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Idées générales. — Premières origines. — Causes de la construction de l'édifice. — Caractère de son architecture. -- Ses harmonies.
Glariûia dicta tmU iê U.
PS. LXXXYT, 3.
C'est la condition et l'honneur des chefsd'œuvre du génie humain, d'oflFrir aux amis des arts un sujet inépuisable d'étude, d'admirations enthousiastes et de curieuses recherches. Les siècles passent, les générations se succèdent sans que le temps, qui est la loi de toutes choses, puisse affaiblir les hommages dont ils sont Tobjet.
1 Cette étude a été lue dans la session du congrès archéologique de France , tenue à Albi en 1863. Nous la reproduisons ici textuellement comme étant la meilleure initiation à la ^ monographie que nous publions,
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Telle est la cathédrale de Sainte -Cécile d'Albi.
Œuvre sublime d'une époque féconde en merveilles architecturales , Tune des plus éclatantes manifestations de cette période qui enfanta l'ogive, résumant l'architecture de trois siècles, dont elle présente la magnifique formule, nous la voyons traverser les âges, appuyée par des suffrages unanimes et éminents. — De grands pontifes présidèrent à sa construction et à ses embellissements successifs; les prêtres, le peuple et les seigneurs voulurent participer à l'édification de ce monument : Raymond, comte de Toulouse; Malfred, vicomte de Narbonne; les comtes d'Albigeois; Trincavel, vicomte de Béziers; enfin, le fameux Sicard d'Alaman, firent de nombreuses largesses ou laissèrent des legs pieux pour en réaliser l'exécution.
La renommée signalait au monde les merveilles du nouvel édifice, qui reçut dans ses murs les plus célèbres pèlerins. — En 1419, le fils du malheureux Charles VI , plus tard devenu roi de France sous le nom de Charles Vil, inclinant son front royal sur le seuil
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de ce temple, demandait à son illustre patronne de racheter par des jours meilleurs les malheurs et les humiliations du règne de son père, qu'il vengeait, en effet, peu d'années après, sous les murs d'Orléans, par son courage et par l'héroïsme d'une autre vierge, des funestes journées de Crécy, de Poitiers et d'Azincourt. — En 1439, Louis Dauphin, plus tard Louis XI, venu dans le midi de la France pour y chercher un refuge contre le ressentiment du roi, visitait la magnifique cathédrale et exprimait au nombreux cortège de seigneurs dont il était environné, l'admiration qu'elle lui inspirait. — En 1494, le roi d'Aragon l'honorait de ses dons et de ses royales faveurs. — Henri d'Albret, roi de Navarre , et la reine Marguerite de Valois, dont la fille Jeanne d'Albret fut la mère de Henri IV, déposaient, en 1535, leur couronne sur les autels de Sainte-Cécile. — Le roi François ï^ la visitait en 1533. — Le cardinal de Richelieu la proclamait, en 1629, une des merveilles du monde ; tandis que, de nos jours, l'un des plus grands génies du siècle. Chateaubriand, la nommait un magnifique musée.
A répoque déplorable où le génie des arts eut à gémir de tant de destructions, la révolution s'arrêta devant ce monument. Le comité d'instruction publique de la Convention ordonna qu'il serait sursis à la vente; et M. Rolland de la Platrière, alors ministre de l'intérieur, donnait l'ordre aux administrateurs de respecter un édifice qui, suivant la pensée qu'il exprimait avec la réserve d'alors, a tout à la fois quelque chose de précieux pour les amis des arts, d'utile à leurs progrès, de touchant pour ceux qui étudient les rapports du présent au passé.
Sans doute, il n'a pu traverser sans dommage cette désastreuse époque. Mais, grâce à la généreuse intervention de l'Etat, les travaux de restauration de ce monument se poursuivent , avec autant de bonheur que d'intelligence, sous la direction de M. César Daly, rédacteur de la Revue générale de V architecture et des travaux publics. — Honneur à celui dont le génie est appelé à effacer les traces de regrettables mutilations!
Ce qu'il a réalisé dans l'exécution de ces admirables travaux est un sûr présage d'avenir.
