‹ Monnaies mérovingiennes du GévaudanChapitre 67 sur 72 · RÉSUMÉ ET CONCLUSION · texte numérisé non relu

RÉSUMÉ ET CONCLUSION

Aucune ville de Gaule n'a frappé autant de monnaies à l'époque mérovingienne que Bannassac de Gévaudan, et nous croyons ne

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rien exagérer en affirmant que cette petite province peut revendiquer à elle seule la dixième partie du total des monnaies mérovingiennes conservées dans tous les cabinets du monde. A quoi faut-il attribuer ce fait? Est-ce que le hasard des trouvailles aurait fait exhumer à un moment donné un trésor considérable de monnaies de Gévaudan? Non, nous n'avons rencontré dans les revues spéciales et dans les auteurs aucune mention d'une semblable trouvaille; les monnaies qu'on trouve ensemble sont d'ailleurs en général du même temps, et les mêmes types s'y rencontrent en grande quantité, tandis que les monnaies du Gévaudan, qui sont disséminées dans toutes les collections, représentent toutes les époques du monnayage de cette province, et offrent des types très variés. C'est donc bien à la fécondité des ateliers gabales qu'il faut attribuer la grande quantité de produits parvenus, jusqu'à nous.

Une première explication de cette fécondité se trouve dans le fait de la centralisation à Bannassac de tout le monnayage gabale. Un atelier qui fonctionne seul pour tout un diocèse, doit naturellement, pour les besoins commerciaux, produire à lui seul aut'mt de monnaies qu'en auraient frappées ensemble tous les ateliers de cette province, s'ils avaient été nombreux. Les ateliers, qui ont centralisé l'industrie monétaire d'une région, comme Rodez, Marseille, Toulouse, ont été particulièrement féconds, mais tous n'ont pas eu la même activité que ceux de ces trois villes ; Viviers, Bourges, Le Puy, Cahors, Uzès, Alby, Lyon même ont moins produit que Bannassac, et cependant chacune de ces cités a monopolisé le monnayage d'un diocèse.

Nous croyons pouvoir donner la raison économique de l'abondance des monnaies Gabales.

Le sol des Gabales était pauvre, et ce peuple était forcé d'importer beaucoup ; il remédiait par son courage aux rigueurs de la nature, et rachetait son infériorité par son intelligence. Nous avons dit que les habitants de Gévaudan quittaient tous les ans leurs foyers, pour faire du commerce ou louer leurs bras dans des pays éloignés. Ces GavachoSj comme on les appelait en Espagne,

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ces Auvergnats du Midi, com ne on les qualiflait en France, rentraient chez eux avec la bourse bien garnie; ils drainaient l'or wisigoih, le convertissaient en or mérovingien, et payaient ainsi non seulement leurs impôts, mais encore la forte soulte en numéraire que l'inclémence de leur climat les mettait dans la nécessité de débourser pour l'excédent de leurs importations sur leurs exportations. En ce temps-là, les valeurs fiduciaires n'existaient pas, et c'est en métal sonnant que tous les comptes se réglaient.

L'histoire nous apprend qu'à la mort de Caribert, il se trouva dans son palais un trésor très considérable, qui fut signalé à Dagobert, et que ce prince se fit apporter à Paris. On prend goût à ces sortes de choses, et les remarques que nous avons faites, à propos de l'absence du nom de monétaire sur les espèces du cinquième groupe, nous ont presque amenés à conclure que ces monnaies étaient surtout destinées à être versées dans la caisse du roi. Elles sont généralement fort belles, larges de flan, d'une bonne conservation, d'un style et d'un art supérieurs à la moyenne des produits des ateliers voisins.

L'histoire mentionne encore un lait, qui nous révèle des rapports d'une autre nature entre le roi Dagobert et le Gévaudan, nous ne saurions le taire à cause des inductions que nous allons en tirer.

Ce roi avait une sœur, sainte Énimie, que, dès l'an 628^ l'évêque saint Hère, successeur ou peut-être prédécesseur de l'évêque Agricola, avait sacrée abbesse d'un double monastère dans le Gévaudan, c'est-à-dire d'une abbaye d'hommes et d'une abbaye de femmes, vivant sous la même règle. C'est avec l'appui de Dagobert que sainte Énimie avait fait cette fondation (G«//. christ., Eccl. Gabal.).

Caribert n'était que frère consanguin de Dagobert, c'est-à-dire fils d'une autre femme de Clotaire IL On peut se demander s'il n'était pas le frère utérin d'Énimie, si leur mère n'appartenait pas à une famille gabale, et si Dagobert devenu maître du Gévaudan, en qualité de roi d'Austrasie, depuis l'année 623, n'a

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pas voulu, sur les instances- du remuant Brunulfe, le frère de cette belle -inère, doter sa famille consanguine en fondant pour Énimie l'abbaye de Gévaudan, et pour Caribert le royaume d'Aquitaine. C'est là une simple supposition, mais on a le droit de chercher les causes de l'histoire.

