Journal, au 9 décembre
234 LE SCOLASTICAT
pour l'apprendre. « Heureusement, ajoutait-il, je n'aurai jamais à prêcher qu'aux sauvages ; sans quoi il faudrait désespérer. » Une fois prêtre, il en va tout autrement. Sans doute la préparation lui coûtera toujours; il écrira même que de monter en chaire c'est un martyre1. Toutefois il acquerra vite assez de facilité pour prêcher d'abondance au gré et au profit de ses auditeurs. La veille d'une fête, le supérieur l'appelle et lui dit : « C'est vous qui prêcherez demain. » Le Père vit tout de suite que c'était sérieux. Il en pleura, tant la chose lui paraissait invraisemblable et impossible. Quand il eut bien pleuré, il s'en alla aux pieds de la statue de Notre-Dame du Sacré-Cœur. Là, il pria longuement, puis rentra à la sacristie. Une fois assis à la petite table où les fidèles, à chaque instant, venaient le déranger, il laissa tomber sa tête entre ses mains, réfléchit un peu ; puis, soudainement, la plume courut sur le papier avec une rapidité vertigineuse. Les idées s'agençaient comme d'elles-mêmes, dans une correction suffisante. Le sermon était fait. Le Père eut à l'apprendre la même facilité qu'à l'écrire. Il n'en revenait pas et disait : « C'est à n'y rien comprendre. J'ai prié la sainte Vierge. Tout coule de source, et ma mémoire est excellente. » On dit qu'il garda cette facilité depuis lors. Voici comment l'appréciait un de ses confrères de Rome : « Dès le commencement, la parole du P. Verjus se distingua entre toutes. Plusieurs des nôtres connaissaient mieux que lui la langue italienne et mieux que lui savaient ordonner un discours ; mais aucun ne prêchait avec cette foi, cette chaleur, cette onction. La phrase était souvent rude, même incorrecte et sentait ï étranger ; mais elle pénétrait dans les âmes, et un geste vif, presque impérieux, achevait de l'y enfoncer. Difficilement on aurait soupçonné dans ce jeune prêtre un débutant. » Il prêcha souvent dans cette année 1884, presque tous les jeudis d'abord aux réunions de l'Archiconfrérie de Notre-Dame du Sacré-
1. 10 janvier 1884. — Ce qui ne l'empêchera pas de prendre la résolution de ne jamais refuser de prêcher.
Cœur, puis, très souvent, les dimanches, une partie du mois de mai et une partie du mois de juin. En peu de temps les habitués de l'église l'apprécièrent. On venait à la sacristie le consulter. On se recommandait à ses prières ; non pas seulement les gens du peuple, mais aussi des personnages. La princesse Massimi, belle-sœur de la comtesse de Chambord, aimait à s'édifier auprès de lui en de pieux entretiens.
Ainsi passa la première année desacerdoce du P. Verjus. 11 n'oubliait certes pas les Missions dans cet humble et laborieux ministère de chapelain. 11 attendait, parmi des épreuves que le temps n'est pas venu de raconter, en des alternatives de sainte impatience et de résignation amoureuse, l'heure des supérieurs, qui est toujours celle de Dieu.
De Sydney, en date du 31 janvier 1884, le P. Navarre écrivait au T. R. P. Chevalier : a Je comprends davantage tous les jours la nécessité d'avoir de nombreux ouvriers pour notre vicariat. Le Sacré Cœur prépare manifestement les voies, et je sens que c'est à pas de géant que notre divin Maître marche devant nous. Hélas! pourquoi faut-il que nous restions si loin en arrière? Notre Mission pourrait être attaquée de tous les côtés avec chance de succès...» Et le Révérend Père raconte comment la grande île de la Nouvelle-Guinée, la plus grande du monde peut-être, sollicite depuis quelque temps la curiosité des explorateurs. Dès que les Missionnaires seront en nombre et qu'une occasion propice se présentera, ils s'y rendront et ils en prendront possession au nom du Sacré Cœur de Jésus et de Notre-Dame du Sacré-Cœur. Le Souverain Pontife n'at-il pas confié à leur apostolat cette région sauvage ?
