NORMANDIE
Cette belle province doit sa formation à l'invasion étrangère. Rollon , venu de Norwége , en avait fait la conquête, ainsi que de quelques pays adjacents, lorsque, par le traité de Saint-Clair-sur-Epte , en 912 , Charles-le-Simple créa en sa faveur le duché de Normandie , à la condition qu'il s'en tiendrait seulement à une partie du pays conquis. Ce duché subsista jusqu'à Geoffroi Plantagenet, qui le joignit à l'Anjou et au Maine qu'il possédait déjà. A son avènement au trône , en 1350, le roi Jean le réunit à la couronne.
Par le traité de Saint-Clair-sur-Epte, et un autre de 946, les conquérants delà Normandie avaient reçu le droit de monnayage ; mais ce droit était particulier au duc. De là l'explication de ce fait, qui semble singulier au premier abord, que, dans une province aussi étendue que la Normandie , on ne trouve aucune monnaie appartenant à des seigneurs particuliers. Ce ne fut qu'au xiv c siècle que les rois de Navarre frappèrent monnaie dans leur comté d'Evreux.
M. Lecointre-Dupont a publié , en 1843, de savantes Lettres sur l'histoire monétaire de la Normandie. De son côté , M. de Longpérier a consacré dans la Revue num. fr. (1843 et 1849) deux articles aux monnaies de cette province. Depuis cette époque, de curieuses découvertes ont été faites, au moyen desquelles M. B. Fillon a complètement refondu la numismatique normande, dans ses dernières Etudes, publiées en 1855 (pag. 155). La nomenclature qui va suivre montrera quel immense progrès on a fait faire à la science , en ces derniers temps.
Cependant il y a lieu de tenir compte des utiles recherches de M. Lecoinlre-Dupont, au point de vue historique et économique ; je vais donc les analyser.
C'est à tort que l'on a cru devoir attribuer quelques monnaies aux évoques de Rouen. D'où vient la variété des deniers normands? Ils ont été longtemps presque introuvables, et n'existaient que dans les grandes collections. M. Lecointre-Dupont explique ainsi cette rareté : « Sous les premiers ducs de Normandie, du X e au xi e siècle , les émissions de monnaies n'étaient pas nombreuses ; c'était l'époque de ces beaux et grands deniers d'un poids et d'un aloi fort élevés. Lorsque, au XI e siècle, sous Guillaume-le-Conquérant, le poids et l'aloi furent singulièrement réduits , il y avait un grand intérêt à fondre l'ancien numéraire , et naturellement il dut, en grande partie, disparaître de la circulation. »
Depuis le moment où M. Lecointre-Dupont a écrit ces lignes, l'état des choses a un peu changé. Quelques découvertes assez abondantes ont eu lieu , et, par suite des progrès de la science , quelques attributions nouvelles ont pu être faites. Son observation n'en subsiste pas moins au sujet des espèces des premiers ducs. Elles sont toujours fort
rares ; et si, ainsi qu'on va le voir, quelques nouveaux deniers ont été rendus par la terre, leur nombre est excessivement restreint, et, en général, chaque variété n'a fourni qu'un exemplaire. Il n'en est pas de même des monnaies postérieures , c'est-à-dire de ces deniers barbares où les types sont tout à fait dégénérés, et sur lesquels les légendes sont devenues indéchiffrables. Ceux-ci sont assez nombreux, et chaque collecteur peut en enrichir sa suite. La découverte de Châteauneuf-sur-Loire ( 1851 ) en a fourni plus d'une centaine.
Que dire maintenant de ces pièces qui ont mis , pendant quelque temps , tous les numismatistes en émoi? On voit qu'il s'agit du trésor trouvé à Paci-sur-Eure dans le prétendu sac de l'abbé Grégoire. On a disserté longuement sur leur authenticité ; ceux que la curiosité poussera à s'instruire des diverses phases de l'affaire trouveront toutes les pièces du procès dans la Revue num. fr. de l'année 1836. Ces monnaies ont fini par être l'objet d'une discussion approfondie , au congrès de Blois, et la conclusion adoptée fut que la plus grande partie de ces deniers étaient de fabrique moderne, mais que parmi eux il s'en trouvait quelques-uns dont l'authenticité ne pouvait pas être contestée. Je proteste encore contre ces conclusions , qui néanmoins sont excusables ; car, à l'époque où elles ont été prises , la numismatique française avait fait peu de progrès et comptait peu d'adeptes. Il est aujourd'hui parfaitement reconnu que toute la pacotille sortait de la même officine , et si quelques spécimens paraissent de meilleure fabrique, il n'en faut pas moins les envelopper dans la même réprobation. J'ajouterai que l'on doit avoir d'autant plus de défiance , que l'aspect de quelques-uns peut tromper des yeux peu exercés.