L'opinion du Père Lecointe est conforme à la nôtre ; il avance dans les A )înales des Francs q\i'Ènïm\e a dû être fille de Clotaire II et de Bertetrude, sa seconde femme. D'autres auteurs raodernes donnent le nom d'Astorge à la mère d'Enimie, mais l'érudit auteur de l'histoire du prieuré de Saint-Énimie, M. André, archiviste de la Lozère, n'a pu découvrir les textes qui autorisent cette assertion (i??///eL c/e la Soc. d'Agr.^ etc. de la Lozère^ 1867, 1^ partie, p. 3).

Un autre rapprochement nous suggère une hypothèse^, qui se présenterait avec des chances de probabilité presque égales à une certitude, si les traditions malheureusement incomplètes et confuses de l'église de Mende ne semblaient l'infirmer.

Dagobert fonda pour sa sœur, en 628, un double monastère dans le Gévaudan ; voilà un fait acquis par l'histoire.

Les monnaies nous révèlent, quelques années après^ une abbaye placée sous l'invocation de saint Martin, et que nous savons avoir été plus tard la Canourgue\ voilà un autre fait acquis par la numismatique.

L'abbaye de Saint-Martin n'est-elle pas l'une des fondations de sainte Enimie ?

La Canourgue [Canonicd)., qu'un texte du xi* siècle nous représente comme ayant contenu jusqu'à cinq mille religieux au moment de sa splendeur, et qui, malheureusement déchue, était occupée en 1060 par des chevaliers mariés, ne fut-elle pas, sinon l'abbaye de sainte Énimie toute entière, au moins le couvent d'hommes qui en faisait partie? Nous osons poser ces questions pour les raisons suivantes :

1° La fille de Clotaire II, assistée par son frère Dagobert, qui, en 628, était seul souverain de toute la monarchie franque et dans

le plus grand éclat de son règne, n'a pu manquer de doter très richement l'œuvre qu'elle fondait, et d'en faire la plus riche abbaye de Gévaudan ;

2" Le plus palpable de tous les arguments, la monnaie de Saint-Martin, nous apprend que la Canourgue était la seule abbaye de Gévaudan, assez importante et ass^ez riche pour battre monnaie;

3" Il serait invraisemblable qu'une seule abbaye du Gévaudan eût battu monnaie par l'office même du monétaire royal, et qu'elle n'eût pas été la même que la seule abbaye du Gévaudan mentionnée dans l'histoire du vu'' siècle ^, le duplex monasterium in Gavaletanoj fondée par la sœur de Dagobert et citée dans les actes de saint Hère et de sainte Énimie ;

4° Ces arguments si concluants sont confirmés par le synchronisme parfait des émissions monétaires de la basilique s'aint Mai tin et de la splendeur du double monastère fondé par sainte Énimie. C'est en 628 que la sœur de Dagobert fut sacrée abbesse; c'est de 630 à 633 que les monnaies de saint Martin furent frappées;

3° La révélation inattendue, faite par la numismatique, d'une abbaye de Saint-Martin établie à Bannassac et battant monnaie à la fin du premier tiers du vu" siècle a surpris les historiens du Gévaudan. L'un d'eux, le savant abbé Pascal, dans son Gabalum christianum (p. 68), croit que pour avoir été aussi importante vers l'an 630 cette abbaye devait avoir dès lors environ un siècle d'existence et qu'il faut reculer la date de sa fondation jusqu'au premier tiers du vi" siècle ; il considère donc le monastère de Bannassac comme antérieur à celui de Sainte-Enimie, mais l'argument dont il se sert a peu de valeur et la numismatique nous fournirait au besoin des exemples d'abbayes ayant battu monnaie dès l'époque de leur fondation.

6° La charte de donation du 4 juillet 1060 constate qu'à cette

1. L'histoire du vie siècle mentionne l'abbaye de Saint-Privat dont fut abbé saint Louvent, martyrisé en Champagne, m lis il n'en est plis question depuis.

date (f il n'existait ni privilège, ni pièce relative à la fondation de la Canourgue, que les uns disaient avoir été bâtie pour devenir un monastère, et d'autres une collégiale » ; de sorte que, si nous n'avons pas de textes formels pour établir que la Canourgue fait partie du duplex monasterium de sainte Énimie, on n'en peut pas produire davantage pour prouver que c'est une fondation distincte.

