‹ Monseigneur de LavalChapitre 4 sur 5 · RE, LE A · texte numérisé non relu

RE, LE A

grand sacrifice, Son âme ardente n’est pas satisfaite ; il lui faut encore des croix, toujours des croix pour souffrir et pour aimer. Car, pour lui, C’est un bonheur

que la nature humaine,

Qui marche à pas comptés vers une fin certaine,

Doive encor s’y traîner en portant une Croix,

Et qu’il faille ici-bas mourir plus d’une fois.

IL lui reste à prononcer un mot qui est un glaive dans la poitrine, et qui

brise l’âme; Un mot dans la douleur conçu Qui se grave en sillons de flamme

Au fond du cœur qui l’a reçu Il reste au missionnaire à dire: Adieu!

“Comprends-tu”, demandait à Lamartine le trop célèbre poète, qui sur son lit de mort disait que le seul bien qui lui restait au monde était d’avoir quelquefois pleuré,

Comprends-tu que l’on parte et qu’on se dise adieu?

Comprends-tu que ce mot, la main puisse l'écrire, Et le cœur le signer, et les lèvres le dire ?

Messieurs, ce mot de séparation suprême, celui-là seul le comprendra, qui a aimé de toute la puissance de son âme, qui l’a entendu d’une bouche amie, dont les yeux ont versé de ces larmes qui tombent, rosée amère, sur les fleurs fanées de r’absence, et dont le cœur a gémi en apprenant que là-bas, à des milliers de lieues de la patrie, l'exilé n’avait pas une bouchée de pain pour se soutenir, ni une pierre où reposer sa téêle.

Cette mort aux affections, le missionnaire la subit ; ce calice, il Le boit jusqu'à la lie.

Est-ce à dire, messieurs, que le missionnaire n’est plus attaché à ceux qui l’aiment, et que son refuge est

l’oubli profond et morne, Qui n’a point de limite et qui n’a point de borne ?

Ah ! demandez-moi si le fleuve s'arrête dans son cours, si la pierre reste suspendue dans l’espace, si les astres ne continuent plus leur course, si le rossignol se tait, si l’aigle ne perce plus la nue; mais ne me demandez pas, ne me demandez jamais si le cœur cesse d'aimer !

Qui connait les trésors d'amour que renferme le cœur du missionnaire ? f,'ingratitude lui est inconnue, Il passe dans la vie, sans cesse séparé de ce que son affection voudrait posséder, et subissant par là un martyr de chaque instant.

Ce que je viens de dire du missionnaire est l’mstoire de Mgr de Laval. Lui aussi est mort à sa famille, à ses amis, à son pays.

En se consacrant aux missions, 1l se séparait de parents bien-aimés, au milieu desquels 11 aurait pu goûter les douceurs de la piété filiale et fraternelle, et de compagnons qui lui auraient procuré le bonheur de l’amitié.

A sa famille et à ses frères par le cœur et l'esprit, il préféra son Dieu ; à l’amitié des hom mes, l'amour divin.

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Mais, pendant son séjour ici, que de fois, au cours des voyages qu'il entreprenait lui-même pour la conversion des indigènes et parmi des peuplades sauvages qui ne Ini rendaient guère charité pour charité, que de fois 1l dut se reporter en esprit à cet antique foyer de ses aïeux, où sa mère pleurait peut-être encore dans sa vieillesse au souvenir de son fils, où ses amis réunis à sa famille parlaient de l’exilé du Canada! Son cœur dut saigner à ces souvenirs. Mais son amour, il le versait dans le sein de ses brebis ; ses douleurs, il les offrait à Dieu ; ses souvenirs, 1 les noyait dans ses espérances.

L’adieu à la patrie fut encore un coup bien rude pour le grand missionnaire.

Ceux-là seuls aussi qui ont vu les rivages de leur pays disparaître dans les brumes de l’horizon et le soleil se coucher sur une terre étrangère, savent ce qu'il en coûte pour briser ce lien commun, qui unit tous les compatriotes en les attachant à un même sol,

En ce siècle de scepticisme où le doute pénetre dans tous les esprits, il n’a pas manqué d'hommes qui ont dit que l’amour du pays est une chimère et la patrie un mythe. Mais ceuxlà n’ont rien qui batte en leur poitrine, et rien qui pense en leur cerveau. La patrie est un être réel ; elle a du sang qui coule, des membres qui agissent, une tête qui pense et un cœur qui bat;

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et dans le temps et pour le pays dont nous parlons, messieurs, le sang c'était le patriotisme, les membres c'étaient les diverses classes du peuple, la tête c'était le Roi, le cœur c'était l'Eglise.