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Cette œuvre de réparation montrera le fondement d'une grande pensée, que l'un des membres les plus éloquents et les plus autorisés de la Société française d'Archéologie exprimait, à l'occasion de l'orfèvrerie nationale, dans un de ses derniers congrès :
« Il y a dans les arts, comme dans la vie » des peuples, des époques douloureuses, » mais dont les nations généreuses savent » se délivrer par une énergie secrète et » vitale. Il en sera de notre architecture > nationale comme de nos bataillons. Ils » savent mourir sur tous les champs de ba- » taille, mais le pays n'est jamais plus fort » qu'après ces défaites, parce que de leur » sang, comme de celui des martyrs, renaît » un peuple plus nombreux et aussi vail- » lant K »
Vous contribuerez puissamment. Messieurs, à cette heureuse régénération. L'imposante assemblée qui m'écoute n'est^elle pas le plus éclatant témoignage qu'il ait été donné à la
1 Mémoire de M. Tabbé Poquet, chanoine honoraire, inspecteur des monuments du département de l'Aisne , lu au Congrès de Reims en 1861. Compte rendu de la 28* session, vol. de 1862 , page 150.
oathédrale d'Albi de recevoir dans la suite des temps !
L'honneur de cette initiative est due au savant illustre * qui s'est attribué la mission de glorifier les monuments de notre patrie, de développer dans les esprits le respect des temps anciens et des œuvres d'art qu'ils ont produites. Par ses nobles et persévérants effort, l'archéologie française siège en reine sur le trône de la science ; tous les jours , de nouveaux vassaux viennent lui offrir leurs hommages et se ranger avec bonheur sous ses pacifiques bannières. — Grâces soient rendues au célèbre fondateur des Congrès archéologiques, qui a résolu que ces assises annuelles fussent tenues dans cette cité, au pied de l'antique cathédrale; témoignant ainsi que , quelque puisse être la richesse artistique de la région, il entendait, avant tout, honorer et glorifier le plus magnifique monument de la France méridionale.
1 M. de Caumont , directeur de la Société française d'ar- ^éolo|;ie.
DISCOURS PRÈLlMINAIRfc). 1 1
N'attendez pas, Mesrsieurs, que je vous présente le tableau saissant de la majestueuse cathédrale. Vous avez pu admirer par vousmême ses plendeurs, alors aussi qu'une consciencieuse étude en offre à vos esprits l'image jfldèle, avec ses infinis détails*.
J'ajoute, alors surtout que l'homme éminent qui préside à sa restauration vous a révélé, avec une voix plus autorisée que ne saurait être la mienne, toutes les merveilles de Tart qui a présidé à sa construction «.
Nous sommes entraînés par une autre pensée.
Nous voulons vous faire connaître le passé de la cathédrale d'Albi, mettre les titres qui constituent son histoire et le génie de son architecture, en présence des mœurs, des institutions, des événements et des aspirations des siècles qui furent les témoins de
1 M(mographie de la cathédrale d'Àlhi, par Tauteur.
2 M. César Daly, lors de la visite du Congrès à la cathédrale de Sainte-Cécile, visite dont les comptes rendus ont été feiits au Congrès dans de remarquables rapports , pour l'extérieur de l'édifice par M. de Saint-Paul, et pour l'intérieur par M. le baron Edmond de Rivières.
sa fondation ou de ses embellissements, — Il y a, entre ces faits, des affinités et des relations qui prouveront, une fois de plus, que, de même que la littérature est l'expression de la société et des diverses époques de l'histoire, les beaux-arts en sont le fidèle reflet. En même temps seront aflirmées les harmonies qui régnent dans les diverses parties de l'œuvre, alors qu'elles appartiennent, par leur exécution, à des âges différents.
Veuillez suivre cette initiation. — Heureux, si elle pouvait ajouter à l'honneur de votre présence, quelque chose d'utile à la glorification du monument.
Le douzième siècle, brillant à son début, n'acheva pas sa course comme il l'avait commencée; et quand, le soir venu, il disparut de Thorizon pour se perdre dans l'abîme des temps, l'Europe et le monde semblèrent s'incliner avec lui, chargés d'un pesant avenir.
