OLEGGIO — SE YNOD — ANNECY
Le 16 août 1861, au matin, un homme sortait d'Oleggio,
petite ville du Piémont, avec deux voitures de déménagement. Une femme s'était installée, comme elle avait pu, parmi les meubles et les ustensiles de ménage, avec ses deux enfants. L'un avait trois ans : il s'appelait Jean ; l'autre avait quinze mois : il s'appelait Henry.
C'étaient de ces pauvres gens que le Sauveur Jésus aimait.
La femme était bien triste. Elle venait de quitter son père et sa mère. Elle s'en allait dans un pays dont elle ignorait la langue.
L'homme non plus ne partait point sans émotion. Carabinier dans l'armée sarde, Philippe Verjus était resté une vingtaine d'années en garnison à Oleggio. C'est là qu'après avoir été admis à la retraite, il avait épousé Laure Massara, pieuse jeune fille qui lui avait donné deux enfants. Jamais peut-être il n'aurait songé à regagner la Savoie, son pays natal, s'il avait pu obtenir du gouvernement italien la pension sur laquelle il comptait en sa qualité de militaire. Mais, quand il la réclama, on le renvoya au gouvernement français. Effectivement, comme il était Savoyard d'origine et qu'il n'avait pas opté pour l'Italie, il était, par le fait même de l'annexion de la Savoie à la France, devenu Français. Le gouvernement de Napoléon III lui fit la modique pension de trois cent soixante francs par an ; un franc par jour. C'est peu pour quatre personnes ; mais, Dieu aidant, et, avec du travail, personne ne mourra de faim. Et le cara-
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binier conduit ses attelages à travers les rudes lacets de la montagne.
Dans la nuit du 19 au 20, on arrive à Saint-Michel en Maurienne. C'est là que l'on prendra le chemin de fer pour Annecy. Du bourg, un sentier conduit à la gare à travers une prairie. Le père marchait le premier, tenant par la main son fils aîné. La mère portait sur un bras le petit Henry et de l'autre un panier où étaient les langes de l'enfant. On a gardé le souvenir de cette nuit-là. Il était environ une heure du matin. Il n'y avait point de lune ; mais, dans le ciel sans nuage, des feux étincelants. Tout à coup la mère entend le bruit que fait l'eau en courant sur des cailloux. « Philippe, dit-elle, cherche donc le ruisseau. » A la clarté des étoiles, le père l'eût bientôt trouvé. La mère dépose Henry dans l'herbe et fait asseoir Jean à ses côtés. Le père les garde, tandis qu'elle lave le linge. « Ah! disait-elle plus tard, les langes de mon Henry, je les ai autant lavés de mes larmes que de l'eau de Saint-Michel ! » Le soir même de ce jour, le père, la mère et les deux enfants couchaient à l'auberge des Quatre- Golonnes, dans Annecy.
Henry Verjus, le futur évéque de Limyre, naquit le 26 mai 1860, à sept mois, comme le doux évêque de Genève, saint François de Sales. On devine les soins assidus dont il fut pour ainsi dire enveloppé par sa mère ; mais, chrétienne toute pénétrée de la foi la plus vive, elle se dévoua plus encore à former l'âme de son enfant. Elle y réussit à merveille.
Presque aussitôt qu'il put marcher seul, Mme Verjus confia Henry à la sœur Louise de la Sainte-Croix, institutrice à Seynod, commune voisine d'Annecy, où la famille s'était fixée. « Je n'ai pas connu, lisons-nous dans les notes de la Sœur, d'enfant plus pieux, plus obéissant, plus exact et plus sérieux qu'Henry. Il était le modèle
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de tous. On l'avait surnommé le petit ange. » La première année de sa scolarité, l'enfant, à raison de l'exiguïté du local et de sa petite taille, fut installé sur le pupitre de la maîtresse. Si parfois la Sœur était obligée de sortir, c'était Henry qui surveillait. L'ascendant qu'il avait sur ses condisciples, maintenait le plus parfait silence. Mais, quand sonnait la fin de la classe, le grave surveillant prenait ses ébats plus joyeusement et plus bruyamment que pas un.
Qu'il fût turbulent et même étourdi, la chose est certaine. Son bon ange sans doute l'a plus d'une fois porté dans ses mains ; sans quoi, il eût été victime de ses imprudences. A Annecy, un jour de grand marché, il avise, sur la Place-au-Bois, une voiture, attelée d'un gros mulet, qui stationnait en face des Quatre-Colonnes. Tout droit, Henry va se placer sous l'animal. Comment faire, quand on est si petit, pour atteindre du front le Ventre du mulet? Henry se met à sauter, en riant aux éclats. La bête commençait à perdre patience et à ruer, lorsque Jean, le frère aîné, qui était là, pousse un cri. Un domestique sort de l'hôtel, se précipite, arrache l'enfant... A l'instant même, le mulet s'emporte et s'enfuit dans une course furibonde. Quelques secondes de plus, Henry eût été écrasé.
Une autre fois, à Seynod, Henry aperçoit un nid dans un peuplier qui s'élevait au milieu d'une forte haie. Malgré la défense que lui en avaient fait souvent son père et sa mère, il grimpe au nid. Au moment d'y mettre la main, la branche qui le portait, casse. Le dénicheur tourne dans l'air et s'abat sur la haie. Son frère qui le croyait mort ou gravement blessé, essaie, tout tremblant, de le dégager des épines. Henry, voyant sa pâleur et sa frayeur, éclate de rire ; puis, tendrement : « N'aie pas peur, mon petit Jean, je ne recommencerai pas ; je ne désobéirai plus au papa et à la maman. »
Henry n'avait peur de rien ni de personne. Citons encore un trait ou deux qui mettront en lumière l'intrépidité du futur apôtre.
