! venez! criait Jacques.
— Sauvez l'enfant!
— Pas sans vous.
— Elle a une mère! Pitié, Jacques, pitié!
— Vous aviez un père, Mademoiselle, et pour lui aussi vous m'avez fait la même prière.
— J'appartiens à Dieu, Jacques.
— Non, Mademoiselle, vous n'avez point fait de vœux...
— Eh bien ! j'appartiens à la mort ! dit Monique, qui, à demi suffoquée par une fumée épaisse, s'appuya contre la muraille, dont le contact la brûla.
— Vous ne le savez donc pas, reprit Jacques, pour vous je me suis fait contrebandier ?
— Pour moi ! répondit la jeune fille avec horreur.
— Pour vous je suis devenu incendiaire !
— Misérable! dit Monique en retrouvant toute
son énergie, la mort est là, repentez-vous et priez! I 9
Dieu nous juge, craignez qu'il ne vous frappe!
— Je puis devenir assassin... dit Jacques frémissant de rage.
— Je m'en doutais! dit une voix derrière lui. Janotte venait de franchir l'appui de la fenêtre
et de sauter dans la chambre.
— N'ayez crainte, Mademoiselle, dit la contrebandière, ceux que je garde sont bien gardés ! Ah ! Jacques, tu as pensé te jouer de moi ! Tu as cru à l'impunité de tes lâches projets! Tandis que nos amis risquent leur liberté pour conserver la tienne, tu commets bassement un double crime. Sache que les contrebandiers te renient à cette heure 1 Ils se battent loyalement, s'il le faut, mais ils ne brûlent pas les monastères des filles de Dieu, et n'épouvantent pas des enfants innocentes.
Janotte tira un pistolet de sa poclve.
— Si tu bouges, garçon, prends garde, je vise bien... Ton échelle nous servira, merci.. .
La contrebandière s'éloigna à reculons, enleva légèrement Monique qui tenait encore la petite fille serrée contre elle, et commença à descendre.
Voyant sa proie lui échapper, Jacques se précipita vers l'escalier et pensa qu'il avait le temps
de rejoindre son canot avant que Janotte fût arrivée. Mais, parvenu au bas du premier escalier que le feu gagnait, Jacques s'engagea sur un chemin de poutres brûlantes, et quand il tenta de retourner en arrière, la retraite était coupée. Il prit un élan désespéré et tomba sur un monceau de décombres fumants encore, au milieu d'une rue étroite et déserte en ce moment. Son front heurta une pierre et il s'évanouit.
Quand il retrouva l'usage de ses sens, il était sur un lit d'hospice, l'excellent et savant docteur N... se tenait près de lui; monsieur Lenoir attendait qu'il recouvrât la parole.
— Mon compte est réglé, dit le mourant : maudit des hommes, maudit de Dieu !
— Dieu ne maudit jamais et peut vous pardonner encore.
— Jamais !
— Je m'en fais le garant.
— Je ne crois pas! dit le malade.
— Et quelle preuve vous faut-il de plus que sa propre parole ?
— Le pardon de Monique.
— Monique I
Jacques avoua tout.
— Elle me refusera, n'est-ce pas, Monsieur demanda l'agonisant.
— Monique est un angel dit le prêtre.
— L'entendre me dire : Mourez en paix, suffirait pour me faire espérer en la miséricorde divine
— Je vais vous chercher le pardon de Monique je vous apporterai ensuite celui de Dieu.
M. Lenoir sortit.
Lorsque Janotte arriva sans obstacle à son bateau, elle le dirigea vers un endroit facile au débarquement, passa le bras de Monique sous le sien, se chargea de la petite fille, les conduisit toutes les deux chez madame d'Esterne, s'éloigna brusquement dans la crainte d'être remerciée et courut à Morges où on l'attendait.
Le curé trouva madame d'Esterne et sa fille adoptive dans le, salon; elles ne s'étaient pas couchées et s'entretenaient de la généreuse conduite de Janotte.
— Madame, et vous, chère Monique, dit le pasteur en entrant, souvenez-vous que le Christ a prié pour ses bourreaux... Un misérable dont l'heure est venue implore votre pardon.
MONIQUK 149
— Jacques... balbutia Monique.
--Il va mourir.
— Je vous suis, Monsieur.
Madame d'Esterne et la jeune fille entrèrent ensemble dans la salle de l'hospice.
Jacques, en les voyant, se souleva sur son lit.
— Grâce! dit-il d'un accent éteint.
— J'ai tout oublié, Jacques, dit la fille de Guillume, que le Seigneur use d'indulgence à votre égard. Le prêtre s'agenouilla et récita à voix haute le Miserere.
Le mourant suivit le psaume avec attention, puis se tournant vers Monique :
— Que le ciel exauce le plus ardent de vos vœux! dit-il.
Un instant après il était mort.
Les événements avaient ébranlé l'organisation nerveuse de Monique. Une fièvre ardente la saisit ; le docteur N... conçut de graves inquiétudes, et M. Lenoir, après avoir béni le cercueil du contrebandier, se rendit à Ouchy.
Marine y était seule.
Le prêtre raconta les détails de la tempête, la promesse de Monique, les douleurs éprouvées par
la courageuse fille, forcée de sacrifier son bonheur à sa parole qui racheta la vie de son père, l'arrestation de Jacques, l'incendie du couvent, la mort du coupable, et l'état inquiétant de Monique.
— Ma fille! s'écria Marine, ma Monique payer pour tous la dette du sacrifice? Ah ! Monsieur, c'est impossible! Il me semble que de tous mes enfants c'est elle que je préfère... Je cours à Évian! je veux la voir, je la sauverai... Ah! je donnerais mon sang pour elle î
— Ayez confiance, répondit M. Lenoir à la mère affligée, Dieu ne voudra point la reprendre sitôt !
— Me la reprendre! c'est impossible! Pendant sa vie mortelle, le Sauveur a toujours rendu les enfants à leurs mères ! Que lui dirais-je à ce Dieu do miséricorde pour qu'il m'écoute et qu'il m'exauce? Eh bien, Monsieur, devant vous qui le représentez et qui parlez en son nom, je jure d'embrasser le culte de ma fille, s'il la sauve! et d'aller pieds nus, suivie de mes huit enfants à votre église catholique, pour y abjurer le protestantisme.
— Monique est. sauvée! s'écria le curé. lTn tel vœu doit être entendu. 0 Monique! tu seras tou-
jours la bien nommée... Venez, Marine, qu'elle embrasse sa mère et que le ciel accomplisse un nouveau miracle !
(Pendant que ces événements se passaient à Évian, que devenait Abel Renix? D'après le conseil de M. Lenoir, et le soir même où,, de retour des Allinges, le curé avait compris que c'en était fait de l'avenir de Monique, il cliercha une consolation , à la vive peine qu'il ressentait du malheur de la pure enfant, dans la pensée que le Seigneur faisait élection d'un apôtre. Soit que l'humble prêtre doutât de sa science, soit qu'il voulut abandonner à d'autres l'honneur de convaincre le pasteur de Lausanne, il lui remit une lettre de recommandation pour un de ses condisciples du diocèse de Belley, le recommandant à toute son affection comme à toute sa charité.
A cette époque, les catholiques émus de pitié pour leurs frères de Genève s'occupaient à réunir la somme nécessaire pour la construction d'une église, œuvre à laquelle l'abbéMermillod se dévoua avec un zèle tout apostolique. Le plan était fini, approuvé, les ressources seules manquaient. Abel vint, par sa présence, donner une activité nouvelle à l'enthousiaste ardeur des jeunes prêtres. Il semblaitJqueDieu,enleurenvoyantcetteàme, les payait par avance des labeurs passés et leur donnait le gage de la future moisson. L'activité du prélat, l'empressement du clergé, le concours généreux des fidèles soulevèrent les amis de la foi et animèrent les plus tièdes. Comme au temps de Moise, demandant les offrandes du peuple pour le tabernacle, l'Évêque s'adressait à ceux qui pouvaient donner la pierre de l'ange et apporter leur grain de sable au monument de la catholicité.
Qu'il s'agisse de construire un sanctuaire, d'ériger une statue colossale, de jeter, dans le moule d'une œuvre qui sera bronze, l'expression de la croyance et de l'espoir, soudain les germes de la foi que l'on pensait étouffés par l'indifférence ou le déisme, le panthéisme ou l'incrédulité, renaissent
et fleurissent comme les saxifrages perdues dans les neiges et que fait verdir le premier rayon de soleil.
Après la voix des ministres saints, celle des poètes se fît entendre, et des harpes chrétiennes vibrèrent pour s'unir à l'universelle prière que le ciel écoutait.
Voici un fragment de l'une de ces odes :
Comme Jérusalem, quand les tribus captives Aux champs de l'Assyrie expiaient leurs erreurs, L'Église de Genève, assise sur les rives, A poussé vers le ciel le cri de ses douleurs. Pleurant comme Rachel les enfants qu'on arrache De son sein déchiré, c'est en vain qu'on l'attache A la croix pour souffrir ce que souiîrit Jésus; Elle espère, elle attend, elle croit, elle adore : Devant le saint parvis prosternée elle Implore Le Christ, pour qui jamais les pleurs ne sont perdus. N'en a-t-il pas versé sur Solyme et Lazare ? Par le Dieu du Calvaire, oui, les pleurs sont bénis! Quand il fut généreux, pouvons-nous être avare:' L'ohole de la veuve eut pour lui tant de prix ! Calvin, en usurpant les divins tabernacles, Préparait à ce siècle un triomphe nouveau; A son apostasie opposons des miracles!
L'Église ressuscite et sort de son tombeau.
Genève quitte enfin ce Long voile de veuve ! Trop longtemps tu subis une cruelle épreuve ;
La France te prêtant un fraternel concours,
Ainsi que les Hébreux pour l'arche de Moïse,
Te portera ces dons, et joyeuse et surprise
Tu t'écrieras : assez, peuple, assez de secours !
Et dans cette cité, Jérusalem nouvelle,
Qu'entrevit Jean, debout sur l'écueil de Pathrnos,
L'Église de ( renève est plus pure et plus belle,
Genève, sœur de Rome, es1 martyre comme elle,
A ses fils adoptifs répétera ces mots :
« Vous avez apposé votre pierre angulaire
<• Au temple du Seigneur; vouez, de vos travaux
« Le Père de famille a doublé le salaire ;
« L'arbre de vie éteud ses immenses rameaux :
« Paris, Rome et Genève ont la mémo bannière,
« Ouvriers de la vigne, entrez dans le repos ! »
Lorsque je vois souffrir des enfants et des femmes,
Que j'entends de ces cris qui déchirent les âmes
Demander un pain noir d'une amère saveur,
Je partage leurs maux, j'endure leur martyre,
De la tendre pitié la voix parle à mon cœur ;
Elle me dit tout bas : pour calmer la douleur
Dieu môme t'a donné la voix qui nous attire !
Et lorsqu'un peuple entier réclame des autels
où rompre un pain céleste aliment de sa vie,
In temple pour chanter des hymnes solennels,
lin' arche pour voguer sur la mer en furie,
Je me tairais:' — oh! aon, Le poète a des droits
Quand il demande au nom du pauvre <'t de la croix!
Il parle pour Le ciel, c'est le ciel qui l'inspire!
El lorsque de eues jours s'éteindra le dernier,
Le Christ se souviendra du modeste denier
Que pour son temple saint a demandé ma lyre I
Les dons affluèrent et l'on travailla à l'église
nouvelle avec cette promptitude qui aidait si puissamment les architectes du moyen âge. Le clergé de Belley reçut le pasteur de Lausanne avec une franchise fraternelle qui toucha profondément le cœur du jeune homme. Blessé dans ses affections par la perte de tous ceux qu'il avait aimés, tourmenté par un besoin de vérité qui rendait son âme semblable à une terre sèche qui attend la pluie, Abel se jeta dans le sein d'une religion consolatrice qui aime les malheureux et soutient les âmes défaillantes. Abel avait besoin d'embrasser la croix dans la grande détresse intérieure qui l'enveloppa bientôt tout entier.
Il pria, il pleura...
Les études théologiques auxquelles il se livra occupèrent son esprit affamé de connaissances solides. Il se plongea dans les torrents de lumière que l'Évangile répandait dans sa pensée. Son âme trouva les ailes qu'elle demandait pour arriver à la montagne du Seigneur. Il comprit les splendeurs terribles du Sinaï, les flammes symboliques de l'Horeb, l'agonie au pied des Oliviers et le grand cri du Calvaire : Sitio! Il découvrit des perspectives infinies dans lesquelles il s'élançait de plein
vol. Son cœur, longtemps retenu et comprimé dans les langes du protestantisme, se dilatait, s'épanouissait, s'épanchait pieusement, dans la solitude.
Il fut plus d'une fois tenté de partir pour la Chartreuse. 11 se cloîtra dans sa cellule du séminaire, il donna pour aliment à sa pensée les pages de saint Jérôme, les œuvres de sainte Thérèse, les poésies de Jean-de-la-Croix, les confessions d'Augustin. L'âme ardente d'Abel se trouvait presque à la hauteur de celle de l'évêque d'Hippone ; il s'écriait avec lui : « Puissé-je vous connaître, ô mon Dieu! qui « me connaissez si bien! Puisséje vous connaître « comme vous me connaissez! Entrez dans mon « âme, vous qui êtes sa force, et rendez-la con- « forme à vous, de manière à ce que vous lapossé- « diez sans tache et sans ride. » Quand le doute cherchait à rentrer dans son cœur, quand l'esprit de discussion habituel aux disciples de Luther s'infiltrait dans sa pensée, le souvenir de l'ange terrestre dontlaparolc l'avait convaincu sur la montagne des Allinges revenait lui rendre la force de lutter contre l'ennemi. Pour s'associer à l'héroïsme de la jeune fille dont le regard lui montra le ciel,
dont la voix éclaira ses ténèbres, dont l'esprit de sacrifice l'avait accoutumé dans la route épineuse du Calvaire, il ramassait ses forces défaillantes, embrassait la croix avec le courage d'un martyr et cherchait la vérité avec plus d'ardeur et de persévérance que le plongeur ne met de zèle pour découvrir la perle cachée au sein des eaux amères et profondes.
