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LA SYMPHONIE

On a entouré la symphonie avec chœurs d'un brouillard de mots et d'épithètes considérables. On peut s'étonner qu'elle ne soit pas restée ensevelie sous l'amas de prose qu'elle suscita. Wagner proposa d'en compléter l'orchestration. D'autres imaginèrent d'en expliquer l'anecdote par des tableaux lumineux. En admettant qu'il y ail du mystère dans cette symphonie, on pourrait peut-être l'éclaircir ; mais est-ce bien utile ?

Beethoven n'était pas littéraire pour deux sous. (Du moins, pas dans le sens qu'on attribue aujourd'hui à ce mot.) Il aimait orgueilleusement la musique; elle était pour lui la passion, la joie, si durement absente de sa vie privée. Peut-être ne faut-il voir dans la symphonie avec chœurs qu'un geste plus démesuré d'orgueil musical, et voilà tout. Un petit

cahier où sont notés plus de deux cents aspects différents de l'idée conductrice du finale de cette symphonie témoigne de sa recherche obstinée et de la spéculation purement musicale qui la guidait (les vers de Schiller n'ont vraiment là qu'une valeur sonore). Il voulait que cette idée contînt son virtuel développement et, si elle est en soi d'une prodigieuse beauté, elle est magnifique par tout ce qu'elle répondit à son attente. Il n'y a pas d'exemple plus triomphant de la ductilité d'une idée au moule qu'on lui propose; à chaque bond qu'elle fait, c'est une nouvelle joie; cela, sans fatigue, sans avoir l'air de se répéter ; on dirait le chimérique épanouissement d'un arbre dont les feuilles jailliraient toutes à la fois. Rien dans cette œuvre aux proportions énormes n'est inutile ; pas même l'andante, que de récentes esthétiques accusèrent de longueur ; n'est-il pas un repos délicatement prévu entre la persistance rythmique du scherzo et le torrent instrumental roulant invinciblement les voix vers la gloire du finale ? Au surplus, ce Beethoven avait écrit huit symphonies, le chiffre 9 devait donc s'imposer d'une façon presque fatidique à son esprit, et Beethoven s'imposa, lui, de se surpasser ; je ne vois guère qu'on puisse douter qu'il y ait réussi. Quant à l'humanité débordante qui fait éclater les limites habituelles de la symphonie, elle jaillit de son âme, laquelle, ivre de liberté, se meurtrissait, par une ironique

combinaison de la destinée, aux barreaux dorés que lui faisait l'amitié mal charitable des grands. Beethoven dut en souffrir en plein cœur et désirer ardemment que l'humanité communiât en lui : de là, ce cri poussé par les mille voix de son génie vers ses « frères » les plus humbles comme les plus pauvres. A-t-il été entendu de ceux-là?... Question troublante. — La symphonie avec chœurs fut jouée récemment en compagnie de quelques faisandés chefs-d'œuvre de Richard Wagner. — Tannhseuser, Siegmund, Lohengrin, clamèrent une fois de plus les revendications du leit-motive ! La sévère et loyale maîtrise du vieux Beethoven triompha aisément de ces boniments haut casqués et sans mandat bien précis.

Il me semblait que, depuis Beethoven, la preuve de l'inutihté de la symphonie était faite. — Aussi bien, chez Schumann et Mendelssohn n'est-elle plus qu'une répétition respectueuse des mêmes formes avec déjà moins de force. Pourtant, la « neuvième « était une géniale indication, un désir magnifique d'agrandir, de libérer les formes habituelles en leur donnant les dimensions harmonieuses d'une fresque.

La vraie leçon de Beethoven n'était donc pas de conserver l'ancienne forme ; pas davantage, l'obligation de remettre les pieds dans l'empreinte de ses premiers pas. Il fallait regarder par les fenêtres ouvertes sur le ciel libre : on me parait les avoir

fermées à peu près pour jamais; les quelques géniales réussites dans le genre excusent mal les exercices studieux et figés qu'on dénomme, par habitude, symphonies.

La jeune école russe tenta de rajeunir la symphonie en empruntant des idées aux « thèmes populaires )) : elle réussit à ciseler d'étincelants bijoux; mais n'y avait-il pas là une gênante disproportion entre le thème et ce qu'on l'obligeait à fournir de développements?... Bientôt cependant, la mode du thème populaire s'étendit sur l'univers musical : on remua les moindres provinces, de l'est à l'ouest; on arracha à de vieilles bouches paysannes des refrains ingénus, tout ahuris de se retrouver vêtus de dentelles harmonieuses. Ils en gardèrent un petit air tristement gêné ; mais d'impérieux contrepoints les sommèrent d'avoir à oublier leur paisible origine.