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Les deux frères revenaient d'Annecy. Chemin faisant, ils rencontrent deux enfants effrayés. Un homme était couché en travers de la route, et ils n'osaient avancer. « Jean, dit Henry d'un air grave, prends mon sac. Je vais couper un bâton... Maintenant, suivez-moi, d'un peu loin. » — « Jugez, écrit l'un des témoins, si le cœur battait fort dans la poitrine ! » L'homme effrayant était endormi. Henry le réveille d'un coup de bâton. L'ivrogne — car, c'en était un — injurie ce vaurien qui se permet de le réveiller de si étrange façon. « Vous voyez bien, riposte Henry, que, si vous barrez la route, les voitures vont vous passer sur le corps. » Et comme l'ivrogne ne bougeait point : « Venez, vous autres, et n'ayez pas peur, je suis là ! » Quand ils furent passés, Henry prend l'homme par les jambes et le tire un peu à l'écart : « Il se ferait écraser tout de même, dit-il, et, s'il a des enfants... »
Un dimanche, en attendant l'heure des vêpres, Henry s'arrêta à regarder des joueurs de boule. Quelqu'un, parce qu'il avait perdu, faisait-il mauvaise figure, Henry ne pouvait comprimer un sourire. « Va-t'en aux vêpres, espèce de bigot ! lui dit un mécontent. — Bien sûr, répond l'espiègle, il vaut mieux aller aux vêpres que d'être aussi maladroit que vous. » Et il part, mais pas assez prestement pour esquiver une pierre que lui lance le drôle. Le coup atteint Henry à la tête, et le voilà tout en sang. « Ce n'était pas lui qui pleurait, remarque son frère; c'était moi. » A quelque temps de là, Henry aperçoit l'individu qui l'avait blessé, près d'une fontaine où il puisait de l'eau. Henry s'approche doucement, saisit brusquement le seau rempli jusqu'au bord et il en coiffe son homme.
En tout ceci, comme en bien d'autres aventures que nous savons, pas ombre de méchanceté. Histoire de rire. Jamais de rancune. S'était-il battu avec des écoliers de son âge pour défendre son frère, le lendemain il était le premier à proposer la paix et à la cimenter par quelque beau tapage. S'il voyait, au milieu des jeux, pleurer quelque camarade, il quittait sur-le-champ la partie la
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mieux engagée et ne la reprenait que lorsqu'il avait séché les larmes. Aussi, comme on l'aimait!
Après le jeu, l'un des plus doux passe-temps d'Henry Verjus était de construire de petits oratoires. Il les recouvrait de branches vertes et les décorait à l'intérieur de figurines d'un art plus ou moins rudimentaire, auxquelles il donnait, suivant le plus ou moins de vraisemblance, le nom de saint Joseph ou de saint François de Sales. Quelquefois il s'exerçait devant ses chapelles à dire la messe. Le plus souvent, revêtu, en guise de surplis, d'une camisole blanche de sa mère, il montait sur une chaise et répétait avec le plus grand sérieux du monde les sermons de M. le curé. Un lendemain de lessive, il s'empare du cuvier. Voilà qui vaut mieux pour la prédication qu'une chaise! Et puis, tout à son aise, comme faisait sans doute le bon curé lui-même, il pourra frapper sur le rebord. Dans un mouvement d'éloquence frappa-t-il trop fort? Toujours est-il qu'en un clin d'œil l'orateur se trouva sous la chaire, au grand effroi de son auditoire. On relève le cuvier. Henry souriait de son bon sourire.
M. Viannay, curé de Seynod, aimait les enfants. De bonne heure il distingua Henry Verjus. L'enfant n'avait pas trois ans. Un jour que le bon prêtre visitait l'école des garçons, un peu courbé et appuyé sur une canne, Henry va droit à sa rencontre : « Monsieur le curé, pourquoi donc as-tu un bâton? — Petit curieux, c'est pour corriger les méchants. Tiens! tiens! — Ah! tu crois, monsieur le curé, que je vais me laisser battre... » Et l'enfant saisit une de ces baguettes dont on se sert dans les classes enfantines pour faire épeler l'alphabet. Puis se dressant : « A nous deux, monsieur le curé! Tu verras si j'ai peur. » M. Viannay se prit à rire et fut désarmé. Depuis lors, à chaque entrevue, c'était entre l'enfant et le vieillard une partie d'escrime, une rencontre à l'épée.
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Henry était encore en robe que M. le curé de Seynod l'enrôla dans la Sainte-Enfance. Le soir du 28 décembre 1863, il rentrait tout joyeux à la maison : « Maman, je serai parrain d'un petit Chinois. » A partir de ce moment, il fit tous les jours quelque chose pour le rachat des infidèles, et déjà sa maîtresse, la sœur Louise, l'appelait « le petit missionnaire ».
En 1865, à la distribution des prix, on joua une pièce empruntée aux Annales de la Sainte-Enfance. Le rôle d'Henry consistait à prendre son repas à la mode chinoise, assis par terre, mangeant du riz à l'aide de morceaux de bois. Ils étaient six à ce banquet. Henry était le plus jeune. Il s'acquitta de son rôle avec un tel sérieux et un semblant d'appétit si naturel qu'on l'eût pris aisément pour un Chinois de Chine. Plus tard, il tint le rôle principal dans les petites comédies des jours de fête.
