SCENE X MONSIEUR CÉSARIN, ROSEREINE, puis ISABELLE
MONSIEUR CÉSARIN, la lettre à la main.
Mademoiselle!
C est elle enfin!
ROSEREINE.
Qui ça?
Mais la bonne nouvelle!
Mon ami de Lyon... oui, l'imprésario, Pour aujourd'hui m'annonce Anselme Eugénio, L'artiste lyonnais — il le répète encor — Qui sera merveilleux dans notre prince Igor!
ROSEREINE.
Tant mieux, nous pourrons nous y mettre tout de suite,
L MONSIEUR CÉSARIN.
D'autant plus qu'il me dit qu'il sait son rôle.
98 MONSIEUR CÉSARIIN
ROSEREINE.
Ensuite?
Il repète qu'il a le physique... Qu'il plaît...
Et que c'est en tous points l'homme qu'il nous fallait.
ROSEREINE.
Oh! nous le lancerons, pour que les camarades,
Tous si méchants pour moi, de rage en soient malades!
Quand vient-il?
Mais bientôt : à trois heures.
ROSEREINE.
Mon Dieu !
J'ai tout juste le temps de me poudrer un- peu!
ISABELLE, survenant.
Je voudrais bien tailler le caftan pour le coudre.
ROSEREINE.
Pendant que je vais mettre un petit peu de poudre, Vous coupeiez sur moi,
(Rosereine remonte pour sortir à droite.)
ISABELLE, bas, à M. Césarin.
Bonne opération D'avoir déjà coupé la conversation!
(Isabelle va à la table de droite pour prendre différentes fournitures; et Rosereine, qui s'était arrêtée à la porte de droite, l préoccupée par une idée, redescend en scène.)
ROSEREINE.
Dites-moi, Césarin... A quel âge un poète Est-il apte à montrer ce qu'il a dans la tête? S'il doit atteindre un jour à la célébrité, A quoi' ça se voit-il?
MONSIEUR CÉSARIN, avec intention.
A sa précocité...
ROSEREINE.
Croyez-vous, Césarin, que Marcellin parvienne A dépasser dans l'art de rimer la moyenne? Quand je l'ai vu chez vous j'avais imaginé Tout un petit roman d'enfant prédestiné Languissant, méconnu, dans un fond de boutique... Une femme passait, dont le flair artistique Devinait son génie... Et la postérité Lui devait cet essor d'un faiseur de beauté! Je voulais le pousser, je voulais le produire, Mais son bagage à rien me paraît se réduire?
ISABELLE, un peu piquée, et avec enthousiasme.
Mais, madame, il suffit pour être un grand esprit D'avoir écrit ces vers sur le duc de Berry! N'aurait-il en mourant composé que cette ode, Il resterait plus tard comme un... barde... un... rapsode!
MONSIEUR CÉSARIN, sévèrement.
Isabelle! *
ISABELLE
On l'attaque, alors je le défends!
MONSIEUR CÉSARIN, à Rosereine.
Quand ils se sont connus ils étaient tout enfants; Excusez sa chaleur... Et son incompétence...
ROSEREINE, avec indulgence.
C'est tout à fait gentil, et n'a pas d'importance.
(Congédiant Isabelle.)
Préparez le coupon de satin canari.
ISABELLE, avant de sortir.
Quand on a fait ces vers sur le duc de Berry, C'est que l'on est quelqu'un!
(Elle sort.)
ROSEREINE, à M. Césarin.
Vous? Votre avis sincère?
Il tourne bien le vers pour un anniversaire, Et plaît aux confiseurs...
ROSEREINE.
C'est peu pour les salons...
C'est insuffisant même avec des cheveux longs!
ROSEREINE.
Tant pis !
(Elle sort à droite; Marcellin passe la tête par la porte du fond et, voyant que M. Césarin est seul, entre et court à lui.)