‹ Monseigneur Henry VerjusChapitre 108 sur 226 · février · texte numérisé non relu

février

250 A LA CONQUÊTE d'un MONDE

îles habitées du détroit de Torrès jusqu'en vue de la grande terre.

Lorsque le syndicat des colonies australiennes eut envoyé, en 1885, une expédition pour établir l'autorité britannique sur le territoire officiellement annexé, on fit choix, pour capitale, de Port-Moresby, crique ouverte au sud-ouest du massif d'Owen Stanley et défendue de la houle du large par une chaîne de récifs. En cet endroit, des falaises de corail blanc succèdent aux rivages boueux couverts de palétuviers qui bordent la terre ferme au nord-ouest; le bassin de la rade, où l'on pénètre par une large entrée, a des profondeurs de 7 à 12 mètres, presque à toucher la rive. Le village indigène aligne sa double rangée de cases sur la terre ferme, à l'ombrage des cocotiers. C'est l'un des plus vastes et des plus salubres du littoral. Quant à la « ville » européenne, elle ne comprenait, en 1885, que les entrepôts d'un traitant et un groupe de maisons appartenant aux ministres protestants. C'est de là qu'ils envoient un certain nombre de « teachers » noirs dans les villages de la côte et les îles environnantes2. C'est là que le P. Navarre rêvait d'aborder.

Mais les ministres régnaient en maîtres dans la grande île des Papous, et il entendaient bien jouir du monopole exclusif de civiliser les sauvages, non pas d'ordinaire par eux-mêmes, mais par l'entremise de catéchistes noirs, venus des îles Tonga et Fidji. Comme ils faisaient autant et plus de commerce que de civilisation, les ministres recevaient fort mal les « traders » qui allaient, de ce côté-là, tenter fortune '. Ils redoutaient surtout les Mis-

1. Cf. Elisée Reclus. Océan et Terres océaniques, p. 644 sqq. Paris,

2. Dans une lettre au P. Jouet, du 22 avril, le P. Verjus écrivait à propos des ministres protestants de Nouvelle-Guinée : « Voici en deux mots leur organisation, leur plan et ce qu'il en sera d'eux. Les missionnaires protestants sont trois : M. M. F. est envoyé, comme ses deux autres collègues, par la Société de Londres. Il avoue qu'il ne désire que faire fortune et rentrer le plus tôt possible. Il n'a pas caché au R.P. Navarre, à qui il a fait une visite, que son but n'est pas de convertir... Il

sionnaires romains : comment leur cacher l'ignorance et souvent l'inconduite de leurs catéchistes?

Or, en ce temps-là, Mgr Cani, évêque de Rockhampton dans le Queensland, leur annonça, au cours d'une exploration, qu'il avait pu faire en Nouvelle-Guinée, que, bientôt, des Missionnaires catholiques et français allaient arriver. Leur anxiété fut grande. Dès lors, ils mirent les sauvages en garde contre les nouveaux séducteurs. « Vous les reconnaîtrez à ce signe, leur disaient-ils, que dans la conversation ils répètent souvent le mot : oui. » Et ils les appelaient les « oui-oui ». Il est vraisemblable que M. Chester avait appris aux ministres la présence des Missionnaires papistes à Thursday, leur ferme intention de se rendre dans la grande ile le plus tôt possible et la défense qu'il leur en avait faite. Est-il téméraire de conjecturer que ces messieurs, qui ont reçu l'amiral dans son

regarde la chose comme impossible; mais il fait tout pour l'argent et s'étonne hautement que nous venions ici avec d'autres vues. Il avoue cependant que si le bien est possible, nous seuls pourrons le faire, et qu'il ne pourra pas nous résister. Pour tout arranger (et le R. P. "Navarre croit que c'est le mieux pour le moment), il est convenu avec lui que nous irons où il ne sera pas, sauf Port-Moresby où il nous faut un pied-àterre. — M. F. a son siège à Murray, petite île du détroit au N.-E. de Thursday; il a là ce qu'il appelle son séminaire, où il instruit ses teachers ou catéchistes enseignants. Il les envoie, dès qu'ils sont formes, sur toute la côte ouest du golfe* des Papous, spécialement autour de Fly- River.