Il entra dans le chemin de la souffrance avec le courage d'un néophyte et le sourire d'un bienheureux.
Bientôt il éprouva l'apaisement que communiquent à l'âme les célestes assurances de la foi.
Il mit son esprit en communication avec les intelligences des Jérôme, des Ambroise, des Thomas, ces flambeaux placés par Dieu de siècle en siècle pour éclairer la profondeur de notre nuit. Il se rassura dans les angoisses en voyant que ces hommes bénis de Dieu avaient éprouvé d'immenses douleurs. Il se pénétra do plus en plus de la pensée des saints que lui avait enseignée Monique : L'humanité est la famille de l'apôtre.
Sans rien préjuger de l'avenir, sans rien promettre, sans avoir encore plié sa volonté au joug
de la main divine, Abel seconda les jeunes prêtres dont il était devenu l'ami. Ceux-ci l'aimaient, le recherchaient. Sans lui demander la cause de sa tristesse, ils essayaient de le distraire : la charité n'est pas curieuse. Abel oublia de pleurer sur luimême en se consolant des douleurs fraternelles. Ses larmes s'épanchèrent près des malheureux qu'il fortifiait, lui si faible ! car, par un mystérieux effet de la bonté céleste, celui qui succombe sous le fardeau de ses peines retrouve assez de vigueur pour alléger celui de son frère : Simon de Cyrène était las quand les Juifs l'appelèrent pour prêter son épaule au pesant gibet que trainait Jésus sur la voie douloureuse.
Une veuve à visiter, des prisonniers à qui Ion doit enseigner le remords, des ouvriers chez qui l'on porte le pain quotidien et la manne cachée de la parole évangélique, toutes ces occupations admirables et patientes que l'Église appelle les œuvres de miséricorde et qui sont les échelons de la charité occupaient ses laborieuses journées.
Le soir, il reprenait ses livres et recevait quelques amis dont la science et l'affection 1 éclairaient et le soutenaient.
Au nombre de ceux qu'il voyait avec le plus de plaisir se trouvait l'abbé Johanet, prêtre austère pour lui-même, indulgent et doux pour tous ceux qui s'adressaient à lui. Une vive sympathie lia bientôt le pasteur de Lausanne à l'apôtre fervent du catholicisme. Leurs cœurs s'entendaient, leurs croyances devaient se confondre un jour au pied de la croix.
Un soir, Abel était assis près d'une haute fenêtre, à côté de l'abbé Johanet, dont la belle physionomie s'éclairait d'un reflet intérieur. Tout était calme autour d'eux. Le jour baissait : un jour de printemps rempli de parfums et de lumière; un de ces jours qui sont faits pour Dieu et dont on garde le souvenir, bien qu'aucun événement n'en ait marqué le passage.
L'abbé Johanet regardait le ciel, dont les splen-
deurs s'éteignent dans les sereines beautés du crépuscule. Enfin, adressant la parole à M. Renix, plongé comme lui dans une méditation silencieuse :
— Ami, lui dit-il, ces heures me font souvenir des jours pendant lesquels il plut à Dieu de me manifester ma voie...
— Vous n'avez donc pas eu dès votre enfance un goût prononcé pour les choses du Ciel, comme beaucoup de nos séminaristes?
— Non, Abel, répondit le prêtre, et je confesse que, pécheur, incrédule et voltairien que j'étais, il fallut qu'une main divine me terrassât sur la route d'un autre Damas !
— Si le Seigneur opérait pour moi semblable prodige !
— L'Esprit-Saint a mille moyens secrets pour faire sentir aux cœurs son irrésistible influence; ce que je connais de votre passé me donne une confiance absolue dans l'avenir; ce n'est point en vain que le Dieu des cœurs dociles envoya un ange dans votre sentier.
— Hélas! répondit le jeune homme, nous changeons souvent les anges de lumière en anges de ténèbres !
— Non, Abel, leur présence nous purifie.
— En avez- vous donc vu?
— Oui, répondit le prêtre, mes yeux ont contemplé deux élus.
— Racontez-moi votre conversion, ami.
— Soit ! Avant de commencer un récit dans lequel j'essaierai de vous peindre deux êtres privilégiés du Ciel, deux créatures presque entièrement dépouillées de l'humaine matérialité, il faut, pour juger de la puissance de la grâce qui me parla au cœur, que vous me connaissiez davantage. Mon père avait vu passer la Terreur et le Directoire. Riche et incrédule, il m 'éleva dans les principes d'unhéritierdirect des opinions de Diderot et de d'Alembert. Je dus mépriser, sans la connaître, une religion dont avaient ri messieurs de Y Encyclopédie. L'amour du luxe, la soif des plaisirs ne me laissèrent point le temps de m'apercevoir que l'élément du bonheur même manquait à mon orageuse existence. Si quelques-uns de mes compagnons vantaient le calme du foyer domestique et les douceurs de la religion, je taxais leur esprit de faiblesse et je ne tardais pas à les mépriser. En 1843. j'avais vingt-deux ans. Vous savez à] quel
point, en ce moment, une tolérance impie soufflait dans la société l'immoralité et l'athéisme : les livres les plus dangereux s'étalaient chez les libraires; le théâtre perdait toute pudeur; le protestantisme, semblable au taret qui ronge sourdement la coque des navires, essayait d'entamer le vaisseau de l'Église romaine; mon indifférence en matière de religion m'empêcha seule de tomber dans l'erreur. Je ne croyais à rien, pourquoi aurais-je changé de culte? Je ne me sentais aucune inspiration vers une puissance supérieure et inconnue; le désespoir de René, d'Oberman et de Jacopo d'Ortis n'effleurait même point mon âme. Epicurien, je ne cherchais rien en dehors d'une sphère de jouissance que mes vœux souhaitaient seulement d'agrandir.
J'ai toujours eu la passion des voyages; celle-là, du moins, forme l'esprit et découvre à l'intelligence de nouveaux horizons. J'éprouvais une curiosité inquiète qui m'entraînait sans cesse où je n'étais pas; mes études se ressentaient de la bizarrerie de mes idées; je niais la vérité éternelle et je cherchais parfois, dans de vieux livres d'alchimie, la science de l'absolu. Les recherches
d'Hermès et de Flamel m'occupaient singulièrement; les croyances du moyen âge heurtaient mon imagination. Si je visitais les cathédrales gothiques et les abbayes en ruine, je croyais voir passer devant moi de longues files de fantômes, des apparitions de goules, de psylles et de vampires. Le magnétisme était encore l'objet de mes recherches. Un jour, un ami m'apporta une brochure ayant pour titre : Les Stygmatisêes.
Je me souvins d'avoir vu, dans des livres pieux, des images de saints en extase, des vierges du Seigneur dont le cœur était percé des flèches du divin amour, des figures ascétiques de moines portant au front les traces de la couronne d'épines.
Les grandes poésies des amants de la Croix me revinrent à la mémoire, et bientôt j'éprouvai le vif désir de juger par moi-même des merveilles qui s'opéraient sur deux pauvres filles du Tyrol.
Bientôt mon voyage fut arrêté.
L'ami qui m'avait prêté la brochure avait un frère attaché à Saint-Sulpice ; il me pria de permettre qu'il s'adjoignît à nous, et j'y consentis,
malgré mon peu de sympathie pour les membres du clergé. Du reste, l'abbé Conrad était si simple et cherchait tellement à s'effacer, qu'avec un peu de bonne volonté on pouvait ne plus s'apercevoir de sa présence. Je ne connaissais du Tyrol que ses chants bizarres, ses sculptures naïves et quelques vues pittoresques. Moins visité et surtout moins décrit que la Suisse, il m'attirait davantage ; d'ailleurs, j'espérais y trouver à la fois la solution du problème que je poursuivais et un nouvel argument contre la religion. La présence de l'abbé Conrad me taisait souhaiter doublement de rencontrer à Capriana les traces du charlatanisme ou de simples phénomènes aisément expliqués parla science.
Un vieux docteur vint augmenter notre caravane.
Munis d'albums et de crayons comme des peintres en voyage, d'étuis de fer blanc comme des botanistes, nous traversâmes une partie de la Suisse à pied, laissant dans la voiture qui nous suivait les provisions et les domestiques.
Pendant la première partie du trajet, ma verve fut intarissable : je raillais l'abbé, je questionnais
le docteur surlemesmérisme, je riais du spectacle dont jallais être témoin. Cependant, arrivé à Botzen, quand nous abandonnâmes la route de Trente, citée bénie qui vit passerdans ses murs tant d'augustes prélats, et que nous .approchions du but de notre course, je me sentis le cœur envahi par une émotion incompréhensible : les plaisanteries expiraient sur mes lèvres ; je devinais le cri que poussa Moise : « Ce lieu est saint ! »
Lorsque le village d'Egra nous montra ses maisons blanches, nousnous trouvâmes en face de l 'immense rempart de montagnes qui bornent à l'Orient la vallée de TAdige. Pour les franchir, il fallait passer par d'étroits sentiers; le paysage devenait imposant. La pente des monts était rapide, mais veloutée d'une herbe fine, étoilée de fleurs. L'arôme des sapins nous arrivait sur les ailes du vent; nous gravissions pleins de courage la colline élevée; le clocher d'un couvent montrait une croix étincelante sous les rayons du soleil.
L'abbé Conrad, le cœur plein d'émotion, s'agenouilla sur le sommet de la montagne et pria un instant. Le docteur émerveillé poussait des exclamations de surprise. Je crayonnais l'aspect général
delà vallée; Auguste prenait des notes. Le paysage s'emparait de nous d'une façon puissante; dans le cadre magnifique qui se déroulait à nos yeux pouvaient maintenant apparaître les vierges chrétiennes. Je ne saisquoi d'élevégagnait mon âme. Je ne croyais pas Dieu si près, et pourtant mon cœur tressaillait ! Je me suis dit, depuis, que les pèlerins d'Emmaùs, s'entretenant des événements qui s'étaient passés à Jérusalem, durent alors ressentir quelque chose de ce qu'alors j'éprouvais. Pour l'abbé Conrad, il s'attendait à être témoin d'une glorification nouvelle du Dieu qui se montre admirable dans ses saints.
Pour descendre le revers de la montagne, nous traversâmes une sapinière sombre et harmonieuse où semblaient se confondre les bruits du vent dans les branches et ceux des vagues de la mer. On eût dit le spacieux portique d'un temple élevé en l'honneur du Dieu qui aimait à prier sur les collines de Judée.
Tout à coup, au fond d'une vallée sauvage, se montrèrent quelques chaumières éparses. Une ri vière déroulait au milieu du village ses contour sinueux, pareils à une ceinture d'argent. Des
champs mal cultivés semblaient honteux de leur maigre récolte; quelques prairies coupaient le paysage; des montagnes boisées fuyaient dans le lointain et bornaient l'horizon de Capriana. Nous étions arrivés.
Pauvre, triste et mystérieux village ! combien de fois il m'a fait songer aux bourgades bénies traversées par le Sauveur pendant sa vie mortelle ! Je me représentais Emmaùs, Béthanie, éclairés par un splendide soleil oriental ; je croyais voir les maisons modestes dans lesquelles il daignait prendre un peu de repos ; je reconnaissais les figuiers au pied desquels il s'était reposé des fatigues de la route. Nul paysage ne fut mieux choisi pour encadrer le douloureux prodige que nous étions appelés à contempler. Les arbres de Gebtsémani devaient avoir des plantes semblables dans leur branchage ; le Cédron courait avec le bruit monotone que faisait la petite rivière; la terre était un désert aride comme dans cette partie du Tyrol. Où plaît-il au Seigneur d'opérer ses prodiges? Qui choisit-il pour ses amis les plus chers ? Comme autrefois Abel, il attire encore à lui les simples, les pauvres, ceux qui ont le cœur pur !
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A Capriana languissait la stygmatisée.
Sa demeure ressemblait à toutes les autres, sau qu'elle était d'aspect plus misérable encore.
— Singulière mise en scène ! m'écriai-je. L'abbé Conrad n'entendit pas ma remarque
railleuse.
— Quoi ! c'est ici.... répétait-il.
Son frère Auguste causait vivement avec le docteur.
Nous avions pour guide un enfant du village vêtu d'une peau d'agneau comme un saint Jean- Baptiste et portant à son feutre pointu des flots de rubans aux couleurs tranchantes.
— Peux-tu nous mener chez Domenica Lazzari? lui demandai-je.
Il leva sur moi deux grands yeux bleus curieux.
— Vous êtes Parisiens, dit-il, sans répondre d'abord à ma question.
— Oui.
— Et vous venez pour voir la sainte 1
— Oui.
— Povera addolorata ! s'écria- t-il, quand je la
vois, il me semble assister à la passion du Seigneur Jésus!
— La raison se révolte à la pensée que des miracles se puissent opérer dans un bouge pareil! dis- je à l'abbé Conrad.
— Vous oubliez l'étable de Bethléem, Monsieur... pour vous punir de votre orgueil, si vous sortiez d'ici convaincu...
— De quoi ?
— De tout ce que vous niez.
— Quelle plaisanterie !
— Je voudrais prophétiser.
L'enfant frappa à la porte de la maison. Elle était basse, couverte en chaume, mal fermée et mal éclairée. La misère et l'incurie suintaient des murs lézardés. Une femme grande, aux membres osseux et grêles, à la peau jaunâtre, aux gestes brusques, l'entrouvrit.
— Que voulez-vous? demanda-t-elle d'une voix mécontente.
— Voir la sainte! répondit l'enfant.
— Des curieux ! grommela cette femme.
Je voulus lui remettre une pièce .d'or dans la
lu
main; elle la jeta comme si elle avait senti une brûlure.
— Vendons-nous le sang de Domenica ? s'écria-t-elle. Oh ! si le Seigneur nous avait consultés, mon frère et moi, ce n'est point sur notre famille qu'un tel honneur serait tombé ! Entrez ! entrez ! comme si la vue des tourments d'une pauvre fille pouvait être agréable?
