PREMIÈRE PARTIE. — IX
donc pas devenue d'un usage nécessaire , universel et exclusif, s'il n'y avait eu d'autre motif de l'adopter que le besoin d'élever de très-hautes murailles. Ce n'est encore là qu'une cause secondaire , ce n'est pas l'explication que nous cherchons.
La trouverons-nous, comme on l'a souvent prétendu, dans ces voyages en Orient, si fréquents à la fin du xi* siècle ? Mais, comme il n'existe en Orient de monuments réellement analogues à nos monuments à ogive que ceux qui y ont été construits depuis le xiii*^ siècle par des Européens , peu nous importe que les croisés aient eu occasion d'apercevoir çà et là quelques arcs brisés sur des pans de murailles arabes. Il est probable qu'en cherchant bien, ils en auraient trouvé même en Occident. Ce qu'ils ne pouvaient, au contraire, rencontrer nulle part, c'était l'architecture à ogive; car elle n'est arrivée toute faite ni d'Orient ni d'aucun autre point du globe : elle s'est formée dans nos climats ^ Comment et pourquoi s'est-elle formée .^ c'est là toujours qu'est la question.
Un point nous paraît évident, c'est qu'elle n'a pas été le produit d'une cause unique, et qu'elle résulte du concours d'une ■foule de circonstances diverses. Ainsi, la tendance à exhausser de plus en plus les constructions aura certainement contribué à son développement : le souvenir du tombeau de Jésus-Christ, s'il est vrai qu'il fût dès lors entouré d'ogives, aura dû concourir à sanctifier, à populariser cette nouvelle sorte d'arcades. Mais toutes ces causes, et tant d'autres également secondaires, auraient été sans vertu par elles-mêmes si elles n'eussent été dominées et mises en mouvement par une cause supérieure. *
Cette cause n'est autre , selon nous , que l'esprit même du
Si elle eût existé en Orient, comment méridionale? comment serait-elle devenue aurnit-elle pénétré si difficilement et si si populaire dans le Nord ? imparfaitement dans les pays de l'Europe
XII* siècle, esprit novateur, hasardeux, systématique. N'est-ce pas à lui que sont dus les premiers combats de la raison contre l'autorité, de la bourgeoisie à sa naissance contre la féodalité à son déclin, des langues populaires et vivantes contre la langue antique et sacerdotale, prête à devenir langue morte. Au milieu de cette lutte générale, de ce mouvement universel des esprits, lorsque tout change et se transforme, l'architecture pouvaitelle rester immuable ? Le style qu'elle avait adopté depuis tant ék de siècles n'avait-il pas même durée, même origine, même
fondement , pour ainsi dire , que cette autorité qu'on attaquait à coups redoublés ? Le plein cintre n'était-il pas comme identifié avec l'ancien état de la société ? N'en était-il pas le représentant , le type , le symbole "? A la société nouvelle , à cette société tourmentée d'une fièvre d'affranchissement, il fallait un nouveau type, un nouveau symbole, un autre drapeau. Maintenant, pourquoi l'ogive plutôt que toute autre forme, plutôt que la ligne horizontale et farchitrave, par exemple.^ C'est là, qu'on nous permette de le dire, le petit côté de la question. Toute révolution est à la fois accidentelle et nécessaire. Ce qui était purement accidentel alors, c'était la forme qu'adopterait la nouvelle architecture : ce qui était nécessaire, c'était qu'il se formât un style nouveau , que ce style se rattachât à fancien par de nombreux éléments communs, mais qu'il s'en séparât par certains éléments propres et par une originalité visible et saisissante. L'ogive s'est trouvée là, favorisée et mise en évidence par ces causes multiples et accessoires que nous avons signalées; sa forme insolite semblait prédestinée à caractériser un mouvement tout nouveau des esprits. Tel est , selon nous , le secret de sa fortune.
Et qu'on ne croie pas que ce sont là de chimériques conjectures. Montrons combien sont réels les rapports qui rattachent