Journal, 18 octobre
gieuses, et il écrit ces mots, les derniers qui soient tombés de sa plume : « Quels anges ! »
En novembre, nous retrouvons Mgr Verjus à Oleggio. Il a voulu revoir l'église de son baptême et saluer, au moins une fois dans sa vie, les parents de sa mère. Nous le retrouvons, dans la maison hospitalière de Don Giovanni Bonzi, curé de la ville, sur un lit de douleur qui sera bientôt sa couche d'agonie. Déjà le Souverain Pontife lui a envoyé la bénédiction suprême. Il a près de lui son fidèle secrétaire, le frère Claudius, et un Père de la Maison de Rome que le P. Jouet a envoyé, Charles Helfer, un Missionnaire de demain *. La mère du cher malade est là, près du chevet, baignée dans ses larmes, comme autrefois la divine Mère était debout auprès de la Croix. Depuis quinze jours le doux patient, en proie à une fièvre dévorante, n'entr'ouvre ses lèvres que pour cette plainte affectueuse ou plutôt pour cette prière: « Gesu mio l Mon 'Jésus! 0 Jésus ! » Une fois seulement il s'est écrié: «Assez, mon Dieu ! Je n'en puis plus. » Et, tout de suite après cette plainte filiale : « 0 Jésus! Mon Jésus ! » Une autre fois, il s'écria : «Que j'aurai à expier en purgatoire pour tout le temps que je perds ici! » Le P. Helfer, doucement, rappelle au vénéré malade que le temps de la souffrance n'est pas un temps perdu, mais un temps de mystérieux travail et de fécondité. « Oh ! c'est vrai ! répond l'évêque avec un bon sourire de reconnaissance. « Je ne sais, disait plus tard le P. Helfer, je ne sais si je me suis trompé ; mais, en ces derniers jours de la maladie, je trouvais dans le sourire de Mgr Verjus quelque chose d'angélique, je dirais presque de divin. Ce sourire, venait, je le sentais, d'un cœur épuré par la souffrance, et bien plus du ciel que de la terre. »
1. Il y a encore quelques lignes dans le Journal, mais elles ne sont pas de Mgr Verjus. Elles sont du frère Claudius Alléra.
Le 12 novembre, le P. Jouet arriva. Cédons-lui la parole :
« J'avais à peine franchi le seuil que le regard de Mgr Verjus rencontra le mien. Le malade me tendit les bras et me serra sur sa poitrine dans une étreinte amicale où son àinc semblait vouloir passer dans la mienne. « Oh ! que « je suis content de vous revoir! me dit-il avec un accent « de joie profonde... Restez avec moi... Je savais bien « que vous viendriez... Vous êtes l'ami de la Mission. » Je voulus répondre ; mais, les sanglots mal retenus étouffaient ma voix, et je pus à peine lui dire : « Oh ! bien sûr, « mon cher Seigneur, je ne vous laisserai pas une minute... « Nous avons tant de choses à nous dire!... Je vais m'as- « seoir au chevet de votre lit... Et nous causerons du bon « Dieu, de la Mission, de la Société, de tout ce qui inté- « resse nos âmes. — Oh! oui, oui, répétait-il, restez là.» El, mettant sa main dans la mienne, il la serra, la retint et puis, bientôt, tomba dans le silence et l'assoupissement. »
Après quelque temps, il sort de son état comateux: « Et le T. R. P. Chevalier, comment va-t-il? J'ai reçu une lettre de lui que je n'ai pu lire encore, ni décacheter. Vous me feriez bien plaisir de l'ouvrir et de la lire. » Il fut touché des bonnes paroles du vénéré Père. « Remerciez-le pour moi, dit-il au P. Jouet. Demandez-lui sa bénédiction. Je lui envoie la mienne. »
La conversation était ouverte. Elle se poursuivit toute la nuit avec des alternatives de repos, de prières, de souffrances, d'attaques du démon qu'une goutte d'eau bénite chassait, et de moments de joie où le pieux malade sentait en lui, toute vive, l'action de la grâce.
Le Père Jouet continue :
« Je récitai le chapelet avec lui, faisant passer chaque grain entre ses doigts pour qu'il suivît de cœur, ses lèvres, brûlées par la fièvre, ne pouvant exprimer des paroles que par intervalle. Les personnes qui étaient dans la chambre, s'unirent à nos prières.