Huit mois plus tard, le 14 octobre, de Cooktown, le P. Navarre écrivait de nouveau : « Les choses sont allées plus vite que je ne l'espérais. Le Cœur de Jésus en soit béni!... J'ai cru nos confrères de Vlavolo assez formés pour me permettre de songer à la fondation d'une nouvelle station. Avant de prendre cette décision, des lettres nous sont arrivées d'Europe, entre autres une de Rome, du P. Verjus, nous relatant la visite de Mgr Moran, archevêque de Sydney, et l'insistance de Sa Grandeur pour une prompte occupation de la Nouvelle-Guinée. J'ai pensé que derrière l'insistance de Mgr l'Archevêque, il fallait voir la volonté de Son Eminence le cardinal Siméoni, préfet, de la Propagande ; d'autre part, les relations de plus
en plus fréquentes entre l'Australie et la Nouvelle-Guinée me pressaient de nous rendre dans cette grande ile et d'en prendre possession au nom du Sacré Cœur et de Notre- Dame. Nous étions précisément tous réunis pour passer ensemble dans le recueillement le premier vendredi du mois, jour où nous tenons en même temps notre conseil. Je fis part à nos confrères du dessein que j'avais formé de me rendre le plus tôt possible en Nouvelle-Guinée. Tous furent unanimes pour reconnaître l'opportunité de cette entreprise, et il a été décidé qu'au lieu de fonder tout de suite de nouvelles stations en Nouvelle-Bretagne, il était plus urgent, dans l'intérêt général de la Mission, de nous rendre en Nouvelle-Guinée. Huit jours après cette décision, un navire de M. Hernsheim allait partir de Matoupi pour Cooktown. Je le pris, accompagné du P. Fernand Hartzer et du frère Joseph de Santis, laissant la direction de Ylavolo au P. Gramaille, secondé par le P. Vatan, qui demeure chargé des catéchismes aux Canaques, dont il sait suffisamment la langue. La station de Malagounan, à quatre lieues de Vlavolo, sera desservie par le P. Gaillard. Que Dieu bénisse cette nouvelle organisation et notre future installation ! Nous avons beaucoup souffert sur le petit navire qui nous a déposés hier à Cooktown. Nous avons mis cinq semaines pour faire un trajet qui ne demande ordinairement que huit ou dix jours. »
De Cooktown un petit vapeur les conduisit à Thursday- Island ou île du Jeudi, dans le détroit de Torrès. Thursday est le centre de grandes pêcheries d'huîtres perlières, de nacre, de bêches-de-mer, d'écaillés de tortue, d'holoturies et de bois de santal. L'île est habitée en grande partie par des Chinois, des Japonais, des Manillois. On y trouve aussi bon nombre d'Anglais australiens, et quelques familles européennes. La baie est importante, en ce sens que tous les bâtiments qui passent par le détroit, y jettent l'ancre.
Le cardinal Siméoni avait bien dit que l'île était saine, quoique tropicale. Les Missionnaires pourraient y établir
une première station. Ils descendent dans un hôtel d'apparence convenable, tenu par un catholique, M. Mac1 Nulty, qui leur fit le meilleur accueil et qui les hébergea durant cinq mois pour l'amour de Dieu ; ce ne fut pas l'unique générosité de cet homme excellent.
Leur premier soin est de faire visite au gouverneur de Tile. M. Chester, protestant presbytérien, était en même temps administrateur de la Nouvelle-Guinée, encore bien que l'Angleterre n'eût alors sur la grande ile ni souveraineté ni même protectorat. Mais, depuis 1871, la société biblique de Londres y avait envoyé des « teachers », sortes de ministres ou, plus simplement, des catéchistes. Quand M. Chester allait en Nouvelle-Guinée, ces messieurs l'accompagnaient dans ses courses, et, s'ils venaient à Thursday, c'est chez le gouverneur qu'ils descendaient. M. Chester avait la haine des « papistes ». Sa femme, catholique, devait se cacher pour accomplir ses devoirs de religion.
Cependant, comme il était le premier magistrat, il fallait le visiter et acheter de lui un coin de terre pour s'établir, en attendant l'occasion de pénétrer en Nouvelle-Guinée.