Néanmoins, malgré de sinistres pressentiments, et, de même qu'une éclatante lumière succède aux plus épaisses ténèbres, le treizième siècle se leva sous de magnifiques aus*
pices. Ouvert par Philippe-Auguste, continué par saint Louis et fermé par Philippe le Bel, il forme une des plus brillantes époques de la monarchie française. Les batailles de Bouvines et de Tailleboug ne laissent rien à envier aux autres faits d'armes de notre histoire ; la France, agrandie de plusieurs provinces, yoit reculer ses frontières, tandis que l'affranchissement des serfs, les établissements de saint Louis , l'abolition du duel judiciaire, la monarchie des trois Etats et cell« des parlements lui assurent l'impérissable conquête d'une civilisation avancée.
Laissons une politique étroite flétrir d'un sourire de dédain la grande expédition des Croisades. — Ce n'est pas par les revers ou par le succès que se porte le jugement de l'histoire. Si un ermite n'avait pas poussé ce cri : Dieu l^ veut! et que les papes fussent restés sourds à sa voix, la civilisation européenne aurait peut-être disparu sous le vernis de la civilisation arabe^ la loi du Christ, qui est celle de l'amour et de la liberté, eût été forcée de céder le sol européen à une religion d'esclavage et de sang ; et sur ces belles contrées pèseraient la tyrannie dômes-
tique et politique, l'ignorance et la plus orgueilleuse immobilité.
C'est surtout par l'élément religieux que s'accomplirent les grandes destinées du treizième siècle. — L'Eglise et l'opinion fortement unies gouvernaient le monde et formaient de toutes les nations un faisceau régnant sur la pensée et sur le cœur des peuples. — Au faîte de l'ordre social était assis le pontife universel, sur un trône dont la majesté et l'éclat commandaient l'obéissance et imposaient des lois dictées par la justice et obéies par la conscience. C'est Innocent III. — Cette grande figure domine le siècle qu'il inaugure, et l'influence de son génie se perpétue au milieu des événements divers qui se produisent dans la suite des âges. Quels qu'aient pu être les détracteurs de cet éminent pontife, l'iiistoire est forcée de reconnaître que jamais la majesté, la puissance et le talent 'ne s'étaient assis sur un plus haut piédestal. — A la fois vicaire de Dieu et représentant de l'humanité sur la terre, une main sur l'autel et l'autre sur le monde, il entraîne les générations, les défend
contre les abus du pouvoir et les violences des souverains. — L'Europe s'incline aux pieds du pontife, qui termine sa glorieuse carrière par le concile de Latran, où furent préconisés les deux grands ordres de Saint- Dominique et de Saint-François, dont la propagation et la puissance deviennent un des faits historiques les plus importants de l'époque. — Désormais , l'Eglise a à son service deux armées puissantes prêtes à envahir le monde. Aussitôt, les glorieux patriarches de cette régénération, dirigés par l'inspiration céleste qui les guidait, se partagent leur sublime ministère. — Ils ne défaillirent pas à leur mission.
Mais ce n'est pas seulement sur les âmes que les ordres religieux exercèrent leur empire.
Ils attirèrent à eux et embrassèrent l'esprit humain tout entier. Leur action s'étendit à toutes les productions de l'art, à tous les progrès de la science. Leur génie créateur se montra surtout dans l'architecture, qui est le premier des arts. L'immense mouvement représenté par saint Dominique, saint François et saint Louis se manifesta au dehors par ces magnifiques cathédrales, qui, suivant
un apologiste éloquent de cette grande époque S semblent faire monter jusqu'au ciel, par la cime de leurs tours et de leurs flèches élancées, Vhommage éclatant et sensible de Vamour et de la foi victorieuse des chré^ tiens.
L'enthousiasme pour les monuments sacrés fut porté au plus haut point ; tout se fit pour les églises et par l'action puissante des prélats; la foi, soulevant les voûtes, produisit ces admirables chefs-d'œuvre qui sont l'orgueil de nos cités et le plus bel ornement de notre patrie.