« Je lui parlai ensuite de sa chère Nouvelle-Guinée.
Cela le faisait en quelque sorte revivre. Il aurait voulu partir tout de suite, tout de suite, m'assurant qu'il serait guéri aussitôt arrivé. Ce n'était que par condescendance qu'il remettait son départ au lendemain. Il ne croyait pas à une mort prochaine et ne se doutait pas encore qu'il louchait déjà aux portes du Paradis.
ce Mais la sœur Philomène,des Sœurs de Saint-Vincentde-Paul, délia Bocca délia Verità, qui le veillait avec tant de sollicitude, voyait déjà les symptômes précurseurs des derniers moments. Elle en avertit le Père.
« Il fallait donc rompre le charme qui le tenait dans la douce illusion de reprendre l'apostolat. Je ne savais comment le lui dire, et je savais cependant que son grand désir, comme il me l'avait manifesté clairement, à C*** di G***, dans notre dernier et beau pèlerinage, était de mourir comme la bienheureuse Marguerite-Marie et sainte Véronique Juliani, dans l'acte du pur amour de ,Dieu.
« La Providence se chargea de faire naître une heureuse occasion que je m'empressai de saisir. Gomme il revenait sur la question du départ : ce O cher Monseigneur, lui « dis-je, si, au lieu de vous dire de partir pour la Nou- « velle-Guinée, Notre-Seigneur vous disait de partir pour « le Paradis, que lui répondriez-vous ? Vous avez fait « depuis si longtemps de votre Nouvelle-Guinée votre « Ciel ici-bas, qui sait si le bon Dieu ne va pas vouloir « maintenant que vous fassiez du Ciel votre Nouvellece Guinée là-haut. Qu'en pensez-vous ? » Il ouvrit alors, en les tournant vers moi, ses deux grands yeux limpides, pour lire jusqu'au fond de mon âme; puis, souriant avec amabilité, sans le moindre trouble, il me dit: ce Ça, c'est ce tout différent. Si le bon Maître le veut ainsi, moi aussi ce je le veux. »
ce Je repris: ce II y a tant de saintes âmes qui, depuis dix ce ans, s'offrent en victimes pour vos Missions. Vous savez ce bien qu'elles vous ont mis en tète. Il en est déjà un bon ce nombre que Dieu a prises pour vous; s'il allait maintece nant vous appeler à votre tour ? — Oh ! bien volontiers !
« Tout pour le Sacré Cœur! Quand il voudra et comme il « voudra ! Tout pour la Mission et pour la Société ! »
Le grand sacrifice, le sacrifice immense, l'unique sacrifice était fait, ou plutôt il était renouvelé; car, le lecteur n'a pas oublié, assurément, cette parole que Mgr Verjus écrivait au moment de son départ pour l'Europe et que nous avons citée : « Il faut partir. Mon cœur est brisé... Cependant que la sainte volonté de Dieu soit faite !... S'il me fallait mourir loin de ma chère Mission, si le bon Maître voulait de moi ce sacrifice, le seul qu'il puisse me demander, je mourrais content tout de même. »
Il fallait profiter des derniers moments où le malade, avec la pleine connaissance, avait encore l'usage de la parole. Le P. Jouet le pria de bénir sa Mission, de se souvenir là-haut de Mgr Navarre, qu'il avait toujours tant aimé et vénéré, de tous ses Missionnaires, Pères, Frères et Sœurs, et de tous ses chers sauvages. « Oh ! oui, oui, répondit-il, je les bénis tous. »
« J'appelai sa bonne mère, continue le P. Jouet. Elle s'agenouilla tout en larmes au chevet du lit. Monseigneur était très ému. Je lui soutins le bras déjà défaillant, et le fils mourant put bénir sa mère dont le cœur était navré. Il étendit cette bénédiction sur son frère et sur toute sa famille. Je lui parlai d'Issoudun, de Rome, de toutes nos maisons; de la Petite-Œuvre dont il a été, dont il est encore et dont il ne cessera d'être le modèle; des Missionnaires qui lui avaient demandé de l'accompagner en Mission. Il eut un mot pour chacun.
