PREMIÈRE PARTIE. — VII
trompeur que les écrits des hommes, ce sont les lois nécessaires et constantes de l'esprit humain, et parmi ces lois il en est une qui n'est ni la moins constante ni la moins nécessaire, celle qui veut que ni l'homme, ni l'espèce humaine, ne fassent rien de complet et d'achevé du premier coup. Les plus grands siècles comme les plus grands génies ont obéi à cette loi : point de chef-d'œuvre sans ébauche. Et vous voulez que cet admirable système de l'architecture à ogive, avec tous ses effets, avec tous ses secrets, avec sa coupe de pierres si compliquée et si neuve, avec cette audacieuse légèreté, résultat d'une foule de combinaisons que nous voyons éclore successivement et laborieusement pendant plus d'un siècle, vous voulez que tout cela, sans que rien y manque, ait été improvisé un certain jour à Coutances, près de deux cents ans avant que, dans aucun autre lieu du globe , ce système eût été complètement réalisé, et quatre-vingts ans au moins avant que partout ailleurs on songeât à introduire quelques pauvres ogives au milieu des antiques pleins cintres. A quelle cause attribuer un tel prodige? L'auteur ne le dit pas, et c'est à peine s'il le cherche, tant il paraît avoir peu conscience qu'il y a là quelque chose qui révolte la raison '. Il croit soutenir une opinion comme une autre,
' L'auteur n'a qu'une seule explication à donner à ceux qui lui demandent pourquoi une église du style à ogive le plus perfectionné aurait-elle été bâtie à Coutances si longtemps avant qu'on en construisît ailleurs d'un style même imparfait? Cette explication la voici : les Tancrède étaient nés près de Coutances ; ils onl fourni à l'évéque Geofl'roy de Montbray d'abondantes richesses pour bâtir sa cathédrale; les Tancrède ont construit en Sicile des monuments à ogives ; Geoffroy de Montbray s'est rendu de sa personne auprès
d'eux pour réclamer leur secours : il aura rapporté , non - seulement leurs trésors , mais la science de l'architecture à ogive. Tout cela n'est que fiction. Nous savons quels monuments les Tancrède ont construits en Sicile; nous savons le rôle que joue l'ogive dans ces monuments. Si, après les avoir vus, Geoffroy de Montbray est venu bâtir du premier coup la cathédrale de Coutances, nous le tenons pour tout aussi devin, pour tout aussi sorcier que s'il n'eût trouvé en Sicile que )e temple d'Agrigente ou le théâtre de Thaur-
et bouleverse avec une tranquillité parfaite, non -seulement toutes les données de l'histoire , mais les conditions premières de notre nature. Parce qu'il a lu, dans je ne sais quel registre, dont on ne retrouve plus nulle part l'original, registre désigné sous le nom de Livre noir, qu'en l'an io3o, une église a été fondée à Goutances, il se croit en droit d'affirmer que cette église est bien celle qui existe aujourd'hui, et prétend que ce n'est pas lui qui est tenu d'en administrer la preuve, mais que
mine. Entre ces basiliques siciliennes, conçues dans un système à moitié latin, à moitié oriental, et nos églises du xiii'siècle, il y a , pour quiconque a quelques notions d'architecture, de ces différences tellement profondes, qu'aucun homme et aucune époque ne peuvent les franchir d'un seul bond< L'ogive, dans les basiliques siciliennes, peut être remplacée par le plein cintre , sans qu'une seule moulure de l'édifice en soit altérée : c'est une forme purement capricieuse, et qui n'influe en rien sur le système général de la construction ; tandis que l'ogive, dans nos monuments du xiii° siècle, c'est le principe même de leur architecture , c'est la racine d'où tout émane, et sans laquelle rien ne peut subsister.
C'est faute d'avoir fait ces distinctions essentielles entre ce qu'on peut appeler l'ogive accidentelle et l'ogive systématique, que l'auteur, malgré son incontestable habileté, tombe à chaque pas dans de si étranges erreurs dès qu'il s'agit d'apprécier le style des monuments.
Ainsi , il consacre un chapitre à prouver que les Tancrède ont dû contribuer à la construction de la cathédrale actuelle de Goutances , puisqu'on avait placé leurs statues dans une certaine partie de l'édifice;
et il ne s'aperçoit pas que, ces statues étant incontestablement de la fin du xiii° siècle ou plutôt du xiv', d'après les dessins mêmes qu'il en donne , il y a là une preuve de plus que la cathédrale a été reconstruite, et que, conformément à un usage dont le moyen âge donne tant d'exemples , en reconstruisant l'édifice dans un nouveau style, on a refait, selon la mode du temps, ces statues, qui probablement décoraient l'église de io3o.
Que dirons -nous des inductions que l'auteur croit pouvoir tirer de la forme des sceaux ovoïdes, pour prouver que l'usage du style à ogive remonte bien au delà du xii' siècle? Comme s'il y avait le moindre rapport entre l'ogive dont le principe est le triangle équilatéral et toute espèce de forme ovoïde! Comme si le principe de ces sceaux (presque tous ecclésiastiques) n'était pas une tout autre forme que l'ogive, la forme symbolique connue sous le nom de vesica piscis?
L'étude des monuments aurait, nous le répétons, empêché l'auteur de tomber dans des méprises de ce genre, erreurs matérielles qui viennent saps cesse détruire les inductions, souvent spécieuses, qu'il sait tirer de ses recherches paléographiques.