Au surplus, les Missionnaires qui venaient de débarquer, ne connaissaient pas les dispositions malveillantes du gouverneur et, naïvement ou plutôt droitement, ils le mirent dès le premier mot au courant de leurs projets. M. Chester se répand aussitôt en invectives violentes et leur défend de s'installer dans l'île. Évidemment il outrepassait ses droits. Sa femme, qui assistait à l'entrevue et pour qui c'eut été une consolation d'avoir près d'elle des prêtres de sa religion, lui fait de douces remontrances et il revient sur sa décision; mais il s'obstine à interdire aux Missionnaires d'entrer en Nouvelle-Guinée. D'autant qu'il y a déjà des ministres protestants et qu'ils suffiront bien à civiliser les Papous et que, d'ailleurs, ce mélange de deux religions ne pourrait que susciter des embarras à. son gouvernement. Le soir même, M. Chester allait rejoindre à Cooktown l'amiral Eskine qui était en route pour
établir le protectorat de l'Angleterre sur la Nouvelle- Guinée.
Le P. Navarre acheta un peu plus de deux acres de terrain sur le penchant de la colline qui domine le port, et, quoiqu'il n'eût pas le premier sou de la somme nécessaire pour la construction, il fit bâtir une assez bonne maison en planches. La Providence du Cœur de Jésus n'abandonnera point les siens, et, malgré la défense du gouverneur, l'heure d'aller en Nouvelle-Guinée sonnera.
En attendant, et dès le premier dimanche après leur arrivée, les Missionnaires réunirent les catholiques de Thursday dans le salon de l'hôtel où ils disaient la messe et prêchaient.
Sur ces entrefaites, on apprend que le P. Verjus s'est embarqué à Marseille... Aussitôt le P. Navarre met à la voile pour Sydney, où il va l'attendre.
Force nous est donc de retourner un peu sur nos pas et de rouvrir le Journal de notre cher Missionnaire.
Voici ce que nous lisons au 27 juillet : « Oui! oui! Je suis exaucé! Que ma première parole soit un cri d'action de grâce envers le si bon Jésus! Oui! oui! J'irai en Mission !... Ce soir, à six heures et demie, le R. Père supérieur m'a conduit avec le P. Couppé qui a fait ses vœux hier, chez le cardinal Siméoni, à la Propagande, et il a présenté à Son Eminence les deux Missionnaires qui désirent attaquer la Nouvelle-Guinée... Le R. P. Jouet, pour m'exciter à me convertir, me montre une lettre du cardinal Siméoni au T. R. Père supérieur général où je suis demandé avec le P. Couppé pour Port-Moresby. Joies sans nom. » Le départ aura lieu le 22 octobre.
Le 24 septembre, le P. Verjus quitte Rome. Il était allé faire, la veille, ses adieux à ses Frères du scolasticat, pour lors en villégiature à Albano. L'un d'eux fut singulièrement frappé de ses dernières paroles : « Je remercie à
deux genoux Notre-Dame du Sacré-Cœur, disait-il, de m'avoir fait rester encore cette année à Rome. L'année dernière, quand je me désespérais tant de ne pouvoir partir, j'étais un aveugle et un insensé. Car, durant cette année, j'ai acquis plus d'expérience, cette science pratique, si nécessaire en Mission, que dans tout le reste de ma vie. » Et l'heureux partant ne se lassait pas d'admirer et de faire ressortir comme quoi toujours la divine Providence dispose toute chose pour notre plus grand bien. La vraie sagesse, concluait-il, la seule sagesse, consiste à s'abandonner entièrement et aveuglément à la conduite du Père qui est au Ciel. Sur les souvenirs qu'il laissait à ses Frères et amis, il avait écrit : « Puissiez-vous sauver beaucoup d'àmes ! »
