A CEUX QUI CULTIVENT LE CAMELLIA
Semis des espèces encore vierges de la Chine, de la Cochinchine et de Vlnde.
Avant de clore définitivement cette troisième édition , nous voulons soumettre aux horticulteurs éclairés de notre époque une idée dont l'exécution nous paraît fondée sur l'intérêt de tous. Cette idée , la voici.
Les grands progrès qu'a faits en Europe la culture du Camellia sont maintenant connus de tout le monde. A mesurer la marche toujours croissante que cet arbrisseau a suivie depuis 20 ans , on serait tenté de croire qu'il a parcouru toutes ses phases ascendantes possibles , et qu'il se trouve aujourd'hui à peu de distance du point le plus culminant où il doit nécessairement arriver bientôt. Nous disons à peu de distance : car, s'il nous laisse encore quelque chose a désirer, c'est seulement sous le double rapport des couleurs et du parfum qu'il ne nous a pas tout révélé. Et encore , sous le i-apport des couleurs, la chimie consultée , il est reconnu que, certaine matière colorante n'existant pas dans une fleur quelconque , l'art ne saura jamais la faire dévier de la marche que la nature lui a tracée. Ainsi, par exemple, le principe azuré étant tout h fait nul dans la fleur du Camellia, l'on ne parviendra jamais à obtenir sur cette plante des fleurs bleues , l'axiome Nemo dat quod non habet étant incontestable et sans exception. Le bleu qu'on rencontre quelquefois dans la fleur de quelques variétés de Camellia n'est autre chose que la
décomposition d'un principe violacé qui lui est inhérent , et non une couleur véritable. Il n'en est pas ainsi de la teinte safranée j le principe incarnat ou couleur de chair se trouvant plus ou moins abondant dans la corolle du Camellia, on pourra, à force d'essais, de temps , de persévérance , en multipliant les semis , arriver à conquérir le Camellia à fleurs jaunes. Que cette couleur soit claire ou intense, nous ne saurions pas trop en préciser les nuances j nous disons seulement que cette découverte est possible : nous croyons même qu'elle est près de se réaliser, et nous présageons de plus qu'une fois obtenue, l'art, toujours avide de succès, ne se contentera pas du jaune unij elle nous apprendra a réclamer des accidents, des stries , des lignes , des taches rouges, ce qui serait un perfectionnement nouveau dont la découverte honorerait éminemment l'horticulture moderne. Voilà ce que nous pensons sous le rapport des couleurs. Sous celui de l'odeur de la fleur du Camellia, nous croyons (au grand regret du vulgaire, qui lui reproche l'absence de parfum) que tout est fait à cet égard. Notre avis est qu'en principe la fleur du Camellia restera toujours inodore j mais qu'à l'exemple de quelques variétés soumises à certaines circonstances , sous l'influence directe du soleil et d'une température élevée , on pourra déroger à la règle générale et obtenir un simulacre de parfum j mais ce ne sera qu'augmenter le nombre des exceptions, et non changer le principe. Quant aux formes de la fleur du Camellia , on arrivera peut-être au globe régulier, à l'imbrication octogone , à l'étoile étagée , et à d'autres bizarreries de ce genre, ce qui est encore incertain j mais, quels que soient les efforts de l'art , on ne pourra jamais dépasser le connu, ni rien obtenir de plus admirable ni de plus complet que ce que nous possédons. C'est donc sous cet aspect que nous envisageons la culture du Camellia du Japon comme à peu près parvenue à l'apogée de sa perfection j et comme on est difficilement stationnais dans le parfait , Difficilis est mora in perfecto, et que naturellement ce qui n'avance pas rétrograde, naturar
Uterque qui procedere non possunt retrocedunt, il est à craindre que plus nous avançons sur le terrain où nous sommes , plus nous retournons au type primitif. Voila mon opinion à l'égard du Camellia du Japon.
Maintenant , dans cet état de choses , que doivent faire l'art horticole et l'esprit innovateur de nos jours? Voici un conseil qui me paraît d'accord avec l'élan toujours croissant que l'horticulture a pris dans tous les pays. Le conseil consisterait à chercher des reproductions nouvelles dans des types encore vierges du même genre, provenant de la Chine , de la Cochinchine et de l'Inde. Les espèces C. Drupifera, Caudata, Scottiana , Reticulata , Sas&anqua , Oleifera , Axillaris , Eurioides, Kissy (1) , qui , originaires de ces derniers pays , sont demeurées dans leur simplicité naturelle depuis qu'elles sont parmi nous , attendent nos soins et réclament notre science.
En émettant cet avis, nous n'entendons pas qu'il faille abandonner la culture progressive de l'ancien type du Camellia 5 bien loin de donner ce malencontreux conseil , nous demandons, au contraire, qu'on s'occupe plus que jamais d'obtenir de lui tout ce qu'il lui reste de bon à nous communiquer; mais, tout en recommandant de suivre les progrès du Camellia du Japon , nous insistons pour que l'art horticole nous aide à rechercher des progénitures nouvelles dans les \ types de la Chine , de la Cochinchine et des Indes.
Quel vaste champ ces stirpes intéressantes présentent à notre investigation ! Quelle mine inépuisable elles nous invitent à exploiter! Mais que faut-il faire pour y réussir, quels moyens doit- on employer ? Les voici : il faut d'abord que l'in-
(t) C. Drupifera, Cochinchine.
Caudata , Inde orientale.
Scottiana, Inde.
Reticulata, Chine.
Kissy, Népaul.
Axillaris , lie Poulo-Pinang.
Sauanqua, Japon et Chine.
telligence horticole de quelques amateurs de Camellia se dirige tout entière vers la culture de ces types nouveaux j il faut que par la voie des semis on cherche à faire naître des hybrides ; qu'on en provoque la descendance par les semis répétés de leurs fruits j que sans se fatiguer on réitère ces opérations toutes les fois que la fructification se présentera; qu'on tienne un compte exact de toutes les productions j qu'on porte la môme sollicitude sur toutes les découvertes de ce genre sans s'inquiéter jamais des résultats quels qu'ils soient , bons ou mauvais j qu'enfin on répète tous ces essais avec persévérance \ voila les moyens à suivre pour parvenir au but que nous proposons.
Les exemples de succès en pareil cas ne manquent point , et , sans parler du genre qui nous occupe , les Dahlias , les Roses , les Fuchsia , les Œillets , les Cinéraires, les Pélargoniums , les Pivoines , et tant d'autres genres de végétaux que l'horticulture française a pris de si bas et qu'elle a su porter a un si haut degré d'élévation , ne sont-ils pas autant de témoignages irréfragables faits pour encourager nos efforts? Nous ne nous dissimulons pas les objections et les difficultés que nous pouvons rencontrer et qu'on peut nous opposer : nous les connaissons toutes , mais nous n'en craignons aucune. Nous savons que le chemin est escarpé , qu'il n'y a rien de fait jusqu'ici , et de plus nous avouons que l'incertitude la plus complète nous attend ; mais nous savons aussi que, s'il y a tout à faire , il y a de même tout a espérer, tout a gagner. Nous savons que tout ce que l'horticulture française a entrepris a été couronné de succès. Travaillons donc, mes chers collègues, h conquérir encore cette palme ; animons-nous de zèle et de constance, entrons avec hardiesse dans celte nouvelle carrière. Compatriotes Italiens, Milanais, Florentins, Romains, Napolitains, Piémontais, Vénitiens, vous qui, favorisés par un climat heureux, pouvez tout entreprendre et tout obtenir, travaillez avec nous, persistez sans relâche h exécuter nos conseils j nous vous promettons de nouvelles victoires.