« Je fis venir le cher frère Claudius, son inconsolable petit secrétaire, et je demandai pour lui une bénédiction toute particulière. Je mis moi-même sur sa tête les deux mains de l'évoque : « Oh ! dit-il, qu'il devienne un petit « saint, un bon Missionnaire ! Je prierai pour lui à cette « intention. » Et il embrassa ce cher enfant avec l'affection lapins paternelle. Vint le tour du P. Helfer. Je le présentai à Monseigneur, en lui disant: « Voici le Père qui s'est « aussi donné tout entier à vous et à votre Mission, et que
« j'ai fait venir exprès de Rome pour qu'il ait le bonheur « de vous soigner et d'aider votre secrétaire. Que désirez- « vous et que demandez-vous pour lui? — Je désire et je « demanderai pour lui qu'il soit un grand saint, répon- « dit-il, et qu'il n'ait pas peur de sa peine », ajouta-t-il, en « prononçant très lentement chaque syllabe. »
Scène émouvante tout à la fois et charmante. On eût dit, remarque avec raison le P. Jouet, Jacob bénissant Joseph et Benjamin, ou Joseph bénissant Ephraïm et Manassé.
Tous les présents furent bénis, et aussi les absents. « Ne m'oubliez pas, dit en manière de conclusion le P. Jouet. J'ai tant besoin de prières ! — Oh ! cher Père, comment pourrais-je vous oublier? Je parlerai pour vous au bon Dieu et de toute mon âme. Soyez-en sûr. »
Et le Père lui demanda, sachant sa tendre piété envers Jésus souffrant, s'il entendrait volontiers la lecture d'une page de la Passion de Notre-Seigneur. — «Bien volontiers», répondit le malade. Et le Père se mit à lire le chapitre dix septième en saint Jean. Les paroles du livre sacré étaient si appropriées à l'état du malade, à ses dispositions intérieures, qu'elles semblaient avoir été écrites pour la circonstance. N'est-ce pas le privilège du saint Evangile de s'adapter à toutes les âmes et à tous les états d'àme ?
« Pour ne pas céder, continue le P. Jouet que nous n'allons plus interrompre, à l'émotion qui étouffait ma voix, je pris le parti de m'arrêter de temps en temps, et nous commentions alors ensemble, à l'amiable, quelquesuns de ces beaux versets qui jetaient sur la vie et dans l'âme du malade tant de flots de lumière, et dans notre cœur, comme dans le sien, tant de consolation. C'était le dernier dialogue suivi que nous devions avoir sur la terre, la suprême prière que le Ciel venait mettre sur ses lèvres, et le prélude de sa sainte mort. Ecoutez :
« Jésus ayant levé les yeux au ciel, dit : Mon Père, r heure est venue ; glorifiez votre Fils afin que votre Fils vous glorifie. »
« A ces premiers mots, Monseigneur se souleva instinc-
tiveinent, les yeux en haut, et se tourna vers moi pour mieux écouler. Je lui dis : « C'est le moment, n'est-ce pas, « de ne plus penser qu'au Ciel. Le bon Dieuest votre père, « et il vous traite comme son fils. Quelle belle réeom- « pense il vous prépare ! Et que vous allez être heureux « de le glorifier là-haut! — Oui, oui », répétait-il, l'air joyeux, et tournant vers moi ses yeux limpides et brillants.
« V éternelle vie consiste à vous connaître, vous qui êtes le seul vrai Dieu, et Jésus-Christ que vous avez envoyé. » — « X'est-ce pas là ce que vous êtes allé enseigner à vos « chers sauvages ? — Oh, c'est bien cela ! Ce n'est que « cela que je leur ai dit. »
« Je vous ai glorifié sur la terre ;j'ai achevé V œuvre que vous in aviez donné à faire. Opus consummavi. »
« Cette dernière parole fut comme le glaive de son sacrifice. Elle pénétra si avant dans son cœur que je dus m'arrêter pour lui laisser le temps de renouveler son acte de soumission complète à la volonté divine... « C'est tout « à fait pour moi », répétait-il.
« C'était le consummatum est de son calvaire.
« Il fallait renoncer à toute espérance de traverser encore l'Océan et d'aller revoir son Port-Léon chéri, devant lequel tous les biens de ce monde ne lui étaient rien. Le sacrifice était rude ; il n'en avait pas moins été accepté déjà, et ce ne fut, pour le courageux athlète de la foi, qu'une belle occasion de s'immoler de nouveau, tout entier, comme il en avait un désir insatiable, au bon plaisir du Sacré Cœur.