De Rome il se rend à Annecy où l'attendent sa mère, son frère, tous ses parents, « le cher parrain » et les religieuses de Saint-Joseph. Où trouver le temps de longuement consigner dans son Journal les vives émotions de son âme? Un mot suffit : « Maman heureuse. Famille en fête. Mon cœur jouit à pleins bords. Vive Jésus! »
D'Annecy à Issoudun. Quand le train s'arrête une heure comme à Aix-les-Bains, il écrit à sa mère, sur ses genoux, au crayon : « J'ai le temps de vous envoyer vite un baiser. J'ai été très consolé de voir votre courage et votre résignation à la volonté de Dieu. Je pleure encore. Je pleure beaucoup; mais le sacrifice que nous faisons, portera des fruits. Adieu, adieu, mère bien-aimée ! Bénissez-moi encore, et croyez-moi plus que jamais votre affectionné fils. » Le lendemain, de Lyon : « Oh! que je vous aime tous! Je suis content, chère mère, de penser que vous avez fait de bon cœur votre sacrifice. Que le Seigneur en soit remercié! Adieu! Je vais dire la messe pour vous. Adieu ! Regardez le Ciel, et cela suffit. Adieu ! » A Issoudun : «Nouvelles joies. Le T. R. Père supérieur. Mes Frères et mes Pères. La Basilique. Les Sœurs de Notre-Dame et de Saint- Vincent de Paul. On se prépare au départ. Demain commencera pour moi la vie des Missions. Cœur de Jésus, ■
aidez-moi. Tout pour vous! Tout avec vous! Tout en vous! Je n'ai plus de confiance que dans la prière et le bon Jésus... Je jette, 6 mon Dieu, toute ma vie passée dans votre divin Cœur. Si votre volonté, comme je le pressens, est que je souffre et que je meure, me voici ! Ecce venio. » Au matin du 17 octobre, en la fête de la bienheureuse Marguerite-Marie, il dit sa dernière messe à l'autel de Notre- Dame du Sacré-Cœur. Les élèves de la Petite-Œuvre y assistaient. « Ces chers enfants, écrit-il, comme je les ai bénis avec bonheur! » Le P.Couppé célébra la grand'messe. Mgr Marchai, archevêque de Bourges, était accouru pour bénir dans la personne des deux Missionnaires la Mission de Nouvelle-Guinée. En les embrassant pour la dernière fois, il leur glissa dans la main cinq cents francs. Le soir, le P. Verjus, le P. Couppé et cinq Filles de Notre-Dame du Sacré-Cœur partaient pour Marseille où trois Frères coadjuteurs, Mariano, Salvatore et Nicolo, conduits par le P. Jouet, les attendaient dans l'hospitalière et apostolique maison de Béthanie. Le 22, le P. Couppé, les trois Frères italiens, les cinq religieuses, s'embarquent pour l'Océanie. Le P. Verjus manquait à l'appel. Que s'était-il donc passé?
Le lendemain de l'arrivée à Marseille, le pauvre Père tomba gravement malade de la fièvre typhoïde. Avant de se mettre au lit, il a le courage encore d'ouvrir son Journal et d'y écrire les lignes suivantes : « Mon Dieu, que votre très sainte volonté soit faite ! Je suis atterré par la douleur, mais je suis content que vous me demandiez le seul sacrifice qui soit pour moi un véritable sacrifice. Je devrai laisser partir mes frères!... et moi, rester ici! Fiat! Fiat! de tout cœur! »
Le 1er novembre, une sorte d'éclaircie se fait dans son âme en proie depuis dix jours aux ombres agitées de la fièvre et, pour un instant, il reprend la plume : « Mon Dieu, que le sacrifice a été dur! J'ai vu passer au pied de mon lit mes ^Pères et mes Frères. Ils m'ont embrassé en pleurant, me laissant, il est vrai, une parole d'espérance.
