‹ Monsieur BotteChapitre 3 sur 14 · C H A P I TR E II · texte numérisé non relu

C H A P I TR E II

Sidte de l'eapposition,

J E ne vous dirai rien du caractèr»

de monsieur Botte : je me flatte que vous le connaisses Je vous apprendrai seulement qu'il s'était retiré au commerce«vecla réputation du plu»

probenégociantdel'Europe, comm« il passait pour en être lé plu*richei On se plaindrait moins de la fortune «ielle favorisait toujours de^^komme»

tels que celui-d.

MONSIEUR BOTTE. a3

Il avait avantageusement placé â'immens*es capitaux .11 tenait l'hiver une excellente maison à Paris ; Tété | il rappelait les plaisirs dans une su* perbe terre y où ses convives lui pas« saient en faveur de ses belles qua* lités 9 des boutades assez orageuses par fois. Ceux qui ne savaient pas Tapprecier se fâchaient et partaient.

M. Horeau , sans lequel il ne pouvait vivre, et qu'il contrariait sans cesse | ëtait à-peu-près le seul qui eutrësistë à ses brusqueries. A force de douceur et de patience il avait insensiblement pris UH empire. qu^ M. Botte était loin de soupçonner. Cet empire s'étendait même sur Charles. C'était Horeau qui modérait son impétuosité, qui lui fai* sût sentir sesfautes ; mais aussi c'était Horeau qui faisait raloir son mérita qu€uid il fallait calmer le mécontentement y quelquefois fondé du cher oticle. C'était encore Horeau qui fai-

sait rentrer en grâce un domestiquo coupable d'une maladresse ou d'une négligence ; c'était lui qui, sans rien demander directement , obtenait des grâces pour ceux qui lui en paraissaient dignes. Il parlait indifféremment de Taffaire, il animait y il stimu^ lait le cœur de son ami , et le laissait persuadé qu'il avait prévenu des sol* licitations qu'il eût peut-être rejetées* Horeau , enfin y était bon par caractère , d'un sens droit , d'un esprit peu brillant ; mais il était du trèspetit nombre de ceux dont on ne craint pas de faire des amis*

Charles coulait dans cette maisoa la vie la plus heureuse. Léger , vif y inconsidéré, mais honnête au fond , toutes ses occupations s'étaient bor**nées jusqu'alors à aimer , à craindre son oncle , à jouir de son opulence , et à lire , lorsqu'il était las de la chasse, les livres dont M. Botte garpissait sa

bibliothèque. Il eu saisissait facilement l'esprit ; il en faisait^le mémoire des extraits qu'il parait de la chaleur de son imagination, et alors le cher oncle restait à table sans s'en apercevoir j il écoutait avec émotion î il s'attendrissait , se penchait sur l'épaule d'Horeau , et lui disait bien bas : ce garçon-là fera un grand sujet.

Cependant notre faiseur d'extraits n'était pas sans inquiétude. Le dîner arrangé pour le lendemain l'embarrassait furieusement. Il avait ses petites raisons pour éloigner M. Botte de chez son vieux fermier , et il s'était bien gardé de les déclarer. Il est des secrets qu'un jeune homme ne confie jamais qu'à ceux de qui l'âge et une certaine conformité de caractère lui font attendre de l'indulgence 5 et M. Botte, avec sa morale austère, ne pouvait manquer de blâmer haute-

ToMB L 2

dbyGôpoJe

menf ce qu'il devait considérer comme une pure étourderie.

Si on remontait à la source des belles actions, en trouVerait-on beaucoup , en trouverait - on deux qui fussent dépouillées de tout motif humain ? Celle de Charles , je le dis à regret, mais je vous dois la vérité, celle de Charles était loin d'être désintéressée.

En descendant à la Ferme d'Arancey , il fut frappé de l'aspect d'une jeune fille, au point d'oublier le château , les portraits de famille et même les usages les plus ordinaires. Il était debout devant la jeune personne, le chapeau sur la tête, une main, une jambe , et le haut du corpren avant ^ il la regardait, ropgissait, balbutiait et ne pouvait lier deux idées. Qui donc lui en imposait à ce point? une simple robe de toile , un bas de coton blanc, un petit soulier noir, un chft*

ftSLVi de paille? Hélas! le pauvre enfant n*avait rien vu de tout cela. Mais sous ce chapeau brillait un front modeste.

De grands yeux languissans , certain air de tristesse répandu sur une figure, ou une légère teinte de rose se mè- .

lait à une blancheur éblouissanbi^ voilà ce qui l'attachait, ce qui faisain battre son cœur, ce qui le rendait^ muet, ce qui lui donnait Tair d'un sot.

La jeune personne lui demanda enfin ce qu'il désirait ; Charles lui répondit qull n'en savait rien. Elle lui demanda s'il voulait qu'elle appelât M. Edmond ; Charles lui répondit que ce serait comme il lui plairait. La jeune personne sortit, et Charles remarqua un faible sourire qui vint agiter des lèvres auxquelles ce mouvement paraissait étranger.

Guillaume , le plus adroit de se9 piqueurs. Tarait suivi dans la mai«.

28 MONSIEUR BOTTK.

son, et avait laissé les chevaux aux soins de ses camarades. « Guillaume, lui dit Charles, je crois que je viens de nie conduire comme un imbécille.