Bernard de Castanet occupait alors le siège d'Albi. — Homme de génie, esprit initiateur et pénétrant, il était capable de comprendre son siècle et de suivre l'impulsion donnée de toutes parts. Il fonda dans sa ville épiscopale trois établissements religieux : celui des Carmes, des Dominicains et des Cordeliers, remarquables monuments, dont l'un existe encore en partie et forme le palais de jus-
* M. le comte de Montalembert. Préface de l'Histoire de sainte Elisabeth,
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tice, tandis que les autres n'ont pu échapper au temps de nos désastres. Les merveilles qui surgissaient dans toute la chrétienté eussQ^t suffi pour engager le prélat à réaliser un vœu qui était la préoccupation générale des esprits, à savoir, la construction d'une église cathédrale, si, d'ailleurs, une considération plus puissante n'avait sollicité l'éminent pontife dans l'exécution de ce projet.
A peine un demi -siècle s'était écoulé, qu'une hérésie partie de l'Orient était venue asseoir son camp principal dans le midi delà France et avait choisi pour foyer le pays d'Albigeois qui lui a laissé son nom dans l'histoire. — C'est au sein de cette contrée que furent étouffées, par la célèbre croisade dont Simon de Montfort fut le terrible champion, ces théories antireligieuses et antisociales, qui, un moment, avaient paru menacer l'Eglise, si l'Eglise pouvait périr. Mais ces sectaires vaincus, repoussés de dessous le soleil, se réfugièrent dans les ténèbres, s'eflforçant, au moyen de mystérieuses associations, de continuer leurs funestes doctrines. Us traver-
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sâient les années, laissant à de fanatique^ adhérents l'héritage obscur de leurs espé rances et de leurs dogmes pervers. Ainsi s^ perpétuait l'erreur, apparaissant çà et là* comme ces animaux féroces qui suivent, dansles forêts, des routes ignorées, faisant de temps à autre une irruption subite au milieu des populations dont ils deviennent l'effroi. Homme de Dieu et pasteur vigilant, Bernard de Castanet avait opposé d'abord à ces dangers une puissante digue, par la fondation des ordres religieux. Il voulut que la construction de la cathédrale devînt une éclatante manifestation en faveur de la vérité, dans le sein même et dans la capitale de ce pays , où l'erreur avait établi le siège de son empire.
Affirmer la puissance en face de l'hérésie, élever un redoutable boulevard contre les ennemis de l'Eglise, telle fut la pensée de Bernard, telle fut la première donnée qu'il s'appliqua à réaliser dans la création du nouvel édifice.
Un tel principe de construction n'était pas sans exemple en France, et en particulier
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dans les provinces méridionales, où le souvenir des guerres civiles avait donné à certains édifices religieux le caractère de Tarchitecture militaire, alors surtout que l'autorité des évêques s'efforçait de se substitue r à celle des seigneurs, tendance favorisée par le pouvoir royal au détriment de la féodalité dont il voulait affaiblir la redoutable pui ssance. — L'église abbatiale de Moissac avait été fortifiée lors de la croisade ; les cathédrales de Narbonne, de Béziers, un grand nombre d'églises et d'établissements monastiques du treizième siècle, défendus comme de véritables citadelles , affectaient des formes simples, prenaient des jours étroits et rares à l'extérieur, se couronnaient de tours, s'entouraient d'enceintes, se construisaient sur des points déjà protégés par la nature, n'ouvraient que des portes latérales gardées par des ouvrages avancés. — Ce parti est énergiquement accusé dans la cathédrale de Sainte-Cécile d'Albi. — La tour occidentale est un véritable donjon, symbole de puissance et de force. Du côté méridional, une porte fortifiée se reliant à une vaste enceinte défend l'entrée de la place. Au même aspect
et sur le flanc de l'édifice, s'élevaient des tours et de colossales constructions, tandis que, du côté du nord, les dépendances de l'église rattachaient par de gigantesques bâtiments la cathédrale à l'archevêché, abrité lui-même par de hautes murailles et de redoutables donjons défendus par la rivière du Tarn. Cet entourage faisait de l'église une imprenable citadelle.