« L'œuvre de Févangélisation de la Nouvelle-Guinée n'était pas finie; mais, celle que Dieu lui avait marquée, à lui, dans ses secrets desseins, était achevée. Yule était convertie, et la grande ile noire était ouverte à la Croix de Noire-Seigneur. Il pouvait dire à la lettre: « Tout est consommé, puisque Dieu me dit : C'est assez ; ma tâche est remplie. Opus consummavi. »
« J'ai manifesté votre nom aux hommes que vous m'aviez donnés en ce monde. Ils étaient vôtres et vous me les
avez donnés et ils ont conservé votre parole. Maintenant ils ont connu que tout ce que vous m avez donné vient de vous, et que vous m1 avez envoyé. Je prie pour eux, pour ceux que vous /n'avez donnés. Qu'ils ne fassent qu'un comme vous et moi. Lorsque fêtais avec eux, je les gardais en votre nom. Maintenant je m'en vais à vous. Sanctifiez-les dans la vérité. Père, ceux que vous m1 avez donnés, je veux qu'ils soient avec moi, et qu'ils voient la gloire que vous in avez donnée. Je leur ai fait connaître votre nom et je le leur ferai encore connaître, afin que la dilection que vous avez eue pour moi soit en eux, et que je sois aussi en euxmêmes : Ut dilectio quâ dilexisti me, in ipsis sit, et ego in ipsis. »
« Chacun de ces beaux versets était interrompu par quelque pieuse aspiration du malade. Cederniersurtoutqui faisait allusion à l'amour qu'il porterait toujours de là-haut à ses chers sauvages, en restant au milieu d'eux par la pensée et les grâces qu'il leur obtiendrait, lui fil une joie très grande. « Oh ! que cela est vrai! c'est bien eela; c'est « absolument cela »; répétait-il avec une naïveté d'enfant. J'ajoutais: « On dirait, cher Monseigneur, que saint Jean « n'a recueilli ces belles paroles du bon Maître que pour « vous et vos enfants de la Nouvelle-Guinée. Il a dû « songer à vous en les écrivant. » Il ne put s'empêcher de sourire gracieusement de la réflexion, et nous nous arrêtâmes quelque peu, lui pour se reposer et savourer cette page sublime de l'Evangile qu'il reproduisait si bien devant nous, et nous, pour réciter auprès de son lit le rosaire que nous eûmes tous la consolation d'égrener en entier.
« La victime était prête. L'heure de l'agonie n'allait pas tarder à sonner. Les forces du malade tombaient peu à peu. Nous lui proposâmes de renouveler ses vœux perpétuels de Missionnaire du Sacré-Cœur. Il en eut un vrai plaisir. Nous lui apportâmes le livre des Constitutions; nous plaçâmes sous ses yeux l'image de Notre-Dame du Sacré-Cœur; nous lui mimes dans les mains son crucifix
et son chapelet, et nous récitâmes, à haute voix, en son nom, lui s'unissant de toute son âme à cette consécration solennelle, avant-courrière de sa célcsle récompense, la belle formule qu'il prononçait, pour la première fois, temporairement le 18 février 1878, à perpétuité le 19 mars 1881, et pour l'éternité maintenant.
« Restaient à dire avec le malade, pendant qu'il avait toute sa lucidité d'esprit, et qu'il goûtait un calme inaltérable, les prières de la Recommandation de l'âme. Je lui demandai s'il voulait que je les fisse à voix basse: « Non, « non, me répondit-il ; au contraire, dites tout à haute voix. » Revêtu du surplis et de l'étole, je dus, avec une peine indicible, réciter à haute voix, d'une voix bien souvent étouffée par des sanglots qu'il nous était impossible aux uns et aux autres de retenir, toutes les prières, recommandations, lectures, tous les actes qui sont dans le Rituel pour disposer les malades à bien mourir. Pas un seul ne fut omis. Que de lumières divines, que de grâces intimes, que d'actes de vertu, en ce moment-là, dans l'âme de l'évêque mourant ! Dieu seul en sait le nombre. Nulle prière de la terre, nul secours d'en haut ne manquait, à cette heure, au serviteur fidèle du bon Maître. Mais, le démon, furieux de voir son vaillant ennemi s'apprêter bientôt à recevoir la couronne définitive, crut dans sa lâcheté infernale le moment bien trouvé de se venger de lui en l'attaquant, à l'improviste, et avec violence, à cette dernière heure. Il voulait lui faire payer cher la sainte audace d'avoir planté la Croix dans son empire de la Nouvelle-Guinée, où il régnait jusqu'alors en tyran incontesté sur des millions d'esclaves. La lutte fut terrible. C'était le duel final, le dernier corps à corps de deux rivaux mortellement acharnés l'un contre l'autre. A trois reprises différentes, nous en eûmes devant nos yeux des preuves visibles.
