PREMIÈRE PARTIE. — VIII
mêmes patrons, et conserveraient leurs privilèges et leurs revenus? Cette déclaration n'était-elle pas une sorte d'appel à la dévotion, et surtout à la générosité des fidèles? Accoutumés à s'agenouiller de préférence devant certains autels, ils avaient besoin d'être assurés que, s'ils s'imposaient des sacrifices pour faire sortir la cathédrale de ses ruines , ils y retrouveraient encore lesobjets de leur culte et de leur prédilection. Quant à la châsse nouvelle pour les reliques de saint Eloi , n'était-ce pas encore un moyen de faire pleuvoir les offrandes et de se préparer des ressources pour le grand œuvre qu'il s'agissait d'entreprendre ? Enfin, si l'on se rappelle qu'un an avant cette confirmation des autels, la ville avait été ravagée par un nouvel incendie, n'y a-t-il pas lieu de supposer que les populations, frappées de terreur, durent attribuer le retour de ce fléau à l'état d'abandon où le temple à demi détruit était resté depuis vingt ans , que la nécessité de le relever devint plus pressante que jamais, et quel'évêque et son chapitre durent saisir cette occasion d'exalter plus vivement encore les esprits par le spectacle de cérémonies pieuses ?
En somme, il nous paraît probable que, tant que vécut Simon , les travaux durent être languissants et se borner, soit à l'enlèvement des décombres, soit à des démolitions ou à des réparations partielles , tandis que, sous Beaudoin II, ils furent certainement conduits avec ardeur et persévérance : enfin, si l'on nous demandait de désigner l'année où la reprise de ces travaux dut commencer à devenir active et efficace, les faits que nous venons de citer nous feraient croire que c'est en 1 153.
Maintenant, peut-on présumer que Beaudoin acheva son œuvre, et qu'à sa mort, en 1 167, la construction delà cathédrale était complètement terminée? Nous ne le pensons pas.
D'abord nous avons vu combien, en général, les monuments du moyen âge s'édifiaient lentement. Les travaux de la cathédrale de Senlis se sont continués sans interruption pendant plus de trente ans, spatio annorum triginta et amplius \ ceux de Braisne pendant trente-six ans; ceux de la cathédrale de Paris étaient à peine achevés au bout d'un siècle ^. Or, nous ne voyons aucun motif pour qu'on eût fait preuve à Noyon d'une plus grande diligence. Nous avons au contraire une raison de supposer qu'en 1 167, à la mort de Beaucloin, l'édifice n'était pas complètement terminé, car nous voyons que, contrairement à l'ancien usage, cet évoque ne fut pas enterré dans la cathédrale, et que son corps fut porté à Ourscamp^. N'en pourrait-on pas conclure que l'édifice , encore en voie de construction , n'était
' Gallia christ iana, tom. IX.
' Les constructions entreprises par Suger, à Saint-Denis, furent beaucoup plus rapidement exécutées, en trois ans et trois mois. Mais aussi Suger cite le fait comme un miracle. Dans celte même abbaye de Saint-Denis, à une époque où le trésor n'était pas moins riche que du temps de Suger, et où les moyens d'exécution étaient au moins aussi puissants, on voit les travaux de reconstruction du chœur et de la nef se conlinucr pendant cin(^«a/i<e ans^ de ia3i à 1381. Aussi les constructions du xm* siècle ont duré jusqu'à nos jours, tandis que celles du xii', si promptcment terminées, menaçaient ruine au bout de quatre-vingts ans.
' L'évêque Simon avait aussi été enseveli dans l'église d'Ourscamp. Comme il en était le fondateur, cette exception, en ce qui le concerne, s'expliquerait assez naturellement; mais les trois successeurs de Simon furept comaie lui enterrés à
Ourscamp; or, il n'existait à leur égard aucun motif de violer une règle si constamment observée. Avanlla raortdeSimon, on ne pouvait ciler que deux évêques de Noyon qui n'eussent pas été ensevelis dans la cathédrale, savoir Beaudoin I", enterré, en 1068, dans le couvent de Saint-Barthélémy, et Fulchaire, enterré, en 955, dans le monastère de Saint-Eloi. Tous les autres évèques, depuis 936 jusqu'en n48, et depuis i228jusqu'àla fin du xiv' siècle, ont été ensevelis dans la cathédrale. Pendant la réunion des deux évêchés , certains prélats Voulurent être enterres à Toûrnay, d'autres à Noyon, maisjamais hors de l'une des deux caliiédrales. N'avons-nous donc pas quelque raison d'attacher une certaine importance à celle interruption d'un usage si ancien , surtout lorsqu'elle correspond à une période pendant une grande partie de laquelle la cathédrale devait, selon toute apparence, être en voie de reconstruction ?