BRETAGNE
La Bretagne a établi sa nationalité dès la fin du iv e siècle , et Ta conservée jusqu'en 1532 , date de sa réunion à la couronne de France. Ainsi , comme le font observer les auteurs de Y Art de vérifier les dates, elle a été dans sa mouvance pendant onze cents ans environ. Des rois, des comtes, puis des ducs l'ont successivement gouvernée. Jusqu'au ix e siècle , les phases de son histoire importent peu à la numismatique , du moins pour la partie dont je m'occupe. Conquise par Charlemagne , elle passa à ses successeurs ; mais là , comme ailleurs , leurs mains ne furent pas assez fortes pour empêcher les tentatives d'indépendance des seigneurs. Aussi , dès 824 ou 825, voit-on Nominoé, que Louis-le-Débonnaire avait créé duc ou gouverneur de Bretagne, rester un moment fidèle à ce prince , puis suivre l'exemple des autres feudataires français , en secouant le joug de la royauté. A la mort de Louis , arrivée en 840 , Nominoé prit même le titre de roi. La Bretagne fut régie par des comtes , depuis 874 jusqu'en 992.
A cette époque, Geoffiroi I er prit le titre de duc, que ses successeurs conservèrent. Anne, la dernière duchesse, ayant épousé, en 1491 , Charles VIII, roi de France , puis en 1499 , le roi Louis XII , la Bretagne passa sous la domination française. A la mort d'Anne, arrivée en 1513 , Louis XII céda le duché à sa fille Claude. Celle-ci , devenue reine de France , transporta ce don à François I er , son époux , qui , après la mort de sa femme , réunit définitivement la Bretagne à la couronne. Les Etats de la province avaient d'ailleurs demandé cette réunion.
Avec une si longue existence, la numismatique bretonne ne peut pas s'empêcher d'être fort riche. Elle a été l'objet de nombreuses recherches. Les travaux, d'abord sans critique , et entrepris parfois dans le but de servir des prétentions absurdes , ne méritent guère qu'on s'y attache ; l'ivraie y est trop abondante , et le bon grain trop rare. Ce n'est , à proprement parler, que de nos jours que le flambeau qui devait nous éclairer a été allumé. J'ai personnellement à me féliciter , non pas d'avoir apporté la lumière dans le chaos , mais d'y avoir aidé, en faisant connaître un grand nombre de monnaies intéressantes.
Très récemment , un jeune numismatiste breton , M. Bigot , réunissant et coordonnant tous les travaux faits avant lui, a enfin élevé un monument digne de sa province en nous donnant la monographie presque complète de ses monnaies. Cet auteur nous apporte d'immenses matériaux ; ses recherches ont été si approfondies , qu'il ne laisse que peu de chose à glaner après lui. J'aurai pourtant quelques pièces importantes à ajouter à son butin ; mais il n'y a pas lieu de s'en étonner , mes investigations ayant compris toutes les collections de la France et quelques-unes de l'étranger.
Le travail de M. Bigot me sera très utile , et si , dans chaque province , les collecteurs de monnaies avaient suivi son exemple , ma tâche eût été singulièrement simplifiée. Les monographies offrent un grand avantage. Ceux qui les édifient, ayant sous les yeux la plus grande masse possible de matériaux , courent moins le risque de s'égarer. Us peuvent, en établissant des comparaisons toujours utiles , présenter des attributions plus certaines et rectifier celles qui ont été proposées ; aussi adopterai-je, en général , celles de M. Bigot. Je dois cependant faire une restriction. Cet auteur ne me servira de guide qu'à partir du monnayage ducal , les origines du monnayage féodal en Bretagne ne me paraissant pas avoir été étudiées par lui avec autant de sûreté de coup d'œil que le reste. C'est , il faut en convenir, la partie la plus ardue , et M. Bigot avoue qu'il n'est point sûr de ne pas s'être égaré. Je proposerai mes doutes et établirai ma classification ; les numismatistes seront les juges du procès.
Séduits et entraînés par un esprit de nationalité qui n'abandonne jamais entièrement les enfants de cette belle province , les numismatistes de la Bretagne ont cherché à établir que le monnayage de leur pays avait quelque chose d'exceptionnel. Il n'en est rien pourtant; et si l'on fait la part de quelques déviations amenées, les unes par des
événements dont les causes ne nous sont pas toujours connues, les autres par la fantaisie et le caprice , on arrive à voir que ce monnayage rentre tout à fait dans la loi commune ; c'est ce que je crois être sûr de démontrer.