Restait pour Bernard de Castanet une seconde donnée plus difficile à remplir. Comment, avec ce formidable appareil, élever un monument digne de la magnificence du siècle ; comment trouver, d'ailleurs, les moyens d'une construction élégante, dans une contrée où la pierre fait défaut à l'architecte? Les créations de l'art chrétien se présentaient au prélat comme un défi jeté à son impuissance. — Il appartient au génie de triompher des plus sérieux obstacles. C'est dans cette impuissance même que Bernard trouva le secret de sa conception. Il comprit que, tandis que l'extérieur de l'édifice ne pouvait présenter, à raison de son caractère, que le degré d'intérêt qui naît de la sévérité
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des lignes et du grandiose des proportions, Fordonnance du plan et l'élégance de son architecture intérieure devaient le faire apprécier à régal des plus heureuses conceptions de répoque.
Cette idée enfanta une création originale et un véritable chef-d'œuvre d'art.
La voûte de Sainte-Cécile fut formée par une nef unique soutenue par des contreforts comprenant deux étages de chapelles, dont les voûtes supérieures en arc d'ogive atteignent à son niveau. — Ce système de construction, à la fois imposant et gracieux, offre dans toutes ses parties la régularité la plus parfaite, les dimensions les plus heureuses, une pureté dans les lignes qui surprennent et charment l'œil ; disposition grandiose qui semble en doubler l'étendue et imprimer à l'intérieur de ce temple un caractère de majesté propre à saisir l'esprit le plus froid et le plus blasé sur les effets de Fart.
Tandis que les églises du Nord et du Centre sont divisées en plusieurs nefs, la cathédrale de Sainte-Cécile d'Albi a inauguré une forme nouvelle, au point de vue de sa nef
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unique et de ses proportions architecturales. Innovation heureuse et féconde qui a fait école dans le midi de la France. — Par là, on le voit, nous n'hésitons pas à affirmer la question de votre programme * et à reconnaître que cette conception originale a produit, en effet, dans nos contrées de nombreuses imitations. — Telles sont les églises de Saint-Pierre et de Saint-Michel à Gaillac; de Notre-Dame à TIsle-d'Albi ; de Saint- Sulpice de la Pointe; de Saint-Alain et de Saint-François, à Lavaur ; de Saint-Biaise, à Labastide-de-Lévis; de Saint-Michel, à Cordes ; de Saint-Pierre, à Monestiés, dans le diocèse d'Albi; celles de la Dalbade, de Notre-Dame du Taur et des Cordeliers, à Toulouse; les églises abbatiales de Moissac et de Saint-Bertrand de Comminges ; celles de Montpezat, de Castelsarrasin, de Saint- Jacques, à Montauban... — Si ce type ne dépassa pas cette partie du Midi où il s'était développé, il s'y perpétua jusqu'à l'époque
1 17* question : La cathédrale d'Atbi a^t-elle fait école au point de vue de sa nef unique y de son architecture et de sa sculpture polychromes ?
de la Renaissance; il fut pour les architectes une véritable, ressource et un heureux expédient dans cette contrée de la France, oïl la brique, vu la rareté et le prix de la pierre, est le seul élément possible de construction. — Epuisée, d'ailleurs, par les guerres religieuses des onzième et douzième siècles, cette malheureuse contrée, en adoptant Téglise à une seule nef, sans bas-côtés, comme type de ses monuments religieux, obéissait à la nécessité ; ces constructions étant moins dispendieuses que les églises du Nord, avec leurs transepts, leurs collatéraux, leurs chapelles rayonnantes autour du chœur, leurs galeries supérieures, leurs arcs-boutants et leurs grandes claires-voies à meneaux décorés de splendides verrières ^
C'est ainsi que les formes de l'architecture savent se plier et se soumettre à l'exigence des temps et aux matériaux fournis par la nature. Heureux, lorsqu'une sage direction
1 Dictionnaire raisonné de l'architecture française du onzième au quatorzième siècle, par VioUet-le-Duc , architecte du gouvernement, inspecteur général des édifices diocésains. Tome !•', page 227.
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donne à chacun de ces éléments la place qui lui appartient, de même que dans la création chaque chose a son rôle tracé par une main divine.