242 A LA. CONQUÊTE d'un MONDE
Elle commence, cette espérance, à se fonder aujourd'hui... Mais que je suis faible!... Pauvre Henry, reconnais donc une fois encore que tu manques de pureté d'intenlion dans ton désir des Missions. Voilà la raison de ma maladie. Puissé-je l'avoir bien compris!... » Après cet acte d'humilité, le Père laisse la reconnaissance envahir son cœur : «Comment décrireles soins dont je suis l'objet? MlleGrandval (la fondatrice de l'Œuvre admirable de Béthanie) me soigne comme une mère. Ses auxiliaires rivalisent de bonté avec elle. » A sa belle-sœur, il écrit le 12 novembre : « J'ai logé dans l'antichambre du Paradis. J'ai été soigné par de saintes femmes qui sont là, toute leur vie, pour servir les Missionnaires... Oui, la maison de Mlle Grandval est un vestibule du Ciel. » Le nom du Dr Audibert — une âme exquise, un savant — se grave dans sa mémoire pour toujours1. « Le R. P. Jouet me gâte. Quelle bonté a ce vénéré Père pour son pauvre enfant! J'en pleure...» Et, en effet, une grosse larme a coulé sur son papier. « Aujourd'hui, fête de la Toussaint, on me permet pour la première fois de célébrer la sainte messe. C'est précisément l'anniversaire de mon ordination. Mon Dieu, que vous êtes bon! et que ceux qui vous aiment, vous ressemblent! Le R. P. Jouet m'a obtenu la permission de célébrer dans ma chambre. »
Les forces revinrent assez vite. Dès le 15, il songe au départ. Le 18, il écrit à sa mère : « Adieu ! Adieu ! Votre Henry part. Il part demain pour ses chères Missions ! Réjouissez-vous, mère chérie, car votre Henry va suivre Dieu. Consolez-vous donc : tout passe, excepté Dieu et ce que nous faisons pour Dieu. Je vous envoie mon portrait. Ma mère a le droit d'avoir au moins l'image de son cher enfant. En le regardant, dites au Cœur de Jésus qu'il fasse de moi un saint, que je sois humble et moins indigne
1. Il lui écrira de Thursday, le 18 septembre 1888 : « Mes yeux se "emplissent de larmes en vous écrivant. Je pense à tout ce que vous avez lait pour notre chère Mission et pour moi, et je ne sais comment vous exprimer ma profonde reconnaissance. »
d'être prêtre et Missionnaire du Sacré-Cœur. Ecrivez à Marseille, à cette sainte personne qui pendant un mois m'a soigné avec tant de charité et de dévouement, pour l'amour de Dieu. Dites-lui que vous prierez pour elle et pour sa famille. Si vous pouvez aussi écrire à Issoudun, au R. P. Chevalier, mon général, vous me ferez grand plaisir. Remerciez-le de m'avoir envoyé en Mission. Diteslui que vous êtes contente, que vous m'avez béni et que vous n'avez qu'un désir : c'est de me voir donner ma vie pour les âmes. Adieu, mère bien-aimée ! Je vous donne un baiser de mon cœur. »
A peine a-t-il mis le pied sur le navire qui l'emporte, le Yarra, qu'il écrit l'âme débordante : « Aimé soit partout le Sacré Cœur de Jésus, à jamais! Notre-Dame du Sacré- Cœur, mille fois merci! Vous m'avez exaucé. Purifiez mes intentions. Quelle journée que celle-ci ! Je l'ai vue enfin, cette heure bénie où le navire, se mettant solennellement en marche pour l'Australie, m'emportait vers ces rivages où je désire et espère verser mon sang pour la cause du grand roi persécuté à qui je veux rendre un royaume !... — Le départ a été bien pénible pour mon pauvre cœur. Le R. P. Jouet, Mlle Grandval et M. le Dr Audibert ont bien voulu m'accompagner à bord. Quelles émotions, mon Dieu, que celles de ce moment! Le P. Jouet me bénit. Il veut aussi recevoir ma bénédiction. Le moment de la séparation arrive. Mon Dieu, je vous offre pour mes chères Missions le brisement de mon cœur. On part. Je récite le Magnificat et le Te Deum. Sur le môle, je vois pour la dernière fois mon vénéré Père supérieur, Mlle Grandval et M. Audibert. Je les salue. Je les bénis. Le R. P. Jouet me bénit aussi; et, d'aussi loin que je puis les voir, je les salue encore. Adieu, Père bien-aimé ! Adieu, chère France ! Adieu, parents chéris ! Adieu, chers Pères et chers Frères ! Je ne vous verrai plus. Je vais chez nos sauvages, l'héritage de notre petite Société. J'espère arroser ces terres
