PREMIÈRE PARTIE. — IX
dans tout le voisinage, ces fausses trêves sans cesse rompues par le meurtre et la violence ; la paix y fut sincère et durable, et le bon accord ne cessa pas de régner entre la ville et son seigneur. . •
Ainsi, lorsque, vers n5o, Beaudoin II entreprit, comme nous le supposons, la reconstruction de sa cathédrale, il existait à Noyon une commune depuis longtemps établie , et consacrée par une paisible jouissance, mais placée en quelque sorte sous la tutelle de févêque. C’est le reflet de cette situation que nous présente l’architecture de l’église. Le nouveau style avait déjà fait trop de chemin à cette époque pour qu’il ne fût pas franchement adopté, surtout dans un édifice séculier et dans une ville en possession de ses franchises ; mais en même temps le pouvoir temporel de l’évêque avait encore trop de réalité pour qu’il ne fût pas fait une krge part aux traditions canoniques 1 . Nous ne prétendons pas que cette part ait été ré-
1 U n'en était pas de même à Sentis ni par conséquent à Saint-Leu d’Esserent.
Le territoire du diocèse de Sentis faisait partie du domaine rovat. L'émancipation communale et laïque s'y était accomplie librement et sans restriction, et en ne laissant à l'évéque qu'une faible part de pouvoir temporel.
A Noyon, au contraire, l’évéque avait, comme seigneur féodal , un pouvoir trèsétendu : il était à la fois grand vassal de la couronne, en vertu de fiefs immédiats réunis à son siège, et seigneur indépendant du Vermandois, qui relevait de son évêché. Comme grAnd vassal, il était un des pairs ecclésiastiques, et portait le baudrier au sacre du roi de France; comme suzerain du Vermandois , il traitait d'égal à égal avec le pouvoir royal. Aussi, lors-
qu'on 1191, après îa mort de Philippe d'Alsace, comte de Vermandois, Philippe Auguste eut réuni le Vermandois è Ja couronne, il fallut qu’il transigeât avec l’évéque de Noyon. Le roi et le prélat se donnèrent des lettres doubles ou lettres d’échange, scellées de leurs sceaux, en date du mois d'août 1 a i 3 , par lesquelles, d'un côté, Etienne, évéque de Noyon , déclare qu’il remet et quitte au roi Philippe l'hommage dû à son église pour le comté de Vermandois ; et le roi, eu échange, lui cède les terres et fiefs qu'il possédait à Lassigny et à Coye. Dans ce marché , c’étailTévêque qui gagnait du pouvoir temporel. Est-ce seulement à partir de cette époque, et comme une compensation de plus accordée par le ro.i , que les évéques de Noyon prirent le titre de comte; le por-
glée par une transaction explicite, ni même qu’il soit intervenu aucune convention à ce sujet : les faits de ce genre se passent souvent presque à l’insu des contemporains. Que de fois nous agissons sans nous douter que nous obéissons à une loi générale, et cependant cette loi existe, c’est elle qui nous fait agir, et d’autres que nous viendront plus tard en signaler l’existence et en apprécier la portée. C’est ainsi que l’évêque et les chanoines, tout eu confiant la conduite des travaux à quelque maître d’œuvres laïque, parce que le temps le voulait ainsi, tout en le laissant bâtir «à sa mode, lui auront recommandé de conserver quelque chose de l’ancienne église, d’en rappeler l’aspect en certaines parties, et de là tous ces pleins cintres dont l’extérieur de l’édifice est percé, de là ces grandes arcades circulaires qui lui servent de couronnement tant au dedans qu’au dehors. 11 est vrai que les profils déliés de ces arcades les rendent aussi légères que des ogives : l’obéissance de l’artiste laïque ne pouvait pas être complète, elle consistait dans la forme et non pas dans l’esprit.
C’est encore certainement pour complaire aux souvenirs et aux prédilections des chanoines que le plan semi-circulaire des transsepts aura été maintenu : la vieille église avait probablementses bras ainsi arrondis, suivant l’ancien type byzantin. Mais, tout en conservant cette forme , on semble avoir voulu racheter l’antiquité du plan par un redoublement de nou-
laicnl-ils au contraire trois ou quatre siècles auparavant , comme semble l’indiquer une charte du roi Eudes de 8g3 ? D. Mabillon est de ce dernier avis; Collicllc, l'auleur des Mémoires sur le Vormandois, soutient l'opinion contraire. Peu nous importe ; ce qu'il nous sullit de constater, et ce qui est parfaitement établi, c'est que le
pouvoir temporel des évêques de Noyon était considérable, et que, même au milieu de la crise du xn* siècle, au liou de déchoir, il ne fit que* se fortifier. (Voir les Recherches historiques de M. Lafons , pag. aa à 37 ; l’Art de vérifier les dates, t IX, p. i 84->93 , et t. XII, p. aoi. — Voir ci-dessus la note de la pago 1 t4)