« La première fois, Monseigneur sortant tout à coup de l'immobilité où l'accablement le retenait, se mit à dire d'une voixforte, accompagnée d'un geste énergique: «Non, « non! c'est impossible, impossible. » Ses yeux, si doux,
étaient devenus sévères et se fixaient sur une apparition invisible pour nous et qui se manifestait au pied de son lit. Il n'y avait pas à en douter, le démon était là. Nous dimes au malade : « N'ayez pas peur; il ne peut rien. » Et nous eûmes recours à l'eau bénite. Quelques gouttes jetées sur le lit, un signe de croix sur le front du malade, et le calme se fit instantanément. Monseigneur respira, comme soulagé et délivré.
« Le démon, enragé contre lui, ne se tint pas pour battu et revint à la charge. Monseigneur se souleva une seconde fois, l'œil en feu, les bras étendus devant lui comme pour éloigner quelqu'un qui l'obsédait, et il se mit à crier: « Ne pourrai-je donc pas le chasser? — Oui, oui, « Monseigneur, vous le chasserez. Un peu d'eau bénite « encore, et il partira... Il n'a rien à faire avec vous », lui dis-je en faisant de nouveau le signe de la croix sur son front et aspergeant d'eau bénite son lit. L'effet fut le même qu'à la première fois. « Est-il parti? » dis-je à Monseigneur. « — Oui », répondit-il, et la sérénité habituelle reparut sur son front.
« Une troisième fois cependant, comme pour Notre- Seigneur au désert, il y eut un suprême et dernier effort de l'enfer; et l'enfer. en fut, pour sa peine, témoin d'une victoire de plus qui rehaussa et multiplia les mérites du saint moribond.
« Monseigneur, dans la lutte, s'était soulevé, et, sans proférer une parole, il faisait de la main et du doigt comme le signe de quelqu'un qui efface: « Que faites- « vous, cher Monseigneur ? — J'efface, j'efface, répondit- « il. — Très bien, très bien, lui dis-je, effacez tout ce qui « a pu, en quoi que ce soit, si petit soit-il, déplaire au bon « Maitre ; un acte de contrition et d'amour de Dieu ; je vais « vous renouveler la grâce de l'absolution et vous n'au- « rez plus de trouble. » Je lui suggérai l'acte de contrition et du pur amour de Dieu. Je prononçai les paroles sacramentelles, et le triomphe fut complet. Le démon, honteux, s'en retourna pour ne plus revenir. « C'est fini,
« maintenant, me dit Monseigneur avec l'ineffable sourire « reparu sur ses lèvres. Je suis tranquille. » La confiance, la grâce, la paix reviennent sur ses lèvres pour lui faire sainte compagnie et ne le plus quitter. Je lui demandai, quelques moments après, si rien ne l'inquiétait plus; il me regarda ingénument, ferma un peu les yeux pour réfléchir; et, me regardant ensuite, il me dit en souriant et avec une gracieuseté des plus aimables: « Je me suis « confessé trois fois aujourd'hui, je ne vois plus rien; je « n'ai plus rien qui me fasse de la peine. » Et il resta en repos quelques minutes.
« Un moment nous eûmes l'espérance qu'il allait guérir; il se tourna vers nous, avec l'accent convaincu d'un homme qui a la confiance d'obtenir une faveur désirée, et il nous dit: « Si nous faisions une bonne neuvaine au vé- « néré P. Vandel ! — Très volontiers, lui dis-je, et nous « allons la commencer avec vous. Nous dirons un Pater, un « Ave Maria et un Souvenez-vous à Notre-Dame du Sacréce Cœur, et nous lui demanderons de nous obtenir votre « guérison. » Et, de suite, agenouillés auprès de son lit, nous récitâmes les prières indiquées, avec une confiance sans bornes. Dans notre joie hâtive, nous le voyions déjà rendu à sa chère Mission. Nous nous étions trompés sur le genre de faveur demandé par le malade. La guérison ne fut pas obtenue; mais il y eut mieux que cela pour le cher évêque, car nous ne pouvons douter que le vénéré P. Vandel, si aimable à l'égard de tous ses enfants, ne soit venu assister particulièrement celui-ci dans sa sainte mort, et n'ait été pour beaucoup dans les grâces si nombreuses des derniers moments.