bénies de mon pauvre sang. Adieu ! Au revoir au ciel, près du Cœur de Jésus! Oui, aimé soit partout le Cœur de Jésus! Et vive Notre-Dame du Sacré-Cœur! Mon Dieu, gardez vous-même ceux que je laisse pour vous. Consolez maman. Multipliez la Petite-Œuvre. » Le 21, le navire passe entre la Sicile et l'Italie : « Adieu, terre de la sainte Eglise, terre des saints! Adieu, chère Rome, où j'ai passé des jours si beaux et si pleins ! ».Le 24, on stoppe à Port- Saïd : « Mon Dieu, quel bonheur! J'ai vu la Terre Sainte, l'Asie, le pays de Notre-Seigneur et de Notre-Dame1. » A son frère : « Au commencement de la mer Rouge, nous aperçûmes de loin le mont Horeb et la fontaine que fit jaillir Moïse par miracle pour abreuver tout le peuple d'Israël qui se mourait de soif. On nous montra l'endroit à peu près où les Hébreux passèrent la mer Rouge, et, le soir venant, nous pûmes aussi contempler le mont Sinaï où Dieu donna la Loi. Quel beau spectacle que celui de celte montagne où Dieu daigna descendre pour nous instruire! Que le monde serait heureux si cette Loi était scrupuleusement observée, si on en faisait la base des codes modernes!... Cette montagne bénie m'a tellement impressionné que j'ai voulu en tirer le plan vertical pour vous l'envoyer. Vous y verrez la coupe du mont derrière une première chaîne de montagnes qui bordent la mer. Entre ces deux chaînes se trouve la vallée où les Hébreux campèrent lorsque Dieu leur donna sa Loi'2. » — « J'ai vu l'Afrique et ces pauvres Africains, esclaves du démon. J'ai vu ces pauvres Arabes et ces nègres qui me figurent mes chers sauvages. » A Aden, il voit des esclaves : « O chère mère, écrit-il, si vous les voyiez, ces pauvres ! Qu'ils sont à plaindre ! J'en ai vu une troupe. Ils étaient nus, dans la plus grande misère. Ils vinrent sur le bateau
1. Dans une lettre au Pi. P. M. : « Alors apparurent le mont Horeb, la fontaine de Moïse et le majestueux Sinaï. Quel spectacle! Je demeurai bien deux beures en profonde méditation devant celte montagne sainte. »
2. Le 29 novembre. — Cf. aussi une lettre du 28 à M. le Dr Audibert.
pour travailler, porterie charbon et les bagages. Oh! qu'ils sont malheureux ! Pourquoi ces travaux ? Pour gagner, à coups de pied et de bâton, un méchant morceau de pain qu'ils ne pouvaient manger sans pleurer. Et moi aussi, je pleurais. Les blancs les maltraitaient. Je me suis mis au milieu d'eux pour les défendre et j'ai eu la consolation de réussir. A l'un je donnai une petite aumône. Il me remercia en portant la main au front d'abord, puis en la levant au Ciel, comme pour me dire : « Merci, prêtre blanc! Je « ne connais pas ta langue pour t'exprimer ma gratitude, « mais Dieu te récompensera1. »
Dans cette voix mouillée de larmes et dans ce cœur on entend comme un écho de la voix et comme un battement du cœur de Pierre Claver, « esclave des nègres pour toujours ».
Le 9 décembre, à l'île Bourbon, comme le Père s'apprêtait à descendre pour dire la sainte messe, voici que le P. Couppé monte à bord. Quelle surprise! On le croyait arrivé à Sydney et le voici à Bourbon! Les deux Pères se jettent dans les bras l'un de l'autre. Le P. Couppé, lui aussi, est tombé malade. La fièvre typhoïde l'a pris à Aden, il y a un mois. On l'a descendu à Bourbon, presque mourant, et porté à l'hôpital. On l'a administré le 15 novembre. Puis, peu à peu, il est entré en convalescence. Il a appris le passage de la malle et la présence du P. Verjus. Il lui faut encore un mois de repos. Le P. Verjus va rester près de lui et ils repartiront ensemble 2. Le P. Navarre apprendra ces nouvelles à Sydney et il écrira au T. R. P. Chevalier : « Le Seigneur nous touche tout de bon du bois de sa croix. Réjouissons-nous d'entrer ainsi dans l'ordre divin : Qui salutem humani generis in ligno crucis constituisti ; et espérons que, semant dans les larmes et les épreuves, nous moissonnerons un jour dans la joie et l'allégresse %. »