‹ Monseigneur Henry VerjusChapitre 13 sur 226 · L. Dans son Journal, à la date du 7 janvier · texte numérisé non relu

L. Dans son Journal, à la date du 7 janvier

A l'est du département de l'Allier, dans l'arrondissement de Lapalisse, sur une éminence, un podium, un « puy », de 300 mètres d'altitude, s'étage pittoresquement le gros bourg de Saint-Gérand. Au sommet du mamelon, tout près de la vieille église qui date du onzième siècle, une maison blanche du quinzième, petit manoir à trois tourelles. Elle se détache sur le fond verdoyant d'un massif de très beaux ormes et semble peinte sur lav colline. Des vignes grimpent le long des pentes jusqu'aux terrasses superposées. De là l'horizon est immense.

Aux pieds du mamelon, la vallée tranquille où coule un ruisseau : le Rhédan; çà et là, dans les champs, des maisons d'heureuse apparence; puis, les ondulations de coteaux gracieux où les beaux arbres abondent ; plus loin, au second plan du tableau, là-bas, dans le soleil, des tourelles et des clochers, des châteaux, des hameaux, des villages et clés églises; plus haut, la tête dans le ciel, les monts d'Auvergne, le Puy du Montoncel, les Bois-Noirs, le rocher Saint-Vincent en Ferrières et enfin le chaînon sombre des monts de la Madeleine.

Le manoir appartenait à une famille de haute race, éminemment chrétienne et hospitalière. C'est là que descendit Pie VII, lorsqu'il se rendait à Paris pour le sacre de Napoléon Ier. Au temps où nous vivons dans ce récit, les châtelains, M. et Mme de Saint-Gérand, n'avaient pas de récréation plus douce que de chanter des cantiques. Mme de Saint-Gérand faisait les solos et son mari l'accompagnait du violoncelle. Les deux époux, pressentant la mort, se préoccupaient de la maison héréditaire. Autant qu'ils

l'avaient pu, et à l'envi l'un de l'autre, ils l'avaient sanctifiée parla vie la plus exemplaire. Il faudrait, pour qu'elle fût toujours saintement habitée, trouver une communauté religieuse. M. de Saint-Gérand mourut. Sa femme, par l'entremise de Mgr de Dreux-Brézé, évêque de Moulins, s'entendit avec les Missionnaires du Sacré-Cœur, puis se retira au Calvaire de Lyon pour y soigner les incurables. Au mois de septembre 1873, les Pères d'Issoudun installèrent dans la maison bénie leur noviciat. Le 25 janvier 1877, nous l'avons dit, Henry Verjus y arrivait.

Si nous avons justement crayonné le portrait de cet adolescent de seize ans à peine, — grand, élancé, les cheveux châtains, le regard un peu vague, mais très doux, les lèvres souriantes, et, par-dessus tout, humble, modeste, attirant, — Henry doit nous apparaître déjà dans la lumineuse beauté de la vertu. Candeur et douceur; tendresse et force; humilité profonde; oubli de soi; besoin joyeux et toujours croissant de donner, de tout donner, et son temps, et sa peine, et sa santé, son âme et sa flamme, voilà les traits saillants de cette physionomie virginale et virile. Le noviciat ne fera guère qu'en accuser le relief.

Ce que c'est que le noviciat, Henry Verjus ne tarda pas à le comprendre. C'est un temps de préparation, la préparation d'un holocauste. Quand un postulant frappe à la porte d'une cellule, il demande à s'immoler. La vie religieuse est un sacrifice perpétuel.

Le P. Vandel prêcha la retraite d'ouverture. Elle fut douce, comme il convenait à des jeunes gens qui sortaient presque tous de maladie. Chaque jour, il y avait une heure de récréation où le Père racontait des histoires édifiantes et reposantes. Une fois môme, vers le milieu des exercices, on descendit dans la vallée pour une promenade. Le prédicateur mit dans ses prédications toute son àme, une

âme d'une onction pénétrante et d'une suavité sainte. « Nous respirions à la fois, répètent les novices de ce temps-là, le parfum de ses enseignements et l'arôme de ses vertus. »

Du premier coup, Henry Verjus sut apprécier le livre des Exercices sprituels de saint Ignace : « Il me semble, écrit-il dans ses notes, qu'avec ce livre, je deviendrai saint et grand saint... »