En 1867, le 10 juin, Mgr Magnin, évêque d'Annecy, se rendit à Seynod pour y bénir de nouvelles cloches et donner la confirmation. Henry, malgré son jeune âge, fut au nombre des confirmands. Il n'oubliera point cette date et, chaque année, ce jour-là, en action de grâce, il récitera le Veni Creator Spiritus. Ce fut lui qui complimenta Monseigneur. Sa bonne tenue et la netteté de son langage ne passèrent point inaperçues. Quelque temps après, il rencontra Mgr Magnin qui se promenait dans la campagne. H l'aborde et lui récite ingénument un compliment qu'il avait l'ait à M. le Maire au jour des prix, non pas, bien entendu, sans changer le nom de l'officier municipal. Monseigneur fut charmé de la candeur et de la gentillesse d'Henry. Il lui prend la tête dans ses deux mains, le baise au front, le bénit et lui fait cadeau d'une belle médaille d'argent.
L'année qui suivit la confirmation, M. le curé de Seynod avertit Mme Verjus qu'il allait préparer Henry à la première communion. La mère se récria, objectant son âge, — il n'avait pas encore huit ans, — et son étourderie. « Laissez-moi faire, répondit le vénérable prêtre;
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vous ne savez point ce qui se passe dans le cœur de cet angélique enfant; moi, je le sais. » Chaque année, le 5 avril, Henry Verjus ravivait au fond de son âme les inoubliables émotions de cette première journée eucharistique.
Le 29 janvier 1870, ce fut un grand deuil dans la famille Verjus. Le père venait de mourir. Un jour la pauvre veuve arrosait de ses larmes le travail de couture qu'elle tenait à la main, Henry détache de la muraille un crucifix et il le dépose sur les genoux de sa mère : «-Regarde, maman! Notre-Seigneur a plus souffert que nous. »
Avec la mort, l'extrême pauvreté allait peut-être entrer dans la maison ; mais la Providence a veillé jusqu'à présent sur cette pieuse famille, elle ne l'abandonnera'' pas. Une personne charitable qui l'appréciait, la recommanda aux Sœurs de Saint-Joseph d'Annecy l. 11 fut convenu que Mme Verjus irait avec ses deux fils habiter aux Molasses, la campagne des religieuses. Il y avait là une petite magnanerie. Mme Verjus soignerait les vers à soie. Le P. Vandel, missionnaire du Sacré-Cœur, dont le nom reviendra quelquefois dans cette histoire, faisant plus tard allusion à la vocation d'Henry, dira : « Les Molasses nous ont donné le plus beau cocon qui ait jamais paru. Cet
1. Les religieuses de Saint-Joseph habitent l'ancien second monastère de la Visitation, y compris la maison de la Galerie, berceau de l'Ordre. Elles en ont fait une sorte de reliquaire. C'est là que, le 6 juin 1610, s'enfermèrent la baronne de Chantai, Mlle de Bréchard et Mlle Favre. Le lendemain, saint François y célébrait la messe et prononçait la clôture. Le surlendemain, consulté sur quel chant ses « colombes » reprendraient leur ramage et les louanges divines, le saint fondateur composa, séance tenante et de concert avec la Mère Jeanne de Chantai, celui que tous les monastères de l'Ordre ont pieusement conservé pour leurs offices.
On sait qu'il n'évolue pas à travers de riches mélodies, n'ayant emprunté à la gamme que trois notes.
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enfant deviendra la gloire de notre petite Société. Son nom remplira le monde. »
La maison des Molasses est entourée d'arbres : saules, acacias, peupliers. Les pommiers et les poiriers ne manquent pas non plus, ni les cerisiers. D'un rond-point qui est tout proche, la vue est charmante sur Annecy dans la vallée et grandiose sur les montagnes.
Les deux frères passèrent là des journées délicieuses. Henry s'y montra, comme toujours, hardi, ardent, malicieux et bon, par-dessus tout plein de foi. Il lui arriva de renverser une planche sur laquelle étaient placées des branches de bruyère chargées de vers à soie. Désolée de cette maladresse, Mme Verjus prend une verge pour fustiger le coupable. Celui-ci cherche à désarmer la main maternelle. Impossible. Il s'évade. Au soir, la faim le ramène au logis. Voyant que sa mère est toujours fâchée et qu'elle se dispose à le châtier, Henry, saisi d'une inspiration soudaine, décroche un crucifix : « Maman, dit-il, voyez Jésus, dans quel état on l'a mis, et pourtant il ne s'est point fâché ! » La mère dissimule son émotion et comprend une fois de plus que le bon Dieu lui a confié un trésor.
Nous savons que cet enfant de dix ans se privait de nourriture en faveur d'un pauvre vieillard qui n'avait d'autre domicile que le grand chemin.
La bonté de son cœur se manifestait même à l'égard des animaux. Que de fois, durant l'hiver, on l'a surpris endettant aux passereaux son morceau de pain !
Un jour qu'il était occupé, devant une table, dans la cour des Molasses, à finir un long et laborieux devoir, l'écolier entend tout à coup les enfants du voisin qui prennent leurs ébats. Vite il se lève et s'en va, laissant là livre et cahier. Au bout de quelque temps, la troupe joyeuse aperçoit près de la table une chèvre. Les enfants accourent. La chèvre les regarde philosophiquement, en achevant de manger la dernière feuille du cahier d'Henry. L'écolier s'élance. La chèvre s'enfuit. Henry la poursuit.
