‹ Monographie de l'hypogée-martyrium de PoitiersChapitre 43 sur 43 · LETTRE DE MONSIEUR LE COMMANDEUR DE ROSSI · texte numérisé non relu

LETTRE DE MONSIEUR LE COMMANDEUR DE ROSSI

Monsieur ,

Albano-Laziale, 27 juillet 1888.

J’espère que vous avez reçu ma carte postale d'hier. L’envoi de votre calque ne m’est arrivé qu'au moment de mon départ pour le séjour d’été. J’ai cependant eu le temps de l’examiner avec un de mes collaborateurs d’épigraphie les plus expérimentés. Par conséquent je puis répondre à vos questions, après examen de visu du calque réussi à merveille.

Je commence par vous remercier des paroles si aimables et trop élogieuses que vous m’adressez publiquement. Je devrais vous prier de les atténuer, s’il en était encore temps; mais je comprends que vous avez voulu, par cet exorde, enlever à votre dissertation toute apparence de controverse peu courtoise. Je vous en remercie. C’est digne d’un gentilhomme et d’un chrétien comme vous.

Venons au calque. Son inspection m’a prouvé, avec la dernière évidence, que le mot final n’est pas composé avec la syllabe initiale AN. Les A sont tous, dans le linteau en question, de forme régulière, avec les deux lignes écartées. Danslalettre initiale du mot en question, la ligne gravée avec soin et qui appartient sans doute à 1 alphabet, est verticale 1 ; la ligne oblique précédente est placée de manière à ne se prêter nullement à une forme de A, qui approche tant soit peu aux autres A de la même inscription. Cette ligne oblique, si elle n'est pas fortuite, comme dans le calque elle en a l’air, doit être un signe d’interpunction ou d e jonction (: iunctura ), à cause du long espace vide qui précède. C’est aussi le jugement du savant épigraphiste qui a examiné avec moi le calque. Du reste, vous ne contestez pas d’une manière absolue la lettre I dans le passage en question, et vous proposez INN oxii. Cela reviendrait au sens que j’ai proposé : remeant innoxii serait l’équivalent de laeti , c’est-à-dire délivrés de la tristesse du péché. Mais innoxius se dit des enfants et des néophytes adultes ayant la grâce du baptême. La rémission des péchés n’a jamais été indiquée, que je sache, dans les monuments chrétiens par les mots dérivés de innocens et innocentia.

Vous trouvez toute l’inscription claire en elle-même, et par conséquent n’ayant pas besoin de confrontations avec d’autres documents et formules pour être complétée. Eh bien! très cher Monsieur, toute ma familiarité avec les monuments de l’épigraphie chrétienne ne me donne pas cette clarté d’intelligence d’un texte ainsi limite et composé. Que signifie donc veniunt pro dictamis? Vous ne le développez pas. J’imagine que vous prenez le dictamum comme un symbole ou métaphore do remedium peccatorum. Ce mot n’a jamais été rencontrfen dans ce sens ni dans un autre sur les inscriptions des églises et sanctuaires. Mais cela n’exclut pas qu’on puisse le rencontrer ici pour la première fois. Il faudrait cependant que la phrase eflt un sens connu dans le langage chrétien. A-t-on jamais dit d’une manière absolu e ire pro dictamis , pour ire ad petenda remedm pro peccaUs? Je ne le

crois pas. Le pluriel dictamis est encore très peu acceptable : il ajoute une difficulté de plus à celle qui serait déjà assez grave dans le singulier pro dictamo , sans autre mot complétant le sens métaphorique. Si vous l’entendez dans le sens thérapeutique de remède des maladies physiques, je vous dirai d’abord que le dictamum n’était pas le remède par antonomase , et que dans les sanctuaires on cherchait avant tout les remèdes de l’âme, sans exclure ceux des guérisons miraculeuses, auxquelles vous faites allusion, p. 13.

Enfin abordons les 72 martyrs. Ce n’est pas un lapsus memoriae ni de l’abbé Duchesne ni de moi, qui ai eu la même pensée et l’ai indiquée au Père de La Croix aussitôt après la découverte. Duchesne s’est rencontré avec moi sans en avoir la moindre connaissance. La mention si grave et pleine d’autorité du martyrologium vetustius au 111 Kal. Dec. réunit la fête desLXXII martyrs à celle des saints Chrysantheet Darie ou à leur cimetière. J’ai revu ma collection des textes martyrologiques de la famille appelée hiéronymienne : le doute est impossible au sujet de ce groupe. Mais vous dites que l’on n’en sait rien, et qu’on ignore si vraiment ils doivent être pris pour un groupe ayant eu le même tombeau, et un rapport direct avec les SS. Chrysantheet Darie. Amon avis, le témoignage des mss. hiéronymiens aurait dû suffire à nous faire connaître et accepter ce groupe. Mais ce témoignage doit être confronté avec les inscriptions de S. Damase. Or S. Damase plaça dans le sanctuaire des SS. Chrysanthe et Darie deux épigrammes: l’une pour les martyrs, dont nomma nec numerum potuit retinere vetustas, et ce sont ceux dont parle aussi Grégoire de Tours et qui furent suffoqués pendant qu’ils assistaient aux saints mystères dans la crypte de Chrysanthe et Darie ; l’autre épigramme parle d q sexagmta duo capti feritate tyranni , martyrisés ensemble, ensevelis dans le même sanctuaire ( Tnscr . christ, tome n, qui vient de paraître, p. 135, 136). C’est évidemment ce même groupe que les martyrologes marquent LXXII, Damase sexagmta duo. La pierre originale est perdue ; l’hexamètre se prête aussi bien à septuaginta qu’à sexagmta. Il est inutile de discuter ici quel est le chiffre préférable selon les règles critiques. Le fait assuré est qu'avec les SS. Chrysanthe et Darie et dans le même lieu on vénérait un groupe d esexaginta duo , ou LXXII ; que la leçon LXXII était généralement adoptée depuis le viG siècle et dans les martyrologes les plus ^ autorisés et les plus usuels en France à l’époque Mérovingienne.

Vous voyez donc, Monsieur, que votre argumentation doit avoir une autre base que celle de considérer ces LXXII martyrs romains vénérés avec SS. Chrysanthe et compagnons comme un simple lapsus mémorisé, confusion ou équivoque.

Voilà, pour correspondre à votre désir, quelles sont les objections que je pourrais faire à vos nouvelles remarques. Si le mémoire n’est pas encore tiré, vous ferez de cette lettre, écrite sans préparation et sans livres, l’usage qui vous semblera utile pour modifier en partie votre texte, ou pour y ajouter un Qappendix.

Je suis charmé de cette occasion qui s’est présentée pour vous témoigner mon estime et ma sympathie sincère et affectueuse. Que les saints martyrs de Rome et de Poitiers, quels que soient leur nombre et leur patrie, vous apportent le dictamum pour la guérison, et que vous puissiez remeare d’un pèlerinage au sanctuaire des Dunes, avec toutes les consolations dont parle bu ne parle pas l’inscription controversée.

Agréez, Monsieur, l’hommage de mes sentiments les plus respectueux et dévoués.

Jean-B. de ROSSI.

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