— Cela ne se peut pas , monsieur. — lïester immobile et muet devant une fiilè charmante. — Joli défaut, monsieur, car il est rare. — Et répondre tout de travers aux questions les plus simples. — C'est de l'adresse , cela , monsieur. — Oh ! par exemple , je ne m'en serais pas douté. — Com* ment donc, marquer de Pembarras, beaucoup d'embarras à la vue d'une jolie femme, c'est lui faire un aveu dans les formes , et luFsauver le désagrément de s'en fâcher. — Oh! je rassure que je n'ai rien joué. — C'est encore plus flatteur pour la petite paysanne. — Dis -moi, Guillaume, qui t'en a tant appris ? — Mais , monsieur, je n'ai pas.toujours été piqueur. — Ah ! ah !• — Non monsieur ;

i*ai été aussi -propriétaire. J'avais à vingt ans une jolie terre, et mon petit train de chasse tout comme un autre; voilà pourquoi je suis assez bon pi-»

queur. — Diable ! et qu'est devenue la terre? — La bouillotte m'en a enlevé la moitié, et une figurante m'a débarrassé du reste : mais avec une ingénuité, une candeur, qui ne m'ont pas permis de lui en vouloir. — Man* ger son bien à la bouillotte! le jeu lé plus bête !..... — Voilà pourquoi il 'est i la mode. — Et avec une figurante ! — Elles sont aussi très - en vogue. — Et tu ne t'es pas brûlé la cervelle! — Fi donc, monsieur ! je n'ai que trente ans , et la bouillotte peut me rendre ce qu*elle m'a emprunté : j'ai de la figure, et la veuve de quelque nouvel enrichi peut me juger très-digne de remplacer son époux. — Et faire ainsi rentrer dans la circulation ce que le défunt en, a

3o MONSIEUR BOTTE.

ôté? ~ Cest le sort des riches veuves qui font une sottise. — Malheureuxf tf omper une femme ! — Hé , monsieur y tous les hommei passent leur vie à tromper. Les gens en place cachent leur nullité sous des dehors imposans ; les femmes caressent Tépoux qu'elles trahissent j un directeur de conscience prêche la vertu au père d'une adolescente qu'il va suborner au confessionnal ^ la jeune fille ment à sa mère pour échapper à sa surveillance ; le père de famille sort clandestinement de chez lui pour aller voir une grisette qu'il entretient; des jeunes gens signent dix promesses de mariage à dix filles qu'ils trompent à la fois j un rap« porteur reçoit mille écus pour faire perdre une bonne cause 3 un procureur occupe pour le demandeur et le défendeur 3 un marchand fait banqueroute et achète un palais j le

MONSIEUR BOTTE. 3l

journaliste , qui flagornait Robespierre et Marat, et les comités et le directoire, adore aujourd'hui Bonaparte et Jésus-Christ... Je ne finirais pas , monsieur , si je voulais passer en revue tous les états de la société. -— Monsieur Guillaume ^ vous ne me parlez là que de fripons.

— Ma foi, monsieur, quand on connaît un peu le monde, il est difficile de parler d'autre chose.— Taistoi, voici sans doute M. Edmond. — J*espère qu'il vous embarrassera moins que la petite paysanne» »

En effet , Charles raconta avee facilité au vieillard comment il s'é-^ tait éloigné de chez son oncle ; il lui fit sentir Tespèce d'impossibilité d'y retourner avant que ses chevaux fussent reposés ; il allait enfin lui demander l'hospitalité, quand Edmond la lui offrit avec cordialité, et vous jugez du plaisir avec lequel

Charles se rendît à Tinvitation. Edmond le fait passer dans une petite salle très-propre , et une servante allume un grand feu. Une autre apporte du pain assez blanc, la tranche de fromage , du vin passable , et Charles est invité à prendre quelque chose en attendant le, souper. Un cTiasseur, dit Edmond, a toujours une faim dévorante. Mais Charles, préoccupé , ne mangeait que pour avoir l'air de faire quelque chose.

Il regardait qui ouvrait la porte , qui la fermait 3 il attendait, il appelait en secret la jolie villageoise :

tous les gens de la maison lui rendaient des soins 3 elle seule ne paraissait pas.

Il sentit enfin le ridicule de sa conduite envers le fermier , et il chercha à engager la conversation.

31 est rare que des gens qui ne se connaissent pas aient quelque chose

à Se dire, s'ils ne sont pas naturellement bavards. Charles parla 4e la pluie , âa beau temps y de la semaiile , de la l-écolte 3 enfin , il pensa aux hibcfux et aux râteliers du château, et le premier mot qu'il en dit au fermier mit celui-ci à son aise. La vieillesse est verbeuse 3 Edmond racQpta, dans le plus grand détail. Té migration de M. d'Arancey et ses suites funestes. Charles n'était pas toujours attentif; mais à travers une foule de choses inutiles , il avait saisi ce que depuis il raconta à son oncle , et que vous avez lu.

La jeunesse est compatissante. La générosité du fermier avait intéressé Charles; la pénurie du digne vieillard* le toucha. Soit que l'aimable jeune homme cédât uniquement à un mouvement de bienfaisance, soit qu'il saisit l'occasion de se montrer sous un jour favorable à celle qui.

déjà faisait une impression profonde sur son cœur , il s'empressa d'ofirjLc et le peu qu'il possédait , et ses bons offices auprès des régisse^urs.

'Edmond connaissait le plaisir d'être utile, et il ne crut pas devoir le faire acheter à Charles par une résistance simulée; il accepta franchement ce qu'on lui offrait de même, et il ne parut pas mettre plus d'importance aux services de Charles , qu'il n'en attachait à ceux qu'il avait rendus lui-xpême à M. d'Arancey.

On ouvre la porte; le jeune homme

se tourne précipitamment Ce

n'est encore qu'une servante qui déploie du linge très-blanc sur une table de noyer. Charles est sur les épines 3 il brûle de connaître celle qu'il a entrevue i il brûle d'interroger Edmond , et il lui semble qu'un motp un seul mot décèlera le trouble

de son âme. II prend un détour pour arriver à son but.

« Etes - vous marié , monsieur ?

— Je Tai été , et tous les jours je regrette ma bonne femme. — Sans doute des enfans vous consolent d« ravoir perdue ? — J'ai un fils que Dieu bénira; car il me respecte et il m'aime. — Vous n'avez qu'un fils ?