C’est ainsi que le comprenait Mgr de Laval.

C'est à cette patrie qu’il dit adieu, c’est elle qu’il aima toujours, pour elle qu’il souffrit le martyre de la séparation.

Mais comme tous les grands cœurs, l’évêque de Pétrée eut le privilège d’emporter en lui quelque chose de son pays. Et arrivé sur cette terre qui n’était pas encore une patrie, il y déposa ce noyau sacré qui, sous sa surveillance et grâce à ses soins, a vécu, s’est développé,'a grandi, est devenu une nation, et, avec les traditions saintes de sa mère, a gardé une reconnaissance immortelle au père de la Nouvelle-France,

Messieurs, si nousecomptons pour un peuple sur la surface du globe, si des germes fertiles, implantés dans le sol des Peaux-Rouges, ont donné naissance à ce grand arbre qui étend ses rameaux dans toutes les parties de la Confédération, nous le devons à Mer de Laval ; à Mgr de Laval, et aussi à la fécondité de cette patrie qu’il nous à léguée....…. C'était le cerveau de l’humanité, le fleuve où voguait la pensée humaine, le bouclier de la monarchie, la cuirasse de la chrétienté, le bras de Rome ; c'était Charlemagne et

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saint Louis, sainte Geneviève et Jeanne d’Arc, Durandal et Joyeuse ornées de fleurs de lis, le sceptre de Clovis appuyé sur la Croix ; c'était la France des Croisés, des Chevaliers sans peur, des Rois à l'épée de flamme ; la France, sortie des mains du prêtre et du soldat, toute étincelante de l'éclat de ses lances, à genoux devant Dieu et debout devant les hommes; la France qui prie, combat et meurt ; la France au sang de feu, au cœur d’enfant et au bras de fer ; la France dont les fils pleurent maintenant l'ivresse et le vertige, qui se trouvait alors à l’apogée de sa gloire, et que Mgr de Laval nous apporta comme un don du ciel.

Le missionnaire possède encore quelque chose ; comme au Ccaptif antique, il lui reste la vie. Mais il se hâte de s’en défaire : il donne sa parole aux infidèles, ses mains aux chaînes, sa chair à la torture, son sang aux bourreaux, son âme à Dieu ; en un mot, sa vie à la propagation de la” foi et à la mortification.

C’est ainsi que Mgr de Laval entendit sa mission et S'y CONSsacra.

Quand il débarqua sur la terre d'Amérique, les peuples qu’il adoptait pour enfants étaient encore presque tous idolâtres. Pour fixer soli-

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dement la croix dans le sol canadien, un triple travail était à faire : convertir les infidèles, écarter les obstacles à cette conversion, assurer des recrues au clergé et une éducation chrétienne aux sauvages.

A cette époque, les missionnaires étaient sans cesse placés entre la crainte de tomber sous les coups de l’Iroquois et le danger de mourir de fatigue et de faim au fond de ces forêts inexplorées dont les mystérieuses retraites ne pouvaient arrêter leur zèle. Pour triompher de ces dangers, pour donner une forte impulsion à la prédication de l'Evangile dans le Nouveau-Monde, pour distribuer sagement les ouvriers dans cette vigne inculte, et savoir en utiliser la récolte, il fallait ici un homme de cette force, comme s’exprimait la Thérèse du Canada.

Non content de conduire par ses ordres les prêtres à la recherche des âmes, il se souvint qu'il était missionnaire, et se mit à la tête des soldats du Christ. Du jour où Québec le reçut dans son enceinte jusqu’à la fin de sa carrière, on le vit, la rame à la main ou les raquettes aux pieds, aller de mission en mission, prêchant les sauvages, visitant et soignant les malades, baptisant les catéchumènes, confirmant les néophytes, donnant à tous de bons conseils, et laissant partout sur son passage une semence de conversion chez les infidèles, et une joie consolante dans les cœurs déjà chrétiens.