Cependant l'entreprise de Bernard de Castanet, commencée en 1282, ne put se terminer avec le siècle dont elle était l'expression. De pareils travaux ne sont pas l'œuvre d'un jour, et plusieurs générations d'hommes devaient concourir à l'exécution de ce monument. — Bérald de Fargis et Jean de Saya, successeurs de ce prélat, firent travailler à sa continuation. — Guillaume de la Voulte, en 1383, termina la dernière arcade du côté du couchant et éleva le clocher au niveau de la toiture. — En 1475, par les soins de Louis d'Amboise, premier évêque de ce nom, cette tour atteignit à la hauteur qu'elle a aujourd'hui. — Enfin, la cathédrale ne put être consacrée que le 23 avril 1480, et ne fut entièrement terminée qu'en 1512, c'est-à-dire 230 ans après sa fondation.
Curieuse et frappante destinée de cet édifice ! Les admirables travaux de sculpture et
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de peinture qui font sa richesse , exécutés à deux siècles de distance, sous les aspirations d'une autre époque, s'accordent merveilleusement avec le système de sa construction primitive. — Appliquons - nous à découvrir comment s'est produite cette remarquable harmonie.
Les mêmes causes qui laissèrent inachevés la plupart des monuments du treizième siècle avaient retardé l'exécution de la cathédrale d'Albi. — Ni la prévoyance de Bernard de Gastanet, ni le zèle de ses successeurs n'avaient fait défaut à cette œuvre. Mais les événements sont plus puissants que la volonté des hommes. — Alors s'ouvrit pour la France cette ère de calamités qui , se prolongeant du premier des Valois jusqu'au règne de Louis XII, laisse à peine entrevoir, à divers intervalles, quelques rares lueurs. La longue et désastreuse guerre contre les Anglais, les ravages de la peste, la captivité du roi Jean, les entreprises des routiers, la démence de Charles VI, les trahisons d'Isabeau de Bavière et les excès de Louis XI, assombrirent près de deux siècles de notre histoire. Le génie des arts se voila, se consolant du
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présent par les splendeurs du passé et Tespérance de l'avenir.
Néanmoins, si l'essor donné aux constructions religieuses se ralentit , l'art n'eut pas à subir de regrettables déviations. Le style ogival, si rapidement passé de la jeunesse à la virilité, poursuivit sa course, plus timide et plus réservé, mais sans perdre de vue le point de départ, s'attachant seulement à modifier, par la profusion ou la diversité des détails, les dispositions de l'ensemble. — Arrivé à la seconde époque de son existence, lors de la fondation de la cathédrale de Sainte-Cécile, ce genre- d'architecture était à peine parvenu à sa troisième période, lorsque, deux siècles plus tard, ce monument reçut, par la création du jubé et du chœur, le complément de sa construction. C'était donc sous l'empire des mêmes lois architecturales que devait se terminer et s'accomplir ce grand œuvre. Par là s'établit l'harmonie qui règne dans les divers membres de l'édifice, quoiqu'ils aient été élevés à des époques éloignées les unes des autres.
Sans doute, les formes et les procédés sont différents: les voûtes de Sainte-Cécile se
DISCOURS PRÈLDtlNAttfi. il
distinguent par la simplicité des lignes, le sentiment de l'ensemble, le cachet de la grandeur et de la magnificence ; tandis que dans l'architecture du jubé et du chœur, on dirait que le génie du constructeur s'est complu dans l'exécution des détails, la profusion des richesses, la légèreté et la hardiesse de l'appareil; mais alors même qu'on reste frappé de la variété des formes et des procédas qui ont servi à produire les diverses parties de l'édifice, il existe entre elles une parfaite harmonie, comme on l'observe entre les différentes branches sorties du même tronc.
Arrêtons-nous, un moment, devant ce jubé et ce chœur, l'une des plus belles conceptions connues de l'art chrétien.