— Non; monsieur. — Mais j'ai cru...; il me semble.... oui; j'ai aperçu en entrant une jeune personne... — Elle n'est pas de ma famille. — Ah ! elle n'est pas de votre famille ? »

Ici Charles se tait; et Edmond ranime le feu^

« Ah ! çlle n'est pas de votre famille ? — Non , monsieur. — Pardon , monsieur Edmond ; son séjour ici peut être un secret , et de nouvelles questions seraient déplacées. — Nous n'avons pas de secrets , monsieur, et nous tâchons de nous conduire de

manière à n'en avoir jamais. La jeune personne dont vous me parlez est mademoiselle d'Arancey. — Mademoiselle d* Arancey , Dieu ! mademo> selle d'Arancey chez vous, chez sou fermier ! — Cet habit grossier cache un bon cœur; c'est le seul qui ait compati à sa misère. — Elle n'avait qu'à se faire connaître pour les voir tous voler au-devant d'elle,^ Mais , par grâce, M. Edmond , expliquezmoî, racontez-moi par quelle suite d'aventures... Parlez, parlez, je vous en supplie. »

Le ton , la vivacité de Charles , l'ex pression de sa figure auraient suffi pour ëclairer tout autre qu'Edmond.

Le vieillard avait hérité de ses pères les vertus simples des premiers âges , et il ne vit dans les instances passioaaées du jeune homme que l'intérêt que doit toujpurs inspirer le malheur. Il poursuivit :

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« Mademoiselle d'Ârancey avait six: aqs lorsque son père quitta Ja France. Il avait prévu les peines , les fatigues, les. privations qu'il a souffertes, et il confia sa fille à une parente âgée, mais sans fortune , qui en prit soin pendant huit ans. Elle mourut. Tous les biens , excepté celui-ci, étaient passés en des mains étrangères. Plus de parens , plus d'amis j oubliée, abandonnée de ceux qu'avait nourris son père, Sophie allait entrer dans un hôpital. — Dans un hôpital , mademoiselle d*Arancey !

quelle infamie! — Je ne l'ai pas souffert. — Ol^i ! digne et respectable homme! — Mon fils avait alors dixhuit ans. Georges, lui dis- je, notre maître était fier 3 mais jamais il ne nous a fait de mal. Sa fille est délaissée : crois-tu, Georges, qu'on s'appauvrisse jamais en faisant du bien ?

prenons notre demoiselle avec nous.

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Nous avons racheté cette ferme, nous la payerons petit à petit; quand mademoiselle sera en âge'd'ètre mariée , ce domaine sera sa dot, elle nous en rendra le prix quand elle pourra ; en attendant > nous redeviendrons ses fermiers, et le bon Dieu bénira nos travaux. Georges me répondit en me pressant contre son sein. Je montai dans notre carriole d'osier , et je me rendis à la ville. Mademoiselle, dis-je à Sophie , nous ne sommes que de bonnes gens 3 mais ne refusez pas de venir avec nous ; j'espère que vous nous porterez bonheur. Elle pleura en montant dans notre carriole ; je pleurai avec elle , et cela parut la soulager. Elle a trouvé ici le nécessaire , du respect et de l'amitié , et sa galté est revenue. Elle nous aide dans les travaux qui sont à sa portée, elle nous récrée par son esprit , elle nous charme par sa résignation , et depuis

deux ans qu'elle est chez nous y elle n^a eu de chagrin que ceux que me font les régisseurs. Mais ce chagrin-là | monsieur, elle le sent vivement, non qu'elle soit intéressée , mais parce qu'elle voit qu'ils prennent chaque jour sur ma santé. — Vous n'en aurez plus, cher et vénérable vieillard»

Je ramènerai la sérénité dans cette ^ âme pure, et dans celle de mademoiselle d' Arancey. Mais dites-moi , M. Edmond , n'aurai-je pas l'honneur de souper avec elle ? — Voilà sa place , monsieur 3 c'est celle qu'occupait ma pauvre femme; je ne pouvais lui en offrir de plus honorable. » :

Edmond né parlait plus , et Charles écoutait encore. Il était debout devant la cheminée; ses yeux étaient fixés sur ceux du vieillard , et il semblait lui dire : encore quelque chose de Diademoiselle d'Araue^y • Parlez-

m'en encore, parlez-m'en toujours.

Le vieillard , recueilli , courbé sur k devant de son grand fauteuil, oubliait et Charles et les pinces dont il agitait machinalement les tisons.

Sophie seule occupait alors le bonhomme , quand la porte s'ouvrit pour la dixième ou douzième fois : c'était l'intéressante demoiselle.

Elle se présenta avec aisance j elle salua Charles avec politesse , et fut embrasser le vieux Edmond. En la revoyant, Charles s'élança avec la prestesse de son âge , et le respect le cloua sur la planche où il était^ tombé. Il suivait les mouvemens de Sophie 3 il n'avait la force ni de l'ciborder, ni de détourner ses yeux de dessus elle.

Sophie ne lui marquait aucune attention particulière; mais elle s'occupait de lui en prévoyant les besoins de tous .'Elle donna des ordres.

MONSIEUR BOTTEE 41

pour que les gens de Charles ne manquassent de rien y et elle fit les honneurs du souper avec grâce , mais sans affectation.' Une place n'était pas occupée , et notre jeune homme se douta bien que c'était celle de Georges.

« Il ne vient pas , mon père , dit Sophie. — Il ne tarderr pas ^, mon enfant. — Il est tard , e* 11 travaille depuis la pointe du jour. — Mademoiselle parait s'intéresser fortement à ce qui touche M< Georges. — Mon père , réservons - lui ce morceau ; c'est celui qu'il préfère. *— Mademoiselle ne me fait pas l'honneur de me répondre. — Pardon , monsieur, vous me faites sentir mon. impoli^' fesse; mais..... — J'étais loin, mademoiselle, d'avoir cette intention, et »

Une chanson rustique se fait entendre : mademoiselle d'Arancey sou-

rit y Edmond se frotte les mains^ Georges paraît , et Charles s'attriste involontairement. C'est que Georges est grand , bien taillé ; il est un peu voûté , par l'habitude d'appuyer sur le soc ; mais ses grands yeux noirs sont pleins de vivacité , et font ressortir un teint mâle et basanné 3 ses lèvres vermeilles laissent voir des dents blanches comme l'ivoire 3 des cheveux bruns tombent par boucles sur ses épaules quarrées, et le plaisir anime tous ses mouvemens.