7" Il est certain que le culte et le souvenir de sainte Énimie ne se sont pas conservés à Bannassac et la tradition reprise au x" siècle les a rattachés à une autre localité qui s'appelait primitivement Burlatis et qui a quitté ce nom pour prendre celui de la sainte. Cette localité possédait une source où sainte Énimie fut guérie par trois fois d'une lèpre qu'elle avait prié Dieu de lui envoyer pour ravager la beauté de son visage et protéger sa virginité. Les leçons de l'office de sainte Énimie nous apprennent qu'entre chaque guérison elle remontait les âpres côtes du Tarn pour retourner dans sa famille, mais qu'après la troisième, comprenant que Dieu voulait qu'elle restât là, elle y avait fondé un monastère de jeunes fdles oii deux églises furent construites, l'une en l'honneur de la mère de Dieu, l'autre en celui de saint Pierre. Les rois Clotaire et Dagobert lui envoyèrent de grosses sommes d'argent ; de vastes domaines furent acquis dans les environs. Ce texte n'est pas plus explicite ; il mentionne bien deux églises, mais ne parle que d'un couvent de religieuses, et pourtant les autres documents historiques font allusion à un monastère d'hommes également fondé par sainte Énimie. Où fut-il situé? La topographie et l'archéologie semblent répondre : àBannassac. Bannassac-la-Canourgue est dans la vallée du Lot ; Burlatis (Sainte-Énimie) est dans la vallée du Tarn, mais ces deux localités sont situées précisément aux deux points où les deux vallées se rapprochent le plus. Énimie, rentrant dans sa famille ne pouvait remonter les âpres côtes du Tarn que pour descendte dans la vallée du Lot, et arriver à Bannassac, après lo kilomètres de marche ; à moitié chemin, sur la hauteur, se trouve le petit village de Saint-Martin-la-Capelle ain-i nommé sans doute pour le distinguer de Saint-Martin-la-

Canourgue {canonica) qui était compris dans la ville de Bannassac. Énimie redescendait à la source de Burlalls^ donc elle revenait de Bannassac, et l'archéologie confirme le document topographique puisqu'elle nous apprend que Bannassac était alors de fait le grand centre commercial, la véritable capitale du Gévaudan. (Jette ville couvrait un très vaste territoire, elle avait dépossédé Javols de sa monnaie et de son antique prépondérance et n'avait pas encore cédé cette primauté à Mende. N'est-il pas parfaitement rationnel de supposer que La Canourgue fut le monastère d'hommes fondé par la fille de Clotaire II et enrichi par les largesses royales, en même temps que Burlatis fut l'abbaye de femmes ? En tout cas c'est là une question historique qui mérite d'être étudiée à nouveau avec les documents récemment apportés par la numismatique et l'archéologie.

Un autre problème d'une très haute importance pour l'histoire de Téglise Cabale trouvera peut-être sa solution dans les mêmes recherches. Il est évident que Javols, l'antique Anderitum, la première capitale incontestée du peuple Cabale fut aussi le premier siège des évêques du Gévaudan ; ce siège fut transporté à Mende. Saint Hère est encore désigné par les textes sous le titre d'évêque de Javols, episcopus Gabalorum^ puis il faut descendre jusqu'au x^ siècle pour trouver le premier évoque qui s'intitule évêque de Mende ; il s'appelait Etienne, et ce fut lui qui chercha à relever en partie les institutions de sainte Énimie en fondant à Burlatis un prieuré de religieux bénédictins qu'il mit sous l'autorité de Dalmace, abbé de Saint-Theofrid, vulgairement Saint- Chaire, au diocèse du Puy. Pendant cet intervalle de quatre siècles, la hste des évêques du Cévaudan offre d'énormes lacunes ; on cite seulement saint Frézal {Fredoaldus), au ix' siècle, Agenulfe (876), Guillaume (908). M. l'abbé Pascal, dans son Gabalum christianum^ pense que ces évêques résidaient déjà à Mende; nous croyons qu'il est permis d'en douter et nous émettons le vœu qu'une nouvelle et sérieuse enquête reste ouverte sur ce point. C'est à Bannassac, qu'on a découvert d'après les indications d'Ingellinus, prévostde Saint-Martin-de-la-Canourgue, les

reliques de l'évoque saint Firmin, un des successeurs de saint Privât ; c'est auprès de la Canourgue qu'on a également retrouvé le tombeau de saint Frézal, évêque et martyr du Gévaudan, livré, dit-on, à des assassins par son propre neveu, jaloux de son excessive générosité envers le monastère de Saint-Martin-de-la-Canourgue. Voilà des indices sérieux qui nous autorisent à penser qu'avec la prépondérance politique et le monnoyage, le siège épiscopal du Gévaudan fut transporté à Bannassac entre le vii^ et le milieu du x® siècle.