Quelle richesse d'ornementation dans la façade de ce monument ! — Il offre dans son ensemble une magnifique décoration, plus admirable encore par ses détails. L'œil ne peut se lasser de considérer- ces pierres réduites en dentelles, d'admirer la légèreté de leurs rinceaux, la variété de leurs guillochis, de leurs ciselures, de leurs coupures, fruits
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merveilleux des fantaisies d'une imagination libre et inépuisable. Quelle majesté dans ces piliers ornés de grillages ; quel art merveilleux dans les voûtes du péristyle; quelle délicatesse dans ce pourtour intérieur du chœur surmonté d'élégants clochetons percés à jour, de pyramides et d'obélisques découpés avec- une perfection que rien ne saurait atteindre. A l'intérieur du chœur, quelle grâce naïve dans ces petites statues d'angps dont les traits semblent respirer le ciel , et dont les figures contrastent si bien avec les grandes statues des apôtres renfermées dans le sanctuaire et celles qui , placées au pourtour extérieur, représentent les prophètes et les principaux personnages de l'Ancien Testament !
Je ne m'étonne pas que ces admirables sculptures aient excité l'enthousiasme de tous les hommes qui possèdent le sentiment de Tart.
« La sculpture du quinzième siècle, » a dit le célèbre Mérimée, « a épuisé dans cette » œuvre tous ses délicieux caprices, toute sa » patience, toute sa variété. On passerait des
» heures entières à considérer ces détails » gracieux et toujours nouveaux, à se de- » mander, avec un étonnement sans cesse » renaissant , comment on a pu trouver tant » de formes élégantes sans les répéter, com- » ment on a pu faire, avec une pierre cas- » santé, ce que de nos jours on oserait à » peine tenter avec du fer et du bronze *. »
Ce sentiment d'admiration et de surprise, exprimé par ce savant de nos jours, fut éprouvé par le cardinal de Richelieu visitant, en Tannée 1629,1a cathédrale d'Albi. L'histoire raconte que le ministre de Louis XIII, qui était venu dans ces contrées pour l'exécution du traité d'Alais, étonné de ce merveilleux travail , voulut s'assurer par lui-même de la matière qui avait servi à composer ce magnifique ouvrage. Un rapide examen ne trompa pas la haute perspicacité du prélat :
il reconnut que la pierre seule avait servi d'élément à cette œuvre. Ce fait, que la tradition constate , révélé, d'ailleurs, par les éléments constitutifs de Tappareil , et qui n'a jamais fait question pour les hommes spé-
t Notes d'un vo^açe dans le midi de la France.
ciaux , est aujourd'hui démontré par un irrécusable témoignage. La science interrogée a répondu par la voix de ses maîtres les plus autorisés, et sa réponse a été conforme à la tradition et aux données architecturales ^
Aussi bien, le doute même qui a été élevé à cet égard témoigne de Tétonnement que produit dans les esprits ce remarquable ouvrage.
Mais revenons à notre sujet.
Il faut le reconnaître : alors même que le jubé et le chœur de Sainte-Cécile sont l'expression éclatante, comme la manifestation
1 Les données géologiques et les expériences chimiques ne peuvent plus permettre le moindre doute à cet égard, doute qui n'a, du reste, jamais été soulevé par les hommes spéciaux. L'inspecteur des édifices diocésains a bien voulu nous fournir un échantillon du jubé. Cet échantillon , dont l'amorce est intacte et s'adapte parfaitement au point oU il a été pris, a été soumis aux hommes de science les plus compétents , qui en ont extrait les fragments nécessaires à leur expérimentation. Ces savants consultés, M. Hébert, professeur de géologie à la Sorbonne, M. Leymerie, professeur de géologie à la Faculté des sciences de Toulouse , et M. Filhol , professeur de chimie à la même Faculté ; M. Lamothe, chimiste à Albi, ont affirmé que, d'après le résultat de leurs investigations, cette matière était certainement une pierre naturelle et non un ciment.
la plus complète de la dernière période de l'architecture ogivale, dérivant, néanmoins, du même principe que le monument primitif, ces enfants d*une même mère, réunis par une commune origine, ont entre eux des analo* gies et des ressemblances qui aident à l'effet de l'ensemble et concourent puissamment à la beauté harmonique de Tédiflce.
Ces harmonies trouvent encore un merveilleux complément dans le riche manteau de peintures qui recouvre les murs et les voûtes du monument. — C'est par ce côté même que ressort le caractère original qui le distingue.