Il fait à Charles une inclination de tète, prend la main de son vieux père^ la secoue avec cordialité 3 il s'approche de Sophie, qui lui présente la )oue en rougissant : Georges l'embrasse d'aussi boq cœur qu'il a serré la maia de soti père.

Pourquoi cette rougeur , se disait Charles, si elle n*a pour lui que y^mitié qu'elle lui doit k tant de titres?

MOKSIEPR BOTTE. 48

Elle a été , pour ainsi dire j élevée avec lui, elle n'a vu que lui 5 il est le fils de son bienfaiteur , elle Taime , elle doit l'aimer , et cette rougeur est la preuve de son amour.

Cette conclusion n'avait rien de.sa* tisfaisant pour Charles. Aussi éprouva-t-il le sentiment le plus pénible qui Teût jamais affecté ; plus d'appétit, plus même d'attention. Accablé sous une foule de réflexions plus tristes les unes que les autres , il ne s'aperçoit pas de l'intérêt avec lequel Sophie écoute le compte que rend Georges à son père des travaux de la journée.

La voix de la jeune personne le tire enfin de la plus fatigante rêverie, a C'est égal , dit-elle à Georges , il fallait rentrer au déclin du joun On se serait vu , on se serait parlé 5 TOUS m'auriez chanté votre romance , et quand je l'enteads , j'oublie qu9

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j'ai du chagrin, — Mais notre demoiselle ! c'est demain dimanche. — Hé bien, ne pouvais- je vous entendre demain et ce soir ? — Mais notre demoiselle , c'est aussi demain la fête du village. — Qu'importe, mon ami^ — Vous nous faites tous les ans l'honneur de danser avec nous sous le grand tilleul. L'an passé , un caillou vous blessa le pied : hé bien , mordiennel je viens de passer une heure à chercher sous l'herbe tout ce qui pourrait vous gêner , et vous trouverez demain la pelouse unie comme un parquet, y Sophie ne répondit rien j elle prit la main de Georges entre les siennes , et le regarda avec une expression qui fit un mal à Charles , mais un tdal !....

K Je ne danserai pas. démain , reprit-elle tristement. — Vous danserez, mon enfant, dit le vieux Edmond:

ce bon jeune homme a des moyens

M O K s I E U R B OT T'E; ^5

^e finir toutes nos peines. — Monsieur ? demanda Sophie en iSxant Charles pour la première fois. — Je serai trop heureux , mademoiselle , si vous daignez accepter mes services.

— Monsieur, c'est à mon bon père à répondre; il est prudent, et je ne fais rien que d'après ses conseils. — J'ai accepté, mon enfant. J'assure votre sort, et}e ne crois pas que les secours d'un honnête homme puissent faire rougir ceux qui lui ressemblent. ^ •

Georges était placé entre Charles et Sophie. Il prit une main à notre jeune homme , et la lui serra de façon aie faire crier: c'était sa manière de remercier.

« Hé bien ! notre demoiselle , dit-il ensuite à Sophie, vous danserez demain, puisque les affaires s'arrangent.

— Je danserai si notre bon père me promet de n'être plus triste. — Je

ne^e serai plus, mon enfant; mais aussi promettez-moi... — Je ne souffre que pour vous : votre gaîté me rendra la mienne. -^ Fille céleste !

s'écria Charles en se levant... »

Confus de ce mouvement inconsidéré j il se laissa retomber sur sa chaise , et baissa les yeux sur son assiette ; Sophie rougit encore , Georges fronça le sourcil ; Edmond.

dit grâces à haute voix ; il bénit son fils et sa fille adoptive , et prononça la prière du soir : il salua Charles , et une servante se présenta pour conduire ce dernier à la chambre où il devait coucher.

En sortant de la salle , Charles tourna la tête. Il vit Georges et Sophie se rapprocher du foyer en causant familièrement , et il se retira pénétré de douleur.

Guillaume l'attendait pour suppléer son valet de chambre* « Ah î

mon ami ! lui dit Charles. — Qu'estce encore , monsieur ? comme vous voilà agité ! — Quelle découverte , Guillaume ! — Et qu'avez- vous donc découvert ? — Elle aime , Guillaume.

— • De qui me parlez-vous ? — De mademoiselle d'Arancey. — Mademoiselle d'Arançey? — Oui , cette paysanne qui m'a frappé , étonné , séduit, est mademoiselle d'Arançey, dont ces bonnes gens prennent soin.

— Tant mieux , cela rendra l'aventure plus piquante. — Une aventure, Guillaume ! — Hé , quoi donc ? — Avec mademoiselle d'Arançey ! — Hé , pourquoi pas ? — Penses-tu à ce que tu dis ? — Pensez-vous à ce que vous allez faire ? Semblable à tous les jeunes gens qui entrent dans le monde, vous êtes capable de parler d'abord de mcuriage. — Oh ! si je croyais être écouté ! — Si vous le s^xez , monsieur ! —Impossible , 1000

ami.— • Une fille qui n'a rien. — Elle a tout. — Qui s'ennuie certainement au village. — S'ennuie-t-on près de ce qu'on aime? — Elle aime, qui?

ce jeune rustre assez bien bâti ? Elle a pu s'y attacher par désœuvrement.

— C'est ce que j'ai pensé. — Mais si vous lui montriez dans la perspec* tive l'abondance, le luxe, la considération , au milieu desquels elle est née, croyez -vous qu'elle balançât un moment? — Il ne serait pas flatteur de ne devoir la préférence qu'à ces motifs. — A la bonne heure-; mais ce n'est pas de cela dont il s'agit. Ecoutez -moi, monsieur : un homme de vingt ans ne se marie pas , ou il a tort. Il prend une maîtresse; il la quitte pour en quitter deux , six , vingt , et à trente ans il se marie pour doubler sa fortune ^ ou rétablir ses affaires. Voilà la morale du jour; tout le monde la suit, tout

MOITSISUR BOTTBw 49

le int>nde«*eû trouve bien, et je vous conseille de vous coiifonBerà4*iisi^e»

— Mais, Guillaume^ • . * . .'— - Mais , monsieur, vous aimez mademoiselle d' Arancey , et vous ave* raison j elle est fort jolie j vous Taurez ,, c'est tout simple y vous vous en lasserez, c'est tout naturel, et alors nous verrons»

-r^e n'entends rien à ces systèmes de séduction ; ils me révoltent, ils m'indignent •— Je me chargerai serf des détails.— Et de quoi te chargerastu, malheureux ? de troubler la paix d'une famille estimable ? detourmen»

* ter, d'affliger la beauté, l'innocence?