« Le second ministre est M. L..., qui est en ce moment à Sydney, où il ramasse des fonds pour son œuvre. M. C... est son collaborateur. Leur siège est à Port-Moresby. Ils envoient des teachers depuis Aird-River jusqu'à la pointe est de la Nouvelle-Guinée. Ces messieurs paraissent à certains capitaines fort zélés pour le bien des noirs. Au fond, ils avouent eux-mêmes qu'ils ne convertissent personne* Tout ce qu'ils font est de faire habiller les sauvages, de leur apprendre à lire, à écrire et à montrer sur la carte les cinq parties du monde. Ils leur apprennent aussi des cantiques. Tout cela ne va pas loin, et nous conviendrions volontiers avec eux de leur laisser toute cette partie, pourvu qu'ils nous laissent les âmes. Mais cette entente n'est pas possible. D'autre part, ces messieurs voient bien qu'ils ne peuvent tenir devant la vérité. Dès que les blancs seront à Port-Moresby, ils ne pourront plus jeter la poudre aux yeux, et ils laisseront les noirs. Déjà M. F. parle de se retirer. M. L... et M. G... finiront leur temps cette année!... Fasse le Cœur de Jésus que nous arrivions à temps pour empêcher un plus grand mal ! »

voyage d'exploration et l'ont accompagné partout, eux seuls pouvant se faire comprendre des indigènes, ont obtenu, aidés sans doute de M. Chester, une loi qui défendait non seulement de s'installèrent Nouvelle-Guinée, mais même d'y pénétrer? Cette loi fut en effet promulguée. Tout capitaine qui oserait s'aventurer dans l'île ou y débarquer quelqu'un, était passible d'une amende de 40 livres sterling, soit mille francs. Seuls les ministres protestants avaient l'autorisation d'aller et venir à volonté.

Le P. Navarre était persuadé que cette loi, qui, selon toute apparence, n'était faite que pour les Missionnaires du Sacré-Cœur, ne devait pas les arrêter, et il se promettait bien de passer outre à la première occasion. Il savait d'ailleurs, pour l'avoir entendu de sa bouche cà Sydney, que le nouvel administrateur de la Nouvelle-Guinée, le général Peter Scratchley, était bien disposé, quoique protestant, pour les prêtres catholiques. Dans un récent voyage à Rome, le général avait obtenu une audience du Pape et promis de protéger les Missionnaires catholiques qui se trouveraient sous son administration. Il avait même visité notre maison de la place Navone, encouragé les scolastiques aux Missions et renouvelé les promesses qu'il avait faites au Vatican et à la Propagande. Le P. Verjus, en ce temps-là à Rome, en avait informé le P. Navarre. Au surplus, à défaut et même à l'encontre des hommes, Dieu n'est-il pas là? C'est lui qui soutient ses apôtres, les console et les conduit. Il saura bien, quand il le voudra, renverser devant leurs pas toutes les barrières et leur ouvrir les portes de la Nouvelle-Guinée. Pour le moment, n'étant que deux prêtres, et sans ressources, ils ne sont pas en état de tenter l'abordage.

Que faire en attendant? Mettre à profit pour les âmes et pour Dieu, le temps présent : évangéliser Thursday et les autres îles du détroit de Torrès.

Dès le premier dimanche après leur arrivée, les Pères font un premier appel aux catholiques. La véranda et le salon de l'hôtel sont vite remplis. Ils disent la messe et

prêchent. Tous les dimanches, il y a messe solennelle. On chante. On prêche en espagnol et en anglais. Le vendredi, on se réunit pour le Chemin de la Croix. « Je vous assure que vous seriez bien touché de voir tous ces pêcheurs venir avec la plus grande simplicité baiser le crucifix comme on le fait le Vendredi saint. » Les catholiques manillois sont près de mille dans les diverses stations de pêche du détroit. Ils sont tout fiers d'avoir maintenant los P cidres 1 avec eux. A chaque instant, ils vont les consulter et leur confier leurs joies ou leurs peines. Sitôt que les Missionnaires auront une barque qui puisse tenir contre la haute mer, ils iront les visiter tour à tour dans leurs diverses stations. »

On le voit, dès le premier jour, ils font, comme on dit, du ministère, et, à la grande joie de tous, il n'y aura point d'interruption. Des protestants de Thursday n'en reviennent pas et ils demandent : Quels sont donc ces étrangers? A peine arrivés dans une île où personne ne les connaît, et dans quel état! un état voisin de la misère, ils exercent de prime abord sur leurs coreligionnaires une autorité que n'ont point sur nous nos ministres. Quand ceux de Nouvelle-Guinée ou des autres îles descendent ici, ils ne font pas de service religieux. « Notre ministère auprès des Manillois, écrit le P. Verjus, commence à nous apporter quelques consolations. Tout dernièrement, le P. Hartzer a eu le bonheur de convertir et de baptiser un Japonais qui tient un hôtel. Le même jour, j'ai eu, moi aussi, la consolation bien douce de donner le baptême à un charmant petit noir de quatre ans et demi. Son père est un catholique manillois, aussi noir que sa femme qui est une sauvagesse du pays. Ils ont promis de valider leur mariage... Qu'il serait à désirer que nous eussions un petit hôpital! Cela nous donnerait beaucoup de prestige dans tout le détroit et nous ouvrirait bien des portes pour aborder les diverses îles où nous voulons visiter nos catho-

Page 1