BELMONT
s'interroge, on se réjouit, on répète à diverses reprises : "Carillon" "Montcalm," "Nos Milices," avec des vivats ; c'est que, voyez-vous, la grande nouvelle du jour, la victoire du 8 juillet 1758, la journée de Carillon, est dans
toutes les bouches.
Congédiez maintenant cette agréable mais quelquefois peu sûre messagère qîii a nom l'imagination, et laissez vous conduire par votre bonne amie, la muse de l'histoire. Bigot et sa triste séquelle a passé ; l'horizon s'est assombri. Que voyez-vous par cette humide journée de septembre 1759, là-bas, à l'est, dans la vallée du St-Charles ? Un peloton, confus de fuyards, me dites- vous, traînant à la hâte vers le pont de bateaux qui les sépare du camp à Beaupurt, un drapeau blanc, maculé de boue, souillé, déchiré par les ron(;es du chemin de Ste-Foye ; ce sont "nos gens" qui partent pour ne jamais revenir, et leurs féroces poursuivants, ce sont les Montagnards de Fraser, ces t&xrVoÏQ^ petites Jupes de Louisbourg et des plaines d'Abraham, " qui ne donnent, ni ne demandent aucun quartier."
* Et puis, mon cher historien, la toile mouvante de l'histoire se déroule encore et vous présente un autre spectacle, une fantasmagorie qui semble vous réjouir.
Eh bien ! oui, cette fois les rôles ont changé.
Les fuyards, c^ sont les ttrnhlQs petites jnpesà&]A\xvva.y, et les poursuivants, ce sont les soldats de Lévis, nos milices et les sauvages. On est au 28 avril 1760 ; des mares de sang rougissent la neige du chemin ; les sauvages scalpent sans relâche sur tout ce domaine « ù s'élève Belmont : l'histoire nous a conservé tous les détails de la sanglante journée.
Puis la scène subit une autre transformation : nous voici en novembre 1775.
Les mousquetaires de Rhode-Island, les carabiniers de New- York, les francs-tireurs du Vermont, campés sur les
hauteurs de Sillery et de Ste-Foye, ont eu soin en arrivant de s'approprier la maison de campagne du général Murray — faisant main-basse sur ses bœufs, ses moutons, ses chèvres, ses porcs.
A Noël, 1775 — bombance en ces lieux pour tous ces messieurs, mais non pas au jour de Van. Car, la veille, la prison ou la fuite réclamera tous ces héros qui s'éreintent s'immolent, pour nous apporter en don la liberté dont nous faisons fi : tous ceux, dis-je, que la mort n'a pas marqués au front, à Près-de-Ville et au Sault-au-Matelot.
Aux embûches des sauvages, au sifflement des balles, au bruit du canon et des fanfares guerrières, aux " nombreuses chevelures accrochées aux buissons du chemin," en 1655, 1759, 1760, 1775, un tout autre état de choses a succédé, une ère d'apaisement.
L'opu'ente famille des Caldwell s'y installera pendant la belle saison : les Caldwell, dont le chef, le col. Henry Caldwell, après s'être distingué sous le général Wolfe, aux Plaines d'Abraham, commanda avec bonheur la milice anglaise de Québec, pendant tout le blocus de 1775-/6. Il expirait en 18 10, receveur général de la Province. Son fils John, ayant hérité d'un titre nobliaire en Irlande, devint Sir John Caldwell — il était seigneur de la seigneurie de Lauzon, divisée et subdivisée depuis en une dizaine de paroisses, dans le comté de Lévis.
Sir John possédait de grands moulins, de vastes scieries, à la Rivière-du-Loup, en bas ; à Lévis et ailleurs, occupant une partie de l'année un joli et solide manoir, qu'il s'était fait construire dans le beaucage, près de la rive, à Etchemin.
Papineau, Neilson, Bourdages, vers ce temps, lui firent passer de mauvais quarts d'heure en chambre, et pour cause.
Il expira à Boston, en 1842 — laissant Belmont àsonfils, Sir Henry Caldwell, mort vers 1860. J'ai donné dans le Picturesque Québec un compte-rendu de certains banquets