« Vers les onze heures et demie du soir, arriva le \Y Vandoni, médecin distingué de Turin. Il ausculta de nouveau attentivement le malade, essaya de nous donner une lueur d'espoir, employa toutes les ressources de sa science et de son expérience avec un dévouement admirable. Tout fut inutile. Ni les remèdes humains, ni les prières ferventes, ni les promesses faites, ni même le
sacrifice de tant d'âmes pieuses qui s'offraient, dans tant d'endroits à la fois, victimes à sa place, consentant volontiers à donner leur vie pour qu'il conservât encore la sienne si précieuse à la sainte Eglise, rien ne put retarder l'heure marquée de Dieu pour dire à son vaillant apôtre : « Courage, bon et fidèle serviteur, entre dans la « joie de ton Maître : Intra in gaudium Domini tui. »
« Le cher malade, à partir de minuit, commença peu à peu à défaillir. Nous échangeâmes bien encore, de temps en temps, quelques paroles; mais, ses lèvres aimaient le silence et s'apprêtaient à devenir muettes; son cœur était recueilli et goûtait, dans la douleur elle-même, la consolation de s'immoler à la gloire de Dieu, comme Jésus sur la croix. Sa langue desséchée et brûlante s'attachait à son
o palais. C'était le sitio : « J'ai soif», de Notre-Seigneur; la
soif réelle de la fièvre dont le feu le dévorait; la soif plus
ardente encore du salut des âmes qui lui avaient été
confiées.
« Et pas une plainte! Jamais un signe de mécontentement! Le sourire, éternisé sur sa bouche entr'ouverte, ne devait pas même s'effacer après la mort.
« Bientôt, ses bras s'immobilisèrent ; ses mains si actives ne firent plus aucun signe; ses yeux seuls brillaient et brillèrent jusqu'au dernier soupir; ses oreilles entendaient, et sa connaissance ne l'abandonna pas un seul instant. Il se vit mourir, petit à petit, pendant sept longues heures...
« Nous ne cessâmes à ses côtés de prier pour lui, de l'encourager, de lui recommander de se souvenir de tous les siens quand il entrerait dans son beau royaume du Paradis. . . Il eut encore un sourire et la force de nous dire : « Oui, bien sûr! » Ce fut la dernière parole recueillie sur ces lèvres, qui doivent être maintenant si éloquentes auprès de Dieu.
« A cinq heures et demie, sa bonne mère, qui avait consenti, sur nos instances, à se reposer quelques instants, revint le voir. La scène fut indescriptible. Elle
embrassait tendrement son fils, le couvrait de ses baisers maternels, lui baignait le visage de ses larmes, lui prenant la main, en lui disant : « Henry, Henry, bénissez « votre mère. » Elle l'appelait de sa voix la plus douce : « Henry, mon cher fils, parlez-moi... N'entendez-vous plus « votre mère?.. Ne me reconnaissez-vous plus ? » Et les yeux toujours étincelants, mais laissant échapper des larmes, son fils mourant la regardait avec amour, souffrant, comme Notre-Seigneur, de voir souffrir sa mère. C'était vraiment le Stabat mater dolorosa...
« A 6 heures, le P. Helfer alla célébrer la messe pour le cher mourant. Le frère Glaudius la lui servit. La mère y assista. Quelques personnes restèrent auprès du malade ; j'y restai aussi, priant et attendant, d'un moment à l'autre la crise dernière. Monseigneur me reconnaissait encore et m'entendait. Il apprit avec reconnaissance que la sainte messe se célébrait pour lui en ce moment; que c'était la fête de la Dédicace de toutes les églises et de tous les autels. C'était donc aussi la fête de son premier autel, consacré pour lui, par Mgr de Marseille; de cet autel renfermant des reliques de saint Irénée, et sur lequel, au jour même de la fête du saint martyr, il avait dit la première messe, célébrée en Nouvelle-Guinée. Je lui rappelai que la première messe, de retour en France, en juillet dernier, avait été celle du même saint; que, ne pouvant aujourd'hui offrir le saint sacrifice, il serait lui-même l'hostie offerte volontairement au Seigneur et que son immolation, unie à celle du divin Agneau, serait fructueuse pour tout son vicariat apostolique.