Et je le permettrais, moi qui prodiguerais mon sang pour l'arracher à un^ravisseur] — Ce sont desmots ique tout cela, monsieur; raisonnons. Dans votre positio^n, vous avez à choisirtle trois choses.—^ Lesquelles? -^ La première , et la plus sage, c'est d'oublier mademoiselle d'Arancey. — Je TomeL 3'

5o MONSIEUR BOTTE.

Belepuis. -r-- Vous le pouvez , si vous le' voulez : soyez quinze jour^sans la voir, et vous. n'y penserez plus. -^ Je la verrai demain, je la verrai après-* demain y je la verrai aussi souvent que je le pourrai. — Ah î vous ne Toulez pas Pouhlier! Revenons au second moyen , la séduction» — Ja* mais; jamais* — Parlons donc du troisième, le mariage. — Oui, parlons èe celui-là. --* Yous êtes sansfortune^ ainsi que votre belle. — Hi, ye le sais bien. — Vous attendez tout de votre Bndte ; il est intraitable, et. il n'est pas amoureux. Il hait M. d'Aranoey, et il jettera les haut^ cris au premier mot que vous lui direz de la demoiselle, ~ Je le crains. — M^^i , je vous en ipëponds; et vous savez que quand il a pronobcé , il ne revient jamais. — Il est trop vrai. — Voyez, monsieur, si voua trouvez un quatrième parti.

Pour moi , ]e n'en connais point, et

MONSIEUR BOTTÉ. 5l

j'ai Phonneur de vous souhaiter le bonsoir. »

Charles passa la nuit à se tourner , à se retourner , à fair'e des projets , à les abandonner, à soupirer, à invoquer le ciel , et au retour de la lumière, il était irrésolu , il était pâle, défait, comme doit Pêtre quelqu'un qui n*a pas dormi , et qui peùdant sept à huit heures s'est tourmenté la cervelle de toutes les manières. Pauvre jeune homme ! Et nous avons tous été comme cela ! '

Charles s'habille lui-même, Guillaume commençait à lui déplaire ; il arrange ses chéVeUx devant un petit miroir posé sur un coin de la cheminée, et il se fait vraiment peur.

Il descend ; tout le monde était levé; tout le monde agissait avec cet air libre et content que donne un sommeil paisible. Il rencontre Sophie et Georges. Georges, toujours Georges,

disait-il entre ses dents. Cependant il salue mademoiselle d'Arancey,mademoiselle d'Arancey lui rend trèspojiment 3a révérjsqce ; elle prend le bras de Georges , et entre avec lui dans la laiterie. Oh ! Georges, toujours Georges ! rppète Çh^rlçs à demi-»

voix.

Edmond a vu son hôte et vient s'informer de sa santé. « Je ne me porte pas bien , M. Edmond. — Vous n'avez pas dormi? -f- Fort peu. -:- Déjeûnons , pela vous remettra. — J'en doute, M. Edmond, — Georges, Georges! — Oh ! Georges, Georges...

là-bas , dans la laiterie avec mademoiselle d'Arance^, — C'est que le dimanche , voyez-vous , Georges , au lieu de se reposer, partage avec notre demoiselle les petits soins du mc'nage , et il dit que cela lui Fait plaisir. -^ Je le croîs bien , parbleu.^ îls parais3çnt s'aimer beaucoup?^

MONSIÊ Oft BOf tÈi 55

Oh ! comme s'ils étaient frère et sœur*

— Peut-être quelque chose de plus*

— Hé> peUt-on s'aimer davantage?

— Que sais- je ?•..,.. si l'amour —

Jeune homme , vous nous faites injure* Mon fils oserait lever'les yeux sur la fille de notre maître ! et je le souffrirais? je permettrais qu'elle descendît jusqu'à nous ! je lui ferais payer l'asile que je lui ai donné! Non , mon* •ieurj^^ jamais. D'ailleurs Georges n'a rien de caché pour son père, et s'il était tourmenté de cet amour-là , il me le confierait pour que je l'aidasse à le combattre. — Déjeûnons, déjeunons , M. Edmond. Je pense comme vous que cela ma remettra. »

En effet , le lait et les fruits qu© servît mademoiselle d'Arancey lui parurent déHcieux. Rassuré par ce que lui avait dit le vieillard , il se dé, dommagea de la diètô'de la veille. Il fut aimable > gai y spirituel : plud

jâ'une fois il s*aperçut que mademoî- 9elled'Arancey souriaitàses saillies , et sans apprêt , comme sans effort il devenait charmant. Bientôt la jeune personne se mêla à laconversation.

Modeste , comme devraient l'être toutes les fémmeé , elle parlait peu , mdiselle s'exprimait avec justesse , et un mot de Sophie amenait ua nouveau trait de Charles. Le tems s*écoulaitavec rapidité pour lui^pour la demoiselle et pour le vieillard y qui écoutait et qui souriait aussi â propos. Georges était froid, silencieux 3 il examinait attentivement la physionomie de son hôte , qui se développait à mesure qu'il se livrait davantage, et qui s'et^ellissait à chaque instant. Il soupira et dit àSophies ic Nous dansons ce soir, et il nous reste encore bien des petites choses à faire; — Vous avez raison , mon cher Georges 3 je m'oublie en causant

MOKSIE^UR BoTTfi. 55

et je vous remercie de m'en avoir fait apercevoir. » Elle sort avec le jeune laboureur, et avec elle disparaissent Tesprit et ^enjouement de Charles. :