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Mais, soudain : « Non, dit-il, je ne la frapperai pas : la pauvre bête n'a pas l'intelligence de ses actes. » Prenant alors sa voix la plus douce, il la rappelle, il la ramène, il la caresse, il la prend dans ses bras; puis, courageusement, se remet au travail.
Les Sœurs de Saint-Joseph ne tardèrent pas à soupçonner les desseins de Dieu sur ce béni enfant. Sa tenue à l'église, son maintien dans la prière, les longues stations qu'il faisait devant le Saint Sacrement avant d'aller en classe, sa manière surtout de servir la messe, frappaient d'étonnement et quelquefois d'admiration les bonnes religieuses. L'une d'entre elles, plus particulièrement, sœur Saint-François, aimait à s'entretenir avec Henry. Un jour, elle le prend à part, et, à brùle-pourpojnt, lui demande ce qu'il compte devenir. « Moi, dit-il fermement, je serai Missionnaire. — Missionnaire! reprend la Sœur. Mais, mon pauvre Henry, tu n'y songes pas! Pour être Missionnaire,/ il faut être instruit. Il faut savoir le latin, le grec, les sciences, la théologie, et bien d'autres choses encore... — Après, ma Sœur?— Après? Souvent tu seras seul dans les bois, djfcns les déserts, dans les montagnes. Des bêtes féroces viendront et elles te mangeront. — Et après? — Tu souffriras du froid, du chaud, de la faim, de la soif, de toutes les maladies. — Et après? — On t'enverra peut-être dans ces pays sauvages où les hommes se mangent entre eux. Ils te tueront et ils te mangeront. — Et après? » Aux effroyables peintures de la vie de Missionnaire que lui faisait la Sœur, Henry restait impassible et invariablement répondait : « Et après? » Enfin, la Sœur, un instant décontenancée, croit avoir trouvé l'objection décisive : « Mais', mon pauvre enfant, y as-tu pensé? — A quoi, ma Sœur? — Une fois parti pour ces pays lointains, tu ne reverras plus ta mère!... » La Sœur avait frappé au point sensible. « Ah! cela, dit-il,
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c'est différent. » Et l'enfant, songeant à sa mère qu'il pourrait ne plus revoir jamais, se met à marcher de longen large, la main au front et l'esprit comme plongé dans un abîme. Au bout de quelques instants, il s'arrête; il regarde la Sœur d'un calme et profond regard, semblable à un homme qui vient de prendre une résolution suprême : « Ma Sœur, je serai Missionnaire. » Henry avait onze ans.
En ce temps-là, au centre de la France, dans le Berry, une congrégation, jeune encore, avait fondé une Ecole apostolique qui portait un nom déjà populaire : la Petite- Œuvre du Sacré-Cœur. Les Sœurs de Saint-Joseph, notamment sœur François et sœur Flavie1, en étaient les zéla-
1. Nous lisons dans la lettre circulaire envoyée le 18 août 1883 par la T. R. M. Marie-Louise Genin, supérieure générale, à ses filles, les religieuses de Saint-Joseph d'Annecy, sur la vie et la mort de la sœur Flavie : « Que dirons-nous de sa charité?... Le bon Dieu lui fournit dans ses divers emplois et dans les localités où il la plaça, le moyen d'arriver à la sainte œuvre qui devait couronner les dernières années de sa vie. Je veux parler de la Petite-OEuvrc... A Chens, sœur Flavie se rencontra souvent avec M. l'abbé Vandel, missionnaire du Sacré-Cœur et fondateur de la Petite-Œuvre. Ces deux âmes apostoliques unirent à ce moment leurs communes aspirations, et notre pieuse Sœur devint l'ardente zélatrice de la jeune famille d'Issoudun... Par son zèle industrieux elle fut assez heureuse pour envoyer à Issoudun un jeune enfant d'Annecy qui a trouvé en elle assistance et protection... » Le lecteur a reconnu Henry Verjus. La supérieure générale ajoute : « Et maintenant si vous me demandez ce que faisait au galetas sœur Flavie, près de ses caisses de chiffons, je vous dirai : Elle triait toutes ces hardes, ces effilures, ces papiers qu'elle pesait et envoyait au chiffonnier. L'argent qu'elle en relirait s'envoyait à Rome, à Issoudun, avec des offrandes de messes, de neuvaines qu'elle savait provoquer ; le tout allait grossir le trésor de iS'otre-Dame du Sacré- Cœur. » Disons avec la supérieure des religieuses de Saint-Joseph : « Des âmes vulgaires à qui il n'est pas donné de comprendre le beau, pourraient sourire dédaigneusement devant cette humble occupation, disant : Que de peines, de temps perdu pour, après tant d années, acheminer un prêtre à l'autel!... » Et la Révérende Mère conclut : <c O mes bonnes Sœurs, nous ne tenons pas ce langage, nous savons ce qu'est un prêtre dans l'Eglise de Dieu; nous savons aussi que la vertu vaut ce qu'elle coûte, et que l'oreille de Celui qui entend le bruit de la feuille qui tombe, et dont l'œil sonde nos plus secrètes intentions, a vu et compté tous les pas et les sacrifices que notre humble Sœur s'est imposés, pour obtenir ce précieux résultat. » Cette note est longue ; mais nous tenions à glorifier la sœur Flavie et son pieux Institut. C'est notre manière aussi
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trices ferventes. Elles écrivirent à Issoudun en faveur de leur protégé. On décida qu'il serait bon qu'Henry connût les éléments de la langue latine. M. le curé de Seynod lui donna les premières leçons; puis, Mme Verjus étant revenue habiter Annecy, l'écolier suivit les cours de la maîtrise de la cathédrale.