Faut-il conclure, malgré tant de transformations essayées, que la symphonie appartenait au passé par toute son élégance rectiligne, son ordonnance cérémonieuse, son public philosophique et fardé ? N'a-t-on vraiment que mis, à la place de son vieux cadre d'or éteint, le cuivre désobligeant des instrumentations modernes ?

Une symphonie est construite généralement sur un choral que l'auteur entendit tout enfant. — La première partie, c'est la présentation habituelle du « thème » sur lequel l'auteur va travailler ; puis

commence Tobligatoire dislocation... ; la deuxième partie, c'est quelque chose comme le laboratoire du vide...; la troisième partie se déride un peu dans une gaieté toute puérile, traversée par des phrases de sentimentalité forte ; le choral s'est retiré pendant ce temps-là, — c'est plus convenable — ; mais il reparaît, et la dislocation continue, ça intéresse visiblement les spécialistes, ils s'épongent le front et le public demande l'auteur... Mais l'auteur ne vient pas. Modeste, il écoute des voix certainement « autorisées » : elles l'empêchent, il me semble, d'entendre une voix plus personnelle.

MOUSSORGSKI.

La Chambre d'enfants, de Moussorgski, est une suite de sept mélodies dont chacune est une scène enfantine, et c'est un chef-d'œuvre. Moussorgski est peu connu en France; on peut, il est vrai, s'en excuser en affirmant qu'il ne l'est pas davantage en Russie ; il est né à Karevo (Russie Centrale) en 1839 ' il mourut en 1881, dans un lit de l'hôpital militaire Nicolas à Pétersbourer. On voit Dar ces deux dates qu'il n'a pas eu de temps à perdre pour avoir du génie, il n'en a pas perdu et laissera dans le souvenir des gens qui l'aiment, ou qui l'aimeront, des traces ineffaçables. Personne n'a parlé à ce qu'il y a de meilleur en nous avec un accent plus tendre et plus profond ; il est unique et le demeurera par son art sans procédés, sans formules desséchantes. Jamais une sensibilité plus raffinée

ne s'est traduite par des moyens aussi simples ; cela ressemble à un art de curieux sauvage qui découvrirait la musique à chaque pas tracé par son émotion ; il n'est jamais question non plus d'une forme quelconque, ou du moins cette forme est tellement multiple qu'il est impossible de l'apparenter aux formes établies — on pourrait dire administratives: cela se tient et se compose par petites touches successives, reliées par un lien mystérieux et par un don de lumineuse clairvoyance; parfois aussi Moussorgski donne des sensations d'ombre frisonnante et inquiète qui enveloppent et serrent le cœur jusqu'à l'angoisse. — Dans la Chambre d'enfants, il y a la prière d'une petite fille avant qu'elle ne s'endorme, où sont notés les gestes, le trouble délicat d'une âme d'enfant, et même les manières délicieuses qu'ont les petites filles de poser à la grande personne, avec une sorte de vérité fiévreuse dans l'accent qui ne se trouve que là. — La Berceuse de la poupée semble avoir été devinée mot à mot, grâce à une assimilation prodigieuse, à cette faculté d'imaginer des paysages d'une féerie intime, spéciale aux cerveaux enfantins; la fin de cette berceuse est si doucement sommeillante que la petite raconteuse s'endort à ses propres histoires. — H y a aussi le terrible petit garçon, à cheval sur un bâton, qui transforme la chambre en un champ de bataille : cassant un bras par-ci, une jambe par-là à de pauvres

chaises sans défense ; ça ne va pas sans occasionner des blessures plus personnelles ! Alors, cris, pleurs, toute la joie s'envole!... Ça n'était pas sérieux... deux secondes sur les genoux de sa maman, le baiser qui guérit et... la bataille recommence, les chaises ne savent plus, encore une fois, où se fourrer.

Tous ces petits drames sont notés, j'y insiste, avec une simplicité extrême; il suffit à Moussorgski d'un accord qui semblerait pauvre à monsieur... (j'ai oublié son nom!) ou d'une modulation tellement instinctive qu'elle paraîtrait inconnue à monsieur... (c'est le même !). Nous aurons à reparler de Moussorgski ; il a des droits nombreux à notre dévotion.

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