J'hésitais, sur le seuil; cet accueil n'était guère hospitalier ; mais le petit guide me dit à voix basse :
— Elle déteste les étrangers, laLazzari, et puis vous l'avez blessée en lui offrant de l'argent. Ils sont tous pauvres, mais fiers. S'ils l'avaient voulu, rien ne leur manquerait, et ils habiteraient Trente au lieu de Capriana; mais c'est leur idée.
Je récompensai l'enfant et j'entrai. La sceur de Domenica s'était retirée dans un angle de la salle, et nous regardait d'un œil irrité,
Nous approchâmes du lit de la stygmatisée... Abel, la vue de cette femme a pu seule me donner une idée des souffrances du Sauveur !
La fenêtre de la salle était ouverte et laissait entrer un vent frais. Domenica était étendue sur un
grabat de paille recouvert d'une méchante couverture. Sa figure, maigre et pâle, respirait une indicible souffrance. Sur son dos et sa poitrine s'épanchait en désordre une abondante chevelure noire collée aux tempes par des plaques de sang coagulé. Le front, largement dessiné, laissait voir des blessures semblables à celles que feraient des épines aux pointes acérées. Des filets de sang s'échappaient de ces plaies nombreuses et que l'on eût dit récemment ouvertes. Les pommettes des joues présentaient de nombreuses meurtrissures; dans les yeux de la pauvre martyre on lisait une angoisse indicible.
L'abbé Conrad était tombé à genoux ; le docteur étudiait scientifiquement l'état de Domenica et secouait la tête comme un homme qui voit en un instant s'écrouler l'échafaudage de vingt années d'études logiques et patientes.
Les mains de Vaddolorata, jointes et crispées, montraient une large cicatrice, rouge, turgescente, enflammée... C'est bien ainsi que les clous avaient dû percer les mains tendues du Sauveur des hommes ! Comme Thomas, je voulus mettre un
doigt dans la plaie... Comme lui, Abel, je tombai le front dans la poussière.
Mon orgueil essaya encore de lutter contre ce miracle ; je repoussais la foi qui m'envahissait, et pourtant pouvais-je nier l'évidence? Les mains de Domenica nereprésentaientpai une déchirure, une empreinte; la cavité formée par la blessure était remplie d'un sang figé, les chairs qui les entouraient étaient ardentes et gonflées.. On ne voyait point les clous, comme à saint Francois-d'Assise; mais la plaie mystérieuse qu'ils avaient faite racontait ce martyre souffert... cette vue serrait le cœur... les yeux se voilaient de larmes, l'admiration et la pitié absorbaient toutes les facultés de mon être.
Un souffle saccadé et pénible entr'ouvrait les lèvres delà crucifiée; elles étaient brûlantes et desséchées. In tremblement douloureux et convulsif agitait ce corps brisé par la souffiance. Les genoux remontaient un peu, comme nous voyons ceux du Christ dans quelques peintures. On ne peut se figurer l'expression de cette agonie; on ne peut deviner cette douleur poignante, cette tension de nerfs, ces plaies béantes, cette tote désolée. Ce
réduit misérable, ce grabat infect semblable au fumier de Job, cette jeune fille qui ne respire que dans les douleurs, cette effusion de sang vous fait l'effet d'un rêve fiévreux, d'une hallucination terrible. L'air vous manque, les ténèbres du Calvaire vous environnent; vous adorez Dieu dans ces mystérieux prodiges, mais cette lente agonie pèse de tout son poids sur votre àme. Depuis dix ans Domenica endure ce martyre ! La même patience surhumaine règne dans ses paroles et sur son visage. Jamais elle ne s'est plainte, et les seuls mots qui sortent de ses lèvres sont comme le Christ :
— Mon Dieu ! mon Dieu !
Je restais comme foudroyé devant ce grabat d'agonie, quand la Lazzari, me secouant rudement par le bras, me dit d'une voix brève :
— Assez ! assez !
Nous sortîmes.
L'enfant nous attendait pour nous conduire chez le curé de Capriana. C'était un saint homme, admirant le Seigneur dans ses œuvres et professant une singulière vénération pour YaddoLorata. C'est de lui que nous obtînmes quelques renseignements sur cette créature privilégiée : Ses parents
étaient pieux et pauvres; elle vint au monde en 1815, et dut travailler pour aider sa famille indigente. Rien d'extraordinaire ne se faisait remarquer en elle, quand, vers l'âge de dix-huit ans, se manifestèrent les premiers symptômes d'une maladie qui la laissa, comme nous i'avions vue, dans un état d'agonie perpétuelle. Les traces des clous et de la couronne d'épine devinrent visibles, et bientôt, à mesure que ses douleurs augmentèrent, le jeûne delà sainte devint plus rigoureux et finit par être absolu. Des médecins la visitèrent et on la transportai l'hospice de Trente; le docteur Del- Clochelui donna spécialement des soins et ne put que constater les choses merveilleuses que l'on racontait dans le village de Capriana. J'ai eu, depuis, toutes les preuves entre les mains ; je pourrais vous montrer la copie d'un rapport officiel inséré dons les Annales de la médecine de Milan; aujourd'hui, je me livre tout entier à mes impressions et au? souvenirs qui se réveillent en moi ! Bienheureux celui qui ne fait point entrer son esprit en lutte avec son cœur !
Je sortis profondément remué de la maison de Domenica,'et le lendemain je suivis a l'église mes
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compagnons de voyage qui souhaitaient entendre la messe.
La messe, Abel ! vous ne savez point encore ce que c'est! Jusqu'à ce jour je l'avais considérée comme une réunion de cérémonies ingénieuses rappelant la grande loi du sacrifice, mettant sur les lèvres des chrétiens les prières poétiques des rituels et des psaumes. Ce matin-là, dans la pauvre église du Tyrol, je me rappelai la grande scène qui se passa, il y a dix-huit siècles., sur le mont Moria... La vue de la croix qui s'élevait sur l'autel me rappela l'agonie du Sauveur rendue pour moi plus compréhensible par les douleurs de Yaddotorata. Je me souvins de cette parole du Christ : permis sum, et non homo! je me demandai pourquoi, de siècle en siècle, le ciel avait favorisé quelques créatures privilégiées de ces stygmates? Je traînai mon incrédulité expirante au pied de la croix; je m'interrogeai sévèrement, j'implorai la lumière; je sentis le vide que produit dans une âme le manque de croyance religieuse. Je demandai la bonne volonté et le baptême de l'esprit de foi; j'aspirai à la rédemption, à l'expiation, au Sacrifice. Toutes les doctrines de pénitence et de
mortification qui révoltent l'humanité contre l'esprit me parurent justifiées à cette heure. Repassant ma vie dissipée, remplie de fautes et d'erreurs, je me dis que peut-être les douleurs de Domenica les rachetaient devant Dieu; que certains êtres pleuraient et souffraient pour leurs frères, afin de pénétrer plus avant dans la loi du rachat dont le Sauveur est le pontife suprême.
Que de choses j'appris pendant cette messe 1 Que de révélations illuminèrent mon âme sur la passionniste de Capriana! Certes, il faut du courage pour supporter ce spectacle, mais quelle leçon ! On ne peut sortir de la demeure de la stygmatisée incrédule ou sensuel; il faut embrasser la doctrine de la souffrance, présenter son sein à la lance de Longus, baisser la tête pour recevoir sur le front les dards aigus du diadème royal. Pour moi, jeune homme livré à toute la fougue de mes passions, la vue de Domenica valait bien mieux qu'un livre! Celte pauvre fille devenait la démonstration visible d'un dogme, et, de tous ceux que l'on impose à notre raison, celui-là est le plus difficile, le plus austère; il fait se cabrer davantage notre raison étroite, qui veut juger les choses
du Ciel avec les yeux de la chair! L'évidence me criait : Crois, prie et souffre! La loi de la mortification s'étend sur tous les membres, depuis que la tête a été frappée.
Abel, bien des journées se'sont écoulées depuis ces jours. Eh bien ! quand je me souviens de quelle façon miraculeuse le Seigneur traita celui qui, s'il n'insultait pas publiquement sa doctrine, gardait du moins les manteaux, comme Saul, je ne puis que tomber à genoux et rendre grâce à sa miséricorde infinie, qui d'un enfant fit un homme, de cet homme un chrétien, de ce chrétien un prêtre!
Il ne s'accomplit plus de miracles 1 dit la foule. Il faut fermer les yeux au jour pour ne point voir les prodiges ! La nuée lumineuse pour les uns n'est que ténèbres pour les autres : la lumière se fera en vous comme elle s'est faite en moi !
— Croire! croire! dit Abel, c'est la grande sérénité du cœur.
— Ne sentez-vous aucun obstacle à la grâce qui vienne de vous-même, Abel?
Aucun! la terre n'a rien à me donner... répondit M. Renix.
En ce moment, un domestique entra et remit
unelettre au jeune homme. Elle venait de M . Lenoir et ne contenait que ces mots : « Partez demain î >» Son ami était-il malade? Un malheur menaçait-il la famille de Monique?
Abel colla ses lèvres sur un crucifix, pressa dans les siennes la main de l'abbé Johanet et demeura un instant absorbé dans de douloureuses pensées.
— Allons, dit-il à son ami, une épreuve est là !
— Et vous en sortirez victorieux, Abel.
Ils se quittèrent. Le lendemain, M. Renix se présenta à l'évêché, fit ses adieux au prélat, reçut les affectueuses recommandations des frères qui l'avaient éclairé, les derniers conseils de l'abbé Johanet, et prit la route de Genève.
M. Renix descendit à l'hôtel de la Balance, et presque aussitôt courut ci l'église, déjà remplie de fidèles qui priaient devant un autel nu comme la crèche, mais, comme elle, renfermant un Dieu.
Le lendemain, il montait sur Y Italie, et à neuf heures le port d'Évian dessina devant lui sa courbe élégante.
Comme le bateau radeleur recevait les étrangers qui devaient s'arrêter- à Évian, une grande barque à double voile latine abordait également, et les curieux groupés sur le port se demandaient les uns aux autres quelles personnes occupaient cette barque pavoisée comme pour une fête et toute fleurie de roses blanches. Sur la passerelle de bois se tenait le curé d'Évian.
A.bel, debout dans le bateau radeleur, poussa un cri de surprise en reconnaissant, dans les passagers de la barque, Marine et ses enfants.
M. Lenoir les reçut avec effusion et leur fraya un passage.
La femme du pêcheur avait jeté un long voile sur sa tête; ses pieds étaient nus, elle tenait un cierge à la main ; chacun de ses enfants, en habits du dimanche, marchait pieds nus aussi, suivant du regard la lumière du cierge, que le vent faisait vaciller.
— Venez, mon fils, dit M. Lenoir à Abel.
Benjamin allait se jeter dans les bras du jeune
homme, quand il fut retenu par un regard de Marine. Elle leva sur M. Renix des yeux remplis d'une joie ineffable, et le groupe recueilli s'achemina vers l'église, au milieu d'une foule curieuse qui grossissait à mesure que l'on approchait de la ville.
Le curé guida Marine vers l'autel de la Vierge.
Le bas-relief était entouré de fleurs, l'église était en fête; on y respirait les arômes de l'encens. Bientôt l'hymne grave et solennelle du Veni Creator retentit sous la voûte, et l'on crut entendre le vol de la colombe céleste qui plana sur le front de Jésus tandis que Jean lui versait l'eau du Jourdain.
Un groupe de femmes élégantes et d'hommes distingués se tenaient près de l'autel. Quand M. Lenoir, paré d'une aube brodée et portant pour la première fois une étole de moire pailletée d'or, eut fait une génuflexion devant le grand autel, Marine se leva, et le groupe des étrangers suivit la famille. Les parrains et les marraines se rangèrent autour des fonts baptismaux.
La plus jeune des dames voilées releva la dentelle noire qui couvrait son visage, et Abel vit rayonner devant lui les grands yeux de Monique,
qui brillaient d'enthousiasme et se mouillaient de pleurs et de joie.
Monique était la marraine de Benjamin.
Nous ne décrirons pas cette cérémonie touchante, unique dans les souvenirs d'Évian et si glorieuse pour le digne pasteur. La messe commença.
Après l'Évangile, M. Lenoir s'adressa à la famille groupée autour de l'autel; il choisit pour texte cette belle parole : « Si vous aviez la foi, nous transporteriez des montagnes! »
Abel regarda Monique et la mère serra dans ses mains tremblantes la main de celle qui l'avait attirée dans cette église. Il rappela le souvenir de la mère admirable dont les prières et les larmes avaient touché le cœur de Dieu et purifié l'âme d'Augustin. Devant les parents, les amis témoins de la vie d'abnégation d'une enfant modeste, il laissa entrevoir que c'était à son influence qu'étaient dues les lumières dont la clarté dessilla les yeux fermés au vrai jour. L'âme de Monique était trop humble pour que l'orgueil pût y germer; elle regarda la Madone, qui semblait lui sourire, et lui envoya le plus beau cantique d'actions de grâces que jamais la terre ait adressé au Ciel.
182 MONlQUR
L'office s'acheva.
En sortant de leglise, Monique présenta l'eau sainte à M. Renix.
Le jeune homme se signa gravement et religieusement.
— Abel, nous suivez- vous à Ouchy? demanda le curé.
M. Renix fit un effort sur lui-même et répondit :
— Oui.
Monique restait près de sa mère. Sa tête charmante reposait sur son épaule ; ses petits frères s'étaient emparés de ses mains. Le bateau les attendait.
Sur le port, devant le bureau de la douane, se tenait Janotte ; elle fumait tranquillement, et sa gourde à moitié vide témoignait qu'elle l'avait fêtée.
M. Lenoir fit un signe.
La contrebandière marcha vivement vers lui.
— Faut-il nager? demanda-t-elle.
— Si vous pouvez nous conduire, nous en serons heureux.
— Venez, Janotte, dit Monique de sa voix douce.
La contrebandière entra dans; la barque, qui s'éloigna du rivage. Le vent était bon, elle abandonna bientôt les rames.
— Je sais tout, Janotte, dit le curé: vous êtes brave et dévouée, vos amis peuvent se fier à vous : la fille adoptive de madame d'Esterne me l'a prouvé.
— Il n'y a pas de compliments à m'en faire, Monsieur le curé, c'était mon idée.
