‹ Monsieur Croche, antidilettanteChapitre 19 sur 23 · V. D'INDY · texte numérisé non relu

V. D'INDY

L'Etranger est ce que les personnes dogmatiques appellent « une hautaine et pure manifestation d'art » ; à mon humble avis, c'est mieux que cela.

C'est la Hbération de formules certainement pures et hautaines, mais qui avaient d'un mécanisme d'acier le froid, le bleu, le fin et le dur. La musique s'y manifestait très belle, mais comme engainée, cela vous stupéfiait avec une telle maîtrise que l'on osait à peine être émotionné, — ce n'eût pas été convenable.

Quoi qu'on en ait dit, jamais l'influence de Wagner ne fut réellement profonde chez d'Indy ; l'héroïque cabotinisme de l'un ne put s'allier à la probité artistique de l'autre. Si Fervaal est encore soumis à la tradition wagnérienne, il s'en défend

par sa conscience, son dédain de l'hystérie grandiloquente qui surmènent les héros wagnériens.

Je sais bien que l'on reprochera à Vincent d'Indy de s'être libéré, de n'aimer plus autant le feu du « Rendez-vous des thèmes », — joie des vieux wagnériens, renseignés d'avance par de spéciaux indicateurs.

Que ne s'est-il libéré tout à fait de ce besoin de tout expliquer, tout souligner qui alourdit parfois les scènes les plus belles de l'Etranger!

A quoi bon tant de musique pour un douanier, personnage anecdo tique, dont je comprends l'intérêt d'opposition à l'humanité débordante de l'Etranger, mais qu'on pouvait souhaiter plus falot, plus vraiment : un de ces vagues humains qui ne songent qu'à leur petite vilaine peau ?

L'action dramatique de l'Etranger n'est pas, malgré sa simplicité, un brutal fait-divers. Elle se passe dans un petit village de pêcheurs, au bord de la mer. Un homme est venu depuis peu s'établir dans ce village ; on l'appelle l'Etranger, faute d'un autre nom ; il est violemment antipathique, ne fréquentant ni ne parlant à personne ; son bonnet est surmonté d'une émeraude qui naturellement lui vaut une réputation de sorcier. Il essaye d'être serviable et bon ; donnant sa part de pêche à ceux qui n'ont pu rien prendre, essayant de délivrer un malheureux que l'on traîne à la prison, — mais

l'autorité n'aime pas les sjmibolistes, — les pêcheurs non plus.

Par deux phrases simples de lignes, Vincent d'Indy a exprimé très clairement ce personnage de l'Etranger. C'est un héros chrétien qui se rattache directement à cette hgnée de martyrs qui accomplissaient sur terre une mission de charité imposée par Dieu. L'Etranger est donc le fidèle serviteur que le Maître a voulu tenter par l'amour de la femme, et dont le cœur a faibli, et que la mort seule pourra racheter.

Jamais la musique moderne n'a trouvé d'expression plus profondément pieuse, plus chrétiennement charitable. C'est en vérité une conviction profonde chez d'Indy qui rend ces deux phrases si souverainement bonnes ; elles illuminent le sens profond du drame mieux que n'importe quel commentaire symphonique.

Pourtant ime jeune fille, Vita, est attirée par le mystère et la tristesse songeuse de cet homme ; elle aime d'ailleurs profondément la mer, confidente habituelle de ses chagrins, de ses désirs secrets. Vita, est, d'autre part, la fiancée d'André, le beau douanier, qui révèle, dans ime scène familière, une âme d'égoïste satisfait. C'est un fonctionnaire qui ne comprendra jamais qu'une jeune fille peut rêver à autre chose qu'à un beau douanier.

Dans une scène où Vita et l'Etranger sont en

présence, l'intrigue se noue. Vita avoue son amour. La mer n'est plus sa confidente depuis que l'Etranger est là... Ce dernier, profondément troublé, laisse échapper son douloureux secret : « Adieu, Vita, le bonheur je te souhaite... Moi, je pars dès demain, car je t'aime, je t'aime, oui, je t'aime d'amour, et... tu le savais bien. »

En effet, Vita est jeune, et Vita est fiancée. L'Etranger a perdu, en prononçant les paroles d'amour, la pureté de cœur qui faisait sa force. Car la solitude morale est nécessaire à la mission rédemptrice qu'il a assiunée. Se dévouer à tous défend de se dévouer à un seul. Ça n'est pas gai tous les jours de pouvoir faire des miracles. Enfin, l'Etranger est vieux, et ce souci purement humain ne me déplaît pas chez ce personnage miraculeux.