« Cette retraite, écrit-il encore, m'a été très utile; elle fera date dans ma vie. J'aime et je connais mieux le Sacré Cœur. Je ne veux rien épargner pour devenir un saint novice et un saint Missionnaire. »

Ce n'est pas à dire que tout fut consolation et joie pour le retraitant. Il est bien vrai qu'il répandit, surtout au début, des larmes d'amour; mais il est plus vrai encore qu'il fut en proie le plus souvent à des sécheresses,' à des tristesses, à des désolations dont il souffrit beaucoup. « Aussitôt que je commençais à méditer, les distractions venaient avec les tentations. Je les repoussais; je protestais à Notre-Seigneur que je ne consentais nullement à ce que le diable me mettait dans l'imagination ; mais toujours cela revenait, et je passais tout le temps que j'aurais dû consacrer à la méditation, à combattre contre mon imagination... Le démon me poursuivait avec tant d'acharnement qu'à la fin j'étais fatigué, abattu. Que le Sacré Cœur de Jésus en soit loué et glorifié! »

Dès le commencement, Henry fut soumis à une petite épreuve. La retraite devait se clore par la prise d'habit. A coup sûr, tous les postulants avaient hâte de revêtir la soutane. Henry était plus impatient que personne. La vêture, c'est l'oblation de la victime. Il lui tardait d'être offert à Dieu et de commencer, pour ainsi dire officiellement, les actes de purification totale sans lesquels l'holo causte ne serait point agréé. Mais, avant toute cérémonie, il fallait être muni des lettres testimoniales des évêques respectifs. Neuf seulement sur treize en étaient pourvus. Ceux-là, le 5 février, eurent la joie de prendre les livrées

de ■Votre-Seigneur. Les jours suivants, trois lettres arrivent, et trois postulants reçoivent le saint habit. Henry reste seul avec les vêtements du siècle un jour encore, deux jours, trois jours, des larmes plein les yeux. Enfin, le 13 lévrier, au soir, on apporte un télégramme de l'évêché de Novare, annonçant l'expédition des lettres attendues. Le lendemain matin, le frère Verjus — nous l'appellerons ainsi jusqu'à son sacerdoce — revêtait la soutane, une longue et vieille soutane, du haut en bas toute rapiécée, et dont la teinte originelle avait depuis longtemps disparu. Mais, qu'importe la valeur et la couleur! Il suffit que ce soit une soutane, c'est-à-dire le vêtement de l'immolation. Aussi, tel fut le bonheur du Frère qu'il se mit à danser. « J'étais fou de joie, dit-il ; je ne voulais pas y croire. » Dans son élan, la soutane s'accroche je ne sais où, et se déchire. Le novice, un peu confus, attristé surtout, subit de son mieux les traits plaisants de ses jeunes confrères et la première et douce gronderie du Père-Maître.

Racontons encore, pour n'y plus revenir, un épisode de ce temps-là.

Le frère Verjus avait un peu de peine, surtout dans les commencements, à donner à sa démarche cette gravité qui est requise par la modestie religieuse. Un jour donc le Père-Maître lui imposa, comme pénitence réformatrice, de traverser la grande cour du noviciat, comme s'il eût dû la mesurer. Il devait, à chaque pas, appliquer le talon d'un pied à l'extrémité de l'autre, et la consigne était de répéter cet exercice à chaque fois que l'ardent savoyard passerait par la cour. Il y eut bien d'abord, de la part des novices, quelques sourires : pour être sur le chemin de la perfection, on n'en est pas moins homme à de certaines heures, et, du reste, c'est un fait d'expérience qu'il faut chercher ailleurs que dans un noviciat la terre classique de la mélancolie '; mais le frère Verjus fit son expériment

1. « Quelle douce et délicieuse année! écrit un témoin. Tout semblait fait pour nous rendre heureux : Un pays magnifique, une belle propriété, une nombreuse réunion de jeunes gens pleins d'ardeur, de piété, de vie;

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avec tant de simplicité et une fidélité si scrupuleuse qu'il fut bientôt pour tous, en ceci comme en tout le reste, un sujet d'édification profonde.