— Et une bonne idée. Il ne vous manque plus qu'une chose, Janotte : de revenir aux sentiments religieux comme vous revenez à ceux de l'humanité.
La Janotte secoua la cendre de sa pipe.
— Je vous reverrai, Monsieur le curé, réponditelle brusquement. Aussi bien, Simon-le-Riche nage dans vos eaux, et vous êtes meilleur pêcheur que nous tous ! Quand je pense que Jacques s'est repenti...
— Que son exemple vous serve, Janotte. En lutte avec les lois depuis tant d'années, ne pouvez-vous tomber un jour au milieu d'un poste de douaniers ?
— Je mourrais! dit sourdement la Janotte.
— Mais de quelle mort?
— Quelle est donc ma vie! s'écria cette femme étrange, croyez vous qu'elle vaille un regret? Je la donnerais pour un paquet de tabac ! Gertrude est morte... morte après avoir brisé toute ma vie... Ceux qui travaillent avec moi ne tiennent qu'aux profits que mon audace leur procure... Si jamais la Janotte était prisonnière, nul ne viendrait la voir; si elle était condamnée à mort, personne ne prierait pour son âme...
— Excepté moi, dit Monique qui avait entendu ces derniers mots. Moi, que vous avez sauvée; moi, qui, si vous le vouliez, vous aimerais comme vous aimait Gertrude.
— Vous. Mademoiselle!
— Et de grand cœur, Janotte !
— Monsieur le curé, cà bientôt, dit la contrebandière.
L'émotion étranglait sa voix, elle se pencha sur les rames, le bateau fila comme une mouette sur le lac aux eaux transparentes.
En voyant cette barque pavoisée portant un groupe de fidèles au front recueilli, aux regards brillants, et tenant à la main le cierge symboli-
que, on pouvait se croire transporté aux premiers siècles du christianisme. Même ferveur, même joie, mêmes prières montaient vers le ciel.
A mesure qu'elle approchait du rivage, Marine polissait. Elle aperçut Guillaume debout sur le seuil de sa cabane et attira vivement ses enfants vers elle.
— Courage ! murmura le digne prêtre.
Marine fit descendre ses enfants et marcha derrière eux en tenant la main de Monique.
A la suite de ce groupe silencieux venaient Abel et le curé. Janotte restait à distance.
Guillaume fit un pas en avant; puis, inquiet, oppressé, il s'arrêta subitement, sentant qu'une scène grave allait se passer.
— A genoux, mes enfants! dit Marine.
Les huit enfants s'agenouillèrent devant le chef de la famille et l'épouse les imita.
— Guillaume, dit-elle d'une voix émue, je crois avoir été pendant dix-huit ans une compagne fidèle et dévouée. Je t'ai obéi jusqu'à oublier que neuf fois le Seigneur m'avait rendue mère, et j'ai courbé le front quand tu m'as séparée de Monique. Aujourd'hui le crime de ma fille est devenu mon
crime ! L'anathème qui l'a frappée va tomber sui moi ! J'ai suivi son exemple et j'aurai son énergie! Guillaume, je suis catholique... prononce sui notre sort à tous...
Guillaume demeura immobile, pétrifié d'étonnement; puis la colère s'empara de cette nature énergique.
— Ah! dit-il, je comprends! Pour obtenir que je pardonna à l'enfant coupable, vous vous êtes tous ligués contre moi ' Vous avez cru que je faiblirais dans la crainte de me trouver seul! Vous vous êtes trompée, femme, vous et ceux qui vous ont donné ces dangereux conseils... Marine, tu arraches tes enfants à la foi, tu voles leur âme à Dieu! Tu les fais orphelins aussi, car toi et eux je vous réprouve, je vous chasse ! Vous ne pensiez pas, Monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers le curé, qu'un pêcheur d'Ouchy trouverait dans ses convictions une volonté indomptable? Jean Calas a tué son fils pour ne point voir un apostat dans sa famille... Guillaume ne connaît que sa bible et sa communion! Suivez la fille rebelle et la sœur désobéissante ! Partez ! partez vite! vous n'êtes plus ici que des étrangers...
— Grâce pour tes enfants, Guillaume! s'écria Marine.
— Vous les avez condamnés !
— Ne nous chasse pas ! répétaient les enfants au milieu de leurs sanglots.-
— Vous n'êtes plus mes fils ni mes filles! Marine se traîna aux pieds de Guillaume.
Il la repoussa, fit un geste terrible, les enfants se levèrent comme pour la défendre.
— Obéissons ! leur dit Marine, le père céleste veillera sur nous!
Guillaume entra dans la chaumière.
L'épouse et les enfants suivirent M. Lenoir.
Abel demeura un moment à la même place; puis, reprenant un peu décourage, il entra dans la maison du pêcheur.
Guillaume était assis ; ses deux coudes reposaient sur la table, il serrait son front dans ses mains.
— Guillaume! appela M. Renix.
Le malheureux releva la tête.
— Vous me plaignez, vous, Monsieur! le pasteur de Lausanne comprend que j'ai rempli un devoir.
— Votre devoir est d'obéir à votre cœur, Guillaume, et votre cœur vous dit comme l'apôtre : « Malheur à celui qui vit seul. »
— Elles l'ont voulu ! murmura Guillaume.
— Ne pouviez-vous leur permettre de pratiquer la foi nouvelle qu'elles avaient embrassée?
— Est-ce vous qui parlez ainsi, M. Renix?
— Moi, Guillaume!
— Mais alors vous êtes donc entraîné comme elles?
— Comme elles je suis convaincu ! Le pasteur qui veilla près du pêcheur mourant avec Monique vient de passer deux années à chercher la vérité ; il Ta trouvée, il la confesse. Soyez tolérant, Guillaume; que les devoirs auxquels vous croyez obéir n'endurcissent pas votre cœur... Plus de femme, ici... plus d'enfants! Répudie-t-on ainsi en une heure de colère dix-huit années de tendresse et de félicité? Êtes-vous sûr d'être dans la voie droite, quand nous vous crions : — La route et la vie sont du côté de l'Evangile! Ah! Guillaume, vous, dont j'avais fait mon ami et pour qui je me sentais une pitié si affectueuse, me chasserez-voua donc comme elles?
MONIQHE 189
— Restez ! dit le pêcheur, votre parole m'apaise.
— Puisse-t-elle vous convaincre!
— Nous en parlerons ensemble, ajouta Guillaume. Ma tête est un chaos... elle brûle... Je sens que j'étouffe.
Abel reprit l'histoire de l'orage. Il raconta ses courses à Évian, la promenade des Allinges, le serment réclamé par Jacques, le vœu de la mère désespérée.
Guillaume ne se sentit plus la force de les maudire...
— Je suis bien malheureux ! dit-il, combien elles sont pures et dévouées ! Ces deux femmes pouvaient être ma joie ! Et mes enfants, comme je les aimais! Quelle compagne fut jamais comparable à Marine, et quelle fille est aussi parfaite que Monique? En les chassant je les aime encore, je les aimerai toujours. . . Ma conscience ordonne. . . je deviens le bourreau de mon propre cœur... Seul ! tout seul! répéta-t-il en jetant autour de lui un regard désolé.
— Je ne serai pas longtemps absent, Guillaume,
dil Abel.
— Où allez-vous?
— A Belley, confesser hautement mes convictions.
— Quand reviendrez-vous?
— Dans un mois.
— Prenez garde qu'il soit trop lard, Monsieur: ce coup m'a tué!
— Guillaume, dit Simon-le-Riche en entrant dans la cabane du pêcheur, venez un peu avec moi sur le chemin qui conduit à la Maison-des-Vignes, nous causerons. Vous savez qu'elle a failli être brûlée jusqu'à la dernière poutre, il y a trois ans. Sans monsieur Abel, j'en aurais fait mon deuil... C'eût été dommage ! Voyez comme elle est propre et gentille! Son toit en auvent, ses balcons, la prairie qui descend jusqu'au lac... J'aime beaucoup cette maisonnette. J'ai fait arranger la crique
en façon de petit port. Je me disais l'autre jour que vous y seriez, ma foi, bien pour vivre doucement et pêcher à l'aise! d'autant mieux que votre cabane dégénère en masure, et que j'ai envie, en y ajoutant un étage, en la blanchissant à neuf, d'en faire quelque chose pour la saison prochaine. . . Vous êtes un ancien locataire, vous, Guillaume, et quoi qu'on dise que je suis un méchant homme, je tiens aux braves gens. M. Renix m'a d'ailleurs si bien ensorcelé que, Dieu me pardonne! j'ai été tenté de lui donner l'hôtel que vous voyez pour en faire un hospice. Entrez, Guillaume, c'est
Simon fit passer le pêcheur, en lui désignant une jolie chambre :
— Vous logeriez ici... A côté voici une salle; par exemple , il vous faudrait supporter le voisinage des autres locataires; mais ils sont doux, et vous aimeraient bien, si vous le vouliez...
Abel arrivait en ce moment du côté de la pelouse.
— Je montrais le logement à Guillaume, dit Simon avec un gros rire.
— Il a pensé à bien des choses, dit Abel : voici
des filets et des instruments de pêche dont vous pourrez vous servir.
Les volets fermés ne laissaient entrer que peu de lumière dans l'appartement; Abel les ouvrit.
Une grande toile occupait 1(3 panneau principal.
Elle représentait un groupe composé d'une femme et d'enfants éplorés regardant de loin une pauvre maison dont l'entrée semblait leur être interdite.
Guillaume passa la main sur ses yeux.
— Ah!... dit Simon avec embarras, j'enlèverai ce tableau. J'ai acheté cela à Genève, à l'exposition perpétuelle des Beaux-Arts.
— Il m'a porté un coup ! dit Guillaume.
— Demain il sera ôtô, et son pendant aussi
Venez dans l'autre pièce... Voulez-vous nous donner du jour, Monsieur Abel?.. . Jolie scène que celle-là, et bonne couleur. N'est-ce pas, Monsieur Renix !
Guillaume poussa un cri.
Ce tableau, qui était bien en effet le pendant de celui qu'il avait vu dans la chambre, représentait le dénoûment heureux d'un drame intime plein de larmes et d'épreuw
Sur le premier plan, une femme posait un enfant entre les bras de son mari; cet homme avait bien du rapport avec le pêcheur, et l'enfant blond rappelait le Benjamin... Un groupe de têtes blondes, rieuses et mutines, se levaient vers les deux époux, tandis qu'une belle et modeste fille se tournait vers un vieillard portant le costume ecclésiastique.
— J'ai assez lutté! j'ai assez souffert! s'écria Guillaume. Assez longtemps j'ai comprimé mon pauvre cœur! Ma femme, mes enfants, ma chère famille!
La toile s'anima sans doute, car Marine tremblante jeta dans les bras de son mari Benjamin, qui souriait. Pierre, Elisabeth, Justin, Rosette se disputaient les caresses du père.
Monique s'avança entre M. Lenoir et madame d'Esterne.
— Voilà votre ouvrage! dit Abel à Monique.
— Et voici le mien! ajouta Simon-le-Riche en agitant un cahier de parchemin. La maison était perdue sans M. Renix; il me rendra heureux s'il veut bien décider la famille de Guillaume à y demeurer. Madame d'Esterne dote sa filleule; moi
je n'ai point d'enfants, j'aimerai ceux de Marine; n'est-ce pas, mes amis, vous me laisserez venir de temps en temps à votre foyer? Je me corrigerai d'être un vieil égoïste! Vous ne dites rien, Guillaume?
Nous pleurons de joie, Monsieur Simon.
Le pêcheur ouvrit ses bras à Monique.
— Pardonne-moi, lui dit-il, et plains-moi de m'être privé de vivre près d'un auge.
— Père, puis-je regretter quelque chose 1 répondit-elle.
— Monique a rempli son mandat, dit le curé d'une voix grave; elle a compris l'apostolat de la famille, mission cachée, souvent mêlée de larmes, mais toujours féconde. Vous serez heureuse, chère fille, car vous l'avez mérité : le grand secret du bonheur est de s'oublier soi-même.
- Vous serez heureuse, Monique, répéta Abel en prenant la main de la jeune tille : devant votre père, sauvé par vous, devanl votre mère et vos frères, devant le pasteur qui connaît si bien votre âme, je vous redis ce souhait fraternel : Monique, iz heureuse !
La jeune fille lui désigna le ciel du regard.
— Souvenez-vous des Allinges, dit-elle; là, Dieu vous faisait entendre sa voix puissante et vous sembliez avoir compris le mot qui renferme l'espoir de la félicité divine.
— Ce mot est : sacrifice ! dit Abel en levant la tète. J'accomplirai l'ordre de votre cœur, je suivrai les conseils de votre amitié ; interprète de l'erreur, je me ferai lapôtre de la vérité immuable. Longtemps perdu dans la nuit, j'ouvrirai les yeux des aveugles à la lumière céleste ; je leur dirai avec le Christ : Ephphetha! ej, la clarté sera faite. Marine, Monique, Guillaume, je vous laisse la paix et je m'en retourne à mon père ! C'est le séminariste qui fait ses adieux au pasteur d'Évian ; c'est le prêtre futur qui promet de se dévouer à la grande œuvre de François de Sales et de dépenser sa vie pour le triomphe de la grande idée d'u nité qui est le vœu des pontifes et de la chrétienté tout entière.
— Allez ! dit Monique à Abel, nos vœux sont comblés. Celui qui veut être le disciple du Christ doit prendre sa croix et le suivie... Vous adoptez l'humanité, je reste désormais au Bein de ma famille : séparés sur la terre, nous nous retrouvQ-
rons là-haut, ayant chacun travaillé pour le Maître.
M. Lenoir reçut Abel dans ses bras, et Monique, penchant son front sur l'épaule de sa mère, laissa couler des larmes que les anges durent recueillir.
Trois ans plus tard, Abel Renix était prêtre.
Deux jeunes gens étaient assis au sommet de la montagne de la Balme; la vallée s'enveloppait déjà des brumes du soir, le soleil radieux colorait les pics de neige, et la cascade faisait retentir le tonnerre de ses ondes, qui, se précipitant dans la vallée, y formait un torrent écumeux.
Les deux jeunes gens gardaient le silence.