La porte de la maîtrise ne s'ouvrit pas d'elle-même : « Il n'y a pas une seule place, disait Mgr Magnin; il n'y a plus un seul pupitre. — Oh! qu'à cela ne tienne, Monseigneur! répondit au bon évêque sœur Saint-François. Saint-Joseph, notre patron, était charpentier : il fera bien encore un pupitre. » Et la porte s'ouvrit.
Les commencements furent pénibles. Henry eut à lutter contre les difficultés de l'étude. Un instant même, on le découragea. Mais, le bon Dieu lui donna, dans la personne de l'un des professeurs, un ami perspicace et dévoué.
Ecoutons M. l'abbé Veyrat1 : « J'étais professeur de latin à la maîtrise d'Annecy. Un jour, Henry Verjus arrive dans ma chambre avec sa mère. Ils étaient désolés tous les deux. Quelqu'un avait déclaré que l'enfant était dépourvu de moyens et qu'il ne fallait pas songer à devenir prêtre. Henry désirait pourtant beaucoup entrer chez les Pères d'issoudun, et la constatation, en quelque sorte autorisée, de son inaptitude, le jetait dans un vrai désespoir. En m'exposant sa peine, le pauvre enfant pleurait à chaudes larmes et sa mère aussi. Moi-même, je me sentis tout ému d'un pareil chagrin et je me dis qu'il n'était pas possible que Dieu eût mis dans l'âme d'un enfant un tel désir d'être prêtre, sans y mettre en même temps, au moins en germe, les qualités indispensables pour le devenir. » Et le clairvoyant professeur, pour relever le courage et raviver l'espérance, apprend à l'enfant que semblable décision avait été prise à l'égard d'un jeune berger de la vallée de la
de remercier et d'encourager tant d'autres àm^s qui sont les infatigables zélatrices de nos œuvres.
1. Aujourd'hui directeur d'un excellent journal, le Petit Savoisien.
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Saône, qui devait être un jour le saint curé d'Ars; que Jean-Baptiste Vianney ne s'était pas laissé abattre, mais qu'il avait poursuivi son but humblement et généreusement; que les facultés sommeillent parfois assez longtemps; qu'à la fin elles s'éveillent; et que, d'ailleurs, pour aller chez les sauvages, il n'était pas toujours nécessaire d'être un grand savant, pourvu que le Missionnaire fût un homme dévoué, sacrifié, persévérant, un homme de Dieu.
C'en était assez, comme bien l'on pense, pour ranimer le courage du futur apôtre et rallumer ses ardeurs.
Henry n'oublia jamais cette intervention providentielle du bon prêtre. Lorsqu'en 1884 le P. Verjus fit un voyage en Savoie avant de partir pour les Missions, il rappela à M. Veyrat que c'était à ses encouragements de 1872 qu'il devait le bonheur du sacerdoce. Peu de temps avant sa mort, dans le dernier voyage qu'il fit à Annecy, comme, dans un repas, on l'avait loué de ses travaux apostoliques magnifiquement : « Monsieur l'abbé, dit l'évêque en répondant au toast, prenez pour vous une bonne part de tout ce que vous venez d'entendre. » Henry Verjus, s'il n'eût guère, comme on le verra plus tard, la mémoire de l'esprit, eut, à un rare degré, la mémoire du cœur.
Au printemps de cette même année 1872, le 17 avril, à l'âge où l'Enfant Jésus entrait au Temple, Henry Verjus entrait à la Petite-Œuvre du Sacré-Cœur.
CHEZAL-BENOIT
Au mois de mars de l'année 1866, dans une station thermale des Pyrénées, à Amélie-les-Bains, deux prêtres demandaient à la douceur du climat et à la bienfaisance des eaux la réparation de leurs forces. L'un était le T. R. P. Chevalier, et l'autre l'abbé Vandel.
Le 8 décembre 1854, jour de la proclamation du dogme de l'Immaculée-Gonception, le P. Chevalier avait jeté les fondements de la petite société des Missionnaires du Sacré- Cœur.
Le même jour de la même année, l'abbé Vandel, ancien curé de Nyon, dans le canton de Vaud, en Suisse, où il avait fait, malgré les protestants, un bien immense, eut, en célébrant la sainte messe, l'idée nette de l'Œuvre des Campagnes.
Toute sa vie, l'abbé Vandel avait eu une dévotion spéciale au Cœur de Jésus. Ordonné prêtre le 7 juin 1846, il attendit, pour célébrer sa première messe, jusqu'au 19, fête du Sacré-Cœur. La consécration qu'il avait faite, ce jour-là, de tout lui-même, au Cœur du divin prêtre, il la renouvellera, dix ans plus tard, dans l'église de Notre- Dame-des-Victoires, à Paris, « pour que ses affections, ses souffrances, ses désirs, tous ses projets arrivent, par Marie, au Sacré Cœur de Jésus » ; et cet acte, écrit de sa main, il le signera de son sang.
L'abbé Vandel et le P. Chevalier, on le voit, étaient nés pour se comprendre.
Us se comprirent.