Que dirons-nous du noviciat de ce cher enfant, sinon que les journées en furent pleines jusqu'au bord, comme cette mesure dont il est parlé dans l'Évangile1, pleines de bonnes pensées, de bons désirs, de bonnes paroles, de pieux sentiments et d'actions saintes? Ecoutons le Père- Maître rappelant à lui, après quinze années, ses impressions d'autrefois : « Le frère Verjus était la vivante image d'une âme tout entière abandonnée aux touches les plus délicates de la grâce. Le Sacré Cœur le préparait visiblement à sa grande Mission par un oubli complet de soi. Son âme était de ces âmes dans lesquelles on est heureux d'avoir pénétré, parce qu'il s'en exhale, même après de nombreuses années, un parfum de sainteté. Oh ! qu'ils sont beaux les cœurs où Jésus règne en maître! » Ecoutons encore Mgr Navarre, Missionnaire du Sacré-Cœur, archevêque de Cyr, vicaire apostolique de la Nouvelle-Guinée anglaise, dont le nom se retrouvera plus d'une fois sous notre. plume dans le cours de cette histoire. Curé dans l'archidiocèse de Bourges, non loin de Chezal-Benoît, il

une direction douce et paternelle ; les fréquentes visites et les intéressantes conférences d'un Père dont l'austère figure nous effraya bien un peu au commencement, mais dont nous ne tardâmes pas à apprécier, et la bonté, et la haute vertu. Naturellement nous eûmes à un très fort degré la maladie habituelle des noviciats : une gaîté qui se traduit par des éclats de rire involontaires aux moments les plus inattendus et les plus sérieux. Le frère Verjus, qui ne connut jamais la dissipation, mais qui faisait de grands efforts pour être très recueilli, échappa moins que personne à la contagion du rire, et bien des scènes de lectures spirituelles sont restées fameuses. Heureux temps où l'on riait de si bon cœur! Le Père-Maître ne nous en voulait pas trop; même quelquefois il essayait vainement de dissimuler les efforts qu'il faisait pour ne pas prendre part à l'hilarité générale... »

1. Lue., vi. 38. — Mensuram bonam, et confertam, et coagitatam, et supereffluentem.

avait aperçu Henry Verjus à la Petite-Œuvre : « La vue de cet enfant, dit-il, a été pour quelque chose dans ma vocation religieuse. Deux ou trois ans après, je faisais mon noviciat avec lui et je le trouvais déjà un saint religieux1. » En ce temps-là, le P. Navarre était loin de se douter que lui deviendrait archevêque et qu'il aurait pour coadjuteur son compagnon de noviciat..

Entrons nous-mêmes dans l'intimité de cette âme exquise. Ouvrons son Journal, au hasard en quelque sorte, et lisons :

« J'ai senti et vu clairement la sainteté de mes frères, et j'ai été écrasé sous le poids de ma misère. J'ai bien pleuré. Cela m'a fait une telle impression que je suis tout ému de respect et de vénération lorsque mes frères me parlent. Je les regarde comme des saints 2. » — « Le sentiment de la sainteté de «mes frères me poursuit partout. J'ai médité avec fruit ces paroles de Notre-Seigneur : « Aimez-vous les uns les autres. C'est à ce signe que l'on « reconnaîtra que vous êtes mes disciples. » Que c'est bien la marque distinctive des Missionnaires du Sacré- Cœur3! » — « Ma méditation a roulé sur ces paroles : Aimez-vous les uns les autres. Vous savez, ô mon Jésus, mon amour pour tous mes frères! Je prends la résolution de ne jamais les regarder en face, de ne jamais leur faire de peine, de saluer leur bon Ange ou le Sacré Cœur qui est en eux, toutes les fois que je les aborderai4... » — « Je ne puis m'empecher d'avoir pour tous mes frères une sorte de culte. Ce sont des saints. Oh ! que je suis loin d'eux5! »

Voilà bien, dans cette estime surnaturelle que le frère Verjus a pour ses compagnons de noviciat, ce que les

1. Lettre circulaire de Mgr Navarre à tous les Missionnaires du Sacré- Cœur sous sa juridiction, sur la vie et la mort de Mgr Verjus, dnlée de Marseille, 8 mai 1893, et reproduite dans les Annales de Notre-Dame du Sacré-Cœur du mois de juillet de la même année.

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