Environnés des derniers rayons du soleil, qui semble quitter à regret ces chères montagnes, et du brouillard de la cascade, que les derniers rayons prismatisaient encore, ils aspiraient à la fois les fraîches émanations des fleurs et les derniers souffles de brise qui passaient dans les mélèzes.
Marguerite, dit enfin le jeune homme, ne ( rouvez-vous point qu'il est des heures où la vie semble plus douce?
— Oui, répondil la jeune lille. je le crois et je l<* sens, et ces heures sont celles où, la main placée (Luis la main d'un ami loyal, on regarde l'avenir sans craindre de se montrer au dessous des obligations qu'il impose. Pourtant, ajoutât-elle. d'une voix grave et triste, il est une chose qui passe avant le bonheur : c'est le devoir ; il est une chose que nous devons plus aimer que notre ami :
la foi ; et une autre encore à qui nous devrions sacrifier le champ paternel et la maison qui nous vil naître : c'est la patrie!
- Comme vous dites cela, Marguerite! répliqua Jean. 11 se passe quelque chose dans votre cœur, et vous me le cachez; vous gardez un secret avec moi. vous oubliez que dans quelques mois nous n'aurons qu'une vie et qu'un cœur!
- Jean ! le couchant est beau, ce soir, et pourtanl vous n'oseriez affirmer que nous n'aurons point d'orage. Votre père m'a demandé si je voulais devenir sa lille. et comme j'avais confiance en vous, ei que votre père est mon meilleur ami et
mon cher conseil, j'ai répondu : oui ! Maiscroyezvous, oh ! dites-le, la main sur le cœur, croyezvous qu'à l'heure où nous sommes, des Savoisiens, serviteurs de l'Église et du roi. défenseurs de l'autel et du trône, puissent, sans être coupables d'égoïsme, songer à leur félicité particulière et mettre de côté l'intérêt général pour une question personnelle. Jean ! devant Dieu qui m'écoute, je vous aime! Je vous ai amené dans ce lieu magnifique et sauvage pour vous dire, en face des splendeurs de la nature et de la majesté du Très-Haut qui semble planer sur ces cimes : vous êtes mon fiancé sur la terre! Mais qui sait, qui sait. Jean, si jamais nos noms seront époux sur la terre! Vous me parlez de noces à l'heure où l'on ferme nos églises; vous faites des rêves de bonheur intime quand la confiance s'éloigne de nos foyers jadis si paisibles. C'est au moment où les envoyés de la République nous prêchent une égalité menteuse, fausse image de celle que l'on trouvait dans nos chères montagnes, c'est au moment où la fraternité vient à nous, les bras rouges de sang versé. que vous me dites : Soyez ma femme !
Non, ce n'est pas l'heure de songer à soi. ami.
Je ne sais si je me trompe, mais je sens que l'orage approche, et que bientôt les femmes et les hommes devront concourir à une même œuvre : défendre le territoire, l'autel et le roi ! Quand notre pays sera purgé des envahisseurs qui s'imposent à nous au nom de la liberté ; quand le pays de Thônes jouira encore de la paix séculaire dont il goûtait les fruits, alors vous pourrez me passer au doigt un anneau de mariage.
— Vous valez mieux que moi, répondit Jean; vous disposerez de ma vie comme de la vôtre.
— Écoute! dit-elle d'un accent inspiré, et d'une voix si vibrante qu'elle n'appartenait plus à la terre, tu le sais, dans cette France que déchirent maintenant les factions, dans cette France que le sang arrose, dont les châteaux s'écroulent sous le marteau des démolisseurs, dont les couvents spoliés n'abritent plus les moines et les vierges timides, il exista jadis une femme, une reine, une mère qui vendit aux Anglais son royaume et son enfant. Le pays envahi par l'ennemi, Paris appartenant aux descendants de Guillaume, le fils d'un pauvre roi fou dépossédé par une marâtre: c'était horrible, n'est-ce pas ! Les Français tremblaient
de honte et mettaient en frémissant la main sur leurs armes, les habits rouges étaient, partout... Une pauvre fille, une bergère qui gardait son troupeau en rêvant à des choses étranges, et tombait en extase devant les saintes des chapelles, reçut mission d'en haut de rallumer dans le cœur de tous le feu sacré de l'amour de la patrie. Elle était ignorante et timide par nature : on la traitait de visionnaire ! N'importe, elle partit, elle parla au Dauphin, ralluma le courage de la poignée de braves qui entouraient encore le petit roi de Bourges, et l'étendard d'une main, le glaive de Fierbois de l'autre, elle prit des villes, chassa les ennemis du royaume, fit lever des sièges, assista au couronnement de Charles VII et voulut partir pour ses chères campagnes. Partir !... Jean, sais-tu ce qu'elle avait vu pendant les fêtes de Reims ? Au moment où l'huile sainte touchait le front du monarque à qui elle donnait un royaume, sais-tu quelle vision avait passé devant son regard effaré?... Sur une place pleine de peuple, d'agitation et de bruit, au milieu des archers, des curieux, des prêtres, elle avait vu le bourreau, elle avait vu le bûcher, et sur le bûcher une ombre, une
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femme qui lentement prit sa ressemblance.., elle assistait en esprit à son futur supplice... La c< monie terminée, lecœur rempli de trouble, la tête prise de vertige, elle se jeta aux genoux du roi et le supplia de la laisser partir... Il avait encore des villes à prendre, des batailles a gagner; il refusa... Et, plus tard, un bûcher llamboyait sur la place de Rouen, et sur ce bûcher expirait Jeanne d'Arc.
— Marguerite ! Marguerite ! s'écria Jean, pourquoi 1 appelez-vous ce souvenir?
- Pourquoi ? deraanda-t-elle, comme sortant d'un rêve, pi urquoif en vérité, je n'en sais rien.
Elle demeura un instant comme accablée; puis, poussant un léger cri, elle porta subitement les deux mains à sa poitrine.
— Qu'avez-vous ? qu'avez-vous, au nom du ciel ! demanda le jeune homme.
— C'est étrange, répondit Marguerite, j'ai reçu au cœur une commotion semblable à celle que doit faire éprouver une balle.
- Vous souffrez ! chère Marguerite, votre e> prit s*est rempli trop vivement des malheur- d -la Savoie, et votre santé en pâtit. Chassez ces pen-
sées, Marguerite, chassez-les, vous le savez vousmême et jadis vous me l'avez dit: la femme faite pour la famille et le bonheur sans bruit ; laissez les hommes agiter ces questions brûlantes et prendre des armes quand l'heure en sera venue. — Jean ! Jean ! j'avais raison quand je vous tenais ce langage, et aujourd'hui que je. semble en contradiction avec moi-même, j'ai raison encore. Tant que nous avons été calmes et heureux dans notre petit pays de Thônes, vous m'avez vu enseigner aux enfants dupays les éléments de la science. leur faire admirer et même représenter à la grand»' joie des familles les pièces de théâtre que < !orneille écrivit. Ce que je sais, j'aimais à le répandre. Le savoir est une lumière qu'il ne faut pas mettre sous le boisseau. Sans ambition et sans désirs, je ne demandais qu'à passer ma vie au milieu des bonnes gens qui m'aiment, entre votre père vénéré, le curé et quelques vieillards qui protégeaient ma jeunesse. J'étais heureuse, bien heureuse, Jean ! Vous m'aimiez et nous devions nous épouser... Mais tout a changé subitement... Il est venu jusqu'à nous des mots étranges, impies et révolutionnaires; les chants improvise- i Mai
seille ont franchi nos montagnes; nous avons appris le meurtre du roi, nous avons su que l'on emprisonnait tout ce qui portait un nom illustre et respectable... La République frappe à nos portes, elle nous promet des biens sans nombre, elle ne nous donnera que des malheurs. Aussi, Jean ! ne faut-il plus songer à la joie, aux fêtes, au mariage... Serrons-nous autour des représentants du pays et des ministres du ciel, et s'il faut mourir comme sont morts tant de Français généreux et de femmes innocentes, mourons fidèles à Dieu comme au Roi !
Elle se leva, s'appuya sur le bras de Jean, et plongea un long regard dans la vallée de la Balme.
L'ombre avait envahi complètement les maisons éparses ; des brouillards flottaient sur le torrent, l'on ne voyait plus les nappes de la cascade qu'à travers un voile, et les derniers reflets rouges du couchant étaient éteints sur les cimes.
Marguerite se baissa, cueillit une petite branche verte entre deux pierres, et la tendit au jeune homme.
— C'est du cyprès ! murmura-t-il.
Marguerite tressaillit, lui saisit vivement la main et descendit avec lui la pente escarpée.
Ils se parlèrent peu pendant le trajet. Marguerite était remplie de pressentiments sinistres, et le cœur de Jean se serrait au souvenir des paroles de son amie.
Comme ils rentraient à Thunes, le vieux procureur de la commune vint au-devant d'eux.
— L'ai)- devient froid, ma fille, dit-il à Marguerite avec une sollicitude paternelle. Je vais vous reconduire chez vous avec Jean, mes deux fils viendront nous rejoindre ainsi que les notables, et nous passerons la veillée ensemble.
— Il est arrivé quelque chose? demanda vivement Marguerite ?
— Des choses graves et tristes, ma fille : la Savoie est envahie par les troupes de la république française.
— Fermez les portes ! barrez ces défilés, opposez-vous à cette armée, dit Marguerite, notre patrie est perdue !
— Nous allons nous entretenir sérieusement de
l'avenir, dit le procureur, et quoique vous soyez
une jeune fille, Marguerite, nous vous deman-
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derons votre avis avant de prendre une décision. Le vieillard franchit avec Jean le seuil de Marguerite et, à minuit sonnant, les vieillards et les principaux habitants deThônes se retirèrent mornes, abattus, priant tout bas, et regrettant la vigueur de leur jeunesse.
Huit mois se sont écoulés depuis le soir où nous avons vu Marguerite et Jean assis sur la montagne de la Balme. Ainsique l'avait préditla jeune fille, le repos avait fui toutes les chaumières, en dépit de l'avis des vieillards; quelques jeunes hommes, puis des hommes séduits par de brillantes promesses, avaient embrassé le parti de la république s'imaginant que le bonheur, la fortune se cachaient derrière le mystère de ces trois mots : liberté, égalité, fraternité. L'armée républicaine et les idées qu'elle apportait avaient apporté un complet désordre dans les habitudes de la vallée. Les églises étaient fermées, les jeunes gens, forcés de s'enrôler dans l'armée de la république, quit-
MAKGUERITK 207
taient en pleurant leuis montagnes, pour aller défendre les opinions qu'ils ne partageaient pas et troublerdes pays paisibles comme on avait troublé le leur. L'intérieur des familles ne connaissait plus la sécurité ; les femmes et l'es filles tremblaient à l'approche des soldats de la république. On se répétait tout bas avec horreur des sacrilèges commis au monastère d'Orbe : le sang versé, les églises dévastées, les prisons remplies, les fortunes spo liées, tels étaient les sujets de tous les entretiens. Les hommes qu'avaient séduits ces mots de république et de liberté, ceux qui se souvenant trop du philosophe des Charmettes, en avaient adopté les idées, commençaient à s'apercevoir que ceux qui les avaient entraînés par une éloquence fiévreuse et malsaine les avaient conduits au fond d'un abîme, d'où il leur était impossible desortir. Après avoir dépouillé les mots de leur sécurité vaine, ils cherchèrent leur sens caché, et le trouvèrent vide ou mauvais ; ils se révoltèrent contre eux-mêmes et contre ceux qui les avaient trompés. Le bon sens montagnard ne pouvait tarder à prendre le dessus. La réaction fut rapide et violente.
Dans le Faucigny et dans le pays de Genevois, on
commença à trouver lourd le joug d'une république qui désunissait les familles etsupprimaitDieu. Le 4 mai 1793, c'était jour de marché à Thônes, et toute la population de la vallée s'y trouvait réunie. Les hommes étaient graves, sur tous les visages se lisait l'inquiétude ; les mains qui se serraient avaient des étreintes énergiques, et l'on échangeait des mots rapides, gros de révolte et de malheurs. On eût dit que les paysans ne songeaient ni au bétail qu'ils devaient vendre ou échanger, ni au fourrage qu'ils venaient d'acquérir,
Jean et son père allaient de groupe en groupe, parlant avec force et conviction, et sans doute les mots qu'ils disaient produisaient sur les hommes un effet spontané, électrique, car les fronts penchés se relevaient, et dans les yeux brillait une virile audace.
Marguerite, debout au milieu d'un groupe de femmes, suivait du regard le procureur et son fils.
Tout à coup, le cri : liberté ! jaillit de la bouche du vieillard, la foule le répète avec enthousiasme, les femmes applaudissent, le jougd'une république sanguinaire semble si lourd aux paisibles Savoie
siens, qu'ils accueillent la pensée d'un soulèvement avec orgueil et avec joie.
Marguerite fend la foule et s'avance vers le procureur.
— Père, dit elle, il était 'digne de vous de donner à la Savoie le signal de l'affranchissement !
On était au samedi.
A peine ce mot tragique a-t-il ranimé ces courages endormis, que l'on abandonne la place du Marché pour courir aux armes; on profite de la nuit pour organiser une petite armée. Le lendemain, des députés partent de Thônes et se dispersent dans les communes de Balme-de-Thuy,, des Villards, du Grand-Bornand, d'Entremont, des Clefs, de la Clusaz, de Manigad, de Savreval et de Saint-Jean-de-Sixt.
Ils répètent aux habitants les paroles qu'ils ont entendues la veille; on applaudit à la pensée d'un soulèvement ; on s'enrôle avec enthousiasme. Les hommes valides de 18 à 60 ans accourent à l'appel de la Savoie menacée. Ce. fut un grand et magnifique moment pour ce petit coin de terre qui vit se renouveler les merveilles des temps héroïques
et montra un courage digne d'un sort meilleur.
En quelques heures, quatre mille hommes sont sur pied : seigneurs et paysans, chasseurs et bateliers, hommes d'intelligence et ignorants naïfs, tous se pressent, s'unissent, se confondent dans un sentiment héroïque.