« J'avais proposé au conseil de l'Œuvre dçs Campagnes, disait un jour l'abbé Vandel, un moyen bien simple
d'obtenir des ressources ; à mon grand regret, on le refusa. — Quel est donc ce moyen? répondit le P. Chevalier. — Je n'ose vous le dire ; vous allez peut-être, vous aussi, rire de moi. — Parlez toujours. — Eh bien, voici : Je proposai au conseil général de ne demander aux associés de l'Œuvre qu'un sou par an. Un sou ! Personne ne l'aurait refusé, et ce sou multiplié aurait fini par donner des sommes considérables. » Ce fut un trait de lumière pour le R. P. Chevalier. Depuis quelque temps il était préoccupé du moyen de trouver des recrues pour sa petite société. « Cher Père Vandel, dit-il vivement, j'accepte votre idée. Vous aussi, vous allez être Missionnaire du Sacré-Cœur. Vous y songez depuis longtemps déjà. Nous allons créer ensemble une Ecole apostolique et nous lui appliquerons l'idée, qui me paraît féconde, du « Sou par an ».
L'accord était fait. Séance tenante, pour ainsi dire, on esquissa le plan de l'Œuvre, et, à cause même de la petitesse du moyen qu'on allait employer, on la nomma la Petite-Œuvre, — la Petite-Œuvre du Sacré-Cœur.
C'était aux approches du 25 mars. Or, en France, cette année-là, la fête de l'Annonciation de la très sainte Vierge, tombant le dimanche des Rameaux, était renvoyée au lundi de Quasimodo. Mais, comme en Espagne, elle est fête d'obligation et par conséquent célébrée le jour même, les deux prêtres, voulant à tout à prix mettre leur projet sous la protection de la Mère de Dieu, gravirent les hauts sommets pyrénéens et dirent la messe dans une chapelle du versant espagnol. Le P. Vandel écrira plus tard : « La Petite-Œuvre a eu pour berceau un autel. »
Il n'entre pas dans notre plan de raconter les commencements de l'Ecole apostolique. C'est proprement l'affaire de l'historien du P. Vandel. A l'époque où nous sommes delà vie d'Henry Verjus, elle est installée, à quatre lieues d'Issoudun, au département du Cher, à Chezal-Benoît, casale benedictum, « maison bénie », dans un ancien monastère de Bénédictins, tout près d'une belle église romane, et à la lisière d'une forêt de chênes.
C'est là que le P. Vandel lui-même conduisit Henry Verjus.
Quelles furent les premières impressions d'Henry à la Petite-Œuvre? « Deux choses, lisons-nous dans son Journal, me resteront longtemps gravées dans le cœur; je veux dire ma première retraite qui me fit beaucoup de bien et ma première confession générale à la Petite-Œuvre. Ces deux choses m'impressionnèrent très fortement et me firent un peu comprendre la piété. » La retraite fut donnée par le P. Vandel. Henry prit soigneusement des notes sur les instructions du prédicateur et les histoires qu'il racontait, sur ses propres lectures, ses pensées personnelles, et il nota ses résolutions. Voici une prière qu'il rédigea et adressa à Notre-Seigneur : « Mon Jésus, faites-moi la grâce de me corriger, de devenir Missionnaire du Sacré- Cœur et de porter votre dévotion jusque chez les sauvages. Vous savez, ô mon Jésus, que, dès ma plus tendre enfance, je vous ai aimé de tout mon cœur. Toujours j'ai voulu être prêtre. O mon amour, faites que je sois martyr pour votre gloire ! » Ne l'oublions pas, Henry n'avait encore que douze ans.
Suivons-le maintenant en l'année scolaire 1873-1874.
Malheureusement sa correspondance des deux premières années avec sa mère et ses bienfaitrices du couvent Saint- Joseph d'Annecy a été perdue. Voici ce qu'on nous écrivait d'Annecy à la date du 19 juillet 1893 : « Après la mort de notre vénérée sœur Flavie, nous n'avons pas retrouvé vestige des lettres charmantes qui lui avaient été adressées par le jeune Henry Verjus. Chacune de nous se souvient parfaitement de les avoir lues ou entendu lire; mais, comme elles étaient pleines de témoignages de tendresse et de reconnaissance pour la chère Sœur, nous pensons que son humilité et son esprit de mortification les lui auront fait détruire. Nous le regrettons vivement; car elles auraient été pour l'historien une mine très riche... »
A défaut de ses lettres, nous avons un résumé de sa vie d'écolier fait par lui-même avant son entrée au noviciat et, de plus, nous avons des témoins authentiques : ses condisciples et ses maîtres.
En ce temps-là, les élèves des hautes classes formant une sorte de juvénat, à Saint-Gérand-le-Puy, au diocèse de Moulins, ils étaient douze à la Petite-Œuvre de Chezal-Benoît, douze comme au collège apostolique; tous groupés dans une classe unique; quelque chose qui pouvait ressembler à une sixième. Un Père et un Scolastique gouvernaient ce petit monde. Le Père, curé dans le voisinage, n'avait pu résister aux attraits du Sacré Cœur : il était venu à Issoudun. L'étudiant, hier encore pastoureau dans la plaine champenoise, gardait les agneaux de la Petite-Œuvre.
On n'a pas oublié ces années déjà loitaines. Les Pères vivaient de la vie des enfants, travaillant, jouant, priant avec eux. C'était un régime affectueux, très simple, très doux, presque naïf. L'enseignement n'était pas plus élevé que le reste. Lhomond en faisait tous les frais. Le maître disait et l'élève croyait que rien n'était beau comme une règle de grammaire bien apprise ou comme une page d'analyse grammaticale bien faite. On goûtait fort, en été du moins et à l'automne, la manière d'enseigner du professeur d'arithmétique. Econome en même temps que professeur, souventes fois, avant de se rendre en classe, le maître passait par le fruitier; il y cueillait pommes et poires, les exposait aux regards des élèves, puis, pour mieux expliquer les fractions, il les divisait et les distribuait. Excellente façon, disait-on parmi la gent écolière, d'ouvrir les intelligences.