D'avoir oublié sa mission un instant, l'empêchera à l'avenir de continuer son œuvre de charité. Il donne à Vita l'émeraude désormais inutile et lui dit à jamais adieu. Vita, sanglotante, jette dans la mer inquiétante, d'où s'élèvent des voix mystérieuses, l'émeraude sacrée, qui a fait son malheur. La mer se referme sur cette pierre, avec une joie sauvage de toutes ses vagues, d'avoir repris ce talisman qui jadis l'apaisait malgré elle, La tempête s'élève, une barque est en perdition. On pense bien que les bons pêcheurs du premier acte n'oseront pas lui porter secours. André, le beau douanier, profite

du désarroi général pour venir montrer à Vita son nouveau galon et lui offrir un bracelet en argent fin. Ce douanier abuse du droit de l'égoïsme et Vita lui prouve, par son silence, combien il est insupportable. Il s'en va sans honte et l'Etranger survient, ramené par le danger, ordonne d'amener un canot, et va partir seul, personne ne voulant se dévouer avec lui. Vita s'élance, et dans un des plus beaux cris que l'amour ait jamais jeté, elle accompagne l'Etranger. Ils s'embarquent, disparaissent parmi la furie des lames, qu'ils n'ont plus le pouvoir de calmer. Un vieux marin suit leur lutte des yeux. Puis tout à coup, la corde qui les maintenait au rivage se rompt. Le vieux marin ôte son bonnet, en prononçant les paroles du De Pro fondis. Ces deux âmes ont trouvé le repos dans la mort qui, seule, eut pitié de leur impossible amour.

Libre celui qui cherchera d'insondables symboles dans cette action. J'aime à y voir une humanité que Vincent d'Indy n'a revêtue de symbole que pour rendre plus profond cet éternel divorce entre la Beauté et la vulgarité des foules.

Sans m 'attarder à des questions de technique, je veux rendre hommage à la sereine bonté qui plane sur cette œuvre, à l'effort de volonté à éviter toute complication et surtout à la hardiesse tranquille de Vincent d'Indy à aller plus loin que luimême.

Et si tout à l'heure je me plaignais de trop de musique, c'est que, çà et là, elle me paraît nuire à cet épanouissement complet qui orne d'inoubliable beauté tant de pages de l'Etranger. Enfin, cette œuvre est une admirable leçon pour ceux qui croient à cette esthétique brutale et d'importation qui consiste à broyer la musique sous des tombereaux de vérisme.

Le Théâtre de la Monnaie et ses directeurs se sont grandement honorés en montant l'Etranger avec un soin artistique digne de tous les éloges — peut-être aurait-on pu exiger une mise en scène plus rigoureuse. On doit bien être reconnaissant d'un acte qui, même à notre époque, demeure un acte de courage.

Je ne vois qu'à louer M. Sylvain Dupuis et son orchestre de leur compréhension si précieuse pour le musicien, M. Albert et M^^^ Friche ont contribué au triomphe qui a salué le nom de l'auteur. Tout le monde, d'ailleurs, a montré un zèle touchant, et je ne vois pas pourquoi l'on ne féUciterait pas la ville de Bruxelles ?

LE Dr RICHTER,

Il ne m'appartient pas de savoir exactement « à quoi tient la supériorité des Anglo-Saxons », mais entre autres choses ils ont Co vent-Garden . . . Ce théâtre a ceci de particulier que la musique y est à son aise. On s'y est aussi beaucoup moins préoccupé de décoration somptueuse que de parfaite acoustique, l'orchestre en est nombreux et strictement attentif ; au surplus, M. André Messager en assume les responsabilités artistiques avec un goût parfait et sûr qui ne surprendra personne, il me semble. Vous voyez combien tout ceci est curieux puisque l'on a pensé qu'un musicien pouvait s'occuper utilement d'un théâtre de musique ! En vérité, ces gens sont fous ou peut-être routiniers ! En tout cas je ne tenterai pas de comparaisons ; elles constateraient trop victorieusement l'indigence de nos moyens et notre orgueil national pourrait en souffrir... Seulement, ne faussons pas les trompettes de la

Renommée pour célébrer la gloire de notre Opéra, ou mettons une sourdine.