Revenons au travail de M. Lecointre-Dupont. Il établit encore que l'altération des monnaies ,si profitable aux seigneurs, causait un grand préjudice à leurs sujets. Ceux de Normandie , voulant remédier au mal , jugèrent à propos de transiger avec leur duc et de lui accorder un droit appelé fouage ou monnéage, consistant en un impôt triennal de douze deniers par feu, sous la condition que les monnaies ne seraient plus altérées. Ces conventions, dont l'époque n'est pas connue , ne tardèrent pas à paraître onéreuses au duc , qui , pour éluder la parole qu'il avait donnée , cessa de monnayer pour son compte et introduisit dans ses états toutes sortes de monnaies bonnes et mauvaises, tant du roi que des seigneurs, ses voisins. Aussi voit-on , à cette époque , la mention de la monnaie roumme disparaître dés chartes.
A la fin du XI e siècle et au commencement du xn e , la monnaie mansaise et les esterlins d'Angleterre devinrent les véritables espèces courantes en Normandie. Plus tard , et lorsque cette province vint dans la maison d'Anjou , elle fut inondée de deniers angevins au monogramme de Foulques. Il est même probable que, quoiqu'elle fût à un coin étranger, cette monnaie a pu être frappée dans quelque atelier normand. Le mal devint si grand , et les espèces courantes étaient si mauvaises , que l'on fut obligé d'établir la monnaie tournois comme régulatrice.
MM. Lecointre-Dupont et de Longpérier ne se sont point occupés de l'origine des types normands. A l'époque où ils écrivaient , cette question ne pouvait pas être traitée avec succès. Il en est autrement aujourd'hui ; des découvertes récentes ont permis à M. B. Fillon de l'approfondir.
En Normandie , ainsi que dans tous les fiefs , la formation des types et leur filiation suivirent exactement la loi que j'ai posée en parlant des monnaies des ducs de France , et que dorénavant il deviendra inutile de répéter , puisqu'elle se reproduit presque partout avec les mêmes données. Les ducs de Normandie firent d'abord firapper des deniers au type royal exactement copié. En supposant que cette condition n'ait pas été exigée de Rollon , quand il reçut du roi de France le droit de monnayage , c'était pour lui une nécessité ; la raison commerciale lui en imposait la loi. Pour que ses espèces pussent circuler librement et être bien venues du peuple, il était indispensable qu'elles fussent au type universellement adopté.
Les deniers et oboles de cette période sont faciles à distinguer des espèces purement royales , en ce que le monogramme et les légendes sont dégénérés ; d'ailleurs, le poids va toujours en décroissant. J'en fais connaître un grand nombre de variétés.
Pendant le règne des deux premiers ducs de Normandie , on ne vit point paraître leur nom sur les monnaies. Richard fut le premier qui y mit le sien ; encore eut-il d'abord soin de conserver le monogramme royal dans presque toute son intégrité. Plus tard , lorsque sa puissance se fût accrue et que le prestige de la royauté eut beaucoup perdu de son éclat , ce prince s'émancipa et choisit un type qui lui fut propre ; il adopta celui du temple des Xpistiana Religio. Ce type garda bien peu de temps sa pureté primitive. Le temple fut, peu après, tantôt plus écrasé, tantôt plus allongé. Enfin, sous les successeurs de Richard I er et au XI e siècle, la fabrication des espèces devint de plus en plus mauvaise ; mais on conserva pourtant la même empreinte jusqu'à la fin du monnayage ducal, en l'altérant au point de la rendre méconnaissable. Presque toujours on n'a gardé que le fronton , qui , répété sur quelques deniers jusqu'à quatre fois, forma d'abord un type particulier que nous verrons se reproduire ailleurs; enfin , le fronton fut combiné de toutes les manières.
Le nom de Richard a aussi été immobilisé jusqu'à la fin du monnayage ; mais dans les derniers temps il devient illisible et n'est plus qu'à l'état rudimentaire.
Aucun numismatiste n'a fait remarquer, du moins d'une manière particulière, que l'obole n'existe pas dans le système monétaire normand. Nous ne la retrouvons que parmi les espèces au type purement royal. Cette absence d'obole ne peut s'expliquer que par son remplacement par quelqu'une des monnaies étrangères introduites dans le duché. M. Lecointre-Dupont a établi, en effet, par des textes que le manceau servait de denier, l'esterlin de double, le tournois, l'angevin, &c, d'obole. On remarquera toutefois que ce système ne fut en vigueur que depuis la fin du xi e siècle jusqu'au milieu du xii e . L'obole de la deuxième période du monnayage de Richard reste donc à trouver.
Je ne dois pas oublier de faire observer qu'en Normandie, comme en quelques autres provinces, le nom de l'atelier principal finit par perdre sa signification géographique et passa à l'état de type ; c'est-à-dire que les monnaies , quoique portant celui de Rouen, ont pu être fabriquées dans d'autres monnaieries de la province. Cela est si vrai qu'en 1080, selon une charte citée par don Martène (Thés, anecd., tom. iv, col. 149) et reproduite par M. Lecointre-Dupont , la ville deBayeux avait un atelier en exercice ; et pourtant nous n'avons pas de monnaies de cette époque avec le nom de cette ville. On peut voir d'ailleurs ce que M. B. Fillon dit à ce sujet.
Les pirates danois ou normands , appelés les Bois de la mer, ont certainement émis des monnaies en Normandie. Je ne soulèverai point ici cette question et la renvoie à l'article de Quentowic,