‹ Monsieur Clown!Chapitre 18 sur 18 · L'OURS CAVIAR · texte numérisé non relu

L'OURS CAVIAR

L'art équestre est soumis à la loi naturelle, constante, universelle du progrès.

Mais, reconnaissons-le, sa marche a été lente et, ainsi que j'ai eu l'occasion de l'observer ailleurs, nous revoyons aujourd'hui, avec quelques embellissements, les mêmes tours de force, d'agilité et d'équilibre qu'il y a vingt ans.

Toutefois, n'oublions personne.

Si aucune étourdissante découverte n'a été faite au point de vue du « travail », un écuyer d'un nouveau genre dont l'apparition constitue sans aucun doute un progrès sérieux, est venu triomphalement prendre rang parmi les artistes, l'ours Caviar ! exhibé récemment par M . Watson

à Paris, Marseille, Madrid et autres grands centres artistiques.

Avouez que cet ours prodige aurait droit de faire entendre un grognement de protestation si je le passais sous silence.

Dans quelle forêt lointaine cet ours mythologique a-t-il pris naissance? Impossible de le déterminer.

Son état civil est enfoui au plus profond d'une de ces baraques foraines où d'humbles paysans russes viennent, le soir, après leurs durs labeurs, prendre un repos innocent.

C'est là que son maître Watson — un Anglais toujours — est allé le dénicher pour le soustraire aux ovations des rustiques cosaques, et le conduire, de chefs-lieux en capitales, sur une scène parisienne.

Caviar aurait pu avoir la velléité de résister. Il ne l'aurait pas fait, soyez-en sûrs.

La docilité de cet animal dépasse ce que l'imagination d'un nègre du sud pourrait lui fournir, d'un nègre qui s'aiderait même des exemples fameux restés dans sa mémoire.

Durant le jour son maître le laisse errer en liberté dans tous les manèges où il passe.

Approchez- VOUS de lui, et aussitôt l'étrange animal vous invitera, par ses folles gambades^ à faire tout au moins un tour de valse en sa compagnie.

Cet ours invraisemblable, d'une taille un peu au-dessous de la moyenne, se tient à cheval à faire blêmir de jalousie un écuyer consommé ; il saute à travers les cerceaux garnis de papier — les fameux tonneaux — puis, son « travail » terminé, s'asseoit le plus tranquillement du monde, tandis qu'il vous lance

des coups d'oeil goguenards paraissant dire qu'il s'amuse'autant que vous.

La nourriture de Caviar est des plus choisies : sucre, fruits, légumes, tels sont ses principaux mets.

Après chaque représentation, un bain est indispensable à la santé de ce délicat, un bain d'eau froide, entendons-nous.

A son lever, quelquefois, notre artiste fait entendre des grognements significatifs. Ne croyez pas, cependant, que monsieur se soit mal levé. Non, c'est une habitude qui n'enlève rien à sa bonne humeur de toute la journée, à ses accès de gaieté batifolante.

Mais, étrange bizarrerie de l'espèce ! Caviar est la douceur même, la douceur faite ours, et l'enfant de Caviar est la plus féroce des bêtes carnassières.

Impossible à son maître d'en rien tirer, sinon les plus lamentables grognements.

Le patient Watson a fait des efforts inouis pour dompter ce rejeton de Caviar ; la seule réponse à ses objurgations n'a jamais été qu'un gémissement lugubre.

Tous les moyens ont été employés : la corde,

le bâton, la chambrière, la réclusion, la liberté. Rien, toujours rien !

Dans ces conditions, la race risque fort de disparaître.

L'ours écuyer n'aura été qu'une brillante constellation, comme son homonyme de làhaut, dans le ciel badigeonné du monde acrobatique.

Pareil à Napoléon, Caviar est son propre ancêtre — et sa propre postérité.

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