Je viens d'assister aux représentations de l'Or du Rhin et de la Walkyrie... Il me paraît impossible d'atteindre à plus de perfection. Si on peut en critiquer les décors ou certains jeux de lumière, il faut rendre hommage aux soins artistiques qui minutieusement les entourèrent.

Le docteur Richter dirigea la première exécution de la Tétralogie de Bayreuth en 1876. A cette époque, ses cheveux et sa barbe étaient d'un blond ardent ; depuis, ses cheveux sont tombés, mais derrière ses lunettes d'or, les yeux ont conservé une lumière admirable... Des yeux de prophète, qu'il est en réalité et qu'il ne cesse d'être, au moins au profit de la religion wagnérienne, que par suite de la décision prise par M.^^- Cosima Wagner, de le remplacer par son estimable autant que médiocre fils : Siegfried Wagner.

C'était parfait à un point de vue d'économie domestique, mais déplorable pour la gloire de Wagner... A un homme comme lui, il faut des hommes comme Richter, Lévy ou Mottl... Ils font partie de la prodigieuse aventure qui lui fait rencontrer à un point nommé : un roi. Sans parler de Liszt qu'il pilla consciencieusement, à quoi ce dernier n'opposa jamais que l'acquiesçante bonté d'un sourire.

Il y avait du thaumaturge dans Wagner, et cette impunité dans la domination excusa presque son imperturbable vanité.

Si Richter ressemble à un prophète, quand il dirige l'orchestre c'est le bon Dieu... (et encore soyez sûr que le bon Dieu ne risquerait cette aventure qu'après avoir demandé quelques conseils à Richter) .

Pendant que sa main droite armée d'un petit bâton sans prétention assure la précision des rythmes, sa main gauche se multiplie, indiquant à tout le monde ce qu'il doit faire. Cette main est « ondoyante et diverse •), sa souplesse est invraisemblable. Puis, lorsque l'on croit qu'il n'y a vraiment pas moyen d'avoir plus de richesse sonore, ses deux bras se lèvent à la fois, l'orchestre bondit à travers la musique avec une fougue irrésistible qui balaie, comme fétu de paille, l'indifférence la plus enracinée. Toute cette pantomime reste discrète, sans jamais accrocher désagréablement l'œil, ni s'interposer entre la musique et le public.

J'ai essayé vainement de voir ce prodigieux homme. C'est un sage qui se dérobe farouchement à l'interview... Pendant un instant j'ai pu l'apercevoir faisant répéter Fafner, le pauvre dragon sur lequel Siegfried, petite brute héroïque, essayera tout à l'heure la vertu de son épée... On comprendra, j'en suis sûr, mon émotion à contempler, courbé

sur un piano, le consciencieux vieil homme, accomplissant une besogne d'anonyme répétiteur... Dérange-t-on un pareil brave homme sous le futile prétexte de lui arracher des confidences? Ne serait-ce pas aussi exorbitant que l'offre outrecuidante de se faire arracher subitement une dent ?

Vous pensez bien qu'on avait écrémé les théâtres d'Allemagne pour trouver les chanteurs dignes d'une pareille exécution ; il faudrait les citer tous... J'en détacherai pour aujourd'hui M. Van Dick qui eut la fantaisiste ironie de Loge dans l'Or du Rhin et le lyrisme passionné de Siegmund dans Walkyrie. M. Lieban, dans le rôle du nain Mime, incroyable de sournoiserie rampante, chante merveilleusement malgré cela. Ces deux hommes sont de grands artistes... M^ie Zimmermann fait presque oublier M"^^ Caron qui avait revêtu la figure de Sieglinde, d'un charme si angoissant. Quant aux trois filles du Rhin, je vous souhaiterai simplement de les entendre...

Le public anglais écoute avec une attention, on peut dire forcenée. S'il y a ennui, cela ne se trahit jamais ; la salle étant, d'autre part, plongée dans l'obscurité pendant la durée des actes, on peut même y dormir en toute sécurité. On applaudit seulement à la fin de chaque acte, tradition essentiellement wagnérienne ; et le docteur Richter s'en va content, insensible aux ovations, peut-être impatient d'une bière réparatrice.

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