Ces grandes questions ont besoin d'être étudiées d'une manière beaucoup plus approfondie, àTaide des instruments que possède la critique moderne, mais nous ne pourrions les traiter sans sortir du cadre indiqué par notre tilre ; nous nous contentons de les signaler.

Depuis que nous avons décrit les monnaies de la Canourgue dans notre quatrième groupe, nous avons fait une découverte qui confirme d'une manière éclatante l'une de nos suppositions et témoigne en faveur de notre méthode. Nous avions induit de la forme des C qui sont arrondis dans les légendes SCI MARTINI — BANNACIACO, que Maximinus était le monétaire de La Canourgue. Il n'est plus possible d'en douter aujourd'hui, car nous avons appris qu'il existe une monnaie dont les légendes sont : SCI MARTINI— MAX IMIN VS MO, nous en avons eu l'empreinte entre les mains , malheureusement nous ne savons pas dans quelle collection elle se trouve, et nous n'en pouvons donner le dessin. Elle se retrouvera.

L'histoire du monnayage franc dans le Gévaudan peut se résumer ainsi :

Jusqu'après le règne de Justin II (.56o-568), les monnaies aux types impériaux furent émises concurremment avec les premiers produits de l'émancipation monétaire qui, dans le Gévaudan, adopta le type du calice. L'organisation romaine subsistait encore sous le règne de Childebert II, roi d'Austrasie (570-5r»5), au nom

duquel fut frappée une monnaie dans le Gévaudan. Le dernier des monétaires romains fut Elafius. Ce fonctionnaire quitta l'atelier de Bannassac vers le temps où Dagobert devint roi d'Austrasie (623) ; il eut pour successeur un franc nommé Leudeçisèle, qui continua à battre monnaie, en se servantjdu nom d'EIafius immobilisé et dégénéré en Telafius; ce Leudegisèle frappa aussi des espèces en son propre nom et au nom de Caribert II, roi d'Aquitaine (628-631). Vers la même époque, un autre monétaire franc, nommé Maximinus, fonda un atelier et battit monnaie pour le roi et pour l'abbaye de Saint-Martin (La Canourgue), qui en ce temps-là faisait partie de la ville de Bannassac. En outre, ce Maxi minus émit simultanément deux séries de monnaies àja légende : BANGAVALETANO FUT, l'une avec un buste au^droit, l'autre avec une simple tête. Ainsi deux monétaires produisirent cinq séries simultanées, et même six, si l'on compte les monnaies de Saint-Martin. Voici les légendes distinctives de ces six séries :

r * TELAFIVS MONETA. (623-630) ;

2° >i^ LEVEDGISOLVS MONETA — CHARIBERTYS REX — BANNIACIACO FIT (628-631);

3° ►î- MAXIMIN VS MO— CHARIBERTYS REX — BANNA- CIACO FIT (628-638) ;

4° ►î- MAXIMIN VS MO — SCI MARTINI — BANNACIACO

5° ^î- MAXIMIN YS MO - BAN -GAYALETANO- FUT — i?w5/e

6" ^ BANGAYALETANOFIIT. — JtVe. (630-680?).

La double émission de Maximinus (n''' 5 et 6) se prolongea aussi longtemps qu'il y eut de l'or ancien à retondre. On peut conjecturer que les bustes représentaient l'Empereur et les simples têtes le Roi, parce que c'est seulement sur des spécimens de la série à la tête qu'on lit les noms de Dagobert P"" et de Sigebert III; une monnaie jusqu'à présent unique, et qui ressemble

aune contrefaçon, donne les légendes DAGOBERTVS REX — GANTOVIANO FUT (pour f GAVALETANO FUT); nous la croyons frappée vers 632, parce qu'elle nous semble postérieure à l'adoption de € lunaire dans l'épigraphie des monnaies gabales et que cette forme de lettre est encore absolument inusitée pendant le règne de Caribert IL La même série à la tête fournit des espèces assez nombreuses au nom de Sigebert III, roi d'Austrasie, fils de Dagobert et frère de Clovis IL Ce prince posséda le Gévaudan comme dépendance de l'Austrasie de 633 à 655.

Un autre monétaire nommé SCAVRVS ne fit qu'une courte apparition à Bannassac vers 630 ; il mit dans la circulation quelques espèces qui présentent à leur revers une croix à la place du type du calice.

Enfin l'or à monnayer s'épuisant, vers la fin du vu' siècle, il ne fut plus frappé que des espèces d'argent jusqu'à l'avènement de la deuxième race (753).

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