Henry Verjus était l'aîné et aussi, étant arrivé à Pâques de l'année précédente, le plus ancien. Ajoutez que pour les études il avait quelques mois d'avance sur ses camarades. Or, comme on avait à la Petite-Œuvre un grand respect pour tout ce qui était hiérarchie et tradition, son droit d'aînesse et d'ancienneté lui donnait sur les nouveaux qui, pour la plupart, n'avaient pas encore ouvert le rudiment
latin, sinon du prestige, au moins une certaine autorité. Il n'en abusa jamais. Au contraire, il était joyeusement empressé à faire plaisir. Très volontiers il mettait au service de tous et de chacun ses petites lumières que les plus jeunes croyaient très grandes. « C'est à lui, nous écrit en souriant l'un d'eux, que je suis redevable d'avoir compris, après des fouilles inutiles dans mon dictionnaire, qu'en latin le que enclitique remplace Vet conjonctif. »
Il avait une façon charmante d'accueillir les nouveaux. Ecoutez : « C'était le soir du 15 août 1874. J'arrivai à Chezal- Benoît, conduit par le vénéré P. Vandel. A peine avais-je franchi le grand portail qui ouvre sur Ja cour, que je vis venir à moi un enfant dont la joie débordait. Me sauter au cou et m'embrasser fut son premier mouvement; puis, apercevant le lourd sac qui contenait mon trousseau, il l'enleva des deux mains, le hissa, comme il put,» sur ses épaules et courut le porter au vestiaire, racontant, chemin faisant, aux camarades, sa bonne fortune. Cet enfant n'était autre qu'Henry Verjus. » Il était déjà plein de charité et de dévouement. Ayant appris l'arrivée d'un nouveau, il n'avait pu se contenir, et, muni de l'autorisation du supérieur, il avait brusquement quitté l'étude pour lui offrir ses services. « Cet acte d'exquise fraternité chez un enfant, ajoute son condisciple, fit sur moi l'impression la plus vive, et, aujourd'hui encore, après vingt ans, je m'en souviens comme si c'était d'hier. »
Un autre élève avait de la peine à s'habituer. Le mal du pays le prenait souvent et lui arrachait des larmes. Un jour d'hiver qu'il fallait, par un froid très vif, cirer ses souliers dans la cour, Frédéric se désolait plus encore que de coutume et pleurait dans un coin. Henry qui lui avait été donné pour « ange gardien », l'aperçoit. Il court à lui, il le console, le brosse et le cire avec un tel entrain et une cordialité si franche qu'il a du coup et pour toujours chassé les idées noires. « Certainement, dira plus tard Frédéric, c'est à Henry Verjus que je dois d'avoir gardé ma vocation. »
En juin 1873, le mois des grands pèlerinages, le Berry envoya une députation à Paray-le-Monial. Paray, c'est tout à la fois le berceau de la dévotion au Cœur de Jésus et le tombeau de la glorieuse visitandine qui en fut l'apôtre. Les Missionnaires d'Issoudun étaient là, escortant la bannière de Notre-Dame du Sacré-Cœur. Les élèves de rhétorique représentaient le juvénat. Deux élèves de sixième représentaient la Petite-Œuvre. L'un était Henry. C'est assez dire l'estime qu'avaient pour lui ses maîtres.
Peut-être aussi l'avait-on choisi pour sa voix. 11 avait une belle voix de soprano dans laquelle passait son âme. A l'entendre, à la chapelle, chanter des cantiques avec tant d'émotion et de piété, on priait mieux et l'on devenait meilleur. Sans maître, il jouait aussi de l'harmonium, et d'aucuns prétendent qu'il accompagnait bien le plainchant. Au besoin, pour être agréable à ses condisciples, il se faisait compositeur. « Je me rappelle, lisons-nous dans les notes d'un contemporain, avoir chanté, un soir d'Epiphanie, une jolie bluette, intitulée : le Roi de la Fève, dont la musique était de lui. »
Henry excellait déjà dans la déclamation, surtout la comique. Sans tomber dans la charge ou la bouffonnerie, il lançait les mots, les regards, les gestes, les saillies, d'une manière si spirituelle et si plaisante qu'il déridait les plus graves et enlevait les applaudissements. « Je le vois encore, dit un bon juge, costumé en Scaramouche, dans la pièce intitulée : Qui casse les verres, les paie, et faisant, d'une mine impayable, mille évolutions drôles. »
Son triomphe était la Chanson de Robinson :
Mes enfants, faut que j'vous raconte Les aventur's de Robinson.
C'est un' histoire qu'est pas un conte Et qui contient plus d'un' leçon...
Comme il s'agit d'aventures dans cette chansonnette, do voyages sur mer, d'îles lointaines, de combats avec les sauvages, Henry était là dans son élément. Avec quel accent il chantait, surtout le dernier couplet, ce couplet
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ajouté par un Père, ce couplet qui avait trait aux missions, rêve déjà de son âme ardente, ce couplet qui était pour lui « la morale de l'histoire » !
Et nous aussi, chez les sauvages, Nous irons faire la leçon; J'espèr' que nous serons plus sages Et plus utils que Rohinson.
Sans avoir peur,
Et de bon cœur, A les sauver nous mettrons notre ardeur.
S'il faut souffrir,
S'il faut mourir, Oui, nous irons un jour les convertir.
Mais, avant de fair' le voyage, Mes amis, il faut travailler; Il nous faut écrire, étudier, Et ne jamais perdre courage.