Guillaume s'était ingéré de venir servir à table. L'air mécontent avec lequel son jeune maître Pavait plu^ sieurs fois regardé lui fît sentir que sa morale avait déplu. Le drôle était trop adroit pour ne pas trouver à, l'instant un moyen sûr de se rétablir dans les bonnes grâces de Charles^ La conversation était tombée depuis que mademoiselle d*Arancey était sortie, et M. Guillaume, usant du privilège des conSdens, prit sans façon la parole. « J'ai fait un tour dans le village, dit-il à Edmond; j'ai vu les apprêts de la fê^e ; elle sera vraiment jolie. Oh J répondit le bon homme , vous n'en avez pas encore d'idée. Qi^and le tambourin animera noire jeunesse , le coup d'œil sera

56 JtfONSIBUR BOTTE.

4fliperbe. — Et vous n'invitez pa* monsieur à jouir de l'allégresse générale? — Monsieur est^accoutumé aux plaisirs brillais des grandes villes-:

lés nôtres sont simples «omme nous 5 ils nous conviennent parce qu'il noua suffisent. M.Edmond, reprit Charles, vos plaisirs sont ceux de la nature.

Heureux les coeurs qui savent le& goûter î et je vous assure , sans chercher à me faire valoir , que j'en ai toujours fait le plus grand cas. — Hé bien, monsieur>.accordez*nous cett»

purnée et partagez la petite fête avec de bonnes gens. — J'en pro&terai , et dç tout mon cœur. Vite, Guillaume^ monte à cheval , cours au bourg voî« sin et rapporte tous les rubans que tu trouveras. J'espère, M.Edmond, qu'il pie sera permis d'en orner les chapeaux des jeunes gens et les corsets des jeimes filles. — * Jamais , moa-^ sieur, on ne se refuse ici qu*à ce qui

KFGNSIEUR BOTTtfs Sf

e$t mal ^ et cette marque de prive** nance plaira sans doute à tout le monde. »

Charles hâte y pousse Guillaume > il ne peut seller assez promptement son cheval; il ne peut être a^sez tôt de retour Oh ! se disait le jeune homme^ en suivant de Toeil son pi'^

queur, qui va, qui va ofc î se

disait-il ,j*oiïrirai un ruban vert k mademoiselle d'Arancey ; elte ne le refusera pas, lorsque j'en prësentefrai à toutes , et peut-être daignera-t-ell# faire attention à la couleur*

Il rentrait dans la salfe , lorsque Georges et Sophie revinrent, «r II m'a semblé voir ^ dit Georges, plusieurs hommes à cheval , et je croyais mon* sieur parti. Non ,. répondit le boa père, monsieur reste. Ah, monsieuB reste, reprit George* , et it soupira- La matinée fut eniployée à des* ehoees indiâerentes.. Sophie allait et

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Tenait ; Georges ne la quittait pa$ d'une minutte y et Charles soupirait à soiLtour : il s'approchait de la demoiselle , quand les convenances le permettaient^ il s'arrêtait quand il craignait de paraître indiscret ou importun : un sourire qu'obtenait Georges ranimait ses soupçons 3 une caTesse innocente rallumait sa jalousie ; un mot affable que Sophie lui adressait le calmait aussitôt 9 et lorsque midi sonna ^ il avait passé cent fois de l'espërance à la crainte et de la crainte à Tcspërance. '

A la fin du diner y Guillaume parut , chargé de rubans de toutes les façons et de toutes les couleurs. Georges s'échappe, il court, il vole, il revient; il a aussi son ruban à la main.

«Celui-ci) notre demoiselle, n'est pas aussi beau que ceux d'un monsieur 'y mais vous ne refuserez pas Pbffrande de l'amitié. Je l'ai pri$

blanc pour figurer la pureté de votce âoie. « Oh ! s'il aime ; pensait Charles , il n*a pas comme moi la pr éisomptîon d'espérer , et cependant il a des droits..... .. Oh ! quelle leçon il me

donne !»

Sophie prit le rubata^e Georges d'un air satisfait , elle Pattacha à sa collerette, et Charles jetta sur une chaise le paquet que Guillaume ve«« nait de lui remettre. « Aurai-jé ait moins l'honneur, dit-il à Sophie, dé . danser la première contredanse avec vous ? — Je ne puis , monsieur, m'en»

gager que peur la seconde ; là première est toujours avec Georges.Oh î Georges , Georges, et toujours Georges , dit Charles , en se tournant vers la croisée , où il fut rogner ses çngles i les yeux fixés sur un Vieux colombier. »

Au village, on travaille le jour et on dort la nuit. Les fêtes les plus

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solennelles ne changent rieq à Por<* dire établi. On y danse égaleoient le jour , parce qu'il faut repoBev pour être en état de reprendre le Irayail le lendemain au point du jour ; et puis les jeunes villageoises n'ont pas^ besoin de flambeaux pour paraître fraîches , et donner de la vérité au rouge de crépon ou de vinaigre j les femmes s'embarrassent peu qu'on voie leurs rides naissantes : leurs maris ont vieilli avec elles , et elles n'ont pas le temps de chercher à plaire à d'autres. A une heure donc , à une heure après-midi , le tambourin, le flùtet et un mauvais violon se font enteiidre dans les rues du village.

Et vite y Georges tire ses gants de £1 blanc ,. et vite Charles présente la main à Sophie.. Il est trop* tard ^ ô^eorges.. Mademoiselle d'Arancey Ae pouvait sans impolitesse cefusaiK'

MONSIEUR BOTTir. 6t

le bras de l'étranger, Georges sou* pire en marcbant à côté d'elle. Sophie le regarde; Georges la regarde aussi, et d'un air si triste ! Sophie passe son autre bras s-ous celui de Georges; Georges sourit y. et Charles soupire à son tour.

Le bon vieillard les suit, appuyé sur son bâton noueux. Il a pris l'habit de drap d'Elbeuf marron ^ à grands paniers et à paremens qui couvrent l'avant-bras, et s'arrondis* sent, en descendant jusqu'aux hanches ; il a la vesie de basin blanc brodée en coton rouge, dont les basques avancent et reculent alternativement , d'après le mouvement des genoux ; ses^ bas. de laine grise sotxt roulés sur une culotte de ve* lours d'Utrecht noir,, et ses petites koucles de cuivre atl achent des sou«^ Hers^ caruéSv 11 marche^d^un air préfouiàéxatit^ parce ^^ull ai été max-

guîllîer, et bien qull n'y ait plus de fabriques , oh n'en doit pas moins des^égards à un ancien dignitaire.