Avant d'opérer celte démonstration , il y a lieu de faire remarquer un fait qui , s'il n'était pas connu, pourrait amener de la confusion dans le classement que je me propose d'établir ; c'est qu'au x e siècle et au commencement du xi e il y a eu en Bretagne plusieurs ateliers qui fonctionnèrent à la fois, et qui , cependant, employèrent simultanément la formule Redonis civitas. Dès lors il ne faut pas s'étonner que l'on ait introduit çà et là quelques variantes dans les légendes, tout en conservant le nom du chef-lieu de la province.
On ne doit donc pas , par conséquent , chercher à classer toutes les monnaies de cette période à la suite les unes des autres, comme si elles sortaient toutes de la même officine. Il est préférable, au contraire, de chercher purement et simplement à se rendre compte de la date de leur émission. C'est ce que, jusqu'à présent, n'ont pas fait les numismatistes bretons, qui, cédant au désir de doter leurs rois de quelques monuments monétaires, ont été obligés , pour y parvenir, d'établir des attributions qui ne sont pas toujours d'accord avec le style des monnaies et les vrais principes qui , en Bretagne, comme ailleurs, régirent le monnayage féodal à ses débuts.
En publiant, il y a cinq ans, la description des monnaies de ma collection , j'émettais des doutes au sujet de certaines pièces que l'on tenait en réserve et que Ton voulait attribuer à des rois bretons. Aujourd'hui qu'elles sont produites, on peut en raisonner en connaissance de cause. Mon opinion est à peu près la même qu'alors, c'est-à-dire que je refuse de lire le nom de tel ou tel de ces princes sur les monnaies en question , tout en reconnaissant qu'elles ont été fabriquées par quelques-uns d'entr'eux, mais seulement dans la seconde moitié du X e siècle, et non antérieurement; avis que partage en tout point mon confrère B. Fillon.
Cela posé , l'ensemble des monnaies connues jusqu'à présent nous permet d'établir la filiation suivante :
4° De 851 jusqu'à la fin de la première moitié du X e siècle, le type royal rennois de Charles-le-Chauve, immobilisé, fut pour ainsi dire seul employé dans tous les ateliers de la Bretagne. Il y eut cependant encore continuation du monnayage local à Nantes , pendant une période assez longue.
2° Vers le milieu du X e siècle , le type royal fut altéré d'une manière très sensible. La légende du revers subit une transformation ; ce qui dut se passer sous Alain-Barbe-Torte.
3° Pendant les règnes de Drogon , Hoël , Gwerech , Conan-le-Tort et Geoffroi I er (952 — 4008), le monogramme royal perdit insensiblement sa forme primitive. Les légendes devinrent peu à peu féodales ou communales , selon les conditions sociales dans lesquelles se trouvèrent les localités où les monnaies furent frappées. Cette
transformation commença peut-être à s'opérer dès la fin du règne d'Alain-Barbe- Torte.
4° Sous Alain III, le type royal fut complètement remplacé par le type seigneurial. Ce prince imita celui d'Eudes-P Ancien , comte de Déols.
5° Conan II créa ou plutôt adopta un type , qui fut lui-même immobilisé ensuite et subit avec le temps maintes altérations.
A dater de ce moment , les empreintes deviennent plus faciles à suivre dans leurs variations.
Après, arriva le type à la croix ancrée, qui dura longtemps; puis vint celui où apparurent les armoiries, et que M. Bigot appelle période de Dreux. Il se maintint , avec de nombreuses modifications , jusqu'à Charles deBlois. Ce duc, ainsi que ses successeurs, s'attacha à copier servilement les espèces des rois de France. On sait quels démêlés surgirent de ces odieuses contrefaçons. Depuis cette époque , quelques types purement bretons furent employés par-ci par-là; mais ce fut toujours l'imitation des monnaies royales et de quelques autres monnaies étrangères qui domina.
En finissant cet exposé de la filiation du type des monnaies de Bretagne, je ne dois pas passer sous silence deux articles que H. A. de Barthélémy a insérés dans la Revue de 1856, où il cherche à éclaircir les origines du monnayage de cette province. Je suis , en général , d'accord avec lui ; il n'y a que quelques points sur lesquels nous différons d'opinion. J'y reviendrai.
En Bretagne , ainsi qu'en Normandie , aucun seigneur particulier ne frappa monnaie. Les comtes de Penthièvre seuls émirent des espèces en leur nom; mais, comme le fait observer H. de Barthélémy dans son Manuel de numismatique, ils ne reconnaissaient pas la suprématie de leurs aînés et , comme eux, prenaient le titre de ducs des Bretons.
ROIS f COMTES ET DUCS DE BRETAGNE.
Nomenoé, 846—851.
Erispoé, 851—857.
Salomon , 857—874.
Gurwand et Pasqweten , 874—877.
Judicael et Alain I ct le Grand, 877 —
Gurmailhon , 907—930.