Les petites séances récréatives n'étaient pas les seuls délassements de nos écoliers. Chacun cultivait dans la cour, au pied des acacias, un jardinet. C'était à qui épanouirait les plus belles fleurs. L'un montrait avec orgueil ses dahlias et ses pavots; l'autre ses capucines, celui-là ses gueules-de-lion et celui-ci les souples enroulements des plantes volubiles. Rivalités innocentes.
Aux jours fixés par la règle, on s'enfonçait dans la forêt voisine, sous les chênes. Parfois, dans les vertes profondeurs, on s'en allait jusqu'à Notre-Dame-de-l'Image. Aux heures chaudes, on côtoyait, parmi les ajoncs et les bruyères, l'étang de Bourniziou aux rives mélancoliques et l'on s'y baignait, ou bien l'on poussait jusqu'à la fraîche vallée de Sarmel et l'on péchait dans l'Arnon. 11 arriva qu'aux vacances de Pâques on fit un pèlerinage dans l'Indre, près de Châteauroux, à Notre-Dame de Touvent, ravissante chapelle de la propriété du général Bertrand1, et à Notre-Dame de Déols, la Vierge des miracles. Pendant les grandes vacances, ce fut merveille : une promenade dura quatre jours. On visita les bords de la Creuse, le
1. Sa fille, Mme Thayer, en a fait depuis le don magnifique aux archevêques de Bourges.
pelit séminaire de Saint-Gaultier, si pittoresque au penchant de la bourgade, et la blanche abbaye de Fontgombault qui se réveille, dans ses ruines splendides, et rajeunit. Au 8 septembre, à Issoudun, trente mille pèlerins acclament Notre-Dame du Sacré-Cœur. Les enfants de Chezal-Benoit y portent la bannière de la Petite-Œuvre en avant du corlège triomphal où figurent les abbés mitres d'Aiguebelle, de Staouéli, des Dombes, de Fontgombault, les évêques de Séez, de Mende, de Limoges, de Chàlons, Mgr le prince de la Tour-d'Auvergne, archevêque de Bourges, et Son Eminenee le cardinal Donnet. Journées mémorables; inoubliables vacances.
Cependant, le dirai-je ? Nulle joie humaine n'était comparable pour ces enfants à la joie que leur procurait la visite du vénéré P. Vandel, directeur, non pas immédiat, mais général, de la Petite-Œuvre, et son pourvoyeur. Le cœur, vraiment, faisait explosion. Lisez plutôt :
« Le Père ne laissait pas quelquefois de nous surprendre agréablement par une arrivée imprévue. Nous étions en étude, travaillant comme on travaille à la Petite-Œuvre. La salle se trouvait au rez-de-chaussée, et, à l'extrémité opposée de la cour, s'ouvrait la porte qui donnait accès sur la voie publique. Il y avait bien des persiennes qui essayaient de faire obstacle à la curiosité; mais quelques fentes secrètes livraient un passage clandestin aux œillades furtives, et l'on pouvait se faire une idée confuse de l'étranger qui arrivait. Car c'était tout un événement que la présence d'un visiteur au milieu de nos bois rustiques. Mais quand une soutane de grande stature se dessinait au travers des platanes, le cœur battait. Un instant encore et le doute s'évanouissait : c'est lui, c'est le P. Vandel ! Jamais branle-bas ne produisit une telle soudaineté de mouvements. En un clin d'œil, surveillant en tète, on évacuait le local, et lui, le grand vieillard, calme et bon, voyait en souriant accourir toute sa famille. 11 serrait chacun dans ses bras, avait une bonne parole pour tous, s'informait tout au long de la santé des infirmes...
« Cependant, l'on voyait les croisées s'ouvrir précipitamment, et professeurs et directeur, étonnés de cette rumeur inopinée, lancer des regards sévères et scrutateurs. Ah ! le mal les prenait à leur tour, et c'était fête dans toute la maison, depuis le haut jusqu'en bas, et il n'y avait pas jusqu'à la cuisinière et au jardinier, dont les visages ne fussent rayonnants, tellement cet homme bon et simple avait gagné tous les cœurs. Au reste, on savait qu'il apportait d'intéressantes nouvelles, de pieuses histoires, de saints encouragements, et souvent encore... de bonnes choses. Car il nous aimait de toute façon, saintement et matériellement, sachant bien que l'un n'exclut pas l'autre. Lequel d'entre nous, anciens élèves de la Petite-Œuvre, n'a gardé le souvenir de ces journées bonnes et heureuses, et n'aime à y revenir par la pensée, afin de renouveler en lui les salutaires impressions qu'excitaient toujours la présence et la parole de notre bien-aimé Père ? »
Assurément, Henry Verjus prenait sa part de ces joies en quelque sorte filiales. D'une lettre qu'il écrivait à sa mère, après une de ces visites, nous détachons un court passage qui en dira long : « Le R. P. Vandel me charge de vous saluer. Il garde d'Annecy et de vous un bon souvenir. — J'ai reçu la fleur que vous m'avez envoyée de la tombe de mon très cher père. Oh ! j'ai pleuré en voyant la fleur; et le P. Vandel m'a dit : « Prenez cette fleur, c'est un don « de la tendresse de votre mère. » Et il a pleuré avec moi1.»
Cette première année, Henry, grâce à ce qu'il avait acquis d'avance, se soutint assez bien dans ses études. Il fut même couronné à la distribution des prix. C'est avec une sorte de fierté qu'il montrait les deux volumes de la Vie de saint François de Sales par M. Hamon. Cet ouvrage représentait les deux premiers prix de thème latin et de version latine.