Il faut un chef : un général est nommé. Il organise son armée et, pour mettre non-seulement l'unité dans ses troupes, mais encore un sentiment plus intime, chaque commune fournira une compagnie, portant le nom de la commune même, et chargée de défendre son honneur suri.) champ de bataille.
Le vieux procureur de Thônes n'avait pas oublié, lors de l'invasion étrangère, de mettre en sûreté les drapeaux aux couleurs nationales : on les apporte, on les partage à chaque compagnie ; la nationalité savoisienne revit avec ces pieux <inblèmes, l'armée fait entendre le cri de Vive le roil des larmes coulent de tous les yeux , on s'embrasse, on se félicite, il n'y a dans cette armée de quatre mille hommes que des héros et des marlyrs.
L'entreprise de ces braves gens fut audacieuse et téméraire ; elle fut aussi grande et sainte, et
pour des va'ncus, pour eux, l'on n'y a jamais Irop de louanges et de couronnes !
Le général connaissait et appréciait les ressources que lui offrait la conformation même de la vallée de Thônes. Elle ne 'communiquait avec le reste du monde que par quatre défilés étroits, presque imprenables, etpartantfaciles à défendre. On eût dit que la nature elle-même avait voulu bâtir une inexpugnable citadelle. Chacun de ces défilés fut confié à la garde de l'un des corps de la petite armée.
Les hardies compagnies de Savreval., des Clefs, de Manigad furent envoyées aux détroits de l'Épine et d'Essurix qui s'ouvraient sur la vallée de Faverges.
Le passage donnant entrée à Bonneville fut confié à la compagnie d'Entremont.
Un des postes les plus difficiles était celui du pont Saint Clair qui, bien qu'en dehors de la vallée, est placé dans un passage resserré, sur le chemin le plus direct qui va d'Annecy à Thônes. La compagnie de Duigy eut l'honneur d'avoir à le gauler. Les travaux des Romains avaient seuls rendu praticable ce passage difficile; la main puis-
santé des consuls et des généraux avait tracé ces voies dont nous admirons encore aujourd'hui la hardiesse, et le nom do Tïncius Paculus pouvait encore se lire, tracé avec le pic sur le flanc de la roche.
La révolution avait sans doute pris cette inscription pour un souvenir plus moderne et plus sacré, car ces prétendus restes du fanatisme furent effacés. Il ne se trouva pas d'archéologues assez forts pour distinguer le nom d'un général romain de celui d'un saint fêté par l'Église. Mais en Savoie, où semblaient s'élever les voix bénies de saint Bernard, de François de Sales, de Colette, de Loïse de Savoie, et de Jeanne de Chantai, n'était-il pas permis aux démolisseurs d'églises d'avoir à chaque instant la crainte de voir se lever devant eux une ombre vénérée ou de lire un nom capable d'aveugler leurs yeux pervers!
Le corps d'armée principal, divisé en deux ailes, devait occuper sur les deux rives du Fier le grand défilé qui conduit à la ville de Thônes.
Enfin, les compagnies de Clusaz et de Saint- Jean-de Sixt devaient occuper la route qui côtoie la rive gauche de la rivière, tandis que les corn-
pagnies de Thônes, du Grand-Bornand et des Villards s'échelonneraient sur la rive droite du Fier.
La vallée que, depuis, l'on a nommée le camp des Morettes servait de quartier général.
Les dispositions prises par le général annonçaient une grande prudence et une sagacité rare. Ceux qui connaissent la Savoie et la vallée de Thônes ne peuvent s'empêcher d'admirer le coup d'œil stratégique de cet homme, en qui se révélaient soudainement les qualités nécessaires au chef d'une armée ; un courage indomptable, un rare bon sens pratique, et cette sainte ardeur du patriotisme et de la foi suppléaient à tout ce qui manquait de science à ce général improvisé.
La Savoie allait avoir sa chouannerie et sa défense à la vendéenne; seulement, la lutte ne pouvait être aussi longue; si la volonté et la valeur étaient les mêmes, les moyens de défense étaient de beaucoup moindres. L'armée se montait seulement à quatre mille hommes, les munitions manquaient, l'on n'avaitni armes, ni canon, ni poudre, ni vivres ; mais il s'agissait de défendre le territoire, d'empêcher la violation des temples > Dieu
214 MARGUliKITE
protégeait cette poignée d'hommes courageux résignés au martyre, et Marguerite était là.
Au quartier général, sous une hutte de branchages, étaient assis et gardés à vue six hommes, les seuls qui éprouvassent des sympathies pour la république, et dont il fût prudent de se défier. Dans la crainte qu'ils vendissent le secret de leurs frères, on les retenait prisonniers, mais on les traitait avec égards, et l'on permettait même à l'un deux d'avoir auprès de lui son fils âgé de treize ans.
Antoine était vif, intelligent, promptàla riposte ; on l'aimait, son babil et ses chansons égayaient les factionnaires, et son père semblait si parfaitement résigné à son inaction forcée que l'on n'avait conçu aucune méfiance. Vers le soir, ces six prisonniers se rapprochèrent et, tandis qu'ils feignaient d'être attentifs au jeu, il tinrent conseil. Il ne s'agissait pour eux de rien moins que d'envoyer
un avis aux troupes de la république, afin de leur indiquer la marche à suivre pour s'emparer de Ut ville de Thônes.
Tandis que les prisonniers formaient ce plan de trahison, Antoine chantaitunair delamontagneet distrayait les soldats. Le complot bien organisé, l'enfant fut appelé à l'heure de dîner, on lui expliqua ce qu'il avait à faire, on lui persuada qu'il s'agissait non-seulement de sauver son père etses amis, mais encore les habitants de la ville.
— Et Marguerite ? demanda Antoine, car Marguerite était pour lui l'objet d'un culte.
— Marguerite est perdue, si tu refuses d'obéir.
— J'irai! dit bravement l'enfant.
— Oui, va! dit le père, en l'embrassant à plusieurs reprises, va !
Il ajouta en éloignant de lui lui la tête bouclée de l'enfant :
— Il y a du danger!
— Est ce que le fils de Guillaume Tell n'en courait pas ? La Savoie vaut la Suisse, mon pèrel
— Mais rien pour moi ne vaut mon enfant, dit le républicain dont les yeux se mouillèrent.
— Et la patrie ! Tu oublies la patrie, dit un de ses
amis à voix basse. Si, grâce à ton dévouement et au courage d'Antoine, la sainte république règne dans notre pays, à toi l'honneur de l'y avoir fait vivre! Tu n'as pas le droit de nous perdre tous pour sauver ton enfant ; d'ailleurs, rien ne dit qu'il mourra. Les balles sifflent, mais elles n'atteignent pas toujours le but.
— J'irai ! j'irai ! répéta Antoine: une balle n'est pas plus à craindre qu'une flèche.
— Et bien! demain! répondit le père.
L'enfant dormit sur le lit de camp, et, après
avoir reçu un dernier baiser, il franchit le seuil de la hutte, salua les fonctionnaires, huma l'air pur du matin, bondit comme un jeune chevreau dans la vallée; puis, toujours feignant de jouer, et habile à jouer son rôle, il gagna, sans exciter la méfiance, les avant-postes de l'armée savoisienne. Mais alors la sentinelle lui enfreint de ne pas franchir la limite. Antoine ne se souvient que de la parole de son père : il doit sauver Thônes et Marguerite, et, en dépit des cris qui le poursuivent et des balles qui pleuvent, car on commence à comprendre que l'on a fait un traître et un espion de l'enfant. Antoine gagne le pied de la montagne, se cache der-
•ière des massifs d'arbres, escalade des roches, éprend sa course rapide pendant que l'on recharge les armes, se cache de nouveau pendant 'explosion et remplit au péril de sa vie l'odieuse nission dont on l'a chargé.
Pauvre enfant! Il déployait le courage d'un héros )our remplir un rôle de traitre dont son innocence faisait un acte de dévouement au pays et l'affection à la belle et généreuse Marguerite.
Peindre la fureur de l'armée savoisienne, quand e bruit se fut répandu qu'Antoine avait été chargé le vendre à la république le secret de la défense de rhônes, ne saurait se décrire. La hutte des prisonniers est envahie ; les noms les plus odieux eur sont prodigués. Ils répondent avec audace ; eur crime envers leurs frères leur a rendu une sauvageénergie. Oubliant qu'ils sont six seulement levant une troupe de braves gens justement indignés, ils appellent à grands cris les défenseurs de ïette république sanguinaire qui a semé partout la spoliation, le désordre, l'incendie et le sacrilège. Ils bravent les insurgés savoisiens et provoquent insolemment leur colère. Les chefs s'assemblent; an conseil de guerre va se former : les traîtres se-
ront passés par les armes : leur mort seule peut expier leur crime.
Alors ils changent d'attitude et de langage; leur amour pour la patrie et la république n'est pas tel qu'ils tiennent à le sceller de leur sang ; ils tremblent en face de justes représailles, et les canons des fusils les font lentement reculer. La foule se presse, s'ameute, se monte ; les cris : à mort! retentissent ; les armes sont chargées; les sis révolutionnaires, entraînés hors de la hutte, sont alignés. On leur bande les yeux : le signal de l'expiation va se faire entendre, quand un seul homme calme, par sa présence,, la fureur populaire. C'est un de ceux que les six républicains ont signalé à la rage de leurs frères : c'est un prêtre ! Il ne voit, en ce moment en eux que des hommes qui vont mourir, et mourir sans que la justice ait prononcé sur leur sort. Il oublie qu'il sont ses ennemis, ses dénonciateurs, et qu'ils peuvent devenir ses bourreaux; et, relevant les fusils des exécuteurs du conseil de guerre, il dit d'une voix émue :
— Volontaires savoisiens ! vous voua êtes soulevés pour arracher la patrie au joug de l'étranger.
Le droit sacré d'une nationalité, dont vous jouissez depuis huit siècles, vous donne sans doute cet autre droit de reprendre un bien que la force seule vous a ravi, et d'attaquer par tous les moyens qui sont en votre pouvoir les injustes détenteurs de la plus belle de vos prérogatives, et de vous défendre par le fer contre les ennemis du dehors ; mais qui donc vous aurait donné droit de vie et de mort sur vos compatriotes? S'ils ont trahi la patrie ou commis d'autres crimes, attendez que la vengeance puisse devenir légitime. Il n'appartient qu'à des juges autorisés, constitués par le souverain, d'ordonner la mort de ses sujets. Laissez à vos ennemis la honte de triompher par la violence ; pour vous, suppléez ou tombez avec la vertu! A ces paroles, la colère fait place à la réflexion ; les armes tombent des mains; les traîtres sont sauvés; mais le danger des Savoisiens augmente, et leur perte sera peut-être le prix de leur générosité.
Margueriteavait vingt-cinq ans, une tailleélevée et bien prise, une physionomie expressive ; la vivacité du regard se tempérait par une douceur suave ; la bouche était sereine et bonne. Ine fierté qui tenait plus à la dignité qu'à l'orgueil, une ardeur passionnée pour le beau, une fidélité modeste et touchante à toutes les humbles vertus de la femme, tel était le caractère de Marguerite. Belle comme Charlotte Corday. bien qu'elle rêvât la liberté de sa patrie, elle ne l'eût jamais comme elle achetée au prix d'un crime ; inspirée et courageuse comme Jeanne d'Arc, elle ne devait avoir comme elle que l'influence de l'exemple et de la parole. Ses armes ne devaient blesser personne. Elle possédait plus d'esprit que M'"e Rolland, et si jamais femme se trouva à la hauteur d'un rôle patriotique, certes, ce fut elle. Jamais elle n'avait songé pourtant à quitter pour le mouvement sa chère solitude, à échanger, pour la gloire, sa modeste existence. Assez instruite pour goûter toutes les belles
choses, son plus grand plaisir était d'augmenter la source de jouissances intellectuelles des habitants de sa chère vallée. Le rayonnement de la beauté de l'esprit et de la science de Marguerite se répandait autour d'elle sans qu'elle s'en doutât. Elle se fût affligée, peut-être même effrayée, d'avoir dans le pays une influence directe. Trop grande par le cœur pour comprendre les petitesses de la vanité, elle ne s'applaudissait de son savoir qu'en raison des affections qu'elle lui devait, peut-être aussi de l'amour qu'il avait fait naître.
Jean aimait Marguerite de ce noble et pur amour qui ne cherche d'autre prix que son existence, et n'aspire à rien qu'à se perpétuer en se multipliant.
Le cœur franc et généreux du montagnard s'était pieusement rempli de l'image de la jeune fille; son père avait vu avec joie l'inclination des deux jeunes gens, et le curé de Thônes allait bénir leur mariage, quand la foudre, sous le nom delà république, éclata dans ce paisible coin de terre.
Dès lors finirent les rêves de bonheur; Marguerite n'eut plus l'esprit occupé quedes malheurs qui menaçaient sa malheureuse patrie; elle ferma vivement la bouche de Jean quand il voulut rappeler
les anciennes promesses: Marguerite songeait au salut de tous avant de pensera son propre bonheur. Sa vie changea complètement. Dans sa petite maison entourée des anciens du village, elle travaillait avec quelques unes de ses amies à faire des cocardes bleues qui devaient servir de signe distinctif aux défenseurs delà foi savoisienne. On acceptait comme une relique ce signe d'honneur, on juraitde mourir plutôt que de s'en rendre indigne; tous les grands sentiments s'épanchaientlibrement, éloquemment autour de la vaillante fille. Mais elle ne bornait pas son labeur à la confection des cocardes de rubans; hardie, infatigable, elle parcourait les fermes, montait aux maisons situées sur les escarpsments les plus difficiles, traitait avec les femmes ou avec les fermiers pour avoir les vivres nécessaires à l'armée. Grâce à elle, à elle seule, le blé, la farine, le pain, l'eau-de-vieet le linge arrivaient aux volontaires. On la voyait souvent venir en tête des fourgons; elle faisait les parts des différents détachements de l'armée, et maintenait dans les rangs la concorde, l'enthousiasme et la galté. Belle et courageuse fille! héroine presque oubliée! La France la dédaignait donc, qu'on n'a
point encore écrit cette histoire et rendu à cette enfant des montagnes sa gloire sans tache , et la double palme du patriotisme et du martyre!