Ils arrivent sur la place. Le cabaretier du lieu y a porté ses tables , ses bancs , ses pots , ses verres , et une feuillette de petit vin du pays.

I.e pain blanc , les jambonneaux , le^ andouillettes flattent la vue et caressent Todorat des sobres habîtans. Sur deux tonnèatix vides sont juchés les deux ménétriers, dont les accords provoquent la gaîté. Sous d'humbles toiles soutenues par des perches , le marchand de pain d'épices, de joujoux, le petit mercier et Polichinelle appellent les chalans que retient le galoubet. Les vieillards s'entretiennent à table, le verre à la maiij ; l'un parle de ses campagnes , l'autre de ses jeunes amours.

Les mères observent leurs filles;

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une agacerie, ua coup d'œil lancé à la dérobée, leur font pressentir un mariage <}ui pourra se faire après la récolte prochaine. Les jeunes filles , les jeunes garçons se disposent à sauter , non pas pour qu'on les regarde , mais pour se divertir.

Lorsque les quatre personnages s'approchèrent du grand tilleul , les vieillards Se levèrent et offrirent une place à monsieur le marguillier.- Les jeunes gens des deux sexes entouré-* rent , pressèrent Sophie. Point de révérences, point de complimen&j des marques d'intérêt , de déférence exprimées par des bouches naïves , organes de bons cœurs# « Ah î disait Sophie à Georges , qu'il est doux d'être aimée ainsi ! Ah ! mademoiselle , répondait Charles, qu'il est doux de le mériter ! »

Mademoiselle d'Arancey se place avec Georges t trois couples se pré-

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sentent aussitôt. On danse , on* $0r croise, on s'embrouille, on rit, on recommence. Charles, appuyé contre le gros tilleul , suivait tous les mou« vemens de Sophie : on le tire par rhabi*. C'est Guillaume , chargé de ses rubans, dont il ne sait que faire*.

« Hé, parbleu! lui dit Charles, distribue-les toi-même. »

Guillaume, très-connaisseur, commence par les^ plus jolies; toutes refusent. Il passe aux mamans, aux jeunes gens , aux vieillards j, par-tout mêmes refus; quelquefois même de»

marques de dédain. Sophie, à qui rien n'échappe, quitte précipitamment son danseur. « Monsieur , ditelle à Charles , on n*a pas ici la sottise d'avoir âe l'orgueil: ; mais on s'estime ce qu'on vaut , et je vois qu'on n'a pas cru devoir accepter du valet ce que le maitee a dédaigné d'âiîrir.. Vous ête» vusl ançe^^Iuiré-

pond Charles ; vous instruisez comuM TOUS savez plaire. )> .

Il saute sur une table, etdemandi^ à être entendu. Un cercle se forme autour de lui. Les nez en l'air, les bouches ouvertes , les yeux fixés sur lui , on écoute et on attend. ^ Le zèle de mon piqueur, dît-il, lui a fait commettre une faute que ^e n'avais pas prévue. J'avais demandé à M. Edmond s'il me serait permis de parer de ces rubans ces jeunes gens et ces demoiselles. Encouragé par sa réponse,, je me proposais de les placer moi-même ; et Guillaume n'a pas réfléchi qu'en cherchant une JLouissance, il m'imposait une privation^ Permettez , mes» amis ^ que je vous offre ces bagatelles comme une légère marque de mon estime*»

Charles mentait en accusant son piqueur; mais il avait une bévue à iréparer^ la réparation indiquée pair

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Sophie lui paraissait d'une nécessité absolue , et on se tire d'un mauvais pas comme on peut.

A peine a-t-il cessé de parler , que les fillettes se présentent Tune après l'autre , les yeux ^ baissés , les joue;3 vermeilles et les mains croisée!

sur le devant du corset. Un petit marchand d'épingles avait saisi l'oc* casion. Monté sur une pierre, il allongeait le bras et tenait son papier élevé à la hauteur de Charles. Charles prenait une épingle , déroulait une pièce de ruban , l'attachait j il adressait à toutes des paroles flatteuses , et pas un mot qui put alarmer la pudeur : Sophie était là , Sophie le voyait, et pour lui être agréable , il fallait être pur comme elle.

Aux jouvencelles succédèrent les garçons. Ils ont un air décidé, et le chapeau à la main. Tous eurent part aux largesses de Charles, tous le

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remercièrent y et la contre - danse finit. Mademoiselle d'Arancey s'approcha à son tour y appuyée sur le bras de Georges. « Tout le monde peut faire des fautes , dit - elle à Charles j il est beau d'avoir le courage de les réparer. N'aurai-je pa& aussi mon ruban? — Il ne m'en reste

que deux , mademoiselle ; un vert

— Et un souci; c'est ce dernier que je choisis : la couleur convient à ma situation. Monsieur , donnez Tespérance à Georges : dans son ëtat on en a besoiq. » Georges entr'ouvrit sa chemise, k Voici, notre demoiselle, celui que vous me donnâtes Tan passé : permettez que je n'en porte pas d'autre. »

Ah ! pensait Charles , l'amour ne se cache point ; elle a lu dans mon ame. Si je n'ai rien à espérer, pourquoi m'ayoir fait sentir mon impolitesse envers ces paysans ? Pour-

<)uoi me louer quand j'ai réparé une bévue ? Pourquoi me demander elle-même un ruban, et l'attacher à côté de celui de Georges? Une jeune personne de seize ans danne-t-^elle des conseils et des récompenses à quelqu'un qui ne lui inspire aucun intérêt? Mais la couleur de PespéranCe^ dont elle voulait que je parasse ce garçon?... Ab! l'espérance d'une vie moins laborieuse, d'une ftisance plus marquée 3 voilà sans doute ce qu'elle souhaite à Georges ; et tout bien examiné, elle n'a pas d'amour pour lui.