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Cependant des gouverneurs, qui ne voulaient pas comprendre les ordres d’un roi catholique, semblaient s'être donné pour mission de démolir à mesure qu'édifiaient l’évêque et son clergé et de créer des embarras et des barrières à leur apostolique dévouement. Mais Mgr de Laval avait juré de conduire son peuple dans :a bonne voie ; et quand on voulut empiéter sur les droits de son siège, on apprit comment se défend un évêque attaqué ;

Quand Mesy, d’Avaugour, abusant de leur force, Donnèrent leur appui, sous la hutte d’écorce, Au trafic infamant de la liqueur de feu, Intrépide gardien de la morale austère,

Il sut faire gronder, sans craindre leur colère, Sur leurs coupabies fronts les foudres de son Dieu.

Toutes les fois que les dignitaires laïques, croyant tenir en leur main l’église canadienne, tentèrent de l’écraser, le chef de cette Egiise, se dressant dans sa majesté épiscopale, opposa à la brutalité de la force matérielle l’irrésistible fermeté que donne une conscience droite mise au service des droits les plus sacrés.

Enfin, Mgr de Laval couronna son œuvre en

créant une institution, qui, après avoir fourni aux missions les prêtres dont elles avaient besoin, à la torture les martyrs quelle demandait, et avoir travaillé avec son fondateur à l'éducation des in-

digènes, a continué pendant deux siècles, iné-

branlable sous la sape du temps, à inspirer à ses enfants l’amour de l’église et de la Patrie.

Est-il besoin d'ajouter, messieurs, que le séminaire de Québec est resté digne de son fondateur autant qu'il en est fier ? .C’est avec un orgueil bien légitime que nous le proclamons, nous, élèves de cette maison ; si nous nous rappelons le nom de Mgr de Laval avec plus de respect, si nous le prononçons avec plus d’amour, c'est d’abord qu'on nous a appris à vénérer sa mémoire, c’est surtout que nous avons sans Cesse sous les yeux l'imitation de ses vertus et la continuation de son œuvre ; c’est que nous voyons son siège épiscopal transformé en trône sous la pourpre romaine et occupé maintenant par un prince de l’église,

Au milieu de ses travaux, la seule espèce de délassements que se permettait Mgr. de Laval, c'était la mortification.

Martyr de la volonté divine, qui plusieurs fois le frappa dans ce qu'il aimait, il voulut être encore martyr de sa propre volonté.

Quaud Dieu le frappait, il s'élevait du fond de son âme un fiat de résignation, tandis que couiait sur sa joue une de ces larmes qui font les joyaux des élus. Mais cela n’éteignait pas sa soif de douleurs ; et sa joie était de broyer sa chair sous les verges de la mortification. Son plus grand désir était de mourir dans les fers et les

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toriures, comme les Brébœuf et les Lallemand ; mais, Dieu lui refusant cette grâce, il s’en consola en ajoutant chaque jour à ses croix, jusqu’à ce que la rigueur de sa vie Ini eût fait contracter cette maladie qui le mena à travers les plus atroces souffrances sous le marbre de son sépulcre.

Il imita donc jusque dans l’austérité de leurs mortifications la vie des grands missionnaires. Car tous avant de porter la couronne céleste ont porté la couronne d’épines ; leur palme a été trempée dans le sang ou dans les larmes ; et leur robe nuptiale recouvre maintenant les blessures du cilice.

Le monde s'était présenté à Mgr de Laval et

lui avait offert l’exaltation de ses triomphes, l'é:

blouissement de ses gloires, et les faveurs du

dieu de l’or. Mais le missionnaire évêque avait

passé les yeux fixés sur les hauteurs ; et sa voix

avait semblé dire: Excelsior ! plus haut 1...

Les pieds de l’idole sont d’argile, l’avalanche qui

croûle la renversera et la couvrira de ses décom-:

bres comme d’un linceul ; mais du milieu des

ruines, la croix restera debout et ne fléchira pas.

Plus haut ! excelsior !

| Le monde était revenu avec la douceur de de ses amitiés, l'attachement au sol natal, et l’enivrement de ses amours. Mais le grand homme avait passé, les pieds sur la terre et le cœur

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