Mais il ne suffisait pas à Marguerite d'avoir réveillé dans le cœur de tous l'amour sacré du foyer domestique. Que pouvaient ces paysans désarmés en face des armées de la république? Les pioches, les fourches, les faux, les bêches, tous les instruments possibles qui entrouvrent la terre pour la féconder étaient, cette fois, destinés à faire une sanglante moisson d'hommes. Mais ces armes, quoique meurtrières, ne pouvaient suffire ; il fallait des munitions, des fusils, des armes blanches.
Tandis qu'on déplorait la pénurie de l'armée, une subite pensée traverse l'esprit de Marguerite.
— Des armes ! dit-elle, vous demandez des armes ! Le vieux château féodal de Menthon en garde pour les braves des braves. Partez de Thônes, allez jusqu'au lac d'Annecy et, pleins de confiance dans la protection de saint Bernard, demandez au manoir qui le vit naître des armes pour une nouvelle croisade. Ainsi que de son temps, Dieu le veut! Dieu le veut!
— Au château de Menthon! répétèrent, mille voix.
— Mais, dit Jean, il est fermé : les propriétaires épouvantés ont émigré. Avons-nous ce droit?
— Nous ne toucherons pas à un brin de paille, dit Marguerite, et lesarmesquenous emprunterons serviront à défendre les murailles du château et les richesses qu'il contient. Personne n'objecta que les troupes françaises occupaient Annecy et que la troupe envoyée au manoir élevé sur les bords du lac courait les plus grands périls. Deux lieues séparaient Thônes du château, il y avait danger de mort, et quand on demanda des hommes de bonne volonté, tous les soldats s'avancèrent. Le lendemain matin, le général envoya son écuyer porter au commandant de Sarreval l'ordre de faire avec sa troupe une excursion jusqu'au château de Menthon, et d'en rapporter tout ce qui pourra être utile à l'armée.
Le commandant annonce cette nouvelle à ses hommes qui répondent par des cris de joie, et l'on se met en marche. Ainsi que l'avait prévu Jean, les portes étaient fermées. Deux canons s'allongeaient de chaque côté de l'entrée, on s'en em
para avec une joie indiquant le parti que l'on comptait tirer de ce secours inespéré. La troupe pénètre dans le château et envahit les salles immenses dans lesquelles semblent errer les ombres des preux chevaliers qui s'armaient au temps des croisades pour la délivrance du saint tombeau. Les galeries, les vastes pièces "sont décorées d'armures complètes : casques bossues à large visière, cuirasses sonores, épais brassards, lames meurtrières, boucliers ornés de chiffres entamés par le fer, tout cela se dresse et semble doué d'une nouvelle vie. Les soldats Savoisiens, dans leur inexpérience, s'imaginaient d'abord que, bardés de ces armures, il vont devenir indomptables; mais les membres alertes des montagnards s'alourdissaient sous ces vêtements d'acier : ils rejettent bientôt ces armes défensives pour s'élancer vers les panoplies riches en sabres, en arbalètes, en mousquets, en fusils.
Ils quittent le château fiers de leurs trophées, et ramènent en triomphe les deux pièces de canon.
Mais le bruit de l'expédition est arrivé a Annecy : l'armée républicaine s'élance à leur pour-
suite, la compagnie de Sarreval s'engage dans les défilés delà montagne, Le commandant protège sa petite troupe; il passa le dernier dans cesthermopyles Savoisiens...
La troupe des soldats républicains poursuit les fuyards; le commandant se retourne seul, beau d'un courage mêlé de désespoir; seul, il arrêtera un moment les forcenés qui menacent la compagnie de Sarreval. Il mourra, mais la mort sera belle et il aura sauvé la vie d'un grand nombre des courageux volontaires de Thônes. La défense du commandant dans cet étroit pa-sage dure assez pour protéger la retraite de la petite troupe; quatre cadavres sont à ses pieds, enfin il est pris, pris et fusillé.
Pendant ce temps, la troupe arrivait à Thônes, et l'on battait des mains à la vue des deux petites pièces de campagnes que l'on venait débaptiser les campagnardes. Avec quel avantage elles allaient remplacer les canons de bois! Oui, des canons de bois ; la nécessité avait fait retourner à son enfance l'invention des canons, qui furent comme on i consti uits d'abord en bois et connus sous le non de boni
Avec le bois le plus dur et leplus sain que l'on pût trouver, on choisit et creusa les troncs d'arbres, on les cercla de fer, on les plaça sur les essieux d'un charriot de campagne, et l'on s'en servit pour envoyer à l'ennemi la première bordée de mitraille.
C'est le lundi 6 mai qu'avait eu lieu l'expédition hardie du château de Mehthon. La compagnie de Clusaz, qui en avait fait partie concurremment avec celledeSarreval, revint prendre son périlleux poste d'avant-garde, et campa non loin de la verrerie d'Alex. Les soldats étaient fatigués de leur rude journée, le sommeil de la nuit répara leurs forces; mais le jour se levait à peine qu'un corps de 400 cavaliers français accourait à l'improviste, cernait le bivouac, et réveillait par sa mousqueterie les volontaires savoisiens que la largeur du Fier séparait seule de leurs ennemis. Il n'y avait p )int de tambours dans l'armée des braves qui défendait ses droits et ses prérogatives : une vive riposte d'artillerie remplaça la diane. Les Français ne s'attendaient ni ;i tant de promptitude ni à tant de vigueur. Les montagnards se replient do soixante pas vers la montagne, se distribuent en tirailleurs et, avec un coup d'œil de^chasseurs et
une précision merveilleuse, ils répondent au l'eu de la république avec leurs bonnes carabines, accoutumées à porter juste et loin, à abattre le chamois dans sa course et l'aigle dans son vol. Chaque coup des volontaires abat un cheval ou blesse un cavalier. La cavalerie française, honteuse de se voir tenue en échec par une poignée d'hommes, tente de passer le Fier; les eaux du torrent se rougissent dusangquicouleàflotspendant une heure ; la compagnie deClusaz lutte avec avantage contre les troupes de la république qui se retirent après avoir perdu beaucoup d'hommes.
Des cris de victoire saluent cette retraite; un aide-de-camp court porter cette nouvelle à la division d'Essurieux : mais, en même temps que les braves s'applaudissent de leurs succès ils comprennent que la luttp va recommencer plus acharnée, et l'on reçoit sur tous les points l'ordre de se tenir prêt à une attaque décisive.
Ajouter la fiction à un récit de cette sorte, nouer des intrigues, allumer des passions entre les personnages qui jouèrent un rôle dans ce drame patriotique, et leur prêcher des aventures particulières serait assurément facile; l'écrivain le moins doué d'imagination saurait trouver le moyen de changer en un roman cette page d'histoire héroïque. Nous ne voulons pas le faire. Il est des figures que l'on amoindrit. Nul n'a osé dire que la vierge de Vaucouleurs faisait graviter autour d'elle des événements secondaires à ceux auxquels la Providence la mêla ; elle n'oublia pas une heure l'œuvre qu'elle s'était imposée pour vivre de la vie de son propre cœur; Charlotte Corday est morte avant d'avoir senti les sentiments tumultueux qui suivent l'éveil du cœur. Les héroïsmes pareils à celui de Jeanne d'Arc nécessitent la solitude dans la vie et l'oubli absolu de soi-même. Les actions de l'ordre de celle de Charlotte Corday, fruit d'une concentration d'esprit exaltée, ne
mûrissent que dans l'isolement. Marguerite qui, jusqu'à l'heure où la révolution française pénétra en Savoie, l'œil en feu, la pique au poing, le bonnet rouge en tête, avait vécu dans une paisible retraite, se nourrissant à la fois de la poésie des grands maîtres et de la simple vie des pasteurs; Marguerite, poèteet bergère, devait d'autant plus grandir en face de la gravité des événements qu'elle avait, au fond de son àm^, comprimé plus de ferveur religieuse et d'élans patriotiques. Suave et douce figure, elle attire ceux qui fouillent les archives de son pays, si digne d'avoir l'honneur d'appartenir à la France, et l'on demeure doucement ému en face de cette belle fille de Savoie, pure comme un ange, douce et dévouée comme une femme, brave comme un héros. L'armée se soutenait par l'enthousiasme de Marguerite, elle distribuait tour à tour les ordres et les éloges, veillait aux approvisionnements, soignait les blessés, visitait les femmes et les mères dont les fils et les époux combattaient dans l'armée. Toujours debout, toujours prête à attacher la cocarde bleue à lépaule du volontaire ou à s'occuper de faire venir de Genève de la poudre et des cartouche-.
elle fut l'inspiratrice de la Vendée de Savoie. Cherchez au fond de tous les dévouements, étudiez tous les soulèvements généreux, relisez l'histoire de tous ces sièges, une Julienne Duguesclin, une Jeanne Hachette, une Marguerite apparaîtra. Les femmes sont véritablement l'âme des révolutions, des combats, des défenses magnanimes.
Le général d'Oraison savait bien quel était pour lui l'ennemi le plus terrible parmi les insurgés. Il savait que si le nombre des volontaires était peu redoutable, leur courage suppléait aux ressources militaires dont ils étaient privés, et que l'énergie du sentiment national et religieux pouvait faire de chaque soldat un martyr.
Il changea sa tactique de combat, en comprenant que la cavalerie ne peut être que d'un faible secours dans ces gorges étroites et tortueuses dont l'entrée peut être fermée avec un rocher, un arbre qu'on renverse, ou une tranchée que l'on creuse. L'échec subi parla troupe qu'il vient d'envoyer contre les insurgés l'irrite davantage et, à la tête de quinze cents hommes d'infanterie et de quatre pièces de canon, il arrive vers cinq heures du soir aux confins de la commune d'Alex. Le général n'é-
prouva aucune résistance et fit ranger ha troupe en bataille dans les champs de la Balme, à deux portées de fusil des insurgés. Les braves Savoisiens, encouragés par leur précédent succès, répondirent bravement à l'attaque de l'armée du général d'Oraison; mais la partie était loin d'être égale. Les Français ne manquaient ni de fusils ni de poudre, et leurs quatre pièces de canon étaient parfaitement servies, tandis que les volontaires en étaient réduits à leurs canons de bois et aux c pagnardes qui faisaient bravement leur devoir et éclaircissaient les rangs de l'ennemi.
Ce fut un moment solennel, plein d'horreur et d'angoisse, que celui où pour la première fois l'on entendit dans les défilés de ces montagnes, qui jusque-là n'avaient retenti que des mugissements de l'orage el du choc des avalanches, les bruits homicides du canon. A la place des brouillards qui couvraient la vallée, une sulfureuse fumée enveloppait les montagne-, les arbres et les soldats. Le sang coule dans ce pays de bergers, et c'est au nom de la liberté que l'on viole les droits sacrés du territoire.
Les 5j répétant les explosions du canon
fumaient des suites d'éclats épouvantables et pareils aux roulements sourds du tonnerre dans les cavernes. La terre frémissait sous les pas des combattants ; quelques jeunes gens, presque enfants encore, épouvantés par ce bruit, étaient près de reculer... Mais Marguerite est là, au milieu du danger, donnant des cartouches aux braves, des verres d'eau de vie aux soldats, parlant au nom de Dieu et de la patrie et, calme au milieu du péril, prêchant de la parole et de l'exemple l'honneur et la fidélité au Drapeau.
Tandis que cet épisode se passait sur la montagne, la lutte acharnée continuait dans la vallée: Français et Savoisiens conservaient leurs positions ; mais, pour les montagnards, ne pas remporter d'avantage, c'était perdre du terrain, c'était déchoir, car les munitions s'épuisaient, et Marguerite réalisait en vain des prodiges ; elle devait avoir, elle aussi, son combat des Tournelles !
Le combat cessa à neuf heures du soir. Les montagnards n'avaient pas cédé un pouce de terrain ; la nuit interrompit forcément la lutte, leurs morts étaient peu nombreux, mais quatre des leurs étaient prisonniers et l'un d'eux, du hameau
de Glapignye, mourut des suites des mauvais traitements qu'il subit au milieu des révolutionnaires. Certes, ils avaient besoin de repos, les braves soldats savoisiens, mais pouvaient-ils dormir en songeant que le lendemain tonnerait de nouveau la bataille. N'avaient-ils point à fortifier la position qu'ils occupaient? Toute la nuit fut employée aux préparatifs de défense.
Pendant ce temps, Marguerite, qui avait mis en réquisition les fours des boulangers et les caves des aubergistes, faisait parvenir au camp les provisions nécessaires, et présidait elle-même aux distributions.
A peine le jour se levait-il que l'attaque des républicains commença. Ils occupaient la route qui suit la rive gauche delà rivière, tandis que, sur la droite, se tenaient les compagnies des Villarda et du Grand-Bornand qui empêchaient leur marche et les inquiétaient par un feu continu. L'armée française aurait voulu débusquer les Savoisiens d'une position qui leur donnait un immense avantage ; mais, pour cela, il eût fallu passer la rivière et l'artillerie des insurgés était trop bien nourrie pour le permettre. Les cadavres d'hommes et de
chevaux encombraient la voie, les campagnardes tonnaient avec vigueur et firent reculer les assaillants dans la plaine deBalme-de-Thuy. Trois fois ils revinrent à la charge; trois fois les Savoisiens les repoussèrent et restèrent définitivement maîtres du camp des Morettes, du nom des rochers d'où s'échappe une cascade qui tombe, bondissante dans la vallée.
Le général, furieux de ces défaites successives, honteux d'être battu par une poignée d'hommes dépourvus d'armes, inhabitués au combat et ne connaissant d'autre discipline que celle du devoir, imagina enfin un stratagème qui, croyait-il, devait lui permettre de pénétrer dans la vallée défendue par les quatre défilés dont nous avons déjà parlé, Cinq cents fantassins devaient s'emparer du sommet de la montagne de Balme., et s'avancer par les sommités dans la direction de Thuy . Alors ils descendraient rapidement dans la vallée, prendraient les campagnards entre deux feux, et ne leur laisseraient d'autre alternative que celle de se rendre ou de mourir.
Le plan était bien conçu : il devait entraîner la fuite de l'armée savoisienne.