Plein deces idées flatteuses, Charles prend la main de mademoiselle d'Arancey, et se dispose à commencer la seconde contre-danse.^ A l'instant on abandonne la piquette et les petifs gâteaux , et Polichinelle, et le iparchand de pain d'épices. Voyons, disaient les jeunes, filles , comment

âanse ce beau jeune homme , qui donne de si jolies pièces de ruban.

Charles n'était pas ce qu'on appelle à Paris un beau danseur , mais il avait de la précision et beaucoup de grâce naturelle. Le désir de plâirq et le rayon d'espoir qui l'animait en ce moment, devaient donner à sa danse une expression dont l'art n'approcha jamais. Il part , et on s'étonne j léger comme Zéphir , à peine eflfleure-t-il le gazon. Tous ses mouvemens respirent l'amour , qui se peint dans ses yeux , et un murmure d'admiration se fait entendre.

Mademoiselle d'Arancey ne se livre d'abord qu'avec timidité ; mais électrisée elle-même par une manière de danser qu'on ne connaît pas au village, elle se laisse aller au charme qui l'entraîne. Ses yeux n'ext priment que la gaité ; mais sa bouche

daigne sourire , et Charles est ivre de plaisir.

I.eurs bras s'entrelacent, se dëtaclient, se cherchent, se reprennent et se caressent encore. Cent passes voluptueuses font valoir les contours de deux corps parfaits. Quelquefois ils sont à dix pas l*un de l'autre , mais c'est pour se rapprocher avec la promptitude de Pëclair , s'unir et ne paraître qu'uâ. Dans une de ces passes , la bouche de Charles touche presque celle de la belle Sophie.

C'est son haleine qu'il respire, c'est sa gorge naissante qu'il presse contre son seîn... Un cri se fait entendre j la danse efct suspendue. On regarde,

on cherche on trouve Georges

étendu au pied d'un arbre. La pâleur de la mort couvre ses joues ; ses lèvres décolorées sont agitées de mouvcmens convulsifs.

Sophie s'élance, court, prend la

MONSIEUR BOTTE. yt

tête du malheureux jeune homme , et la pose lar ses genoux. Aidée du vieux Edmond, elle le relève, elle lui aide à marcher; elle s'éloigne de la pelouse sans adresser un mot d'excuse à Charles , sans même paraître pesser à lui,

« Oh ! répétait alors celui-ci , donnez l'espérance à Georges , dans son état on en a besoin! Quelle es- {)érance elle voulait que je confirmasse! Celle devoir comblerun jour

l'intervalle qui les sépare Elle

l'aime, elle l'aime, je n'en saurjais douter. Guillaume , rassemble nos gens; que dans cinq minutes les chevaux soient à l'entrée de cette place.

Tu nx'excusieras auprès de M. Edmond $ tu lui diras que je crains de le déranger, dans les soins qu'il rend à son fib.%. Tu lui diras... tu lui diras ce que^u croiras convenir...! e neveux plus la voir, je ne la verrai plus.»

72 MOK SIEUR BOTTE.

ChàTles se dérobe à la multitude, il marche au hasard. Il regrette sa première tranquillité , il maudit l'amour, cet amour qui s'est si rapide-^ ment emparé de toutes ses facultés.

« Oui, ajoutait-il , oui , je serai malheureux , parce que Georges l'a connue avant moi. Il n'a pu supporter J'abandon avec lequel elle dansait; il a su<;cGmbé à sa jalousie^ et pour le secourir elle n'a consulté que son coeur, elle a oublié cent témoins qui l'environnaient , elle a dédaigné les bienséances... Ah ! Sophie , Sophie ! »

Il monte à cheval ;• il enfonce ses éperons dans les flancs de l'animal ; il laisse se^ gen& bien loin derrière lui. Il arrive chez son oncle, couvert de sueur, de poussière;" il dissipe l'inquiétude de M. Botte , en attribuant à la fatigue le désordre qui a dérangé tous ses traits. Il «e renferitte chez lui , et se jette sur^unc

MOKSIJEUÏl BOTTE. 7^

ottomane 3 il y passe une partie de là, nuit.

La fraîcheur de la nuit calave soa sang enflammé. Il se met au lit , et le sommeil ^ qui l'avait fui la nuit précédente , rient malgré lui fermer ses paupières. lise réveille assez tran^^ ^uiHe^ et l'idée de Sophie est la pre^ mière qui s'offre à son imagination^ c Je l'ai promis , dit-il , et je la ser^^ virai. Je lui donnerai tout ce què^ )'ai, tout ce que me donnera moa oncle. Elle sera propriétaire d'Utt bien qu'elle brûle de partager avec Georges. Je serai malheureux toute ma vie ; mais elle ne m'étera pas la Consolation d'avoir contribué à son bonheur. 1^

Il se lève^ il court chez tous ceux qui peuvent êtreutiles aubonhomme Edmond ; il les persuade , il les gagne : il rassemble quelques bijoux que son oncle n'a plus l'habitude da.

Toiut L 4

lui voir porter 3 il en joint le produit à ce qu'il possède d/argent comp« iknt II appelle Guillaume , il lui donne ses instructions ; car, pour lui, il ne verra» pas mademoiselle d'Arancey , il; ne veut plua la. voir.

. Le jour se passe sans qu'il ait rien changé à ses résolutions. La nuit vient ^ et il se trouver seul avec son .cœur« « Ke plus la voir , disait-il, np plus la voir! Hé ! le puis-je^ boa Dieu ! Teffort e&t impossible^ > Il 9Qnne.y spn valet de chambre rentre :

< Qu'on m'envoie Guillaume. »

« Guillaume , rends-moi le paquet .que je t'ai remis dans la j^ournée , et demain de grand matin. mon équiipage de chasse. — Mais , moasîaur.^* — . Point de maia^ — Cette domoisdle d'Aranoey tous foo» devenir fou. — Oui, fou 9 c'est le mot Sors ^ et ob^is.

UOKSIBUR BOTTS. 7^

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