« A six heures et demie, mes deux chers confrères étaient de retour; le Dr Massara arrivait aussi avec don Giovanni Bonzi, le régent de la paroisse, et quelques autres personnes. C'était la dernière heure. Nous récitâmes de nouveau, en surplis et en étole, les prières des agonisants. La Sœur alluma le cierge bénit; tous les assistants répondirent aux prières. Oh! que le Profîciscere, anima christiana : « Partez, àme chrétienne, » m'a coulé à
dire! Cette parole ne pouvait sortir de mes lèvres, et le cher malade cependant l'attendait. Une sueur glacée perlait sur son visage, les larmes de la mort descendaient sur ses joues, et ses yeux toujours ouverts, plus brillants que jamais, se fixaient déjà comme en extase vers la céleste beauté qui le ravissait. C'était le Calvaire se changeant en Thabor.
« Je donnai une dernière absolution, et terminai la Recommandation de l'àme. Juste aux dernières paroles : a Et vous très compatissant Seigneur Jésus, qui nous avez rachetés de votre précieux sang, prenez, en pitié l'âme de votre serviteur; daignez l'introduire dans les éternelles délices du Paradis pour qu'il vive avec vous d'un amour indissoluble, inséparable de vous et de vos élus », il exhala doucement son dernier soupir. »
Il était sept heures du matin. C'était un dimanche, le 13 novembre 1892, en la fête de son patron bien-aimé, l'angélique Stanislas. Mgr Verjus était âgé de trente-deux ans cinq mois et dix-neuf jours.
Quelle vie et quelle mort!
Avoir commencé, .seul, en dépit de tous les obstacles, à travers des difficultés inouïes, une œuvre de conquérant, de civilisateur et d'apôtre; avoir, dans les durs sillons d'un vaste champ que l'on a défriché de ses mains et labouré soi-même, jeté avec ses sueurs et ses larmes la bonne semence; voir la moisson poindre, verdoyer et déjà blanchir, la belle moisson des âmes, mouvante et chantante, sous les souffles d'en haut et les divins rayons; puis, au moment de la javeler et de la lier en gerbe, s'en aller au loin et mourir!
Mourir, quand on sent brûler dans sa poitrine toutes les ardeurs de la vie et toutes les flammes de l'apostolat; mourir, quand on voudrait allumer en d'innombrables cœurs ce feu d'amour dont soi-même on est consumé; mourir, quand on se prépare à jeter aux échos des sémi-
naircs de France, d'Irlande et de Belgique, cette parole du Pape qui ressemble à un appel : « Vous êtes trois prêtres dans ce vicariat immense. Il faut que vous soyez trente! »; mourir, quand on est venu pour ravitailler les chers compagnons qui ont faim là-bas et qui vous attendent...
Mourir, et de quelle mort!
Avoir rêvé, depuis l'enfance, le martyre; en porter avec soi la pensée frémissante et en quelque sorte haletante, l'obsession et la hantise; en avoir faim, en avoir soif; le demander à Dieu partout, le demander toujours; le demander comme la grâce des grâces, le demander « long, cruel, délaissé, ignoré »; en avoir par avance comme une certitude éblouie; en faire l'apprentissage sur terre, sur mer, dans les forêts, dans les marécages, dans les intempéries, les maladies et les privations, parmi les civilisés, parmi les barbares; l'ébaucher dans sa chair en y gravant les stigmates du Christ, et mourir tranquillement au pays natal, entre les bras d'un ami, sous le baiser de sa mère!
Quelle mort !
Et quel martyre !
Martyr, oui! De ne l'être pas, vous l'êtes, ô Stanislas- Henry! Vous l'êtes par les ardeurs de votre foi. Vous l'êtes par les embrasements de vos désirs. Vous êtes le martyr de l'apostolat. Vous êtes le martyr de la pénitence. Vous êtes le martyr de la charité. La mesure est comble. Il ne vous reste qu'à recevoir la couronne de justice et à prier pour nous.