Mais, avant que le général n'eût le temps de le mettre à exécution, Marguerite l'avait compris; elle était allée conférer avec le chef des montagnards, et immédiatement le sommet de la montagne avait été occupé non par des soldats, mais par des pionniers armés seulement de leviers et de pioches. Il ne s'agissait plus de combattre avec des faux ou des épées: la montagne séculaire venait au secours de ses enfants, elle leur offrait des armes tirées de son propre sein, et les pionniers n'eurent autre chose à faire qu'à déraciner d'énormes blocs de rochers derrière lesquels, comme à l'abri d'un rempart, pouvaient se cacher les soldats défenseurs de Thônes. La main d'un enfant suffisait maintenant pour mettre en mouvement des montagnes entières, l'avalanche de roches allait descendre dans la vallée, et les foudres et les canons de l'armée française ne pourraient rien contre cette grossissante masse de pierres qui pouvait faire de la vallée un immense tumulus. L'armée française est au pied de la montagne, rien ne l'alarme, on dirait que les volontaires ont renoncé à une inutile défense ou qu'ils négligent cette partie de la vallée : les républicains s'élancent . -ravissent
les flancs de la montagne... Soudain, des sommets escarpés roulent avec un fracas horrible des blocs qui se heurtent, s'entrechoquent, se brisent, entraînant dans leur chute des soldats mutilés. Une bombe qui éclate, le feu mis aux poudres qui doivent ouvrir une carrière ne donneraient qu'une faible idée de ce qui se passa. Les cris des mourants, les blasphèmes des vaincus, les hourras des vainqueurs se mêlent étouffés par les effroyables bruits de la montagne, qui frémit sur sa base et semble prête à se déraciner. Les soldats qui sont les moins avancés dans les sentiers de la montagne descendent les pentes rapides et s'enfuient porter à Annecy la nouvelle de ce désastre, tandis que Marguerite, accompagnée de Jean, arrivait au camp pour y raconter cette nouvelle victoire.
Le lendemain, jeudi 9 mai, le soleil se leva radieux, comme pour fêter l'Ascension triomphante du Christ. Les soldats, qui ne pouvaient prier Dieu
dans leurs églises, brutalement fermées, s'agenouillèrent sur le champ de bataille, et firent le serment de mourir pour la cause du Roi et celle de l'Église.
Les montagnards s'étaient fortifiés sur la rive du Fier; les Français, comprenant qu'ils ne gagneraient rien tant qu'ils resteraient séparés de l'ennemi par ce torrent, jettent un pont de bois au-dessus du hameau de Chune, passent la rivière; les Savoisiens se trouvent attaqués des deux côtés à la fois.
Leur défense fut héroïque ; leur lutte fut celle du lion à l'agonie. Les balles manquaient ; mais Marguerite était là ! Marguerite et les femmes de Thônes fondaient la vaisselle d'étain et coulaient des balles pour les soldats; elles arrachèrent les gouttières des toits, tout y passa ; mais, ces dernières ressources épuisées, on chercha des pierres dans le torrent, et l'on chargea les fusils avec des petits cailloux... Mais la poudre, la poudre, âme de la bataille, manqua à son tour; alors les campagnardes devinrent inutiles. Pour empêcher qu'elles tombassent entre les mains des ennemis, on les cacha dans la terre. Ce fut un moment dou-
loureux pour les braves Savoisiens : ces deux canons, leurs première conquête, avaient bravement tonné pour la patrie menacée et avaient fait plus d'une trouée dans les rangs ennemis. Mais les Savoisiens ne désespéraient pas encore : Jean était parti pour Genève avec un autre brave; ils devaient rapporter des munitions, et revenaient, en effet, avec deux mulets chargés quant ils furent arrêtés aux environs de Bonneville.
— Jean! dit son ami, l'un de nous peut s'échapper, laisse-moi mourir !
— Nous mourrons ensemble 1 répondit Jean.
— Et Marguerite?
— Elle me pleurera! murmura le jeune homme,
— Non, Jean, il faut vivre pour la rendre heureuse, ou il faudra la venger. Tu as un père, une fiancée : je suis orphelin et personne ne m'aime ! Que Marguerite prie pour moi, et que Dieu rende notre patrie florissante et libre !
Jean se jeta dans ses bras et partit.
Une heure après, son généreux ami avait cessé de vivre. Les Savoisiens, forcés de reculer parle manque de munitions, se virent enlever les barricades qui coupaient le passage depuis la montagne
jusqu'à la rivière. Une fois maîtres de ces fortifications, le succès des républicains était certain, immanquable. Cependant, ceux qui avait passé sur la rive droite du Fier ne pouvaient franchir la barrière de rochers qui se dressait devant eux. Pour rejoindre le principal corps d'armée, ils furent obligés de guéer, opération rendue difficile et longue par la rapidité des eaux du torrent et pendant lequelle ils durent subir le feu des insurgés de Thônes. Les blessés couvrent les deux rives; les eaux se teignent de sang ; les cadavres, emportés par les flots, forment une épouvantable digue le long des roches. Les Savoisiens réunissent leurs derniers efforts, brûlent leur dernière poudre et réalisent les derniers prodiges que l'amour de la patrie inspire à ceux qui en ont le cœur rempli. Mais les armes à feu deviennent inutiles ; la crosse des fusils se change en massue; les instruments de labourage sont maintenant des instruments de mort, et malgré cet héroïque courage, la république vient au pas de charge à travers les morts et les blessés.
Deux êtres jeunes, aimants et forts luttent encore et soutiennent le courage de leurs malheureux amis.
— Nous ne pouvons sauver la patrie, s'écrie Jean en pressant la main de Marguerite, eh bien ! vendons chèrement notre vie! Il ne me reste qn'un coup de fusil à tirer; — au général !
Il épaule son arme, mais Marguerite l'arrête :
— Tu les perdrais tous ! dit-elle.
Et Jean tire en l'air le dernier coup de fusil.
Mais le gestedu jeune homme avait été vu : l'étatmajor du général se précipite, le général d'Oraison lui-même suit ses officiers., et celui qui avait écouté la voix de la miséricode plaidant la cause de son ennemi ne trouva ni générosité ni pitié... Avant que Marguerite eût pu voler au secours de son ami, Jean était tombé la tête fendue d'un coup de sabre. . .
Marguerite enlève le cadavre dans ses bras et court vers la ville de Thônes, que l'approche des républicains fait abandonner par ses malheureux habitants. La terreur devance les vainqueurs, tout fuit à leur aspect, on se répète avec épouvante que la ville sera mise au pillage ; de minute en minute, des messages de l'héroïque armée écrasée par le nombre viennent conseiller aux habitants de chercher le salut dans la fuite.
L'arrivée de Marguerite, ses paroles, sa douleur
212 MARGUEIUTK
éloquente achèvent de convaincre les infortunés.
La réserve des troupes piémontaises se place sur la hauteur nommée le Calvaire, à l'entrée de la ville; son but est d'arrêter quelque temps encore la marche des vainqueurs et de donner aux femmes, aux enfants, aux vieillards le temps de se retirer et de mettre en sûreté leurs effets les plus précieux.
Que de larmes, que d'angoisses, que de douleurs dans ce moment terrible! On fuit par les montagnes, on court vers les grottes qu'une légende peuple encore de sultans venus en Savoie du temps des Croisades ; les vieillards se traînent d'un pas chancelant, les mères emportent leurs enfants, la route est encombrée de petites charrettes dans lesquelles on a couché les malades, de meubles indispensables que l'on se trouve ensuite forcé d'abandonner. Ce tableau est navrant, et tandis que la population émigré de Thônes, l'armée triomphante pénètre dans la ville dont le général d'Oraison n'ose refuser le pillage aux soldats.
Nous craignons qu'on trouve étrange que ce récit soit fait par un Français qui semble prendre à tâche de faire ressortir l'héroïsme des Savoisiens;
mais qu'on se rende compte de toute notre pensée : ce ne fut pas la France qui opprima la Savoie et fît couler un sang généreux, ce fut la république armée, la république en bonnet phrygien et en carmagnole qui envahit ces contrées tranquilles. Ne racontons-nous pas la chouannerie, et n'osonsnous point parler des massacres qui, de 91 à 93, ensanglantèrent notre pays. Non, la France n'est pas coupable des excès commis en Savoie, pas plus que la France n'est coupable du meurtre de Louis XVI et des échafauds mis en permanence. Quelques hommes sanguinaires ont pris la responsabilité terrible de ces meurtres journaliers ; que la peine et l'ignominie retombe sur eux!
Le pillage dura trois jours.
Dans la ville de Thônes, deux personnes seules erraient encore, cherchant si quelque malheureux ne restait point sans défense, exposé à la haine du vainqueur : c'étaient le procureur de la commune et Marguerite.
Elle a fait taire sa douleur; elle a imposé silence aux plus légitimes regrets. Les faibles avaient encore besoin d'elle ; Marguerite n'abandonnera pas plus les malheureux que son pays. Elle ne s'in-
quiète point de savoir si sa jeunesse et la sainteté de la cause qu'elle défend la protégeront ; elle reste... Peut-être déjà prévoit-elle le martyre; quant au vieillard, sa place était dans la ville déserte. Il avait encore à défendre les intérêts matériels de ses administrés; il ne recule pas plus que Marguerite, et avec elle il est saisi par les soldats, brutalement enchaîné, jeté dans un corps de garde dont pour lui Ton fait une prison, et immédiatement un conseil de guerre s'improvise. Un conseil de guerre pour juger un homme aux cheveux blancs et une jeune fille !
Le procureur pouvait se sauver. On ne le prenait pas les armes à la main ; il lui était facile de nier sa participation à l'insurrection de la vallée ; mais il ne put renier, même au prix de sa vie, son ardent patriotisme.
Le juge l'interroge.
— N'étiez-vous point sous les armes avec les révoltés ?
— Non. je n'ai point quitté la ville.
— N'avez-vous pas livré aux brigands les drapeaux de la commune?
— Oui. ces drapeaux appartenaient au peuple
de Thônes; le peuple les a demandés, je les lui ai donnés.
— Combien avez- vous d'enfants?
— J'en ai trois.
— Étaient-ils avec les brigands?
— Non ; ils sont tous trois sous les drapeaux de notre légitime souverain, le roi de Sardaigne.
, — N'est-ce pas vous qui les "avez engagés à partir et qui leur avez donné l'argent nécessaire pour faire le voyage?
— Oui ; le roi les appelait pour défendre la patrie, j'ai cru que l'honneur leur commandait de partir, et je leur ai dit d'obéir à l'honneur.
Cet interrogatoire, auquel nous n'avons pas changé un mot, car ces actes sont saints et précieux dans les histoires des villes, fut suivi immédiatement d'une sentence de mort.
On annonce au procureur qu'il va être fusillé : il s'agenouille, élève vers Dieu ce cœur que rien n'a pu intimider et vaincre, et tombe percé d'une vingtaine de balles.
Le bruit de cette décharge arrive au cœur de Marguerite; elle prévoit le sort qui l'attend; elle ne frémit pas de terreur; elle ne sent même pas
de haine contre ses ennemis ; elle a rempli sa tâche; l'heure de son repos est venue.
Mais quelque grande que fût l'irritation de l'armée, et quoiqu'elle sentit quelle avait été l'influence de Marguerite sur les gens de la vallée, il répugnait aux soldats de tuer cette femme si jeune, si belle, si courageuse ; ils reculèrent devant ce dernier crime; ils voulurent bien La vendre, ils n'osèrent l'assassiner.
Marguerite, enchaînée, fut dirigée sur Annecy où siégeait un tribunal révolutionnaire.
Quand on apprit son arrivée, un g: and mouvement se fit dans la ville. Les uns venaient assister à la défaite d'un ennemi, quelques-uns accouraient pour voir l'héroïne des montagnes de la Balme ; on ne pouvait sVmpêclier d'admirer cette frêle et simple créature que l'amour du pays avait fait triompher de sa timide réserve. La pitié remplissait tous les yeux de larmes de sympathie ;
on pleurait sur elle à l'avance ; ne savait-on pas qu'à l'avance elle était condamnée?
Sa cause fut bientôt instruite.
L'accusateur accumulait les faits, et Marguerite ne niait rien de ce qu'elle avait fait pour la Savoie et pour ses frères. Ses généreuses paroles corroboraient celles des juges; il fut avéré et prouvé qu'elle gardait du respect et de l'affection pour les tyrans qui, depuis huit siècles, gouvernent le pays ; qu'elle avait tenté de soustraire la ville de Thônes à la république et à la liberté; qu'entraînée par un fanatisme pour les rois déchus, elle avait suivi les insurgés dans leur camp, les excitant à la révolte, approvisionnant l'armée de munitions et de vivres; qu'elle avait entendu la messe de prêtres qui n'étaient ni envoyés ni approuvés par la république et, quepourtous ces crimes, la citoyenne Marguerite avait mérité la mort et serait fusillée sur la place du Pàquier.
Le front de la jeune fille brille d'une joie pure.
— Votre accusation est la justification de ma vie. leur répondit-elle, et, fidèle à Dieu, au roi et à mon pays, je suis prête à subir la mort qui me
semble aujourd'hui plutôt une récompense du Ciel qu'un châtiment des hommes.
A peine la sentence fût-elle prononcée qu'on se hâta de l'exécuter.
A midi, les portes de la prison s'ouvrirent.
Une foule curieuse encombrait les rues de la vieille ville d'Annecy.
Marguerite embrassa du regard l'asile béni et fondé par François de Sales, puis le peuple consterné qui l'accompagnait au lieu du supplice.
Comme elle arrivait sur la place du Pàquier, une couronne de roses blanches tomba à ses pieds ; elle la releva et parut chercher de quelle main venait ce virginal présent ; elle n ? put le savoir, et montra le ciel du geste, muette mois éloquente réponse adressée à ceux qui couronnaient et embaumaient son martyre.
Marguerite priait à voix basse. Nul prêtre n'avait pu lui donner les derniers encouragements; elle avait passé seule sa nuit d'agonie, seule elle montait sur le Calvaire... Elle s'avançait calme et grave, car la mort est recueillie et sainte; mais confiante aussi et un sourire céleste sur les le vres... Peut-être songeait-elle à cette autre tille de
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