Nos grandes cathédrales gothiques n'auraient pu supporter cette décoration polychrome à laquelle les formes ogivales pures, la multiplicité des nefs, la diversité des voûtes eussent fait obstacle. — La cathédrale de Sainte-Cécile, au contraire, édifice ogival dans ses moyens d'exécution, est, comme disposition, complètement roman. Ses voûtes offrent à la peinture de grandes surfaces planes capables de fournir aux sujets les plus larges développements; tandis que les
arcs qui les coupent et les divisent, les retombées de ces mêmes arcs, laissent des vides et forment des encadrements destinés à donner à l'ensemble de l'œuvre une heureuse variété. — D'un autre côté, les jours, dont l'influence est si grande sur les œuvres du dessin, sont adoucis par leur passage à travers les contreforts, sans que la lumière ainsi ménagée soit arrêtée à l'intérieur par aucun obstacle.
Aussi bien, la peinture, par son union avec l'architecture ogivale, loin d'en aflaiblir le caractère primordial, forme une combinaison nouvelle et puissante qui se prête et s'adapte merveilleusement aux aspirations de l'art chrétien. — L'ogive, c'est la prière, l'idée d'élévation, la tendance vers le ciel. — La peinture n'a-t-elle pas pour objet l'expression des mêmes sentiments ? Et où s'est-elle produite avec de plus éclatantes manifestations que dans les voûtes de Sainte- Cécile ! Si l'on considère ces immenses surfaces peintes sous le rapport technique de l'art, où trouver plus de mouvement, d'expression et d'harmonie dans toutes ces combi-
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naisons de lignes, de figures et de formes^ plus de perfection dans l'ordonnance linéaire, qui , à l'élément symétrique, a su joindre l'élément pittoresque, la fusion des couleurs, le ton, la perspective aérienne, le clair obscur, les grandes masses d'ombres et de lumières, les dégradations finement nuan* cées, qui font de ce grand ouvrage un immense tableau auquel aucun autre ne peut être comparé !..
Mais ce n'est pas seulement une page éclatante, remarquable par les beautés de l'art, la régularité des lignes et l'imitation de la nature ; envisagée par ce côté, on n'aperçoit que l'écorce et l'enveloppe matérielle de l'œuvre. — Si, négligeant la surface des choses, nous nous laissons solliciter par l'esprit qui Ta dictée, un monde nouveau s'offre à nos regards : monde de nobles pensées, de saintes inspirations, de salutaires enseignements. Cette page religieuse nous apparaît alors sous les formes symboliques dont il a plu à nos pères de revêtir leur pensée. Ces voûtes interrogées nous révèlent le mystère de Dieu et de l'humanité ; ce drame admirable qui commence à l'origine des
choses par la promesse du Sauveur des hommes, se réalise par la Rédemption et se continue par le ministère de l'Eglise de Dieu, jusqu'au moment suprême oïl la religion et le monde ayant accompli leurs destinées, tout doit se terminer par l'acte solennel du jugement universel de tous les hommes.
Tel est le caractère, telles sont les sublimes harmonies du monument dont nous avons voulu esquisser l'histoire.
Je m'arrête et je me résume : Sainte-Cécile, c'est le triomphe de l'Eglise, l'hérésie vaincue, l'affirmation de la puissance, le symbole de la force, l'hymne de la croisade triomphante. — Sainte-Cécile, c'est l'expression du génie au moyen âge, l'art avec ses magnificences et ses harmonies.
Nous avons essayé d'afiirmer ce glorieux passé.
Puissent nos efforts servir à l'honneur d'un édifice qui fut toujours l'objet de notre admiration et de nos études, le culte de toute une vie...
Aimons les monuments qui sont la gloire
de notre patrie. Ils ont traversé les siècles au milieu des hommages des générations qui se sont succédé. Expression éloquente et sublime de la piété de nos pères^ ils nous diront que la religion et la science sont sœurs et doivent avoir une destinée commune. Avouons cette puissance de l'art chrétien dont les conceptions d'aucune autre époque n'ont pu faire pâlir l'éclat. Il faut le reconnaître: du ciel émanent les grandes pensées. La véritable inspiration est comme la lumière, elle nous vient d'en haut.